CHAPITRE XVIII

Popularité de l'empereur à Boulogne.--Sa funeste

obstination.--Fermeté de l'amiral Bruix.--La cravache de l'empereur

et l'épée d'un amiral.--Exil injuste.--Tempête et

naufrage.--Courage de l'empereur.--Les cadavres et le petit

chapeau.--Moyen infaillible d'étouffer les murmures.--Le tambour

sauvé sur sa caisse.--Dialogue entre deux matelots.--Faux

embarquement.--Proclamation.--Colonne du camp de Boulogne.--Départ

de l'empereur.--Comptes à régler.--Difficultés que fait l'empereur

pour payer sa baraque.--Flatterie d'un créancier.--Le compte de

l'ingénieur acquitté en rixdales et en frédérics.

À Boulogne, comme partout ailleurs, l'empereur savait se faire chérir

par sa modération, sa justice et la grâce généreuse avec laquelle il

reconnaissait les moindres services. Tous les habitans de Boulogne,

tous les paysans des environs se seraient fait tuer pour lui. On se

racontait les plus petites particularités qui lui étaient relatives. Un

jour pourtant, sa conduite excita les plaintes, il fut injuste. Il fut

généralement blâmé: son injustice avait causé tant de malheurs! Je vais

rapporter ce triste événement dont je n'ai encore vu nulle part un récit

fidèle.

Un matin, en montant à cheval, l'empereur annonça qu'il passerait en

revue l'armée navale, et donna l'ordre de faire quitter aux bâtimens qui

formaient la ligne d'embossage, leur position, ayant l'intention,

disait-il, de passer la revue en pleine mer. Il partit avec Roustan pour

sa promenade habituelle, et témoigna le désir que tout fût prêt pour son

retour, dont il désigna l'heure. Tout le monde savait que le désir de

l'empereur était sa volonté; on alla, pendant son absence, le

transmettre à l'amiral Bruix, qui répondit avec un imperturbable

sang-froid qu'il était bien fâché, mais que la revue n'aurait pas lieu

ce jour-là. En conséquence, aucun bâtiment ne bougea.

De retour de sa promenade, l'empereur demanda si tout était prêt; on lui

dit ce que l'amiral avait répondu. Il se fit répéter deux fois cette

réponse, au ton de laquelle il n'était point habitué, et frappant du

pied avec violence, il envoya chercher l'amiral, qui sur-le-champ se

rendit auprès de lui.

L'empereur, au gré duquel l'amiral ne venait point assez vite, le

rencontra à moitié chemin de sa baraque. L'état-major suivait Sa

Majesté, et se rangea silencieusement autour d'elle. Ses yeux lançaient

des éclairs.

«Monsieur l'amiral, dit l'empereur d'une voix altérée, pourquoi

n'avez-vous point fait exécuter mes ordres?»

--«Sire, répondit avec une fermeté respectueuse l'amiral Bruix, une

horrible tempête se prépare.... Votre Majesté peut le voir comme moi:

veut-elle donc exposer inutilement la vie de tant de braves gens?» En

effet, la pesanteur de l'atmosphère et le grondement sourd qui se

faisait entendre au loin ne justifiaient que trop les craintes de

l'amiral. «Monsieur, répond l'empereur de plus en plus irrité, j'ai

donné des ordres; encore une fois, pourquoi ne les avez-vous point

exécutés? Les conséquences me regardent seul. Obéissez!--Sire, je

n'obéirai pas.--Monsieur, vous êtes un insolent!» Et l'empereur, qui

tenait encore sa cravache à la main, s'avança sur l'amiral en faisant un

geste menaçant. L'amiral Bruix recula d'un pas, et mettant la main sur

la garde de son épée: «Sire! dit-il en pâlissant; prenez garde!» Tous

les assistans étaient glacés d'effroi. L'empereur, quelque temps

immobile, la main levée, attachait ses yeux sur l'amiral, qui, de son

côté, conservait sa terrible attitude. Enfin, l'empereur jeta sa

cravache à terre, M. Bruix lâcha le pommeau de son épée, et, la tête

découverte, il attendit en silence le résultat de cette horrible scène.

* * *

«Monsieur le contre-amiral Magon, dit l'empereur, vous ferez exécuter à

l'instant le mouvement que j'ai ordonné. Quant à vous, monsieur,

continua-t-il en ramenant ses regards sur l'amiral Bruix, vous quitterez

Boulogne dans les vingt-quatre heures, et vous vous retirerez en

Hollande. Allez.» Sa Majesté s'éloigna aussitôt; quelques officiers,

mais en bien petit nombre, serrèrent en partant la main que leur tendait

l'amiral.

