Le général Junot nommé ambassadeur en Portugal.--Anecdote sur ce
général.--La poudre et _la titus_.--Le grognard récalcitrant, et
Junot faisant l'office de perruquier.--Emportemens de
Junot.--Junot, gouverneur de Paris, bat les employés d'une maison
de jeu.--L'empereur le réprimande dans des termes de mauvais
augure.--Adresse de Junot au pistolet.--La pipe coupée, etc.--La
belle Louise, maîtresse de Junot.--La femme de chambre de madame
Bonaparte rivale de sa maîtresse.--Indulgence de
Joséphine.--Brutalité d'un jockey anglais.--NAPOLÉON, ROI
D'ITALIE.--Second voyage de Constant en Lombardie.--Contraste entre
ce voyage et le premier.--Baptême du second fils du prince
Louis.--Les trois fils d'Hortense, filleuls de
l'empereur.--L'impératrice aimant à suivre l'empereur dans ses
voyages.--Anecdote à ce sujet.--L'empereur obligé malgré lui
d'emmener l'impératrice.--Joséphine à peine vêtue dans la voiture
de l'empereur.--Séjour de l'empereur à Brienne.--Mesdames de
Brienne et de Loménie.--Souvenirs d'enfance de l'empereur.--Le
dîner, wisk, etc.--Le champ de la Rothière.--L'empereur se plaisant
à dire le nom de chaque localité.--Le paysan de Brienne et
l'empereur.--La mère Marguerite.--L'empereur lui rend visite,
cause avec elle et lui demande à déjeuner.--Scène de bonhomie et de
bonheur.--Nouvelle anecdote sur le duc d'Abrantès.--Junot et son
ancien maître d'école.--L'empereur et son ancien préfet des
études.--Bienfaits de l'empereur à Brienne.--Passage par
Troyes.--Détresse de la veuve d'un officier-général de l'ancien
régime.--L'empereur accorde à cette dame une pension de mille
écus.--Séjour à Lyon.--Soins délicats, mais non désintéressés, du
cardinal Fesch.--Générosité de son éminence bien
rétribuée.--Passage du Mont-Cénis.--Litières de Leurs
Majestés.--Halte à l'hospice.--Bienfaits accordés par l'empereur
aux religieux.--Séjour à Stupinigi.--Visite du pape.--Présens de
Leurs Majestés au pape et aux cardinaux romains.--Arrivée à
Alexandrie.--Revue dans la plaine de MARENGO.--L'habit et le
chapeau de Marengo.--Le costume de l'empereur à Marengo, prêté à
David pour un de ses tableaux.--Description de la revue.--Le nom du
général Desaix.--Souvenir triste et glorieux.--Entrevue de
l'empereur et du prince Jérôme.--Cause du mécontentement de
l'empereur.--Jérôme et Miss Paterson.--Le prince Jérôme va délivrer
des Génois prisonniers à Alger.--Affection de Napoléon pour Jérôme.
LORSQUE le général Junot fut nommé ambassadeur en Portugal, je me
rappelai une anecdote passablement comique et qui avait fort égayé
l'empereur. Au camp de Boulogne, l'empereur avait fait mettre à l'ordre
du jour que tout militaire ait à quitter la poudre et à se coiffer à la
Titus. Beaucoup murmurèrent, mais tous finirent par se soumettre à
l'ordre du chef, hormis un vieux grenadier appartenant au corps commandé
par le général Junot. Ne pouvant se décider au sacrifice de ses
cadenettes et de sa queue, ce brave jura qu'il ne s'y résignerait que
dans le cas où son général voudrait bien lui-même couper la première
mèche. Tous les officiers qui s'employèrent dans cette affaire ne
pouvant obtenir d'autre réponse, la rapportèrent au général. «Qu'à cela
ne tienne, répondit celui-ci; faites-moi venir ce drôle.» Le grenadier
fut appelé, et le général Junot porta sur une tresse grasse et poudrée
le premier coup de ciseaux; puis il donna vingt francs au grognard, qui
s'en alla content faire achever l'opération chez le barbier du régiment.
L'empereur ayant appris cette aventure en rit de tout son cœur, et
approuva fort le général Junot, à qui il fit compliment de sa
condescendance.
