Notre vie ici est ennuyeuse et monotone. À l'exception d'une promenade
que nous faisons chaque jour en calèche, dans les environs de la ville,
le reste de la journée ressemble toujours parfaitement à la veille. La
troupe de Picard est venue ici, et y restera aussi long-temps que
l'impératrice. Chaque soir, nous allons bâiller au théâtre; on ne peut
imaginer combien le répertoire de Picard est fatigant à la longue.
Certainement on y trouve de l'esprit, quelques scènes d'un très-bon
comique; mais les sujets étant toujours choisis dans la plus basse
bourgeoisie, on ne sort jamais de la diligence ou de la rue
Saint-Denis. On peut s'amuser un jour de la nouveauté de ce ton; mais
bientôt on est fatigué de se trouver toujours si loin de chez soi.
Le 11 août 1804.
N'étant pas allée au théâtre ce soir, et quelqu'un ayant parlé d'un plan
de Paris en relief, l'impératrice a désiré le voir. La soirée étant
très-belle, pourquoi, a-t-elle dit, ne pourrions-nous pas y aller à
pied? C'était une nouveauté; on s'est empressé de partir. M. d'Harville,
qui est toujours le chevalier de l'étiquette, était au désespoir. Il a
voulu hasarder son opinion, mais nous étions déjà bien loin. Le fait est
qu'il avait bien raison, et la suite de cette gaîté l'a prouvé. Les rues
étant très-désertes le soir, nous n'avons rencontré presque personne en
allant; mais pendant que nous examinions ce plan, voilà le bruit de
notre promenade nocturne qui se répand; et quand nous sortons, toutes
les chandelles étaient sur les fenêtres, et toute la populace sur notre
passage. Nous devions former un cortége assez plaisant; ces messieurs,
le chapeau sous le bras, l'épée au côté, nous donnaient la main, et nous
aidaient à traverser la foule qui se pressait autour de nous, et dont
les haillons formaient un contraste assez bizarre avec nos plumes, nos
diamans et nos longues robes. Enfin nous avons atteint l'hôtel de la
préfecture; l'impératrice a senti alors qu'elle avait fait une
étourderie; elle en est convenue franchement.
Le 13 août 1804.
On a dit ce soir que l'empereur arriverait bientôt ici: cela donnera un
peu de mouvement et de variété à notre cercle habituel, qui est d'une
parfaite monotonie. Il se compose de madame de La Rochefoucault, femme
d'un esprit très-agréable; de quatre dames du palais, du grand écuyer,
deux chambellans, l'écuyer cavalcadour; M. Deschamps, secrétaire des
commandemens; le préfet, sa famille; deux ou trois généraux qui ont
épousé des femmes allemandes, véritables caricatures. J'ajoute une
femme fort aimable, madame de Sémonville, femme de l'ambassadeur de
France en Hollande; elle était par son premier mariage madame de
Montholon. Elle a eu deux fils et deux filles: l'une, madame de Spare;
l'autre, qui avait épousé le général Joubert, et, en second, le général
Macdonald. Cette jeune et aimable femme est mourante; elle est venue ici
pour prendre les eaux; sa mère, madame de Sémonville, l'a accompagnée
pour lui donner ses soins. Je crains qu'ils ne soient infructueux. Nous
jouissons donc bien peu de la société de madame de Sémonville, qui ne
quitte presque pas sa fille.
Aix-la-Chapelle, le 14 août 1804.
Je suis restée ce matin assez long-temps seule avec Joséphine; elle m'a
parlé avec une confiance dont je serais très-flattée, si je ne
m'apercevais chaque jour que cet abandon lui est naturel et nécessaire.
Le jugement que je porte de son caractère est peut-être prématuré,
puisque je la connais depuis bien peu de temps; cependant je ne crois
pas me tromper. Elle est tout-à-fait comme un enfant de dix ans. Elle en
a la bonté, la légèreté; elle s'affecte vivement; pleure et se console
dans un instant. On pourrait dire de son esprit ce que Molière disait de
la probité d'un homme, «qu'il en avait justement assez pour n'être point
pendu.» Elle en a précisément ce qu'il en faut pour n'être pas une bête.
