M. Garnerin avait attaché à son aérostat l'avis suivant:

* * *

«Le ballon porteur de cette lettre a été lancé à Paris, le 25 frimaire,

au soir (16 décembre), par M. Garnerin, aéronaute privilégié de sa

majesté l'empereur de Russie, et aéronaute ordinaire du gouvernement

français, à l'occasion d'une fête donnée par la ville de Paris à sa

majesté l'empereur Napoléon, pour célébrer son couronnement. Les

personnes qui trouveront ce ballon sont priées d'en informer M.

Garnerin, qui se rendra sur les lieux.»

* * *

L'aéronaute s'attendait sans doute, en écrivant ce billet, à recevoir

avis le lendemain que son ballon était descendu dans la plaine de

Saint-Denis ou dans celle de Grenelle; car il est à présumer qu'il ne

songeait guère à un voyage à Rome, lorsqu'il s'engageait à _se rendre

sur les lieux_. Plus de quinze jours se passèrent sans qu'il reçût

l'avertissement sur lequel il avait compté, et il avait probablement

fait le sacrifice de son ballon, lorsqu'il lui arriva une lettre ainsi

conçue, du nonce de sa sainteté:

* * *

«Le cardinal Caprara vient d'être chargé par son excellence le cardinal

Gonsalvi, secrétaire d'état de Sa Sainteté, de remettre à M. Garnerin la

copie d'une lettre datée du 18 décembre; il s'empresse de la lui

envoyer, et d'y joindre même la copie de la dépêche qui l'accompagnait.

Le-dit cardinal saisit cette occasion pour témoigner à M. Garnerin

toute son estime.»

* * *

À cette lettre était jointe la traduction du rapport fait au cardinal

secrétaire d'état à Rome, par M. le duc de Mondragone, et daté

d'Anguillora près Rome, le 18 décembre:

* * *

«Hier au soir, vers la vingt-quatrième heure, on vit passer dans les

airs un globe d'une grandeur étonnante, lequel étant tombé sur le lac de

Bracciano, paraissait être une maison. On envoya des bateliers pour le

mettre à terre; mais ils ne purent y réussir, étant contrariés par un

vent impétueux, accompagné de neige. Ce matin, de bonne heure, ils sont

venus à bout de le conduire à bord. Ce globe est de taffetas gommé,

couvert d'un filet; la galerie de fil de fer s'est un peu brisée. Il

parait qu'il avait été éclairé par des lampions et des verres de

couleur, dont il reste plusieurs débris. On a trouvé, attaché au globe,

l'avis suivant (celui qu'on a lu plus haut).»

* * *

Ainsi ce ballon étant parti de Paris le 16 décembre à sept heures du

soir, et étant descendu le lendemain 17, près Rome, à la vingt-quatrième

heure, c'est-à-dire à la fin du jour, a traversé la France, les Alpes,

etc., et parcouru une distance de trois cents lieues en vingt-deux

heures. La vitesse de sa marche a donc été de quinze lieues par heure;

et, ce qui est remarquable, ce ballon était chargé d'une décoration du

poids de cinq cents livres.

L'histoire des courses précédentes de ce même ballon est faite pour

piquer la curiosité. Sa première ascension eut lieu en présence de leurs

majestés prussiennes et de toute la cour. Ce ballon, qui portait M.

Garnerin, son épouse et M. Gaertner, fut descendu sur les frontières de

la Saxe. La seconde expérience fut faite à Pétersbourg devant

l'empereur, les deux impératrices et la cour. Le ballon enleva M. et

madame Garnerin, qui descendirent à peu de distance sur un marais. C'est

la première fois qu'on eut en Russie le spectacle d'une ascension

aérostatique. La troisième expérience se fit également à

Saint-Pétersbourg, en présence de la famille impériale. M. Garnerin

s'éleva avec le général Lwolf. Ces deux voyageurs furent portés sur le

golfe de Finlande, durant trois quarts d'heure et allèrent descendre à

Krasnosalo, à vingt-cinq verstes de Pétersbourg. La quatrième expérience

eut lieu à Moscou. M. Garnerin s'éleva à plus de quatre mille toises,

fit une multitude d'expériences, et alla descendre, au bout de sept

heures, à trois cent trente verstes de Moscou, sur les bords des

anciennes frontières de la Russie. Le même ballon servit encore à

l'ascension que madame Garnerin fit à Moscou avec madame Toucheninolf,

au milieu d'un orage affreux et des éclats d'un tonnerre qui tua trois

hommes à trois cents pas du ballon, au moment où il s'élevait. Ces dames

descendirent, sans accident, à vingt-une verstes de Moscou.

