CHAPITRE VII.

PORTRAIT DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE.--Lever de

l'impératrice.--Détails de toilette.--Audiences de

l'impératrice.--Réception des fournisseurs.--Déjeuner de

l'impératrice.--Madame de La Rochefoucault première dame

d'honneur.--L'impératrice au billard.--Promenades dans le parc

fermé.--L'impératrice avec ses dames.--L'empereur venant surprendre

l'impératrice au salon.--Dîner de l'impératrice.--L'empereur fait

attendre.--Les princes et les ministres à la table de

l'empereur.--L'impératrice et M. de Beaumont.--Partie de

trictrac.--L'impératrice un jour de chasse.--Toutes les dames à la

table de Leurs Majestés.--L'impératrice vient passer la nuit avec

l'empereur.--Détails sur le réveil des augustes époux.--Goût de

l'impératrice pour les bijoux.--Anecdote sur le premier mariage de

l'impératrice.--Les poches de madame de Beauharnais.--Joyaux de

l'impératrice Joséphine.--L'armoire aux bijoux de Marie-Antoinette

trop petite pour contenir ceux de Joséphine.--Jalousie de

Joséphine.--Mémoire de l'impératrice.--L'impératrice rétablit

l'harmonie entre les frères de l'empereur.--Trait de bonté de

l'impératrice Joséphine pour son valet de chambre.--Sévérité de

l'empereur; il veut renvoyer M. Frère.--Le valet de chambre rentre

en grâce.--Oubli d'un bienfait.--Générosité de

l'impératrice.--Comment les valets de chambre de l'impératrice

employaient leur temps.--Détails sur une première fille de M. de

Beauharnais, premier mari de Joséphine.--L'impératrice lui fait

épouser un préfet de l'empire.--Tendresse de l'impératrice pour

Eugène et Hortense.--Détails sur la vice-reine (Auguste-Amélie de

Bavière.)--Le portrait de famille.--L'impératrice me fait appeler

pour voir ce portrait.--Amour de Joséphine pour ses

petits-enfans.--Un mot sur le divorce.--Lettre du prince Eugène à

sa femme.--Mes voyages à la Malmaison après le

divorce.--Commissions de l'empereur pour l'impératrice

Joséphine.--Mes adieux à l'impératrice.--Recommandations de cette

princesse.--L'impératrice désire voir l'empereur.--Visite à

Joséphine avant la campagne de Russie.--Visite à l'impératrice

après cette campagne.--Lettres dont je suis chargé.--Conversation

avec l'impératrice.--Ma femme va voir l'impératrice et lui montre

mes lettres.--Détails sur le budget de l'impératrice après le

divorce.--Conseil présidé par l'impératrice en robe de

toile.--L'impératrice trompée par les marchands.--Politesse de

l'impératrice.--Manière dont Joséphine punissait ses

dames.--Magasin d'objets précieux appartenant à

l'impératrice.--Partage entre ses enfans et les frères et sœurs de

l'empereur.--M. Denon.--Le cabinet d'antiques de la Malmaison.--M.

Denon et la collection de médailles de l'impératrice.--Visite de

l'impératrice à l'empereur pendant que je faisais sa toilette.--Le

maillot et la pétition.--L'orpheline sauvée de la Seine.--M. Fabien

Pillet et sa femme chez l'impératrice.--Scène touchante.

L'IMPÉRATRICE Joséphine était d'une taille moyenne, modelée avec une

rare perfection: elle avait dans les mouvemens une souplesse, une

légèreté, qui donnaient à sa démarche quelque chose d'aérien, sans

exclure néanmoins la majesté d'une souveraine. Sa physionomie expressive

suivait toutes les impressions de son âme, sans jamais perdre de la

douceur charmante qui en faisait le fond. Dans le plaisir comme dans la

douleur, elle était belle à regarder: on souriait malgré soi en la

voyant sourire... Si elle était triste, on l'était aussi. Jamais femme

ne justifia mieux qu'elle cette expression, _que les yeux sont le miroir

de l'âme_. Les siens, d'un bleu foncé, étaient presque toujours à demi

fermés par ses longues paupières, légèrement arquées, et bordées des

plus beaux cils du monde; et quand elle regardait ainsi, on se sentait

entraîné vers elle par une puissance irrésistible. Il eût été difficile

à l'impératrice de donner de la sévérité à ce séduisant regard; mais

elle pouvait, et savait au besoin, le rendre imposant. Ses cheveux

étaient fort beaux, longs et soyeux; leur teint châtain clair se mariait

admirablement à celui de sa peau, éblouissante de finesse et de

fraîcheur. Au commencement de sa suprême puissance, l'impératrice aimait

encore à se coiffer le matin avec un madras rouge, qui lui donnait l'air

de créole le plus piquant à voir.