Ignorante, comme le sont en général toutes les créoles, elle n'a rien ou
presque rien appris que par la conversation; mais ayant passé sa vie
dans la bonne compagnie, elle y a pris de très-bonnes manières, de la
grâce, et ce jargon qui, dans le monde, tient lieu quelquefois d'esprit.
Les événemens de la société sont un canevas qu'elle brode, qu'elle
arrange, qui fournit à sa conversation. Elle a bien un quart heure
d'esprit par jour. Ce que je trouve charmant en elle, c'est cette
défiance d'elle-même, qui, dans sa position, est un grand mérite. Si
elle trouve de l'esprit, du jugement à quelques-unes des personnes qui
l'entourent, elle les consulte avec une candeur, une naïveté tout-à-fait
aimables. Son caractère est d'une douceur, d'une égalité parfaites: il
est impossible de ne pas l'aimer. Je crains que ce besoin d'ouvrir son
cœur, de communiquer toutes ses idées, tout ce qui se passe entre elle
et l'empereur, ne lui ôte beaucoup de sa confiance. Elle se plaint de ne
point la posséder; elle me disait ce matin que jamais, dans toutes les
années qu'elle a passées avec lui, elle ne lui a vu un seul moment
d'abandon; que si, dans quelques instans, il montre un peu de confiance,
c'est seulement pour exciter celle de la personne à qui il parle; mais
que jamais il ne montre sa pensée tout entière. Elle dit qu'il est
très-superstitieux; qu'un jour, étant à l'armée d'Italie, il brisa dans
sa poche la glace qui était sur son portrait, et qu'il fut au désespoir,
persuadé que c'était un avertissement qu'elle était morte; il n'eut pas
de repos avant le retour du courrier qu'il fit partir pour s'en
assurer[18].
Cette conversation a amené Joséphine à me parler de la singulière
prédiction qui lui fut faite au moment de son départ de la Martinique.
Une espèce de bohémienne lui dit: «Vous allez en France pour vous
marier; votre mariage ne sera point heureux; votre mari mourra d'une
manière tragique; vous-même, à cette époque, vous courrez de grands
dangers; mais vous en sortirez triomphante; vous êtes destinée au sort
le plus glorieux, et, sans être reine, vous serez plus que reine.» Elle
a ajouté qu'étant fort jeune alors, elle fit peu d'attention à cette
prédiction; qu'elle ne s'en souvint qu'au moment où M. de Beauharnais
fut guillotiné; qu'elle en parla alors à plusieurs des dames qui étaient
enfermées avec elle, dans le temps de la terreur; mais qu'à présent,
elle la voit accomplie dans tous ses points. C'est un hasard assez
singulier que le rapport qui se trouve entre cette prédiction et sa
destinée.
Le 15 août.
Joséphine a continué ce matin à la promenade la conversation commencée
hier avec moi. J'étais seule dans sa voiture; elle m'a parlé de M. de
Talleyrand; elle prétend qu'il la hait, et sans autres motifs que les
torts qu'il a eus avec elle. Hélas! il est trop vrai que quiconque a
offensé ne pardonne pas. Ces mots sont gravés en gros caractères dans
l'histoire du cœur humain. L'offensé peut perdre le souvenir, mais la
conscience ne manque jamais de mémoire. Pendant le séjour de Bonaparte
en Égypte, dans un temps où on le regardait comme perdu, M. de
Talleyrand, toujours aux pieds du pouvoir, fut, dans plusieurs
circonstances, très-poli pour madame Bonaparte. Un jour,
particulièrement, il dînait avec elle chez Barras; madame Tallien s'y
trouvait: on prétend que cette femme, célèbre par sa beauté, exerçait
alors un grand empire sur Barras. M. de Talleyrand, placé près d'elle et
de madame Bonaparte, mit tant de grâce dans les soins dont il entoura
madame Tallien, et si peu de politesse envers madame Bonaparte, que
celle-ci, qui le connaissait pour être la perfection des courtisans,
jugea qu'il fallait que le général Bonaparte fût mort, pour qu'il la
traitât si mal; car s'il avait eu la pensée qu'il pût jamais revenir en
France, il eût craint qu'il ne vengeât à son retour le peu d'égards
qu'il aurait eus pour sa femme en son absence. Cette idée, en se mêlant
à l'amour-propre blessé, lui fit quitter la table en pleurant. M. de
