Mon mariage avec mademoiselle Charvet.--Présentation de ma femme à
madame Bonaparte.--Le général Bonaparte ouvrant les lettres
adressées à son courrier.--Le général Bonaparte veut voir M. et
madame Charvet.--M. Charvet suit madame Bonaparte à
Plombières.--Établissement de M. Charvet et de sa famille à la
Malmaison.--Madame Charvet, secrétaire intime de madame
Bonaparte.--Mesdemoiselles Louise et Zoé Charvet, favorites de
Joséphine.--Fantasmagorie à la Malmaison.--Jeux de Bonaparte et des
dames de la Malmaison.--M. Charvet quitte la maison pour le château
de Saint-Cloud.--Les anciens porteurs et frotteurs de la reine sont
déplacés.--Incendie du château et mort de madame
Charvet.--L'impératrice veut voir mademoiselle Charvet.--Elle veut
lui servir de mère et lui donner un mari.--L'impératrice se plaint
à M. Charvet de ne pas voir ses filles.--On promet une dot à ma
femme.--Argent dissipé et manque de mémoire de l'impératrice
Joséphine.--L'impératrice marie ma belle-sœur.--Recommandation
bienveillante de l'impératrice.--Ma belle-sœur, mademoiselle
Joséphine Tallien et mademoiselle Clémence Cabarus.--Madame Vigogne
et les protégées de l'impératrice.--La jeune pensionnaire et le
danger d'être brûlée.--Présence d'esprit de madame Vigogne.--Visite
à l'impératrice.
CE fut le 2 janvier 1805, justement un mois après le couronnement, que
je formai, avec la fille aînée de M. Charvet, une union qui a fait
jusqu'ici, et fera, j'espère, jusqu'à la fin, le bonheur de ma vie. J'ai
promis au lecteur de lui parler fort peu de moi; et en effet de quel
intérêt pourraient être pour lui les détails de ma vie privée qui ne se
rapporteraient point au grand homme en vue duquel j'ai entrepris
d'écrire mes Mémoires? Toutefois je demanderai ici la permission de
revenir un peu sur cette époque la plus intéressante de toutes pour moi,
et qui a décidé du reste de mon existence. Il n'est pas défendu sans
doute à un homme qui recherche et retrace ses _souvenirs_ de compter
pour quelque chose ceux qui se rapportent le plus particulièrement à
lui. D'ailleurs même dans les événemens les plus personnels de ma vie,
il y a encore des circonstances auxquelles Leurs Majestés ne restèrent
point étrangères, et que par conséquent il importe de connaître, si
l'on veut se former un jugement complet sur le caractère de l'empereur
et de l'impératrice.
La mère de ma femme avait été présentée à madame Bonaparte pendant la
première campagne d'Italie, et elle lui avait plu; car madame Bonaparte,
qui était si parfaitement bonne et qui de son côté avait aussi connu le
malheur, savait compatir aux peines des autres. Elle promit d'intéresser
le général au sort de mon beau-père, qui venait de perdre une place à la
trésorerie. Pendant ce temps madame Charvet était en correspondance avec
un ami de son mari, qui était, je crois, courrier du général Bonaparte.
Celui-ci ouvrit et lut les lettres adressées à son courrier, et il
demanda quelle était cette jeune femme qui écrivait avec tant d'esprit
et de raison. En effet madame Charvet était bien digne de ce double
éloge. L'ami de mon beau-père prit texte de cette question du général en
chef pour lui raconter les malheurs de la famille. Le général dit qu'à
son retour à Paris il voulait voir M. et madame Charvet. En conséquence
ils lui furent présentés, et madame Bonaparte se réjouit d'apprendre que
ses protégés étaient aussi devenus ceux de son époux. Il fut décidé que
M. Charvet suivrait le général en Égypte. Mais arrivée à Toulon, madame
Bonaparte demanda que mon beau-père l'accompagnât aux eaux de
Plombières. J'ai raconté précédemment l'accident arrivé à Plombières, et
la mission de M. Charvet envoyé à Saint-Germain, pour retirer
mademoiselle Hortense de pension et la conduire à sa mère. De retour à
Paris, M. Charvet en courut tous les environs, pour trouver une maison
de campagne que le général avait chargé sa femme d'acheter en son
absence. Quand madame Bonaparte se fut décidée pour la Malmaison, M.