Mais ce qui, plus que tout le reste, contribuait au charme dont

l'impératrice était entourée, c'était le son ravissant de sa voix. Que

de fois il est arrivé à moi, comme à bien d'autres, de nous arrêter tout

d'un coup en entendant cette voix, uniquement pour jouir du plaisir de

l'entendre! On ne pouvait peut-être pas dire que l'impératrice était une

belle femme; mais sa figure, toute pleine de sentiment et de bonté, mais

la grâce angélique répandue sur toute sa personne, en faisaient la femme

la plus attrayante.

Pendant son séjour à Saint-Cloud, sa majesté l'impératrice se levait

habituellement à neuf heures, et faisait sa première toilette, qui

durait jusqu'à dix heures; alors elle passait dans un salon où se

trouvaient réunies les personnes qui avaient sollicité et obtenu la

faveur d'une audience. Quelquefois aussi à cette heure, et dans ce même

salon, Sa Majesté recevait ses fournisseurs. À onze heures, lorsque

l'empereur était absent, elle déjeunait avec sa première dame d'honneur

et quelques autres dames. Madame de La Rochefoucault, première dame

d'honneur de l'impératrice, était bossue et tellement petite, qu'il

fallait, lorsqu'elle se mettait à table, ajouter au coussin de sa chaise

meublante un autre coussin fort épais, en satin violet. Madame de La

Rochefoucault savait racheter ses difformités physiques par son esprit,

vif, brillant, mais un peu caustique, par le meilleur ton et les

manières de cour les plus exquises.

Après le déjeuner, l'impératrice faisait une partie de billard; ou bien,

lorsque le temps était beau, elle se promenait à pied dans les jardins

ou dans le parc fermé. Cette récréation durait fort peu de temps, et Sa

Majesté, rentrée bientôt dans ses appartemens, s'occupait à broder au

métier, en causant avec ses dames, qui travaillaient, comme elle, à

quelque ouvrage d'aiguille. Quand il arrivait qu'on n'était pas dérangé

par des visites, entre deux et trois heures après midi, l'impératrice

faisait en calèche découverte une promenade, au retour de laquelle avait

lieu la grande toilette. Quelquefois l'empereur y assistait.

De temps en temps aussi, l'empereur venait surprendre Sa Majesté au

salon. On était sûr alors de le trouver amusant, aimable et gai.

À six heures, le dîner était servi; mais le plus souvent l'empereur

l'oubliait et le retardait indéfiniment. Il y a plus d'un exemple de

dîners mangés ainsi à neuf et dix heures du soir. Leurs Majestés

dînaient ensemble, seules ou en compagnie de quelques invités, princes

de la famille impériale, ou ministres. Qu'il y eût concert, réception ou

spectacle, à minuit tout le monde se retirait; alors l'impératrice, qui

aimait beaucoup les longues veillées, jouait au trictrac avec un de

messieurs les chambellans. Le plus ordinairement, c'était M. le comte de

Beaumont qui avait cet honneur.

Les jours de chasse, l'impératrice et ses dames suivaient en calèche. Il

y avait un costume pour cela. C'était une espèce d'amazone, de couleur

verte, avec une toque ornée de plumes blanches. Toutes les dames qui

suivaient la chasse dînaient avec Leurs Majestés.

Quand l'impératrice venait passer la nuit dans l'appartement de

l'empereur, j'entrais le matin, comme de coutume, entre sept et huit

heures; il était rare que je ne trouvasse point les augustes époux

éveillés. L'empereur me demandait ordinairement du thé, ou une infusion

de fleurs d'oranger, et se levait aussitôt. L'impératrice lui disait en

souriant: «Tu te lèves déjà? reste encore un peu.--Eh bien, tu ne dors

pas?» répondait Sa Majesté; alors, il la roulait dans sa couverture, lui

donnait de petites tapes sur les joues et sur les épaules, en riant et

l'embrassant.