Talleyrand, qui n'a pas oublié cette circonstance, et qui craint que
Joséphine n'ait un jour le désir et le pouvoir de s'en venger, a fait
tout ce qui a dépendu de lui, dans les trois derniers mois qui viennent
de s'écouler, avant la création de l'empire, pour engager Napoléon à
divorcer, pour épouser la princesse Willelmine de Bade; il a fait
valoir, avec toute l'adresse de son esprit, l'appui qu'il trouverait
dans les cours de Russie et de Bavière, dont il deviendrait l'allié par
ce mariage; le besoin de consolider son empire par l'espérance d'avoir
des enfans. L'empereur a un peu balancé; mais enfin il a résisté, et
Joséphine n'a plus d'inquiétude à cet égard.[19]
Quoiqu'avec peu d'esprit, elle ne manque pas d'une certaine adresse;
elle a su profiter de la faiblesse superstitieuse de l'empereur, et elle
lui dit quelquefois: _On parle de ton étoile, mais c'est la mienne qui
influe sur la tienne; c'est à moi qu'il a été prédit une haute
destinée._ Cette idée a contribué peut-être plus qu'on ne pense à faire
échouer les projets de M. de Talleyrand, et à resserrer les liens qu'il
voulait rompre[20].
Joséphine vient de me conter une anecdote assez piquante. Madame de
Staël écrivait dernièrement au comte Louis de Narbonne. Envoyant sa
lettre par un homme qu'elle croyait sûr, elle n'a rien déguisé de sa
pensée; elle s'est particulièrement égayée sur le compte des personnes
qui ont accepté des places à la cour depuis la création de l'empire.
Elle ajoutait qu'elle espérait qu'elle n'aurait jamais le chagrin, en
lisant le journal, de voir son nom côte à côte des leurs. L'homme qui
était chargé de cette lettre l'a portée à Fouché. Celui-ci (après avoir
payé cette scélératesse) l'a lue, copiée, et l'ayant refermée avec soin,
il a dit à l'homme: «Remplissez votre commission; ayez la réponse de M.
de Narbonne, et vous me l'apporterez:» ce qu'il n'a pas manqué de faire.
Le comte a répondu sur le même ton. On dit que nous ne sommes pas
ménagés dans cette réponse. Je lui pardonne de tout mon cœur; je suis
moi-même toujours tentée de rire de l'ensemble bizarre que nous formons.
C'est un véritable habit d'arlequin que cette cour; mais si l'habit a
toutes les bigarrures requises, arlequin n'a pas du tout les grâces de
son état[21]; sa gaucherie contraste singulièrement avec les grands
seigneurs dont il s'est entouré. Je suis fâchée qu'on puisse opposer aux
plaisanteries du comte son assiduité aux cercles de Cambacérès et de
tous les ministres. Joséphine prétend que cette lettre dont Napoléon se
souvient à chaque révérence de M. de Narbonne (il en fait beaucoup),
leur ôtera toute leur grâce et qu'il n'obtiendra jamais rien[22].
Le 16 août.
Je m'aperçois, au redoublement de politesse des personnes qui entourent
l'impératrice, de ce que je perds chaque jour dans leur affection.
C'est ainsi qu'à la cour on doit mesurer le degré d'attachement qu'on
inspire. Depuis quelques jours, je m'étonnais d'être devenue l'objet de
l'attention générale; je ne savais en vérité à quoi l'attribuer, et dans
mon innocence j'allais peut-être m'en faire les honneurs. Qui sait
jusqu'où l'amour-propre pouvait m'abuser? M. de----, le plus doucereux,
le plus insipide de tous les courtisans passés, présens et à venir,
s'est chargé d'éclairer mon inexpérience; il est arrivé ce matin chez
moi, dix fois plus révérencieux qu'à l'ordinaire. Il m'a dit que tout le
monde avait remarqué les bontés de Joséphine pour moi, nos longues
conversations ensemble, l'attention avec laquelle elle m'offre chaque
jour à déjeuner des plats qui se trouvent devant elle; que, quant à lui,
il avait été particulièrement heureux en remarquant ces distinctions;
mais qu'elles sont devenues un sujet de jalousie pour beaucoup de
personnes. J'ai ri de l'importance qu'il attachait à tout cela, et je me
suis promis _in petto_ de ne plus mettre sur le compte de mon mérite les
égards que je ne dois qu'à la fantaisie de la souveraine.