La ville de Paris fit donner une gratification de 600 francs aux

bateliers qui avaient retiré le ballon du lac de Bracciano. L'aérostat

fut rapporté à Paris et déposé dans les archives de l'Hôtel-de-Ville.

Je fus témoin, ce même jour-là, de la bonté avec laquelle l'empereur

accueillit la pétition d'une pauvre dame, dont le mari, qui était, je

crois, un notaire, avait été condamné, je ne sais pour quelle faute, à

une longue réclusion. Au moment où la voiture de Leurs Majestés

impériales passait devant le Palais-Royal, deux femmes, une déjà âgée,

l'autre de seize ou dix-sept ans, s'élancèrent à la portière, en criant:

«Grâce pour mon mari! Grâce pour mon père!» L'empereur donna aussitôt

avec force l'ordre d'arrêter sa voiture, et tendit la main pour prendre

le placet, que la plus âgée des deux dames ne voulait remettre qu'à lui.

En même temps, il lui adressa des paroles consolantes, en lui

témoignant, avec le plus touchant intérêt, la crainte qu'elle ne fût

blessée par les chevaux des maréchaux de l'empire, qui étaient à côté de

la voiture. Pendant que cette bonté de son auguste frère excitait au

plus haut point l'enthousiasme et la sensibilité des témoins de cette

scène, le prince Louis, assis sur le siège de devant la voiture, s'était

penché en dehors pour rassurer la jeune personne toute tremblante, et

l'engager à consoler sa mère et à compter sur tout l'intérêt de

l'empereur. La mère et la fille, suffoquées par leur émotion, ne

pouvaient faire aucune réponse, et au moment où le cortége se remit en

marche, je vis la première sur le point de tomber évanouie. On la porta

dans une maison voisine, où elle ne revint à elle que pour verser, avec

sa fille, des larmes de reconnaissance et de joie.

Le Corps Législatif avait arrêté qu'une statue en marbre blanc serait

érigée à l'empereur dans la salle des séances, en mémoire de la

confection du Code civil. Le jour de l'inauguration de ce monument, sa

majesté l'impératrice, les princes Joseph, Louis, Borghèse, Bacciochi et

leurs épouses, d'autres membres de la famille impériale, des députations

des principaux ordres de l'état, le corps diplomatique et beaucoup

d'étrangers de marque, les ministres, les maréchaux de l'empire, et un

nombre considérable d'officiers généraux se rendirent sur les sept

heures du soir au palais du Corps-Législatif.

Au moment où l'impératrice parut dans la salle, l'assemblée entière se

leva, et un corps de musique placé dans une salle voisine fit entendre

le chœur bien connu de Gluck, _Que d'attraits! que de majesté!_... À

peine eut-on distingué les premières mesures de ce chœur, que chacun en

saisit avec enthousiasme l'heureux à propos, et les applaudissemens

éclatèrent de toutes parts.

Sur l'invitation du président, les maréchaux Murat et Masséna levèrent

le voile qui recouvrait la statue, et tous les regards se portèrent sur

l'image de l'empereur, le front ceint d'une couronne de lauriers mêlée

de feuilles de chêne et d'olivier. Lorsque le silence eut succédé aux

acclamations excitées par ce spectacle, M. de Vaublanc monta à la

tribune et prononça un discours qui fut vivement applaudi dans

l'assemblée dont il exprimait fidèlement les sentimens.