Au bout de quelques minutes, l'impératrice se levait à son tour, passait

une robe du matin, et lisait les journaux, ou descendait par le petit

escalier de communication pour se rendre dans son appartement. Jamais

elle ne quittait celui de Sa Majesté sans m'avoir adressé quelques mots

qui témoignaient toujours la bonté, la bienveillance la plus touchante.

Élégante et simple dans sa mise, l'impératrice se soumettait avec regret

à la nécessité des toilettes d'apparat; les bijoux seulement étaient

fort de son goût; elles les avait toujours aimés; aussi l'empereur lui

en donnait souvent et en grande quantité. C'était un bonheur pour elle

de s'en parer, et encore plus de les montrer.

Un matin que ma femme était allée la voir à sa toilette, Sa Majesté lui

conta que, nouvellement mariée à M. de Beauharnais, et enchantée des

parures dont il lui avait fait présent, elle les emportait dans ses

poches (on sait que les poches faisaient alors partie essentielle de

l'habillement des femmes), et les montrait à ses jeunes amies. Comme

l'impératrice parlait de ses poches, elle donna ordre à une de ses dames

d'en aller chercher une paire pour les montrer à ma femme. La dame à

laquelle s'adressait l'impératrice eut beaucoup de peine à réprimer une

envie de rire qui la prit à cette singulière demande, et assura à Sa

Majesté que rien de semblable n'existait plus dans sa lingerie.

L'impératrice répondit, avec un air de regret, qu'elle en était fâchée,

qu'elle aurait eu du plaisir à revoir une paire de ses anciennes poches.

Les années avaient amené de grands changemens. Les joyaux de

l'impératrice Joséphine n'auraient guère pu tenir dans les poches de

madame de Beauharnais, quelque longues et profondes qu'elles eussent

été. L'armoire aux bijoux qui avait appartenu à la reine

Marie-Antoinette, et qui n'avait jamais été tout-à-fait pleine, était

trop petite pour l'impératrice; et lorsqu'un jour elle voulut faire voir

toutes ses parures à plusieurs dames qui en témoignaient le désir, il

fallut faire dresser une grande table pour y déposer les écrins; et la

table ne suffisant pas, on en couvrit plusieurs autres meubles.

Bonne à l'excès, tout le monde le sait, sensible au delà de toute

expression, généreuse jusqu'à la prodigalité, l'impératrice faisait le

bonheur de tout ce qui l'entourait; chérissant son époux avec une

tendresse que rien n'a pu altérer, et qui était aussi vive à son dernier

soupir qu'à l'époque où madame de Beauharnais et le général Bonaparte se

firent l'aveu mutuel de leur amour, Joséphine fut long-temps la seule

femme aimée de l'empereur, et elle méritait de l'être toujours. Pendant

quelques années, combien fut touchant l'accord de ce ménage impérial!

Plein d'attentions, d'égards, d'abandon pour Joséphine, l'empereur se

plaisait à l'embrasser au cou, à la figure, en lui donnant des tapes et

l'appelant _ma grosse bête_: tout cela ne l'empêchait pas, il est vrai,

de lui faire quelques infidélités, mais sans manquer autrement à ses

devoirs conjugaux. De son côté, l'impératrice l'adorait, se tourmentait

pour chercher ce qui pouvait, lui plaire, pour deviner ses intentions,

pour aller au devant de ses moindres désirs.

Au commencement, elle donna de la jalousie à son époux: prévenu assez

fortement contre elle, pendant la campagne d'Égypte, par des rapports

indiscrets, l'empereur eut avec l'impératrice, à son retour, des

explications qui ne se terminaient pas toujours sans cris et sans

violences; mais bientôt le calme renaquit et fut depuis très-rarement

troublé. L'empereur ne pouvait résister à tant d'attraits et de douceur.

L'impératrice avait une mémoire prodigieuse que l'empereur savait mettre

à contribution fort souvent; elle était excellente musicienne, jouait

très bien de la harpe, et chantait avec goût. Elle avait un tact

parfait, un sentiment exquis des convenances, le jugement le plus sain,

le plus infaillible qu'il fût possible d'imaginer; d'une humeur toujours

douce, toujours égale, aussi obligeante pour ses ennemis que pour ses

amis, elle ramenait la paix partout où il y avait querelle ou discorde.

