Popularité de l'empereur à Boulogne.--Sa funeste
obstination.--Fermeté de l'amiral Bruix.--La cravache de l'empereur
et l'épée d'un amiral.--Exil injuste.--Tempête et
naufrage.--Courage de l'empereur.--Les cadavres et le petit
chapeau.--Moyen infaillible d'étouffer les murmures.--Le tambour
sauvé sur sa caisse.--Dialogue entre deux matelots.--Faux
embarquement.--Proclamation.--Colonne du camp de Boulogne.--Départ
de l'empereur.--Comptes à régler.--Difficultés que fait l'empereur
pour payer sa baraque.--Flatterie d'un créancier.--Le compte de
l'ingénieur acquitté en rixdales et en frédérics.
À Boulogne, comme partout ailleurs, l'empereur savait se faire chérir
par sa modération, sa justice et la grâce généreuse avec laquelle il
reconnaissait les moindres services. Tous les habitans de Boulogne,
tous les paysans des environs se seraient fait tuer pour lui. On se
racontait les plus petites particularités qui lui étaient relatives. Un
jour pourtant, sa conduite excita les plaintes, il fut injuste. Il fut
généralement blâmé: son injustice avait causé tant de malheurs! Je vais
rapporter ce triste événement dont je n'ai encore vu nulle part un récit
fidèle.
Un matin, en montant à cheval, l'empereur annonça qu'il passerait en
revue l'armée navale, et donna l'ordre de faire quitter aux bâtimens qui
formaient la ligne d'embossage, leur position, ayant l'intention,
disait-il, de passer la revue en pleine mer. Il partit avec Roustan pour
sa promenade habituelle, et témoigna le désir que tout fût prêt pour son
retour, dont il désigna l'heure. Tout le monde savait que le désir de
l'empereur était sa volonté; on alla, pendant son absence, le
transmettre à l'amiral Bruix, qui répondit avec un imperturbable
sang-froid qu'il était bien fâché, mais que la revue n'aurait pas lieu
ce jour-là. En conséquence, aucun bâtiment ne bougea.
De retour de sa promenade, l'empereur demanda si tout était prêt; on lui
dit ce que l'amiral avait répondu. Il se fit répéter deux fois cette
réponse, au ton de laquelle il n'était point habitué, et frappant du
pied avec violence, il envoya chercher l'amiral, qui sur-le-champ se
rendit auprès de lui.
L'empereur, au gré duquel l'amiral ne venait point assez vite, le
rencontra à moitié chemin de sa baraque. L'état-major suivait Sa
Majesté, et se rangea silencieusement autour d'elle. Ses yeux lançaient
des éclairs.
«Monsieur l'amiral, dit l'empereur d'une voix altérée, pourquoi
n'avez-vous point fait exécuter mes ordres?»
--«Sire, répondit avec une fermeté respectueuse l'amiral Bruix, une
horrible tempête se prépare.... Votre Majesté peut le voir comme moi:
veut-elle donc exposer inutilement la vie de tant de braves gens?» En
effet, la pesanteur de l'atmosphère et le grondement sourd qui se
faisait entendre au loin ne justifiaient que trop les craintes de
l'amiral. «Monsieur, répond l'empereur de plus en plus irrité, j'ai
donné des ordres; encore une fois, pourquoi ne les avez-vous point
exécutés? Les conséquences me regardent seul. Obéissez!--Sire, je
n'obéirai pas.--Monsieur, vous êtes un insolent!» Et l'empereur, qui
tenait encore sa cravache à la main, s'avança sur l'amiral en faisant un
geste menaçant. L'amiral Bruix recula d'un pas, et mettant la main sur
la garde de son épée: «Sire! dit-il en pâlissant; prenez garde!» Tous
les assistans étaient glacés d'effroi. L'empereur, quelque temps
immobile, la main levée, attachait ses yeux sur l'amiral, qui, de son
côté, conservait sa terrible attitude. Enfin, l'empereur jeta sa
cravache à terre, M. Bruix lâcha le pommeau de son épée, et, la tête
découverte, il attendit en silence le résultat de cette horrible scène.
