14 juillet 1804.

Quelle journée fatigante! Nous nous sommes réunies au château, à onze

heures, pour accompagner l'impératrice à l'église des Invalides, pour

assister à la distribution des décorations de la Légion-d'Honneur.

Placées dans une tribune, en face du trône de l'empereur, nous l'avons

vu recevoir dix-neuf cents chevaliers. Cette cérémonie a été suspendue

un instant par l'arrivée d'un homme du peuple, vêtu d'une simple veste,

qui s'est présenté sur les degrés du trône. Napoléon étonné s'est

arrêté: on a questionné cet homme, qui a montré son brevet, et il a reçu

l'accolade et sa décoration. Le cortége a suivi, au retour, le même

chemin, en traversant la grande allée des Tuileries. C'est la première

fois que Bonaparte passe en voiture dans le jardin. Rentré dans les

appartemens de l'impératrice, il s'est approché de la fenêtre; quelques

enfans qui étaient sur la terrasse, l'ayant aperçu, ont crié: _Vive

l'empereur!_ Il s'est retiré avec un mouvement d'humeur très-marqué, en

disant: «Je suis le souverain le plus mal logé de l'Europe; on n'a

jamais imaginé de laisser approcher le public aussi près de son palais.»

J'avoue que si j'étais arrivé aux Tuileries comme Napoléon, j'aurais cru

plus convenable de ne pas paraître m'y trouver mal logé.

Je ne sais si c'est ce petit mouvement d'humeur qui s'est prolongé;

mais, en passant dans le cercle que nous formions, il s'est approché de

madame de La Vallette, et en donnant un coup de pied[16] dans le bas de

sa robe, «Fi donc! a-t-il dit, madame, quelle robe! quelle garniture!

Cela est du plus mauvais goût!» Madame de La Vallette a paru un peu

déconcertée.

Le soir, nous sommes montées au balcon du pavillon du milieu, pour

entendre le concert qui se donnait dans le jardin. Après quelques

instans, l'empereur a eu la fantaisie de voir les statues du Louvre aux

lumières. M. Denon, qui était là, a reçu ses ordres; les valets de pied

portaient des flambeaux; nous avons traversé la grande galerie, et nous

sommes descendus dans les salles des antiques. En les parcourant,

Napoléon s'est arrêté long-temps devant un buste d'Alexandre; il a mis

une sorte d'affectation à nous faire remarquer que nécessairement cette

tête était mauvaise, qu'elle était trop grosse, Alexandre étant beaucoup

plus petit que lui. Il a essentiellement appuyé sur ces mots: _beaucoup

plus petit_. J'étais un peu éloignée, mais je l'avais entendu; m'étant

rapprochée, il a répété absolument la phrase: il avait l'air charmé de

nous apprendre qu'il était plus grand qu'Alexandre. Ah! qu'il m'a paru

petit dans cet instant!

Le 15 juillet 1804.

J'étais ce soir dans une maison où est arrivée la princesse Dolgorouki,

en sortant du cercle des Tuileries. On lui a demandé ce qu'elle en

pensait: «C'est bien une grande puissance, a-t-elle répondu, mais ce

n'est pas là une cour.»

Paris, le juillet 1804.

L'empereur part demain pour aller visiter les bateaux plats à Boulogne,

et l'impératrice pour Aix-la-Chapelle, où elle prendra les eaux. Je dois

l'accompagner.

Reims, le juillet 1804.

Ce matin, avant de partir de Saint-Cloud, l'impératrice a traversé deux

salles, pour donner un ordre à une personne assez subalterne de sa

maison. M. d'Harville, son grand écuyer, est arrivé tout effaré, pour

lui représenter très-respectueusement que Sa Majesté compromettait

tout-à-fait la dignité du trône, et qu'elle devait faire passer ses

ordres par sa bouche. «Eh! monsieur, lui a dit gaîment Joséphine, cette

étiquette est parfaite pour les princesses nées sur le trône, et

habituées à la gêne qu'il impose; mais moi, qui ai eu le bonheur de

vivre pendant tant d'années en simple particulière, trouvez bon que je

donne quelquefois mes ordres sans interprète.» Le grand écuyer s'est

incliné, et nous sommes parties.