Lorsque l'empereur se fâchait avec ses frères ou avec d'autres

personnes, ce qui lui arrivait fréquemment, l'impératrice disait

quelques mots, et tout s'arrangeait. Quand elle demandait une grâce, il

était bien rare que l'empereur ne l'accordât pas, quelle que fût la

gravité de la faute commise; je pourrais citer mille exemples de pardons

ainsi sollicités et obtenus. Un fait qui m'est presque personnel

prouvera suffisamment que l'intercession de cette bonne impératrice

était toute-puissante.

Le premier valet de chambre de Sa Majesté s'était un peu échauffé à un

déjeuner qu'il avait fait avec quelques amis; par la nature de son

service, il était obligé d'assister aux repas, et de se tenir derrière

l'impératrice pour prendre et donner des assiettes. Ce jour-là donc,

animé par les vapeurs du champagne, il eut le malheur de laisser

échapper quelques mots injurieux prononcés bien à demi-voix, mais que

par un fâcheux hasard l'empereur entendit; Sa Majesté lança un regard

foudroyant à M. Frère, qui sentit alors la gravité de sa faute, et quand

on eut fini de dîner, l'ordre de renvoyer l'imprudent valet de chambre

fut donné par l'empereur avec un ton qui ne laissait pas d'espoir, et ne

permettait pas de réplique.

M. Frère était un excellent serviteur, un homme doux, honnête et probe.

C'était la première faute de ce genre qu'on eût à lui reprocher, et par

conséquent elle méritait de l'indulgence. On fit des démarches auprès

de monsieur le grand maréchal qui refusa son intercession, connaissant

bien l'inflexibilité de l'empereur. Plusieurs autres personnes que le

pauvre disgracié alla prier de parler pour lui répondirent comme le

grand maréchal; de sorte que M. Frère, au désespoir, vint nous faire ses

adieux. J'osai me charger de sa cause: j'espérais qu'en choisissant le

moment favorable, je parviendrais à faire revenir Sa Majesté. L'ordre de

renvoi portait que M. Frère eût à quitter le palais dans les

vingt-quatre heures; je lui conseillai de ne point obéir, mais de se

tenir soigneusement caché dans sa chambre, ce qu'il fit. Le soir, au

coucher, Sa Majesté me parla de ce qui s'était passé, témoignant

beaucoup de colère; je jugeai que le silence était le meilleur parti à

prendre, et j'attendis. Le lendemain, l'impératrice eut la bonté de me

faire dire qu'elle assisterait à la toilette de son époux, et que si je

croyais devoir aborder la question, elle me soutiendrait de tout son

pouvoir. En effet, voyant l'empereur d'assez bonne humeur, je parlai de

M. Frère, et peignant à Sa Majesté les regrets de ce pauvre homme, je

lui exposai les raisons qui pouvaient faire excuser la légèreté de sa

conduite. «Sire, dis-je, c'est un homme de bien qui n'a pas de fortune,

et qui soutient une famille nombreuse. S'il vient à quitter le service

de sa majesté l'impératrice, on ne croira pas que c'est pour une faute

dont le vin est plus coupable que lui, et il sera perdu pour toujours.»

À ces mots, comme à bien d'autres prières encore, l'empereur ne

répondait que par des interruptions faites avec toute les apparences

d'un éloignement prononcé pour le pardon que je sollicitais.

Heureusement l'impératrice voulut bien se joindre à moi et dire à son

époux avec sa voix si touchante et si expressive: «Mon ami, si tu veux

lui pardonner, tu me feras plaisir.» Enhardi par ce puissant patronage,

je recommençai mes sollicitations, auxquelles l'empereur répondit

brusquement en s'adressant à l'impératrice et à moi: «Enfin, vous le

voulez? Eh bien, qu'il reste donc.»

M. Frère me remercia de tout son cœur; il ne pouvait croire à la bonne

nouvelle que je lui apportais. Quant à l'impératrice, elle fut heureuse

de la joie que ressentait ce fidèle serviteur, qui lui a donné jusqu'à

sa mort les marques du plus entier dévouement. On m'a assuré qu'en 1814,

lors du départ de l'empereur pour l'île d'Elbe, M. Frère n'aurait pas

été le dernier à blâmer ma conduite, dont il ne connaissait pas les

motifs. Je ne veux pas le croire, car il me semble qu'à sa place, si

j'avais pensé ne pouvoir défendre un ami absent, au moins j'aurais gardé

le silence.