Charvet, sa femme et leurs trois enfans furent installés dans cette
charmante résidence. Mon beau-père donna tous ses soins aux intérêts de
la bienfaitrice de sa famille, et madame Charvet servait souvent de
secrétaire intime à madame Bonaparte, pour sa correspondance.
Mademoiselle Louise, qui est devenue ma femme, et mademoiselle Zoé, sa
sœur puînée, étaient les favorites de madame Bonaparte; surtout la
seconde, qui passait plus de temps que Louise à la Malmaison. Les bontés
de leur noble protectrice avaient rendu cette enfant si familière
qu'elle tutoyait habituellement madame Bonaparte, à qui elle dit un
jour: «Tu es bien heureuse, toi. Tu n'as pas de maman qui te gronde,
quand tu déchires tes robes.»
Pendant une des campagnes que j'ai faites à la suite de l'empereur,
j'écrivis un jour à ma femme pour lui demander quelques détails sur la
vie qu'elle et sa sœur menaient à la Malmaison. Elle me répondit, entres
autres choses (je transcris un passage de sa réponse): «Nous avions
quelquefois des rôles dans des bouffonneries que je ne puis concevoir.
Un soir le salon fut séparé en deux par une gaze derrière laquelle était
un lit drapé à la grecque, et sur le lit un homme endormi et vêtu de
grandes draperies blanches. Auprès du dormeur, madame Bonaparte et
d'autres dames frappaient en mesure (et encore pas toujours) sur des
vases de bronze; ce qui faisait une terrible musique. Pendant ce
charivari, un de ces messieurs me tenait par le milieu du corps, élevée
de terre, et je remuais mes bras et mes jambes en cadence. Le concert de
ces dames réveillait le dormeur, qui ouvrait de grands yeux sur moi et
semblait s'effrayer de mes gestes. Il se levait, et s'éloignait d'un pas
rapide, suivi de mon frère qui marchait à quatre pattes, pour figurer,
je pense, un chien que devait avoir cet étrange personnage. Comme
j'étais alors tout enfant, je n'ai qu'une idée confuse de tout cela;
mais la société de madame Bonaparte avait l'air de s'en amuser
beaucoup.»
Quand le premier consul alla habiter Saint-Cloud; il dit à mon beau-père
des choses flatteuses, et lui donna la conciergerie du château. C'était
une place de confiance, et dont les détails et la responsabilité étaient
considérables. M. Charvet fut chargé d'y organiser le service, et, par
ordre du premier consul, il choisit parmi les anciens serviteurs de la
reine pour les places de portiers, de frotteurs et de garçons de
château. Ceux qui ne pouvaient pas servir eurent des pensions.
* * *
Quand le feu prit au château, en 1802, comme je l'ai raconté
précédemment, madame Charvet, qui était grosse de plusieurs mois, eut
une grande frayeur. On ne jugea pas à propos de la saigner. Elle fit une
couche malheureuse, et mourut avant l'âge de trente ans. Louise était en
pension depuis quelques années; son père la rappela près de lui pour
tenir sa maison. Elle avait alors douze ans. Une de ses amies a bien
voulu me donner communication d'une lettre que Louise lui adressa peu de
temps après notre mariage, et dont j'ai fait l'extrait qui suit:
* * *
«À mon retour de ma pension, j'allai voir sa majesté l'impératrice
(alors madame Bonaparte) aux Tuileries. J'étais en grand deuil. Elle
m'attira sur ses genoux, me consola, dit qu'elle me servirait de mère et
me trouverait un mari. Je pleurais, et je dis que je ne voulais pas me
marier.--_Non pas à présent_, reprit Sa Majesté; _mais cela te viendra,
sois-en sûre_. Je n'étais pourtant pas persuadée que cette envie dût me
venir. Je reçus encore quelques caresses, et me retirai. Quand le
premier consul était à Saint-Cloud, c'était chez mon père que se
réunissaient tous les chefs des différens services. Car mon père est
très aimé de la maison, dont il est le plus ancien. M. Constant, qui
m'avait vue enfant à la Malmaison, me trouva assez raisonnable à
Saint-Cloud pour me demander à mon père, avec l'approbation de Leurs
Majestés. Il fut décidé que nous serions mariés après le couronnement.
J'ai pris quatorze ans, quinze jours après notre mariage.