Le 16 août.
Nous avons eu aujourd'hui une grande cérémonie à l'église, pour la
distribution de plusieurs décorations de la Légion-d'Honneur. Elles
avaient été envoyées au général Lorges, qui a désiré que Joséphine les
donnât elle-même. Le clergé est venu la recevoir à la porte de l'église.
Un trône était préparé pour elle dans le chœur, tout cela avait un air
assez solennel; le général Lorges a fait un discours, mais il est plus
brave qu'éloquent; il sait mieux se battre que parler en public. Il nous
a dit dans ce discours qu'il se trouvait heureux de voir la vertu sur le
trône, et la beauté à côté. Si ce n'est pas sa phrase exacte, c'est au
moins sa pensée. Nous pouvions toutes nous fâcher de ce compliment,
puisqu'il accordait à l'une la vertu sans beauté, et aux autres la
beauté sans vertu, mais nous en avons beaucoup ri en sortant.
L'impératrice nous a dit qu'elle était fort contente d'avoir eu la vertu
pour son lot, et demandé à laquelle de nous ou avait décerné celui de la
beauté; l'amour-propre était là pour persuader à chacune qu'on avait
voulu parler d'elle; mais poliment, on s'est fait mutuellement les
honneurs de ce compliment.
Aix-la-Chapelle, le 18 août 1804.
Tout est en mouvement dans le palais; Bonaparte arrive demain. Il est
extraordinaire que, dans une situation comme la sienne, on ne soit point
aimé[23]. Cela doit être si facile quand on n'a besoin pour faire des
heureux que de le vouloir. Mais il paraît qu'il n'a pas souvent cette
volonté; car depuis le valet de pied jusqu'au premier officier de la
couronne, chacun éprouve une sorte de terreur à son approche. La cour va
devenir très-brillante; les ambassadeurs n'ayant pas été accrédités de
nouveau depuis la métamorphose du consul en empereur, arrivent tous pour
présenter leurs lettres. On passera encore quelques jours ici. On ira à
Cologne, à Coblentz; on restera quelques jours dans chacune de ces
villes, et de là à Mayence, où tous les princes qui doivent former la
confédération du Rhin se réuniront.
Le 19 août 1804.
Il est arrivé, et avec lui l'espionnage; les chagrins, qui forment
ordinairement son cortége, ont déjà banni toute la gaité de notre petit
cercle. Son retour nous a appris que parmi douze personnes qui ont été
nommées pour accompagner Joséphine ici, il y en a une qui était chargée
du rôle d'espion. Napoléon savait, en arrivant, que tel jour nous
avions fait une promenade, que tel autre jour nous avions été déjeuner
avec madame de Sémonville, dans un bois aux environs d'Aix-la-Chapelle.
Le délateur (que nous connaissons) a cru donner plus de mérite à son
récit en mettant sur le compte du général Lorges, qui est jeune et d'une
tournure fort agréable, la faute d'un pauvre vieux militaire qui,
probablement, ayant été plus long-temps soldat qu'officier, ignorait
qu'on ne dût pas s'asseoir devant l'impératrice, sur le même divan.
Joséphine était trop bonne pour lui apprendre qu'il faisait une chose
inconvenante; elle eût craint de l'humilier; cette preuve de son bon
cœur a été transformée en une condescendance coupable en faveur d'un
jeune homme pour lequel elle devait avoir beaucoup d'indulgence et de
bontés, puisqu'il se mettait si parfaitement à son aise avec elle.
C'était là la conséquence qu'on voulait que l'empereur en tirât.
Heureusement, cette circonstance si peu faite pour être remarquée,
l'avait été, et il n'a pas été difficile à Joséphine de prouver quel
était le coupable; son âge, son peu d'usage, ont effacé tout le noir
avec lequel on avait peint cette action. Comment ne pas s'étonner[24]
qu'un homme qui a passé sa vie dans les camps, qui a été nouri, élevé
par la république, puisse attacher cette importance à des minuties! Ah!
sans doute l'amour du pouvoir est naturel à l'homme; un enfant fait,
pour le jouet qu'il dispute à son camarade, ce que les souverains, dans
un âge plus avancé, font pour les provinces qu'ils veulent s'arracher.
