Quelle journée fatigante! Nous nous sommes réunies au château, à onze
heures, pour accompagner l'impératrice à l'église des Invalides, pour
assister à la distribution des décorations de la Légion-d'Honneur.
Placées dans une tribune, en face du trône de l'empereur, nous l'avons
vu recevoir dix-neuf cents chevaliers. Cette cérémonie a été suspendue
un instant par l'arrivée d'un homme du peuple, vêtu d'une simple veste,
qui s'est présenté sur les degrés du trône. Napoléon étonné s'est
arrêté: on a questionné cet homme, qui a montré son brevet, et il a reçu
l'accolade et sa décoration. Le cortége a suivi, au retour, le même
chemin, en traversant la grande allée des Tuileries. C'est la première
fois que Bonaparte passe en voiture dans le jardin. Rentré dans les
appartemens de l'impératrice, il s'est approché de la fenêtre; quelques
enfans qui étaient sur la terrasse, l'ayant aperçu, ont crié: _Vive
l'empereur!_ Il s'est retiré avec un mouvement d'humeur très-marqué, en
disant: «Je suis le souverain le plus mal logé de l'Europe; on n'a
jamais imaginé de laisser approcher le public aussi près de son palais.»
J'avoue que si j'étais arrivé aux Tuileries comme Napoléon, j'aurais cru
plus convenable de ne pas paraître m'y trouver mal logé.
Je ne sais si c'est ce petit mouvement d'humeur qui s'est prolongé;
mais, en passant dans le cercle que nous formions, il s'est approché de
madame de La Vallette, et en donnant un coup de pied[16] dans le bas de
sa robe, «Fi donc! a-t-il dit, madame, quelle robe! quelle garniture!
Cela est du plus mauvais goût!» Madame de La Vallette a paru un peu
déconcertée.
Le soir, nous sommes montées au balcon du pavillon du milieu, pour
entendre le concert qui se donnait dans le jardin. Après quelques
instans, l'empereur a eu la fantaisie de voir les statues du Louvre aux
lumières. M. Denon, qui était là, a reçu ses ordres; les valets de pied
portaient des flambeaux; nous avons traversé la grande galerie, et nous
sommes descendus dans les salles des antiques. En les parcourant,
Napoléon s'est arrêté long-temps devant un buste d'Alexandre; il a mis
une sorte d'affectation à nous faire remarquer que nécessairement cette
tête était mauvaise, qu'elle était trop grosse, Alexandre étant beaucoup
plus petit que lui. Il a essentiellement appuyé sur ces mots: _beaucoup
plus petit_. J'étais un peu éloignée, mais je l'avais entendu; m'étant
rapprochée, il a répété absolument la phrase: il avait l'air charmé de
nous apprendre qu'il était plus grand qu'Alexandre. Ah! qu'il m'a paru
petit dans cet instant!
Le 15 juillet 1804.
J'étais ce soir dans une maison où est arrivée la princesse Dolgorouki,
en sortant du cercle des Tuileries. On lui a demandé ce qu'elle en
pensait: «C'est bien une grande puissance, a-t-elle répondu, mais ce
n'est pas là une cour.»
Paris, le juillet 1804.
L'empereur part demain pour aller visiter les bateaux plats à Boulogne,
et l'impératrice pour Aix-la-Chapelle, où elle prendra les eaux. Je dois
l'accompagner.
Reims, le juillet 1804.
Ce matin, avant de partir de Saint-Cloud, l'impératrice a traversé deux
salles, pour donner un ordre à une personne assez subalterne de sa
maison. M. d'Harville, son grand écuyer, est arrivé tout effaré, pour
lui représenter très-respectueusement que Sa Majesté compromettait
tout-à-fait la dignité du trône, et qu'elle devait faire passer ses
ordres par sa bouche. «Eh! monsieur, lui a dit gaîment Joséphine, cette
étiquette est parfaite pour les princesses nées sur le trône, et
habituées à la gêne qu'il impose; mais moi, qui ai eu le bonheur de
vivre pendant tant d'années en simple particulière, trouvez bon que je
donne quelquefois mes ordres sans interprète.» Le grand écuyer s'est
incliné, et nous sommes parties.