Sedan, le 30 juillet 1804.

J'ai trouvé ce matin Joséphine très-occupée à lire une grande feuille

manuscrite, et je n'ai pas été peu surprise de voir qu'elle apprenait sa

leçon. Lorsqu'elle voyage, tout est fixé, prévu d'avance. On sait que

dans tel endroit elle doit être haranguée par telle ou telle autorité; à

celle-ci elle doit répondre de telle manière; à celle-là de telle

autre. Tout est réglé, jusqu'aux présens qu'elle doit faire. Mais il

arrive quelquefois qu'elle manque de mémoire; et alors, si sa réponse

n'est pas aussi convenable que celle préparée, elle est toujours au

moins faite avec tant d'obligeance et de bonté qu'on en est toujours

content.

Liége, le 1er août 1804.

Je craignais que nous n'arrivassions jamais ici. L'empereur, sans

s'informer si une route projetée à travers la forêt des Ardennes, était

exécutée, a tracé la nôtre sur la carte; on a disposé les relais d'après

ses ordres, et nous nous sommes trouvés vingt fois au moment d'avoir nos

voitures brisées. Dans plusieurs endroits on les a soutenues avec des

cordes. On n'a jamais imaginé de faire voyager des femmes comme des

officiers de dragons.

Aix-la-Chapelle, le 7 août 1804.

L'impératrice est descendue ici dans la maison d'un M. de Jacoby,

achetée dernièrement par l'empereur. On avait parlé de cette maison

comme d'une habitation fort agréable; nous avons été surprises en

trouvant une misérable petite maison. Le préfet voulait que Joséphine

vînt de suite s'établir à la préfecture; mais telle est sa parfaite

soumission aux volontés de Bonaparte qu'elle n'a pas voulu le faire sans

ses ordres. Il tient beaucoup à favoriser les habitans des départemens

réunis, désirant les attacher à la France. C'est par ce motif qu'il a

acheté la maison de M. de Jacoby, et qu'il l'a payée quatre fois sa

valeur.

Aix-la-Chapelle, août 1804.

Ce matin, en lisant le journal le _Publiciste_, Joséphine a été surprise

assez désagréablement en voyant, dans le récit de son voyage, qu'on a

recueilli et imprimé ses adieux à la femme du maire de Reims, chez

lequel elle avait logé en passant dans cette ville. Il arrive souvent

qu'on dit avec négligence une chose qui n'a pas le sens commun sans

s'en apercevoir; mais retrouve-t-on cette même phrase imprimée, alors la

réflexion la fait apprécier tout ce qu'elle vaut. J'avoue qu'il n'en est

pas besoin pour juger celle-ci. En partant de Reims, l'impératrice a

remis à la femme du maire un médaillon de malaquite, entouré de diamans,

et lui a dit en l'embrassant: _C'est la couleur de l'espérance_. Le fait

est que l'espérance n'avait pas la moindre chose à faire là; c'est une

bêtise. J'y étais; je l'ai entendue et remarquée: mais je me suis bien

gardée de m'en souvenir ce matin. Joséphine était désolée; elle

assurait, de la meilleure foi du monde, n'avoir pas dit un mot de cela:

il eût été cruel de la contredire. Le secrétaire des commandemens lui

proposait de faire démentir cette phrase dans le journal; elle y a pensé

un moment; mais soit que la mémoire lui revînt dans cet instant, soit

qu'elle ait craint de faire une chose qui fût désapprouvée par

Bonaparte, elle s'est bornée à lui écrire qu'elle n'a point dit cette

bêtise; que son premier mouvement avait été de la faire démentir, mais

qu'elle n'avait rien voulu faire sans ses ordres. On a fait partir un

courier pour Boulogne.[17]

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 174 / 456 题