Mais qu'il y a loin de ce noble orgueil qui veut dominer ses semblables,
avec l'intention de les rendre heureux, à ce code d'étiquette qui fait
dans cet instant la plus chère occupation de Napoléon! Je me demandais,
ce soir, dans le salon, en voyant tous ces hommes debout, n'osant faire
un pas hors du cercle qu'ils formaient, pourquoi les puissans de tous
les temps, de tous les pays, ont attaché l'idée du respect à des
attitudes gênantes. Je pense que le spectacle de tous ces hommes
courbés sans cesse en leur présence, leur est doux, parce qu'il leur
rappelle continuellement le pouvoir qu'ils ont sur eux.
Le 20 août 1804.
Ce matin, Napoléon a reçu toutes les autorités constituées de la ville.
On est sorti de cette audience, confondu, étonné au dernier point. «Quel
homme! (me disait le maire) quel prodige! quel génie universel! Comment
ce département si éloigné de la capitale lui est-il mieux connu qu'il ne
l'est de nous? Aucun détail ne lui échappe; il sait tout; il connaît
tous les produits de notre industrie.» J'ai souri; j'étais bien tentée
d'apprendre à ce brave homme, qui allait colportant son admiration dans
toute la ville, qu'il devait en rabattre beaucoup; que cette parfaite
connaissance que Napoléon leur a montrée, est un charlatanisme avec
lequel il subjugue le vulgaire. Il a fait faire une statistique,
parfaitement exacte, de la France et des départemens réunis. Lorsqu'il
voyage, il prend les cahiers qui concernent les pays qu'il parcourt[25];
une heure avant l'audience il les apprend par cœur; il paraît, parle de
tout, en homme dont la pensée embrasse tout le vaste pays qu'il
gouverne, et laisse ces bonnes gens ravis en admiration. Une heure
après, il ne sait plus un mot de ce qui a excité cette admiration.
Le préfet, M. Méchin, est arrivé à cette audience avec une certaine
assurance (qui lui est assez ordinaire), ne se doutant pas de
l'interrogatoire qu'il allait subir. Napoléon, qui venait d'apprendre sa
leçon, lui a fait plusieurs questions auxquelles il n'a su que
répondre; il s'est troublé, embarrassé. «Monsieur, lui a dit l'empereur,
quand on ne connaît pas mieux un département, on est indigne de
l'administrer.» Et il l'a destitué. Tel est le résultat de l'audience
d'aujourd'hui.
Aix-la-Chapelle, le 21 août.
Je suis souvent tentée d'apprendre à Napoléon, qui fait tant de
questions sur les usages de l'ancienne cour, que la grâce et l'urbanité
y régnaient; que les femmes osaient y converser avec les princes. Ici,
nous ressemblons tout-à-fait à de petites filles qu'on va interroger au
catéchisme. Napoléon trouverait très-mauvais qu'on osât lui adresser la
parole[26]. Couché à moitié sur un divan, il fournit seul à la
conversation; car personne ne lui répond que par un _oui_, ou un _non,
sire_, prononcé bien timidement. Il parle assez ordinairement des arts,
comme la musique, la peinture; souvent il prend l'amour[27] pour sujet
de conversation, et Dieu sait comme il en parle. Il n'appartient point à
une femme de juger un général; aussi, je ne m'aviserai pas de parler de
ses faits militaires; mais l'esprit[28] de salon est de notre ressort,
et pour celui-là, il est permis de dire qu'il n'en a pas du tout.
Le 22 août 1804.