Sedan, le 30 juillet 1804.
J'ai trouvé ce matin Joséphine très-occupée à lire une grande feuille
manuscrite, et je n'ai pas été peu surprise de voir qu'elle apprenait sa
leçon. Lorsqu'elle voyage, tout est fixé, prévu d'avance. On sait que
dans tel endroit elle doit être haranguée par telle ou telle autorité; à
celle-ci elle doit répondre de telle manière; à celle-là de telle
autre. Tout est réglé, jusqu'aux présens qu'elle doit faire. Mais il
arrive quelquefois qu'elle manque de mémoire; et alors, si sa réponse
n'est pas aussi convenable que celle préparée, elle est toujours au
moins faite avec tant d'obligeance et de bonté qu'on en est toujours
content.
Liége, le 1er août 1804.
Je craignais que nous n'arrivassions jamais ici. L'empereur, sans
s'informer si une route projetée à travers la forêt des Ardennes, était
exécutée, a tracé la nôtre sur la carte; on a disposé les relais d'après
ses ordres, et nous nous sommes trouvés vingt fois au moment d'avoir nos
voitures brisées. Dans plusieurs endroits on les a soutenues avec des
cordes. On n'a jamais imaginé de faire voyager des femmes comme des
officiers de dragons.
Aix-la-Chapelle, le 7 août 1804.
L'impératrice est descendue ici dans la maison d'un M. de Jacoby,
achetée dernièrement par l'empereur. On avait parlé de cette maison
comme d'une habitation fort agréable; nous avons été surprises en
trouvant une misérable petite maison. Le préfet voulait que Joséphine
vînt de suite s'établir à la préfecture; mais telle est sa parfaite
soumission aux volontés de Bonaparte qu'elle n'a pas voulu le faire sans
ses ordres. Il tient beaucoup à favoriser les habitans des départemens
réunis, désirant les attacher à la France. C'est par ce motif qu'il a
acheté la maison de M. de Jacoby, et qu'il l'a payée quatre fois sa
valeur.
Aix-la-Chapelle, août 1804.
Ce matin, en lisant le journal le _Publiciste_, Joséphine a été surprise
assez désagréablement en voyant, dans le récit de son voyage, qu'on a
recueilli et imprimé ses adieux à la femme du maire de Reims, chez
lequel elle avait logé en passant dans cette ville. Il arrive souvent
qu'on dit avec négligence une chose qui n'a pas le sens commun sans
s'en apercevoir; mais retrouve-t-on cette même phrase imprimée, alors la
réflexion la fait apprécier tout ce qu'elle vaut. J'avoue qu'il n'en est
pas besoin pour juger celle-ci. En partant de Reims, l'impératrice a
remis à la femme du maire un médaillon de malaquite, entouré de diamans,
et lui a dit en l'embrassant: _C'est la couleur de l'espérance_. Le fait
est que l'espérance n'avait pas la moindre chose à faire là; c'est une
bêtise. J'y étais; je l'ai entendue et remarquée: mais je me suis bien
gardée de m'en souvenir ce matin. Joséphine était désolée; elle
assurait, de la meilleure foi du monde, n'avoir pas dit un mot de cela:
il eût été cruel de la contredire. Le secrétaire des commandemens lui
proposait de faire démentir cette phrase dans le journal; elle y a pensé
un moment; mais soit que la mémoire lui revînt dans cet instant, soit
qu'elle ait craint de faire une chose qui fût désapprouvée par
Bonaparte, elle s'est bornée à lui écrire qu'elle n'a point dit cette
bêtise; que son premier mouvement avait été de la faire démentir, mais
qu'elle n'avait rien voulu faire sans ses ordres. On a fait partir un
courier pour Boulogne.[17]