Comme je l'ai dit, l'impératrice était extrêmement généreuse. Elle

répandait beaucoup d'aumônes; elle était ingénieuse à trouver les

occasions d'en répandre: beaucoup d'émigrés ne vivaient que de ses

bienfaits. Elle entretenait une correspondance très-active avec les

sœurs de la charité qui soignaient les malades, et leur envoyait une

foule de choses. Ses valets de chambre étaient chargés d'aller partout

porter au pauvre des secours de son inépuisable bienfaisance. Une foule

d'autres personnes recevaient aussi chaque jour de semblables missions,

et toutes ces aumônes, tous ces dons multipliés et si largement

répandus, recevaient un prix inestimable de la grâce avec laquelle ils

étaient offerts, du discernement avec lequel ils étaient distribués. Je

pourrais citer mille exemples de cette délicate générosité.

M. de Beauharnais avait eu, au temps de son mariage avec Joséphine, une

fille naturelle nommée Adèle. L'impératrice la chérissait autant que si

elle eût été sa propre fille. Elle prit le plus grand soin de son

éducation, la dota généreusement et la maria avec un préfet de l'empire.

Si l'impératrice montrait autant de tendresse pour une fille qui n'était

pas la sienne, il est impossible de se faire une véritable idée de son

amour, de son dévouement pour la reine Hortense et le prince Eugène. Il

est vrai de dire que ses enfans le lui rendaient bien, et que jamais il

ne fut au monde une meilleure comme une plus heureuse mère. Elle était

fière de ses deux enfans, elle en parlait toujours avec un enthousiasme

qui paraîtra bien naturel à toutes les personnes qui ont connu la reine

de Hollande et le vice-roi d'Italie. J'ai raconté comment, rendu

orphelin dans le plus bas âge, par l'échafaud révolutionnaire, le jeune

Beauharnais avait gagné le cœur du général Bonaparte en venant lui

demander l'épée de son père. On sait aussi comment cette action donna au

général l'envie de voir Joséphine, et ce qui résulta de cette entrevue.

Lorsque madame de Beauharnais fut devenue l'épouse du général Bonaparte,

Eugène entra dans la carrière militaire, et s'attacha aussitôt à la

fortune de son beau-père, qui l'appela près de lui en Italie, en qualité

d'aide-de-camp. Il était chef d'escadron dans les chasseurs de la garde

consulaire, lorsqu'à l'immortelle bataille de Marengo, il partagea tous

les dangers de celui qui avait tant de plaisir à le nommer son fils. Peu

d'années après, le chef d'escadron était devenu vice-roi d'Italie,

héritier présomptif de la couronne impériale, titre qu'à la vérité il ne

conserva pas long-temps, et époux de la fille d'un roi.

La vice-reine (Auguste-Amélie de Bavière) était belle et bonne comme un

ange. Je me trouvais à la Malmaison un jour que l'impératrice venait de

recevoir le portrait de sa belle-fille, entourée de trois ou quatre

enfans, l'un sur son épaule, l'autre à ses pieds, un troisième sur les

bras; tous avaient des figures angéliques. En me voyant, l'impératrice

daigna m'appeler pour me faire admirer cette réunion de têtes

charmantes. Je m'aperçus qu'en me parlant elle avait les larmes aux

yeux: ces portraits étaient bien faits, et j'eus occasion de voir dans

la suite qu'ils étaient parfaitement ressemblans. Alors il ne fut plus

question que de joujoux, de raretés à acheter pour ces chers enfans.

L'impératrice allait elle-même choisir les présens qu'elle leur

destinait, et les faisait emballer sous ses yeux.

Un valet de chambre du prince m'a assuré qu'à l'époque du divorce, le

prince Eugène avait écrit à son épouse une lettre fort triste. Peut-être

y exprimait-il quelque regret de n'être pas le fils adoptif de

l'empereur. La princesse lui répondit avec tendresse; elle lui disait,

entre autres choses: «Ce n'est pas l'héritier de l'empereur que j'ai

épousé et que j'aime, c'est Eugène de Beauharnais.» Le prince lut cette

phrase et quelques autres devant la personne dont je tiens le fait, et

qui était émue jusqu'aux larmes. Une pareille femme méritait plus qu'un

trône.