* * *
«Monsieur le contre-amiral Magon, dit l'empereur, vous ferez exécuter à
l'instant le mouvement que j'ai ordonné. Quant à vous, monsieur,
continua-t-il en ramenant ses regards sur l'amiral Bruix, vous quitterez
Boulogne dans les vingt-quatre heures, et vous vous retirerez en
Hollande. Allez.» Sa Majesté s'éloigna aussitôt; quelques officiers,
mais en bien petit nombre, serrèrent en partant la main que leur tendait
l'amiral.
* * *
Cependant le contre-amiral Magon faisait faire à la flotte le mouvement
fatal exigé par l'empereur. À peine les premières dispositions
furent-elles prises, que la mer devint effrayante à voir. Le ciel,
chargé de nuages noirs, était sillonné d'éclairs, le tonnerre grondait à
chaque instant, et le vent rompait toutes les lignes. Enfin, ce qu'avait
prévu l'amiral arriva, et la tempête la plus affreuse dispersa les
bâtimens de manière à faire désespérer de leur salut. L'empereur,
soucieux, la tête baissée, les bras croisés, se promenait sur la plage,
quand tout-à-coup des cris terribles se firent entendre. Plus de vingt
chaloupes canonnières chargées de soldats et de matelots venaient d'être
jetées à la côte, et les malheureux qui les montaient, luttant contre
les vagues furieuses, réclamaient des secours que personne n'osait leur
porter. Profondément touché de ce spectacle, le cœur déchiré par les
lamentations d'une foule immense que la tempête avait rassemblée sur les
falaises et sur la plage, l'empereur, qui voyait ses généraux et
officiers frissonner d'horreur autour de lui, voulut donner l'exemple du
dévoûment, et malgré tous les efforts que l'on put faire pour le
retenir, il se jeta dans une barque de sauvetage en disant:
«Laissez-moi! laissez-moi! il faut qu'on les tire de là.» En un instant
sa barque fut remplie d'eau. Les vagues passaient et repassaient par
dessus, et l'empereur était inondé. Une lame encore plus forte que les
autres faillit jeter Sa Majesté par dessus le bord, et son chapeau fut
emporté dans le choc. Electrisés par tant de courage, officiers,
soldats, marins et bourgeois se mirent, les uns à la nage, d'autres dans
des chaloupes, pour essayer de porter du secours. Mais, hélas! on ne put
sauver qu'un très-petit nombre des infortunés qui composaient l'équipage
des canonnières, et le lendemain la mer rejeta sur le rivage plus de
deux cents cadavres, avec le chapeau du vainqueur de Marengo.
Ce triste lendemain fut un jour de désolation pour Boulogne et pour le
camp. Il n'était personne qui ne courût au rivage cherchant avec anxiété
parmi les corps que les vagues amoncelaient. L'empereur gémissait de
tant de malheurs, qu'intérieurement il ne pouvait sans doute manquer
d'attribuer à son obstination. Des agens chargés d'or parcoururent par
son ordre la ville et le camp, et arrêtèrent des murmures tout près
d'éclater.
Ce jour-là, je vis un tambour, qui faisait partie de l'équipage des
chaloupes naufragées, revenir sur sa caisse, comme sur un radeau. Le
pauvre diable avait la cuisse cassée. Il était resté plus de douze
heures dans cette horrible situation.
Pour en finir avec le camp de Boulogne, je raconterai ici ce qui ne se
passa en effet qu'au mois d'août 1805, après le retour de l'empereur de
son voyage et de son couronnement en Italie.
Soldats et matelots brûlaient d'impatience de s'embarquer pour
l'Angleterre; le moment tant désiré n'arrivait pas. Tous les soirs on se
disait: Demain il y aura bon vent, il fera du brouillard, nous
partirons; et l'on s'endormait dans cet espoir. Le jour venait avec du
soleil ou de la pluie.