On pourrait citer mille traits pareils de la bonté mêlée de brusquerie
militaire qui caractérisait le général Junot. On en pourrait citer aussi
d'une autre espèce et qui feraient moins d'honneur à sa tête. Le peu
d'habitude qu'il avait de se contraindre le jetait parfois dans des
emportemens dont le résultat le plus ordinaire était l'oubli de son rang
et de la réserve qu'il aurait dû lui imposer. Tout le monde sait son
aventure de la maison de jeu dont il déchira les cartes, bouleversa les
meubles et rossa banquiers et croupiers, pour se dédommager de la perte
de son argent. Le pis est qu'il était alors gouverneur de Paris.
L'empereur, informé de cet esclandre, l'avait fait venir et lui avait
demandé, fort en colère, s'il avait juré de vivre et de mourir fou. Cela
aurait pu, dans la suite, être pris pour une prédiction, lorsque le
malheureux général mourut dans des accès d'aliénation mentale. Il
répondit avec peu de mesure aux réprimandes de l'empereur, et fut
envoyé, peut-être pour avoir le temps de se calmer, à l'armée
d'Angleterre. Ce n'était pas seulement dans les maisons de jeu que le
gouverneur de Paris compromettait ainsi sa dignité. On m'a conté de lui
d'autres aventures d'un genre encore plus _gai_, mais dont je dois
m'interdire le récit. Le fait est que le général Junot se piquait
beaucoup moins de respecter les convenances que d'être un des plus
habiles tireurs au pistolet de l'armée. En se promenant dans la
campagne, il lui arrivait souvent de lancer son cheval au galop, un
pistolet dans chaque main, et il ne manquait jamais d'abattre en passant
la tête des canards ou des poules qu'il prenait pour but de ses coups.
Il coupait une petite branche d'arbre à vingt-cinq pas, et j'ai même
entendu dire (je suis loin de garantir la vérité de ce fait) qu'il avait
une fois, avec le consentement de la partie dont son imprudence mettait
ainsi la vie en péril, coupé par le milieu du tuyau une pipe en terre,
et à peine longue de trois pouces, qu'un soldat tenait entre ses dents.
* * *
Dans le premier voyage qu'avait fait madame Bonaparte en Italie pour
rejoindre son mari, elle s'était arrêtée quelque temps à Milan. Elle
avait alors à son service une femme de chambre nommée Louise, grande et
fort belle, et qui avait des bontés bien payées pour le brave Junot.
Sitôt son service fait, Louise, encore plus parée que madame Bonaparte,
montait dans un élégant équipage, parcourait la ville et les promenades,
et souvent éclipsait la femme du général en chef. De retour à Paris,
celui-ci obligea sa femme à congédier la belle Louise, qui, abandonnée
de son inconstant amant, tomba dans une grande misère. Je l'ai vue
souvent depuis venir chez l'impératrice Joséphine demander des secours
qui lui furent toujours accordés avec bonté. Cette jeune femme, qui
avait osé rivaliser d'élégance avec madame Bonaparte, a fini, je crois,
par épouser un jockey anglais, qui l'a rendue fort malheureuse, et elle
est morte dans le plus misérable état.
Le premier consul de la république française, devenu _empereur des
Français_, ne pouvait plus se contenter en Italie du titre de président.
Aussi de nouveaux députés de la république cisalpine passèrent les
monts, et réunis à Paris en consulte, ils déférèrent à Sa Majesté le
titre de roi d'Italie, qu'elle accepta. Peu de jours après son
acceptation l'empereur partit pour Milan, où il devait être couronné. Je
retournai avec le plus grand plaisir dans ce beau pays, dont, malgré la
fatigue et les dangers de la guerre, il m'était resté les plus agréables
souvenirs. Maintenant les circonstances étaient bien différentes.
C'était comme souverain que l'empereur allait traverser les Alpes, le
Piémont et la Lombardie, dont il avait fallu, à notre premier voyage,
emporter militairement chaque gorge, chaque rivière et chaque défilé. En
1800, l'escorte du premier consul était une armée; en 1805, ce fut un
cortége tout pacifique de chambellans, de pages, de dames d'honneur et
d'officiers du palais.
Avant son départ, l'empereur tint à Saint-Cloud, sur les fonts
baptismaux, avec Madame-mère, le prince Napoléon-Louis, second fils du
prince Louis, frère de Sa Majesté. Les trois fils de la reine Hortense
eurent, si je ne me trompe, l'empereur pour parrain. Mais celui qu'il
affectionnait le plus était l'aîné des trois, le prince
Napoléon-Charles, qui est mort à cinq ans, prince royal de Hollande. Je
parlerai plus tard de cet aimable enfant, dont la mort fit le désespoir
de son père et de sa mère, fut un des plus grands chagrins de
l'empereur, et peut être considérée comme la cause des plus graves
événemens.