Après cet événement, si terrible pour le cœur de l'impératrice qui n'a

jamais pu s'en consoler, l'excellente princesse ne quitta plus la

Malmaison, excepté pour faire quelques voyages à Navarre. Chaque fois

que je rentrais à Paris avec l'empereur, je n'étais pas plutôt arrivé

que mon premier soin était d'aller à la Malmaison. Rarement j'étais

porteur d'une lettre de l'empereur; il n'écrivait à Joséphine que dans

les grandes occasions. «Dites à l'impératrice que je me porte bien et

que je désire qu'elle soit heureuse.» Voilà ce que me disait presque

toujours Sa Majesté en me voyant partir. Aussitôt que j'arrivais,

l'impératrice quittait tout pour me parler; souvent je restais une heure

et même deux heures avec elle; pendant ce temps, il n'était question que

de l'empereur; il me fallait dire tout ce qu'il avait souffert en

voyage, s'il avait été triste ou gai, malade ou bien portant. Elle

pleurait aux détails que je lui donnais, me faisait mille

recommandations pour sa santé, pour les soins dont elle désirait que je

l'entourasse; ensuite elle daignait me questionner sur moi, sur mon

sort, sur la santé de ma femme, son ancienne protégée; puis elle me

congédiait enfin avec une lettre pour Sa Majesté, me priant de dire à

l'empereur combien elle serait heureuse s'il voulait la venir voir.

Avant le départ pour la Russie, l'impératrice, inquiète de cette guerre

qu'elle désapprouvait complétement, redoubla encore ses recommandations.

Elle me fit présent de son portrait en me disant: «Mon bon Constant, je

compte sur vous; si l'empereur était malade, vous m'en instruiriez,

n'est-ce pas? ne me cachez rien, je l'aime tant!» Certainement

l'impératrice avait mille moyens de savoir des nouvelles de Sa Majesté,

mais je suis persuadé qu'eût-elle reçu cent lettres par jour des

personnes qui entouraient l'empereur, elles les aurait lues et relues

toutes avec la même avidité.

Quand j'étais de retour à Saint-Cloud ou aux Tuileries, l'empereur me

demandait comment se portait Joséphine et si je l'avais trouvée gaie; il

recevait avec plaisir les lettres que je lui apportais et s'empressait

de les ouvrir. Toutes les fois qu'étant en voyage ou à la campagne à la

suite de Sa Majesté, j'écrivais à ma femme, je parlais de l'empereur, et

la bonne princesse était enchantée que ma femme lui montrât mes lettres.

Toute chose enfin ayant le plus petit rapport avec son époux intéressait

l'impératrice à un degré qui prouvait bien la tendresse unique qu'elle

lui a toujours portée, après comme avant leur séparation. Trop généreuse

et incapable de mesurer ses dépenses sur ses ressources, il arriva fort

souvent que l'impératrice se vit obligée de renvoyer ses fournisseurs

les jours qu'elle avait elle-même fixés pour le paiement de leurs

mémoires. Ceci vint une fois aux oreilles de l'empereur, et il y eut à

ce sujet, entre les deux augustes époux, une discussion très-vive qui se

termina par une décision qu'à l'avenir aucun marchand ou fournisseur ne

pourrait venir au château sans une lettre de la dame d'atours ou du

secrétaire des commandemens. Cette marche bien arrêtée fut suivie avec

beaucoup d'exactitude jusqu'au divorce. À la suite de cette explication,

l'impératrice pleura beaucoup, promit d'être plus économe; l'empereur

lui pardonna, l'embrassa, et la paix fut faite. C'est, je crois, la

dernière querelle de ce genre qui troubla le ménage impérial.

On m'a dit qu'après le divorce, le budget de l'impératrice ayant été

dépassé, l'empereur en fit à l'intendant de la Malmaison des reproches

qui vinrent naturellement à Joséphine. Cette bonne maîtresse, vivement

affligée du désagrément qu'avait éprouvé son intendant, et ne sachant

comment faire pour établir un ordre des choses meilleur, assembla un

conseil de sa maison, qu'elle voulut présider en robe de toile sans

garniture. Cette robe de toile avait été faite en grande hâte, et ne

servit que cette fois. L'impératrice, que la nécessité d'un refus

mettait toujours au désespoir, était continuellement assiégée de

marchands qui lui assuraient avoir fait faire telle ou telle chose

expressément pour son usage, la conjurant de ne pas les renvoyer, parce

qu'ils ne sauraient comment et où placer leurs marchandises.