Il faut que ce besoin d'aduler le pouvoir soit bien général, puisque
des prêtres même n'en sont pas exempts. Ce matin on nous a fait voir ce
qu'on appelle les grandes reliques: elles furent envoyées en présent à
Charlemagne par l'impératrice Irène, et sont conservées, depuis ce
temps, dans une armoire de fer pratiquée dans un mur. Cette armoire est
ouverte tous les sept ans, pour montrer ces reliques au peuple. Cette
circonstance attire une foule très-considérable de tous les pays
voisins. Chaque fois qu'on replace les reliques dans l'armoire, on fait
murer la porte, qui n'est ouverte que sept ans après, Joséphine a eu le
désir de les voir, et quoique les sept années ne fussent pas révolues,
le mur a été démoli. Parmi ces reliques, un petit coffre en vermeil
attirait particulièrement l'attention. Les prêtres qui nous montraient
ce trésor ont piqué notre curiosité en disant que la tradition la plus
ancienne attachait un grand bonheur à la possibilité d'ouvrir ce
coffre, mais que personne, jusqu'alors, n'avait pu y parvenir.
Joséphine, dont la curiosité était vivement excitée, a pris ce coffre,
qui presque aussitôt s'est ouvert dans ses doigts. On ne remarquait pas
de traces extérieures de serrure, mais il faut qu'il y ait eu un secret
pour ouvrir le ressort intérieur. Je suis persuadée que les prêtres qui
nous montraient ces reliques connaissaient le secret, et qu'ils ont
ménagé ce petit plaisir à l'impératrice. Quoi qu'il en soit, cette
circonstance a été regardée comme _très-extraordinaire_; on l'a beaucoup
fait valoir à Joséphine, qui tout en s'étant assez amusée de cette
surprise, n'y a pas attaché plus d'importance que cela n'en méritait. Au
reste la curiosité n'a pas été très-satisfaite, car on n'a trouvé dans
cette boîte que quelques petits morceaux d'étoffe qu'on peut regarder
comme des reliques si l'on veut, mais dont l'authenticité n'est
nullement constatée.
Je suis revenue chez moi attristée par cet emploi de ma matinée. Je
n'aime pas à rencontrer des prêtres courtisans ou ambitieux; je ne puis
même comprendre comment il peut y en avoir. Je trouve quelque chose de
si noble, de si élevé dans leurs attributions, que mon imagination aime
à les dégager de toutes nos faiblesses. Détachés de toutes les passions
qui troublent et gouvernent l'humanité, placés comme intermédiaires
entre l'homme et la divinité, ils sont chargés du doux emploi de
consoler les malheureux, de leur montrer, à travers les orages de la
vie, un port où enfin ils trouveront le repos. Le monde peut-il offrir
une dignité qui puisse valoir ce privilége qui leur est réservé, de
pénétrer dans l'asile du malheur, d'y adoucir les angoisses d'un
mourant, en l'entourant encore d'espérance; d'enlever à la mort ce
qu'elle a de plus effrayant, le néant! Non, un prêtre ne peut échanger
ces belles attributions contre de l'argent, ou ce que le monde nomme des
honneurs.
Le 23 août 1804.
En ouvrant mon journal, mes yeux se fixent sur la page d'hier; je ne
puis m'empêcher de sourire en comparant ce que je disais de la
simplicité, de là sainteté, de la dignité du sacerdoce, avec la
conversation que j'ai entendue ce soir entre M. de Pradt, premier
aumônier de l'empereur, et un général. Ils étaient tous deux parés de la
même décoration, de la croix d'honneur. Je me suis demandé comment
l'homme de Dieu, le ministre de paix, a-t-il mérité la même récompense
que le guerrier chargé d'envoyer à la mort les ennemis de son pays.
Leurs souverains devraient se rappeler cette leçon d'Alexandre, sur la
distinction des récompenses: un homme dardait très-adroitement devant
lui des grains de millet à travers une aiguille; il ordonna qu'il lui
fût donné un boisseau de millet, voulant proportionner la récompense à
l'utilité du talent. Cet art de récompenser avec discernement n'est pas
très-commun aujourd'hui. Nous voyons Talma payé beaucoup plus cher qu'un
général. Il a, tant du théâtre que de Bonaparte, plus de soixante mille
francs. Je laisse le comédien, et je reviens à M. de Pradt. En écoutant
ce soir sa conversation brillante, philosophique, je me suis rappelé la
question piquante qui lui fut adressée par un homme de beaucoup
d'esprit, qui se trouvait avec lui à un dîner de vingt-cinq personnes,
et qui lui demanda: Monseigneur, croyez-vous en Dieu?