»Nous sommes toujours reçues, ma sœur et moi, par sa majesté
l'impératrice avec une extrême bonté; et quand, dans la crainte de
l'importuner, nous sommes quelque temps sans aller la voir, elle s'en
plaint à mon père. Elle nous admet à sa toilette du matin. On la lace,
on l'habille devant nous. Il n'y a dans sa chambre que ses femmes et
quelques personnes de la maison, qui, comme nous, mettent au nombre de
leurs plus doux momens ceux où elles peuvent voir cette princesse
adorée. La causerie est presque toujours pleine de charme. Sa Majesté
conte quelquefois des anecdotes qu'un mot d'une de nous deux lui
rappelle.»
Sa majesté l'impératrice avait promis une dot à Louise; mais l'argent
qu'elle avait destiné à cela avait été dépensé autrement, et ma femme
n'eut que quelques petits bijoux, et deux ou trois pièces d'étoffe. M.
Charvet était trop délicat pour rappeler à Sa Majesté sa promesse: or on
n'avait rien d'elle sans cela; car elle ne savait pas plus économiser
que refuser. L'empereur me demanda, peu de temps après mon mariage, ce
que l'impératrice avait donné à ma femme; et sur ma réponse, il me parut
on ne peut plus mécontent: sans doute parce que la somme qu'on lui avait
demandée pour la dot de Louise avait reçu une autre destination. Sa
majesté l'empereur eut à ce sujet la bonté de m'assurer que ce serait
lui qui désormais s'occuperait de ma fortune, qu'il était content de mes
services, et qu'il me le prouverait.
J'ai dit plus haut que la sœur puînée de ma femme était la favorite de
sa majesté l'impératrice. Cependant elle n'en reçut pas, en se mariant,
une plus riche dot que celle de Louise. Mais l'impératrice voulut voir
le mari de ma belle-sœur, et lui dit avec un accent vraiment maternel:
«Monsieur, je vous recommande ma fille, et vous prie de la rendre
heureuse. Elle le mérite, et je vous en voudrais beaucoup, si vous ne
saviez pas l'apprécier.» Quand ma belle-sœur, se sauvant de Compiègne
avec sa belle-mère en 1814, alla faire ses couches à Évreux,
l'impératrice, qui l'apprit, lui envoya son premier valet de chambre
avec tout ce qu'elle crut nécessaire; à une jeune femme en cet état.
Elle lui fit même faire des reproches de n'être pas descendue à Navarre.
Ma belle-sœur avait été élevée dans la même pension que mademoiselle
Joséphine Tallien, filleule de l'impératrice, et qui depuis a épousé M.
Pelet de la Lozère, et une autre fille de madame Tallien, mademoiselle
Clémence Cabarus. La pension était dirigée par madame Vigogne, veuve du
colonel de ce nom, et ancienne amie de l'impératrice, qui l'avait
engagée à prendre un pensionnat, en lui promettant de lui procurer le
plus d'élèves qu'elle pourrait. L'institution prospéra sous la direction
de cette dame, qui était d'un esprit distingué et d'un ton parfait.
Souvent elle amenait chez Sa Majesté l'impératrice les protégées de
celle-ci, et les jeunes personnes qui avaient mérité cette récompense.
C'était un moyen puissant d'exciter l'émulation de ces enfans que Sa
Majesté comblait de caresses, et à qui elle faisait de petits présens.
Un matin, que madame Vigogne était habillée pour aller chez
l'impératrice, comme elle descendait son escalier pour monter en
voiture, elle entendit des cris perçans dans une des classes. Elle s'y
précipite, et voit une jeune fille dont les vêtemens étaient tout en
flammes. Avec une présence d'esprit digne d'une mère, madame Vigogne
enveloppe aussitôt l'enfant dans la longue queue de sa robe traînante,
et le feu s'éteignit. Mais la courageuse institutrice eût les mains
cruellement brûlées. Elle vint en cet état faire sa visite à sa majesté
l'impératrice, et lui conta le fâcheux accident qui l'y avait mise. Sa
Majesté, qui était si facilement émue de tout ce qui était beau et
généreux, combla d'éloges son courage, et s'en montra touchée au point
de pleurer d'admiration. Un des médecins de Sa Majesté fut chargé de
donner les premiers soins à madame Vigogne et à sa jeune élève.