L'impératrice gardait tout ce que les marchands avaient apporté: mais

ensuite il fallait payer.

L'impératrice mettait toujours une extrême politesse dans ses rapports

avec les personnes de sa maison; il n'arrivait jamais qu'un reproche

sortît de cette bouche qui ne s'ouvrait que pour dire des choses

flatteuses. Si quelqu'une de ses dames lui donnait un sujet de

mécontentement, la seule punition qu'elle lui infligeait, c'était un

silence absolu de sa part qui durait un, deux, trois, huit jours plus ou

moins, selon la gravité de la faute. Eh bien, cette peine, si douce en

apparence, était cruelle pour le plus grand nombre: l'impératrice savait

si bien se faire aimer!

Au temps du consulat, madame Bonaparte recevait souvent des villes

conquises par son époux, ou des personnes qui désiraient obtenir sa

protection auprès du premier consul, des envois de meubles précieux, et

de curiosités en tous genres, de tableaux, d'étoffes, etc. Au

commencement, ces cadeaux flattaient vivement madame Bonaparte; elle

prenait un plaisir d'enfant à faire ouvrir les caisses pour voir ce qui

était dedans: elle aidait elle-même à déballer, à transporter toutes ces

jolies choses. Mais bientôt les envois devinrent si considérables et se

répétaient si souvent qu'il fallut avoir pour les déposer un appartement

dont mon beau-père avait la clef. Là, les caisses restaient intactes

jusqu'à ce qu'il plût à madame Bonaparte de les faire ouvrir.

Quand le premier consul décida qu'il irait demeurer à Saint-Cloud, mon

beau-père dut quitter la Malmaison pour aller s'installer dans le

nouveau palais dont le maître voulait qu'il surveillât l'ameublement.

Avant de partir, mon beau-père rendit compte à madame Bonaparte de tout

ce qu'il avait sous sa responsabilité. On fit donc, devant elle,

l'ouverture des caisses qui étaient empilées dans deux chambres depuis

le plancher jusqu'au plafond. Madame Bonaparte fut émerveillée de tant

de richesses: ce n'était que marbres, bronzes, tableaux magnifiques.

Eugène, Hortense, et les sœurs du premier consul en eurent une bonne

part: le reste fut employé à décorer les appartemens de la Malmaison.

Le goût que l'impératrice avait pour les bijoux s'étendit pendant

quelque temps aux curiosités antiques, aux pierres gravées, aux

médailles. M. Denon flattait cette fantaisie, et finit par persuader à

la bonne Joséphine qu'elle se connaissait parfaitement en antiques et

qu'il lui fallait avoir à la Malmaison un cabinet, un conservateur, etc.

Cette proposition, qui caressait l'amour-propre de l'impératrice, fut

accueillie favorablement. On choisit l'emplacement, on prit pour

conservateur M. de M..., et le nouveau cabinet s'enrichit en diminuant

d'autant le riche mobilier des appartemens du château. M. Denon, qui

avait donné cette idée, se chargea de faire une collection de médailles:

mais ce goût, venu subitement, s'en alla comme il était venu; le cabinet

fut pris pour faire un salon de compagnie, les antiques furent relégués

dans l'antichambre de la salle de bain, et M. de M..., n'ayant plus rien

à conserver, vivait habituellement à Paris.

À quelque temps de là, il prit fantaisie à deux dames du palais de

persuader à sa majesté l'impératrice que rien ne serait plus beau ni

plus digne d'elle qu'une parure de pierres antiques, grecques et

romaines, assorties. Plusieurs chambellans appuyèrent l'invention, qui

ne manqua pas de plaire à l'impératrice: elle aimait fort tout ce qui

tendait à l'originalité. Un matin donc, comme j'habillais Sa Majesté, je

vis entrer l'impératrice. Après quelques instans de conversation,

«Bonaparte, dit-elle, ces dames m'ont conseillé d'avoir une parure en

pierres antiques; je viens te prier de dire à M. Denon qu'il m'en

choisisse de bien belles.» L'empereur se mit à rire aux éclats, et

refusa nettement d'abord. Arrive le grand maréchal du palais que

l'empereur informe de la requête présentée par l'impératrice en lui

demandant son avis. M. le duc de Frioul trouva la chose fort raisonnable

et joignit ses instances à celles de l'impératrice: «C'est une folie

insigne, dit l'empereur, mais enfin il faut en passer par ce que veulent

les femmes. Duroc, allez vous-même au cabinet des antiques et choisissez

ce qui sera nécessaire.»