* * *
Après les fêtes du baptême, nous partîmes pour l'Italie. L'impératrice
Joséphine était du voyage. Toutes les fois que cela se pouvait,
l'empereur aimait à l'emmener avec lui. Pour elle, elle aurait voulu
toujours accompagner son mari, que cela fût possible ou non. L'empereur
tenait le plus souvent ses voyages fort secrets jusqu'au moment du
départ, et il demandait à minuit des chevaux pour aller à Mayence, ou à
Milan, comme s'il se fût agi d'une course à Saint-Cloud ou à
Rambouillet.
* * *
Je ne sais dans lequel de ses voyages Sa Majesté avait décidé de ne
point emmener l'impératrice Joséphine. L'empereur était moins effrayé de
cette suite de dames et de femmes qui formaient la suite de Sa Majesté,
que des embarras causés par les paquets et les cartons dont elles sont
ordinairement accompagnées. Il voulait de plus voyager rapidement et
sans faste, et épargner aux villes qui se trouveraient sur son passage
un énorme surcroît de dépense.
Il ordonna donc que tout fût prêt pour le départ à une heure du matin,
heure à laquelle l'impératrice était ordinairement endormie; mais en
dépit de toutes les précautions, une indiscrétion avertit l'impératrice
de ce qui allait se passer. L'empereur lui avait promis qu'elle
l'accompagnerait dans son premier voyage. Il la trompait cependant, et
il partait sans elle!... Aussitôt elle appelle ses femmes; mais
impatientée de leur lenteur, Sa Majesté saute à bas du lit, passe le
premier vêtement qui se trouve sous sa main, court hors de sa chambre,
en pantoufles et sans bas. Pleurant comme une petite fille que l'on
reconduit en pension, elle traverse les appartemens, descend les
escaliers d'un pas rapide, et se jette dans les bras de l'empereur, au
moment où il s'apprêtait à monter en voiture. Il était grand temps, car
une minute plus tard, celui-ci était parti. Comme il arrivait presque
toujours en voyant couler les pleurs de sa femme, l'empereur
s'attendrit; elle s'en aperçoit, et déjà elle est blottie au fond de la
voiture; mais sa majesté l'impératrice est à peine vêtue. L'empereur la
couvre de sa pelisse, et avant de partir il donne lui-même l'ordre qu'au
premier relais sa femme trouve tout ce qui pouvait lui être nécessaire.
L'empereur, laissant l'impératrice à Fontainebleau, se rendit à Brienne,
où il arriva à six heures du soir. Mesdames de Brienne et de Loménie et
plusieurs dames de la ville l'attendaient au bas du perron du château.
Il entra au salon, et fit l'accueil le plus gracieux à toutes les
personnes qui lui furent présentées. De là il passa dans les jardins,
s'entretenant familièrement avec mesdames de Brienne et de Loménie, et
se rappelant avec une fidélité de mémoire surprenante les moindres
particularités du séjour qu'il avait fait, dans son enfance, à l'école
militaire de Brienne.
* * *
Sa Majesté admit à sa table ses hôtes et quelques personnes de leur
société. Elle fit après le dîner une partie de wisk avec mesdames de
Brienne, de Vandeuvre et de Nolivres; et, au jeu comme à table, la
conversation de l'empereur paraissait animée, pleine d'intérêt, et
lui-même d'une gaîté et d'une affabilité dont tout le monde était ravi.
* * *
Sa Majesté passa la nuit au château de Brienne, et se leva de bonne
heure pour aller visiter le champ de la Rothière, une de ses anciennes
promenades favorites. L'empereur parcourut avec le plus grand plaisir
ces lieux où s'était passée sa première jeunesse. Il les montrait avec
une espèce d'orgueil, et chacun de ses mouvemens, chacune de ses
réflexions semblait dire: «Voyez d'où je suis parti, et où je suis
arrivé.»
Sa Majesté marchait en avant des personnes qui l'accompagnaient, et elle
se plaisait à nommer la première les divers endroits où elle se
trouvait. Un paysan, la voyant ainsi écartée de sa suite, lui cria
familièrement: «Eh! citoyen, l'empereur va-t-il bientôt passer?--Oui,
répondit l'empereur lui même; prenez patience.»