Un soir pourtant que le vent favorable soufflait, j'entendis deux
marins, causant ensemble sur le quai, se livrer à des conjectures sur
l'avenir: «L'empereur fera bien de partir demain matin, disait l'un, il
n'aura jamais un meilleur temps, il y aura sûrement de la brume.»--«Bah!
disait l'autre, il n'y pense seulement pas; il y a plus de quinze jours
que la flotte n'a bougé. On ne veut pas partir de sitôt.»--«Pourtant
toutes les munitions sont à bord; avec un coup de sifflet, tout ça peut
démarer.» On vint placer les sentinelles de nuit, et la conversation des
vieux loups de mer en resta là. Mais j'eus lieu bientôt de reconnaître
que leur expérience ne les avait pas trompés. En effet, sur les trois
heures du matin, un léger brouillard se répandit sur la mer, qui était
un peu houleuse; le vent de la veille commençait à souffler. Le jour
venu, le brouillard s'épaissit de manière à cacher la flotte aux
Anglais. Le silence le plus profond régnait partout. Aucune voile
ennemie n'avait été signalée pendant la nuit, et comme l'avaient dit les
marins, tout favorisait la descente.
À cinq heures du matin, des signaux partirent du sémaphore. En un
clin-d'œil, tous les marins furent debout; le port retentit de cris de
joie; on venait de recevoir l'ordre du départ! Tandis qu'on hissait les
voiles, la générale battait dans les quatre camps. Elle faisait prendre
les armes à toute l'armée, qui descendit précipitamment dans la ville,
croyant à peine ce qu'elle venait d'entendre. «--Nous allons donc
partir, disaient tous ces braves; nous allons donc dire deux mots à ces
(....) d'Anglais!» Et le plaisir qui les agitait s'exprimait en
acclamations qu'un roulement de tambour fit cesser. L'embarquement
s'opéra dans un silence profond, avec un ordre que j'essayerais
vainement de décrire. En sept heures, deux cent mille soldats furent à
bord de la flotte; et, lorsqu'un peu après midi cette belle armée allait
s'élancer au milieu des adieux et des vœux de toute la ville rassemblée
sur les quais et sur les falaises, au moment où tous les soldats debout,
et la tête découverte, se détachaient du sol français en criant: _Vive
l'empereur!_ un message arriva de la baraque impériale, qui fit
débarquer et rentrer les troupes au camp. Une dépêche télégraphique
reçue à l'instant même par Sa Majesté l'obligeait à donner une autre
direction à ses troupes.
Les soldats retournèrent tristement dans leurs quartiers; quelques-uns
témoignaient tout haut, et d'une manière fort énergique, le
désappointement que leur causait cette espèce de mystification. Ils
avaient toujours regardé le succès de l'entreprise contre l'Angleterre
comme une chose de toute certitude, et se voir arrêté à l'instant du
départ était à leurs yeux le plus grand malheur qui pût leur arriver.
Lorsque tout fut en ordre, l'empereur se rendit au camp de droite, et
là, il prononça devant les troupes une proclamation que l'on porta dans
les autres camps, et qui fut affichée partout. En voici à peu près la
teneur:
* * *
«Braves soldats du camp de Boulogne!
«Vous n'irez point en Angleterre. L'or des Anglais a séduit l'empereur
d'Autriche, qui vient de déclarer la guerre à la France. Son armée a
rompu la ligne qu'il devait garder; la Bavière est envahie. Soldats! de
nouveaux lauriers vous attendent au delà du Rhin; courons vaincre des
ennemis que nous avons déjà vaincus.»
* * *
Des transports unanimes accueillirent cette proclamation. Tous les
fronts s'éclaircirent. Il importait peu à ces hommes intrépides d'être
conduits en Autriche ou en Angleterre. Ils avaient soif de combattre, on
leur annonçait la guerre: tous leurs vœux étaient comblés.