* * *

Le duc de Frioul revint bientôt avec les plus belles pierres de la

collection. Le joaillier de la couronne les monta magnifiquement: mais

cette parure était d'un poids énorme, et l'impératrice ne la porta

jamais.

* * *

Quand on devrait m'accuser de tomber dans des répétitions oiseuses, je

dirai que l'impératrice saisissait avec un empressement dont rien

n'approche toutes les occasions de faire du bien. Un matin qu'elle

déjeunait seule avec Sa Majesté, on entendit tout à coup des cris

d'enfant partir d'un escalier dérobé. L'empereur devint sombre, il

fronça le sourcil et demanda brusquement ce que cela signifiait. J'allai

aux informations et je trouvai un enfant nouveau-né soigneusement et

proprement emmailloté, couché dans une espèce de barcelonnette, et le

corps entouré d'un ruban auquel pendait un papier lié. Je revins dire ce

que j'avais vu: «Oh! Constant, apportez-moi le berceau,» dit aussitôt

l'impératrice. L'empereur s'y refusa d'abord, et témoigna sa surprise et

son mécontentement de ce qu'on avait pu s'introduire ainsi jusque dans

l'intérieur de ses appartemens. Là-dessus sa majesté l'impératrice lui

ayant fait observer que ce ne pouvait être que quelqu'un de la maison,

il se tourna vers moi et me regarda comme pour demander si c'était moi

qui avais eu cette idée. Je fis un signe de tête négatif. En ce moment

l'enfant s'étant mis à crier, l'empereur ne put s'empêcher de sourire

tout en murmurant et en disant: «Joséphine, renvoyez donc ce marmot.»

L'impératrice voulant profiter de ce retour de bonne humeur, m'envoya

chercher le berceau, que je lui apportai. Elle caressa le nouveau-né,

l'apaisa, et lut un papier qui était un placet des parens. Ensuite elle

s'approcha de l'empereur, en l'engageant à caresser un peu l'enfant à

son tour, et à pincer ses bonnes grosses joues; ce qu'il fit sans trop

se faire prier: car l'empereur lui-même aimait à jouer avec les enfans.

Enfin sa majesté l'impératrice, après avoir mis un rouleau de napoléons

dans la barcelonnette, fit porter le maillot chez le concierge du

palais, pour qu'il fût rendu à ses parens.

Voici un autre trait de bonté de sa majesté l'impératrice; j'eus le

bonheur d'en être témoin, comme du précédent.

Quelques mois avant le couronnement, une petite fille de quatre ans et

demi avait été retirée de la Seine, et une dame charitable, madame

Fabien Pillet, s'était empressée de donner asile à la pauvre orpheline.

À l'époque du sacre, l'impératrice, instruite de ce fait, désira voir

cet enfant, et après l'avoir considéré quelques minutes avec

attendrissement, après avoir offert avec grâce et sincérité sa

protection à madame Pillet et à son mari, elle leur annonça qu'elle se

chargeait du sort de la petite fille; puis avec cette délicatesse et de

ce ton affectueux qui lui étaient naturels, l'impératrice ajouta: «Votre

bonne action vous a acquis trop de droits sur la pauvre petite pour que

je vous prive d'achever vous-même votre ouvrage. Ainsi, je vous demande

la permission de fournir aux frais de son éducation; mais c'est vous qui

la mettrez en pension et qui la surveillerez; je ne veux être sa

bienfaitrice qu'en second.» C'était la chose du monde la plus touchante

que de voir Sa Majesté, en prononçant ces paroles délicates et

généreuses, passer sa main dans les cheveux de _la pauvre petite_,

comme elle venait de l'appeler, et la baiser au front avec une bonté de

mère. M. et madame Pillet se retirèrent on ne peut plus attendris de

cette scène touchante.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 200 / 456 题