L'empereur avait demandé la veille à madame de Brienne des nouvelles de
la mère Marguerite; c'était ainsi qu'on appelait une bonne femme qui
occupait une chaumière au milieu du bois, et à laquelle les élèves de
l'école militaire avaient autrefois coutume d'aller faire de fréquentes
visites. Sa Majesté n'avait point oublié ce nom, et elle apprit avec
autant de joie que de surprise que celle qui le portait vivait encore.
L'empereur, en continuant sa promenade du matin, galopa jusqu'à la porte
de la chaumière, descendit de cheval, et entra chez la bonne paysanne.
La vue de celle-ci avait été affaiblie par l'âge; et d'ailleurs
l'empereur avait tellement changé, depuis qu'elle ne l'avait vu, qu'il
lui eût été, même avec de bons yeux, difficile de le reconnaître.
«Bonjour, la mère Marguerite, dit Sa Majesté en saluant la vieille; vous
n'êtes donc pas curieuse de voir l'empereur?--Si fait, mon bon
monsieur; j'en serais bien curieuse; et si bien que voilà un petit
panier d'œufs frais que je vas porter à Madame; et puis je resterai au
château pour tâcher d'apercevoir l'empereur. Ça n'est pas l'embarras, je
ne le verrai pas si bien aujourd'hui qu'autrefois, quand il venait avec
ses camarades boire du lait chez la mère Marguerite. Il n'était pas
empereur dans ce temps-là; mais c'est égal: il faisait marcher les
autres; dame! fallait voir. Le lait, les œufs, le pain bis, les terrines
cassées, il avait soin de me faire tout payer, et il commençait lui-même
par payer son écot.--Comment! mère Marguerite, reprit en souriant Sa
Majesté, vous n'avez pas oublié Bonaparte?--Oublié! mon bon monsieur;
vous croyez qu'on oublie un jeune homme comme ça, qui était sage,
sérieux, et même quelquefois triste, mais toujours bon pour les pauvres
gens. Je ne suis qu'une paysanne; mais j'aurais prédit que ce jeune
homme-là ferait son chemin.--Il ne l'a pas trop mal fait, n'est-ce
pas?--Ah dame! non.»
Pendant ce court dialogue, l'empereur avait d'abord tourné le dos à la
porte, et par conséquent au jour, qui ne pouvait pénétrer que par là
dans la chaumière. Mais peu à peu Sa Majesté s'était rapprochée de la
bonne femme, et lorsqu'il fut tout près d'elle, l'empereur, dont le
visage se trouvait alors éclairé par la lumière du dehors, se mit à se
frotter les mains, et à dire, en tâchant de se rappeler le ton et les
manières qu'il avait eues dans sa première jeunesse, lorsqu'il venait
chez la paysanne: «Allons, la mère Marguerite! du lait, des œufs frais;
nous mourons de faim.» La bonne vieille parut chercher à rassembler ses
souvenirs, et elle se mit à considérer l'empereur avec une grande
attention. «--Oh bien! la mère, vous étiez si sûre tout-à-l'heure de
reconnaître Bonaparte? nous sommes de vieilles connaissances, nous
deux.» La paysanne, pendant que l'empereur lui adressait ces derniers
mots, était tombée à ses pieds. Il la releva avec la bonté la plus
touchante, et lui dit: «En vérité, mère Marguerite, j'ai un appétit
d'écolier. N'avez-vous rien à me donner?» La bonne femme, que son
bonheur mettait hors d'elle-même, servit à Sa Majesté des œufs et du
lait. Son repas fini, Sa Majesté donna à sa vieille hôtesse une bourse
pleine d'or, en lui disant: «Vous savez, mère Marguerite, que j'aime
qu'on paie son écot. Adieu, je ne vous oublierai pas.» Et, tandis que
l'empereur remontait à cheval, la bonne vieille, sur le seuil de sa
porte, lui promettait, en pleurant de joie, de prier le bon Dieu pour
lui.