Ce fut ainsi que s'évanouirent tous ces grands projets de descente en
Angleterre, si long-temps mûris, si sagement combinés. Il n'est pas
douteux aujourd'hui qu'avec du temps et de la persévérance,
l'entreprise n'eût été couronnée du plus beau succès. Mais il ne devait
pas en être ainsi.
Quelques régimens restèrent à Boulogne; et tandis que leurs frères
écrasaient les Autrichiens, ils érigeaient sur la plage une colonne
destinée à rappeler long-temps le souvenir de Napoléon, et de son
immortelle armée.
Aussitôt après la proclamation dont je viens de parler, Sa Majesté donna
l'ordre de préparer tout pour son prochain départ. Le grand maréchal du
palais fut chargé de régler et de payer toutes les dépenses que
l'empereur avait faites, ou qu'il avait fait faire pendant ses différens
séjours; non sans lui recommander, selon son habitude, de prendre bien
garde à ne rien payer de trop, ou de trop cher. Je crois avoir déjà dit
que Sa Majesté était extrêmement économe pour tout ce qui la regardait
personnellement, et que vingt francs lui faisaient peur à dépenser sans
un but d'utilité bien direct.
Parmi beaucoup d'autres comptes à régler, le grand maréchal du palais
reçut celui de M. Sordi, ingénieur des communications militaires, qui
avait été chargé par lui des ornemens intérieurs et extérieurs de la
baraque de Sa Majesté. Le compte s'élevait à une cinquantaine de mille
francs. Le grand maréchal jeta les hauts cris à la vue de cet effrayant
total; il ne voulut point régler le compte de M. Sordi, et le renvoya en
lui disant qu'il ne pouvait autoriser le paiement sans avoir, au
préalable, pris les ordres de l'empereur.
L'ingénieur se retira, après avoir assuré le grand maréchal qu'il
n'avait surchargé aucun article et qu'il avait suivi pas à pas ses
instructions.
Il ajouta que dans cet état de choses, il lui était impossible de faire
la moindre réduction.
Le lendemain, M. Sordi reçut l'ordre de se rendre auprès de Sa Majesté.
L'empereur était dans la baraque, objet de la discussion: il avait sous
les yeux, non pas le compte de l'ingénieur, mais une carte sur laquelle
il suivait la marche future de son armée. M. Sordi vint et fut introduit
par le général Cafarelli: la porte entr'ouverte permit au général, ainsi
qu'à moi, d'entendre la conversation qui vint à s'établir. «Monsieur,
dit Sa Majesté, vous avez dépensé beaucoup trop d'argent pour décorer
cette misérable baraque: oui certainement, beaucoup trop.... Cinquante
mille francs! y songez-vous, monsieur? mais c'est effrayant, cela. Je ne
vous ferai pas payer.» L'ingénieur, interdit par cette brusque entrée en
matière, ne sut d'abord que répondre. Heureusement l'empereur en
rejetant les yeux sur la carte qu'il tenait déroulée, lui donna le temps
de se remettre. Il répondit: «Sire, les nuages d'or qui forment le
plafond de cette chambre (tout cela se passait dans la chambre du
conseil), et qui entourent l'étoile tutélaire de Votre Majesté, ont
coûté vingt mille francs, à la vérité. Mais si j'avais consulté le cœur
de vos sujets, l'aigle impérial qui va foudroyer de nouveau les ennemis
de la France et de votre trône, eût étendu ses ailes au milieu des
diamans les pins rares.--C'est fort bien, répondit en riant l'empereur,
c'est fort bien, mais je ne vous ferai point payer à présent, et puisque
vous me dites que cet aigle qui coûte si cher doit foudroyer les
Autrichiens, attendez qu'il l'ait fait, je paierai votre compte avec les
rixdales de l'empereur d'Allemagne et les frédérics d'or du roi de
Prusse.» Et Sa Majesté reprenant son compas, se mit à faire voyager
l'armée sur la carte.
En effet, le compte de l'ingénieur ne fut soldé qu'après la bataille
d'Austerlitz, et, comme l'avait dit l'empereur, en rixdales et en
frédérics.