* * *

«Messieurs, dit l'orateur, vous avez signalé l'achèvement du Code civil

des Français par un acte d'admiration et de reconnaissance: vous avez

décerné une statue au prince illustre dont la volonté ferme et

constante a fait achever ce grand ouvrage, en même temps que sa vaste

intelligence a répandu la plus vive lumière sur cette noble partie des

institutions humaines. Premier consul alors, empereur des Français

aujourd'hui, il paraît dans le temple des lois, la tête ornée de cette

couronne triomphale dont la victoire l'a ceint si souvent en lui

présageant le bandeau des rois, et couvert du manteau impérial, le noble

attribut de la première des dignités parmi les hommes.

»Sans doute, dans ce jour solennel, en présence des princes et des

grands de l'état, devant la personne auguste que l'empire désigne par

son penchant à faire le bien, plus encore que par le haut rang dont

cette vertu la rendait si digne, dans cette fête de la gloire où nous

voudrions pouvoir réunir tous les Français, vous permettrez à ma faible

voix de s'élever un instant, et de vous rappeler par quelles actions

immortelles Napoléon s'est ouvert cette immense carrière de puissance et

d'honneur. Si la louange corrompt les âmes faibles, elle est l'aliment

des grandes âmes. Les belles actions des héros sont un engagement qu'ils

prennent envers la patrie. Les rappeler, c'est leur dire qu'on attend

d'eux encore ces grandes pensées, ces généreux sentimens, ces faits

glorieux, si noblement récompensés par l'admiration et la

reconnaissance publique... .........................................

* * *

«Victorieux dans trois parties du monde, pacificateur de l'Europe,

législateur de la France, des trônes donnés, des provinces ajoutées à

l'empire, est-ce assez de tant de gloire pour mériter à la fois et ce

titre auguste d'empereur des Français, et ce monument érigé dans le

temple des lois? Eh bien, je veux effacer moi-même ces brillans

souvenirs que je viens de retracer. D'une voix plus forte que celle qui

retentissait pour sa louange, je veux vous dire: cette gloire du

législateur, cette gloire du guerrier, anéantissez-la par la pensée et

dites-vous: avant le 18 brumaire, quand des lois funestes étaient

promulguées, quand les principes destructeurs, proclamés de nouveau,

entraînaient déjà les choses et les hommes avec une rapidité que bientôt

rien ne pourrait arrêter, quel fut celui qui parut tout à coup comme un

astre bienfaisant, qui vint abroger ces lois, qui combla l'abîme

entr'ouvert? Vous vivez, vous tous, menacés par le malheur des temps,

vous vivez et vous le devez à celui dont vous voyez l'image. Vous

accourez, infortunés proscrits, vous respirez l'air si doux de votre

patrie, vous embrassez vos pères, vos enfans, vos épouses, vos amis,

vous le devez à celui dont vous voyez l'image. Il n'est plus question de

sa gloire, je ne l'atteste plus; j'invoque l'humanité d'un côté, la

reconnaissance de l'autre; je vous demande à qui vous devez un bonheur

si grand, si extraordinaire, si imprévu... Vous répondez tous avec moi:

c'est au grand homme dont vous voyez l'image.»

* * *

Le président répéta à son tour un éloge semblable, dans des termes à

peine différens. Il était peu de personnes alors qui songeassent à

trouver ces louanges exagérées; leur opinion a peut-être changé depuis.

* * *

Après la cérémonie, l'impératrice, conduite par le président, passa dans

la salle des conférences, où le couvert de Sa Majesté avait été servi

sous un dais magnifique en soie cramoisie. Des tables composant près de

trois cents couverts, et servies par le restaurateur Robert, avaient été

dressées dans les différentes salles du palais; au dîner succéda un bal

brillant. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans cette fête était un

luxe inimaginable de fleurs et d'arbustes, que sans doute on n'avait pu

rassembler qu'à grands frais, vu la rigueur de l'hiver. Les salles de

_Lucrèce_ et de _la Réunion_, où se formaient les quadrilles des

danseurs, étaient comme un immense parterre de lauriers-roses, de lilas,

de jonquilles, de lis et de jasmins.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 198 / 456 题