À son lever, Sa Majesté s'était entretenue avec quelqu'un de la
possibilité de retrouver d'anciennes connaissances, et on lui avait
raconté un trait du général Junot qui l'avait beaucoup diverti. Le
général se trouvant à son retour d'Égypte à Montbard, où il avait passé
plusieurs années de son enfance, avait recherché avec le plus grand soin
ses camarades de pension et d'espiégleries, et il en avait retrouvé
plusieurs avec lesquels il avait gaîment et familièrement causé de ses
premières fredaines et de ses tours d'écolier. Ensuite, ils étaient
allés ensemble revoir les différentes localités, dont chacune réveillait
en eux quelque souvenir de leur jeunesse. Sur la place publique de la
ville, le général aperçoit un bon vieillard qui se promenait
magistralement, sa grande canne à la main. Aussitôt il court à lui, se
jette à son cou et l'embrasse à l'étouffer à plusieurs reprises. Le
promeneur se dégageant à grand'peine de ses chaudes accolades, regarde
le général Junot d'un air ébahi, et ne sait à quoi attribuer une
tendresse si expressive de la part d'un militaire portant l'uniforme
d'officier supérieur, et toutes les marques d'un rang élevé. «Comment,
s'écrie celui-ci, vous ne me reconnaissez pas?--Citoyen général, je vous
prie de m'excuser, mais je n'ai aucune idée...--Eh! morbleu, mon cher
maître, vous avez oublié le plus paresseux, le plus libertin, le plus
indisciplinable de vos écoliers.--Mille pardons, seriez-vous M.
Junot?--Lui-même,» répond le général en renouvelant ses embrassades et
en riant avec ses amis des singulières enseignes auxquelles il s'était
fait reconnaître. Pour sa majesté l'empereur, si la mémoire eût manqué à
quelqu'un de ses anciens maîtres, ce n'est point sur un signalement de
ce genre qu'il aurait été reconnu, car tout le monde sait qu'il s'était
distingué à l'École militaire par son assiduité au travail, et par la
régularité et le sérieux de sa conduite.
Une rencontre du même genre, sauf la différence des souvenirs, attendait
l'empereur à Brienne. Pendant qu'il visitait l'ancienne école militaire
tombée en ruines, et désignait aux personnes qui l'entouraient
l'emplacement des salles d'étude, des dortoirs, des réfectoires, etc.,
on lui présenta un ecclésiastique qui avait été sous-préfet d'une des
classes de l'école. L'empereur le reconnut aussitôt, et jeta une
exclamation de surprise. Sa Majesté s'entretint plus de vingt minutes
avec ce monsieur, et le laissa pénétré de reconnaissance.
L'empereur, avant de quitter Brienne pour retourner à Fontainebleau, se
fit remettre par le maire une note des besoins les plus pressans de la
commune, et il laissa, à son départ, une somme considérable pour les
pauvres et pour les hôpitaux.
En passant par Troyes, l'empereur y laissa, comme partout ailleurs, des
marques de sa générosité. La veuve d'un officier général, retirée à
Joinville (je regrette d'avoir oublié le nom de cette vénérable dame qui
était plus qu'octogénaire), vint à Troyes, malgré son grand âge, pour
demander des secours à Sa Majesté. Son mari n'ayant servi qu'avant la
révolution, la pension de retraite dont elle avait joui lui avait été
retirée sous la république, et elle se trouvait dans le plus grand
dénuement. Le frère du général Vouittemont, maire d'une commune des
environs de Troyes, eut la bonté de me consulter sur ce qu'il y avait à
faire pour introduire cette dame jusqu'auprès de l'empereur, et je lui
conseillai de la faire inscrire sur la liste des audiences particulières
de Sa Majesté. Je pris moi-même la liberté de parler de madame de ***
à l'empereur, et l'audience fut accordée. Je ne prétends point m'en
attribuer le mérite; car en voyage, Sa Majesté était facilement
accessible.
Lorsque la bonne dame vint à son audience, avec M. de Vouittemont, à qui
son écharpe municipale donnait les entrées, je me trouvai sur leur
passage. Elle m'arrêta pour me remercier du très-petit service qu'elle
prétendait que je lui avais rendu, et me raconta qu'elle avait été
obligée de mettre en gage les six couverts d'argent qui lui restaient,
pour fournir aux frais de son voyage; qu'arrivée à Troyes dans une
mauvaise carriole de ferme, recouverte d'une toile jetée sur des
cerceaux, et qui l'avait mortellement secouée, elle n'avait pu trouver
de place dans les auberges, toutes encombrées, à cause du séjour de
Leurs Majestés, et qu'elle aurait été obligée de coucher dans sa
carriole, sans l'obligeance de M. de Vouittemont, qui lui avait cédé sa
chambre et offert ses services. En dépit de ses quatre-vingts ans
passés, et de sa détresse, cette respectable dame contait son histoire
avec un air de douce gaîté, et en finissant elle jeta un regard
reconnaissant à son guide, sur le bras duquel elle s'appuyait.