Le 24 août.
L'empereur fait assez ordinairement, tous les soirs, une partie de wist
avec Joséphine, madame de La Rochefoucault; le quatrième est choisi
parmi les personnes qui viennent au cercle. Ce soir, le duc d'Aremberg
devait faire le quatrième; l'empereur trouvait assez piquant de jouer
avec un aveugle. J'allais m'asseoir à l'ennuyeuse table de loto, lorsque
le premier chambellan est venu me dire que Napoléon m'avait désignée
pour son wist. J'ai répondu qu'il n'y avait qu'une difficulté, c'est que
je n'y avais jamais joué. M. de Rémusat est allé rendre ma réponse, à
laquelle l'empereur, qui ne connaît pas d'impossibilité, a dit: _C'est
égal_. C'était un ordre; je m'y suis rendue. Madame de La Rochefoucault,
dont j'occupais la place, m'a donné quelques conseils; et d'ailleurs,
excepté le duc d'Aremberg, qui a la mémoire d'un aveugle, et auquel
aucune des cartes qu'on nomme n'échappe, je jouais à peu près aussi bien
que l'impératrice et l'empereur. La partie n'a pas été longue. Le duc
d'Aremberg a ordinairement à côté de lui un homme qui arrange ses
cartes; son jeu lui est désigné par une petite planche adaptée à la
table; en passant la main sur cette planche, il connaît ses cartes, par
les chevilles en relief qui sont placées par l'homme qu'il appelle son
marqueur. Il joue fort bien et même étonnamment vite, si l'on pense à
tout le travail nécessaire pour lui faire connaître ses cartes. Mais
n'ayant pas osé se faire accompagner chez l'empereur par son marqueur,
qui est une espèce de valet de chambre, c'est la duchesse d'Aremberg qui
l'a remplacé, et son jeu en était fort retardé; aussi l'empereur, qui
aime à jouer vite, et dont la curiosité était satisfaite, a laissé la
partie après le premier rob.
Le 25 août.
Corneille avait raison quand il a dit:
Qui peut tout ce qu'il veut, veut plus que ce qu'il doit.
Ce vers renferme un axiôme moral d'une grande vérité. M. de Sémonville
est une victime que la politique offre aujourd'hui en holocauste aux
Hollandais. Cette action est d'une injustice révoltante; M. de
Talleyrand a ordonné à M. de Sémonville je ne sais quelle mesure qui a
déplu aux Hollandais. Bonaparte, qui les ménage, ne veut point avouer
que son ambassadeur n'a agi que par les ordres de M. de Talleyrand,
parce qu'alors il faudrait le sacrifier, et (quoiqu'il le déteste) comme
il pense qu'il s'en servira plus utilement que de M. de Sémonville, il
sacrifie celui-ci. On croira peut-être excuser cette action en nous
disant que les idées de justice, considérées par rapport à un
particulier, ne sont pas applicables aux souverains; je crois, au
contraire, que leurs actions appartenant à la postérité qui les jugera,
dépouillées du prestige qui nous éblouit, ils devraient toujours prendre
pour guides la morale et la justice.
Hier, à la réception des ambassadeurs, lorsque Bonaparte fut près de M.
de Sémonville, il lui tourna le dos sans vouloir lui parler; et quand
celui-ci demanda, pour toute grâce, à s'expliquer dans une audience, on
la lui à refusée. On sait tout ce qu'il dirait; il est justifié
d'avance; mais c'est précisément pourquoi on ne veut pas le recevoir. On
ne peut lui dire: «Vous avez raison; M. de Talleyrand a tort, et
cependant c'est vous qui paierez pour lui:» comme c'est ce que
l'empereur a décidé dans sa suprême sagesse, il ne veut ni le voir ni
l'entendre. Serait-il donc vrai que l'abus du pouvoir est toujours lié
au pouvoir, comme l'effet à la cause?
Aix-la-Chapelle, le 26 août.
J'ai vu ce matin, M. de Sémonville: il m'a conté qu'hier M. de
Talleyrand, en causant avec lui, avait voulu lui persuader adroitement
qu'il devait donner l'ordre à La Haye de brûler tous ses papiers.