En ce moment l'huissier vint l'avertir que son tour était venu, et elle
entra dans le salon d'audience. M. de Vouittemont l'attendit en causant
avec moi. Lorsqu'elle revint, elle nous raconta, en ayant grande peine à
contenir son émotion, que l'empereur avait pris avec bonté le mémoire
qu'elle lui avait présenté, l'avait lu avec attention, et remis à
l'instant à un ministre qui se trouvait près de lui, en lui recommandant
d'y faire droit dans la journée.
Le lendemain elle reçut le brevet d'une pension de trois mille francs,
dont la première année lui fut payée ce jour-là même.
À Lyon, dont le cardinal Fesch était archevêque, l'empereur logea au
palais de l'archevêché.
Pendant le séjour de Leurs Majestés, le cardinal se donna beaucoup de
mouvement pour que son neveu eût sur-le-champ tout ce qu'il pouvait
désirer. Dans son ardeur de plaire, Monseigneur s'adressait à moi
plusieurs fois par jour, pour être assuré qu'il ne manquait rien. Aussi
tout alla-t-il bien, et même très-bien. L'empressement du cardinal fut
remarqué de toutes les personnes de la maison. Pour moi, je crus
m'apercevoir que le zèle déployé par Monseigneur pour la réception de
Leurs Majestés prit une nouvelle force lorsqu'il fut question
d'acquitter toutes les dépenses occasionées par leur séjour, et qui
furent considérables. Son Éminence retira, je pense, de forts beaux
intérêts de l'avance de ses fonds, et sa _généreuse_ hospitalité fut
largement indemnisée par la générosité de ses hôtes.
Le passage du mont Cénis ne fut pas à beaucoup près aussi pénible que
l'avait été celui du mont Saint-Bernard. Cependant la route que
l'empereur a fait exécuter n'était pas encore commencée. Au pied de la
montagne, on fut obligé de démonter pièce à pièce les voitures et d'en
transporter les parties à dos de mulet. Leurs Majestés franchirent le
mont, partie à pied, partie dans des chaises à porteur de la plus grande
beauté, qui avaient été préparées à Turin. Celle de l'empereur était
garnie en satin cramoisi et ornée de franges et galons d'or; celle de
l'impératrice, en satin bleu avec franges et galons d'argent; la neige
avait été soigneusement balayée et enlevée. Arrivées au couvent, elles
furent reçues avec beaucoup d'empressement par les bons religieux.
L'empereur, qui les affectionnait singulièrement, s'entretint avec eux,
et ne partit point sans leur laisser de nombreuses et riches marques de
sa munificence. À peine arrivé à Turin, il rendit un décret relatif à
l'amélioration de leur hospice, et il a continué de les soutenir jusqu'à
sa déchéance.
Leurs Majestés s'arrêtèrent quelques jours à Turin, où elles habitèrent
l'ancien palais des rois de Sardaigne, qu'un décret de l'empereur, rendu
pendant notre séjour actuel, déclara résidence impériale, aussi bien que
le château de Stupinigi, situé à une petite distance de la ville.
Le pape rejoignit Leurs Majestés à Stupinigi; le saint père avait quitté
Paris presque en même temps que nous, et avant son départ, il avait reçu
de l'empereur des présens magnifiques. C'était un autel d'or, avec les
chandeliers et les vases sacrés du plus riche travail, une tiare
superbe, des tapisseries des Gobelins et des tapis de la Savonnerie; une
statue de l'empereur en porcelaine de Sèvres. L'impératrice avait aussi
fait à Sa Sainteté présent d'un vase de la même manufacture, orné de
peintures des premiers artistes. Ce chef-d'œuvre avait au moins quatre
pieds en hauteur et deux pieds et demi de diamètre à l'ouverture. Il
avait été fabriqué exprès pour être offert au saint père, et
représentait, autant qu'il m'en souvient, la cérémonie du sacre.
Chacun des cardinaux de la suite du pape avait reçu une boîte d'un beau
travail, avec le portrait de l'empereur enrichi de diamans, et toutes
les personnes attachées au service de Pie VII avaient eu des présens
plus ou moins considérables. Tous ces divers objets avaient été
successivement apportés par les fournisseurs dans les appartemens de Sa
Majesté, et j'en prenais note par ordre de l'empereur à mesure qu'ils
arrivaient.
Le saint père fit aussi, de son côté, accepter de très-beaux présens aux
officiers de la maison de l'empereur qui avaient rempli quelques
fonctions auprès de sa personne, pendant son séjour à Paris.
De Stupinigi nous nous rendîmes à Alexandrie. L'empereur, le lendemain
de son arrivée, se leva de très-bonne heure, visita les fortifications
de la ville, parcourut toutes les positions du champ de bataille de
Marengo, et ne rentra qu'à sept heures du soir, après avoir fatigué cinq
chevaux. Quelques jours après, il voulut que l'impératrice vît cette
plaine fameuse, et, par ses ordres, une armée de vingt-cinq ou trente
mille hommes y fut rassemblée. Le matin du jour fixé pour la revue de
ces troupes, l'empereur sortit de son appartement vêtu d'un habit bleu à
longue taille et à basques pendantes, usé à profit et même troué en
quelques endroits. Ces trous étaient l'ouvrage des vers et non des
balles, comme on l'a dit à tort dans certains mémoires. Sa Majesté avait
sur la tête un vieux chapeau bordé d'un large galon d'or, noirci et
effilé par le temps, et au côté un sabre de cavalerie comme en portaient
les généraux de la république. C'étaient l'habit, le chapeau et le sabre
qu'il avait portés le jour même de la bataille de Marengo. Je prêtai
dans la suite cet habillement à M. David, premier peintre de Sa Majesté,
pour son tableau du passage du mont Saint-Bernard. Un vaste amphithéâtre
avait été élevé dans la plaine pour l'impératrice et pour la suite de
Leurs Majestés. La journée fut magnifique, comme le sont tous les jours
du mois de mai en Italie. Après avoir parcouru ses lignes, l'empereur
vint s'asseoir à côté de l'impératrice, et fit aux troupes une
distribution de croix de la Légion-d'Honneur. Ensuite il posa la
première pierre d'un monument qu'il avait ordonné d'élever dans la
plaine à la mémoire des braves morts dans la bataille. Lorsque Sa
Majesté, dans la courte allocution qu'elle adressa en cette occasion à
son armée, prononça d'une voix forte, mais profondément émue, le nom de
Desaix, _mort glorieusement ici pour la patrie_, un frémissement de
douleur se fit entendre dans les rangs des soldats. Pour moi, j'étais
ému jusqu'aux larmes, et, les yeux fixés sur cette armée, sur ses
drapeaux, sur le costume de l'empereur, j'avais besoin de me tourner de
temps en temps vers le trône de sa majesté l'impératrice, pour ne pas me
croire encore au 14 juin de l'année 1800.
Je pense que ce fut pendant ce séjour à Alexandrie que le prince Jérôme
Bonaparte eut avec l'empereur une entrevue dans laquelle celui-ci fit à
son jeune frère de sérieuses et vives remontrances. Le prince Jérôme
sortit du cabinet visiblement agité. Le mécontentement de l'empereur
venait du mariage contracté par son frère, à l'âge de dix-neuf ans, avec
la fille d'un négociant américain. Sa Majesté avait fait casser cette
union pour cause de minorité, et elle avait rendu un décret portant
défense aux officiers de l'état civil de recevoir sur leurs registres
la transmission de l'acte de célébration de mariage de M. Jérôme avec
mademoiselle Paterson. Pendant quelque temps, l'empereur lui battit
froid et le tint éloigné; mais peu de jours après l'entrevue
d'Alexandrie, il le chargea d'aller à Alger pour réclamer comme sujets
de l'empire deux cents Génois retenus en esclavage. Le jeune prince
s'acquitta fort heureusement de sa mission d'humanité, et rentra au mois
d'août dans le port de Gênes, avec les captifs qu'il venait de délivrer.
L'empereur fut content de la manière dont son frère avait suivi ses
instructions, et il dit à cette occasion «que le prince Jérôme était
bien jeune, bien léger, qu'il lui fallait du plomb dans la tête, mais
que pourtant il espérait en faire quelque chose.» Ce frère de Sa Majesté
était du petit nombre des personnes qu'elle aimait particulièrement,
quoiqu'il lui eût souvent donné les plus justes motifs de s'emporter
contre lui.