«Prenez-y garde, a-t-il dit, l'empereur est un petit Néron[29].
* * *
«Il enverra[30] peut-être saisir vos papiers, et cela peut être fort
désagréable: madame de Spare, votre belle-fille, est à La Haye;
écrivez-lui de tout brûler promptement; c'est plus essentiel que vous ne
le pensez.» Ce conseil, donné avec le ton de l'amitié, de l'intérêt,
aurait pu être suivi par un sot; mais M. de Talleyrand a affaire avec un
homme aussi fin que lui. M. de Sémonville en a parfaitement senti le
but, qui était de détruire toutes les pièces qui le justifient. Au lieu
d'écrire à madame de Spare de brûler ses papiers, il vient de faire
partir l'un de ses beaux-fils, M. de Montholon, pour aller les chercher.
Jusqu'à son retour, il cessera de demander aucune audience à l'empereur.
Il attendra qu'il soit muni de toutes les preuves; mais je doute fort
qu'elles produisent aucun autre effet que celui de donner beaucoup
d'humeur à Bonaparte, si toutefois il consent à les voir, ce que je ne
crois pas[31].
* * *
Ce soir, j'étais placée dans le salon, à côté de madame Lannes[32].
C'était la première fois que je la voyais: elle arrive de Portugal avec
son mari, qui y était ambassadeur. Elle m'a paru charmante. L'empereur
en se promenant dans le cercle, lui a dit avec ce ton si extraordinaire
qu'il a envers toutes les femmes: «_On dit que vous étiez assez joliment
avec le prince régent de Portugal._» Madame Lannes a répondu
très-convenablement que le prince avait toujours traité son mari et elle
avec beaucoup de bonté. Elle s'est retournée de mon côté en me disant:
«Je ne sais quelle est la fatalité qui me place toujours sous les yeux
de l'empereur dans les momens où il a de l'humeur; car je ne pense pas
qu'il ait l'intention de me dire des choses désagréables, et cependant
cela lui arrive très-souvent.» Cette pauvre femme avait presque les
larmes aux yeux. Cette apostrophe si inconvenante est d'autant plus
déplacée, qu'on fait généralement l'éloge de sa conduite; mais, ce soir,
Napoléon était déchaîné contre toutes les femmes; il nous a dit: «que
nous n'avions point de patriotisme, point d'esprit national; que nous
devions rougir de porter des mousselines; que les dames anglaises nous
donnent l'exemple, en ne portant que les marchandises de leur pays; que
cet engoûment pour les mousselines anglaises est d'autant plus
extraordinaire, que nous avons en France des linons-batistes qui peuvent
les remplacer et qui font des robes beaucoup plus jolies; que, quant à
lui, il aimerait toujours cette étoffe, préférablement à toute autre,
parce que, dans sa jeunesse, sa première amoureuse en avait une robe.» À
l'expression de première amoureuse, j'ai eu beaucoup de peine à ne pas
rire, d'autant plus que mes yeux ont rencontré ceux de madame de La
Rochefoucault, qui mourait d'envie d'en faire autant. Il est
extraordinaire que Bonaparte ait des manières; aussi communes.[33]
Lorsqu'il veut avoir de la dignité il est insolent et dédaigneux; et
s'il a un moment de gaîté, il devient le plus vulgaire de tous les
hommes. Son beau-frère Murat, né dans une classe fort au dessous de la
sienne, qui n'avait reçu aucune éducation, s'est formé à l'école du
monde, d'une manière étonnante. Il y a quelques années que je me
trouvais à Dijon dans l'instant ou il vînt passer la revue d'un corps
d'armée qu'on y avait réuni; je dînai avec lui chez le général Canclaux,
qui commandait à Dijon; et alors, je trouvai qu'il avait tout-à-fait
l'air d'un soldat habillé en officier. Je l'ai revu dernièrement, et
j'ai été étonnée de lui voir des manières fort polies, et même assez
agréables. Mais Napoléon est trop orgueilleux pour jamais rien acquérir
en fait de manières; il à trop de respect pour lui-même pour s'aviser
jamais de s'examiner, et trop de mépris pour l'espèce humaine pour
penser un seul instant qu'on peut être mieux que lui.