* * *

Cependant le contre-amiral Magon faisait faire à la flotte le mouvement

fatal exigé par l'empereur. À peine les premières dispositions

furent-elles prises, que la mer devint effrayante à voir. Le ciel,

chargé de nuages noirs, était sillonné d'éclairs, le tonnerre grondait à

chaque instant, et le vent rompait toutes les lignes. Enfin, ce qu'avait

prévu l'amiral arriva, et la tempête la plus affreuse dispersa les

bâtimens de manière à faire désespérer de leur salut. L'empereur,

soucieux, la tête baissée, les bras croisés, se promenait sur la plage,

quand tout-à-coup des cris terribles se firent entendre. Plus de vingt

chaloupes canonnières chargées de soldats et de matelots venaient d'être

jetées à la côte, et les malheureux qui les montaient, luttant contre

les vagues furieuses, réclamaient des secours que personne n'osait leur

porter. Profondément touché de ce spectacle, le cœur déchiré par les

lamentations d'une foule immense que la tempête avait rassemblée sur les

falaises et sur la plage, l'empereur, qui voyait ses généraux et

officiers frissonner d'horreur autour de lui, voulut donner l'exemple du

dévoûment, et malgré tous les efforts que l'on put faire pour le

retenir, il se jeta dans une barque de sauvetage en disant:

«Laissez-moi! laissez-moi! il faut qu'on les tire de là.» En un instant

sa barque fut remplie d'eau. Les vagues passaient et repassaient par

dessus, et l'empereur était inondé. Une lame encore plus forte que les

autres faillit jeter Sa Majesté par dessus le bord, et son chapeau fut

emporté dans le choc. Electrisés par tant de courage, officiers,

soldats, marins et bourgeois se mirent, les uns à la nage, d'autres dans

des chaloupes, pour essayer de porter du secours. Mais, hélas! on ne put

sauver qu'un très-petit nombre des infortunés qui composaient l'équipage

des canonnières, et le lendemain la mer rejeta sur le rivage plus de

deux cents cadavres, avec le chapeau du vainqueur de Marengo.

Ce triste lendemain fut un jour de désolation pour Boulogne et pour le

camp. Il n'était personne qui ne courût au rivage cherchant avec anxiété

parmi les corps que les vagues amoncelaient. L'empereur gémissait de

tant de malheurs, qu'intérieurement il ne pouvait sans doute manquer

d'attribuer à son obstination. Des agens chargés d'or parcoururent par

son ordre la ville et le camp, et arrêtèrent des murmures tout près

d'éclater.

Ce jour-là, je vis un tambour, qui faisait partie de l'équipage des

chaloupes naufragées, revenir sur sa caisse, comme sur un radeau. Le

pauvre diable avait la cuisse cassée. Il était resté plus de douze

heures dans cette horrible situation.

Pour en finir avec le camp de Boulogne, je raconterai ici ce qui ne se

passa en effet qu'au mois d'août 1805, après le retour de l'empereur de

son voyage et de son couronnement en Italie.

Soldats et matelots brûlaient d'impatience de s'embarquer pour

l'Angleterre; le moment tant désiré n'arrivait pas. Tous les soirs on se

disait: Demain il y aura bon vent, il fera du brouillard, nous

partirons; et l'on s'endormait dans cet espoir. Le jour venait avec du

soleil ou de la pluie.

Un soir pourtant que le vent favorable soufflait, j'entendis deux

marins, causant ensemble sur le quai, se livrer à des conjectures sur

l'avenir: «L'empereur fera bien de partir demain matin, disait l'un, il

n'aura jamais un meilleur temps, il y aura sûrement de la brume.»--«Bah!

disait l'autre, il n'y pense seulement pas; il y a plus de quinze jours

que la flotte n'a bougé. On ne veut pas partir de sitôt.»--«Pourtant

toutes les munitions sont à bord; avec un coup de sifflet, tout ça peut

démarer.» On vint placer les sentinelles de nuit, et la conversation des

vieux loups de mer en resta là. Mais j'eus lieu bientôt de reconnaître

que leur expérience ne les avait pas trompés. En effet, sur les trois

heures du matin, un léger brouillard se répandit sur la mer, qui était

un peu houleuse; le vent de la veille commençait à souffler. Le jour

venu, le brouillard s'épaissit de manière à cacher la flotte aux

Anglais. Le silence le plus profond régnait partout. Aucune voile

ennemie n'avait été signalée pendant la nuit, et comme l'avaient dit les

marins, tout favorisait la descente.

À cinq heures du matin, des signaux partirent du sémaphore. En un

clin-d'œil, tous les marins furent debout; le port retentit de cris de

joie; on venait de recevoir l'ordre du départ! Tandis qu'on hissait les

voiles, la générale battait dans les quatre camps. Elle faisait prendre

les armes à toute l'armée, qui descendit précipitamment dans la ville,

croyant à peine ce qu'elle venait d'entendre. «--Nous allons donc

partir, disaient tous ces braves; nous allons donc dire deux mots à ces

(....) d'Anglais!» Et le plaisir qui les agitait s'exprimait en

acclamations qu'un roulement de tambour fit cesser. L'embarquement

s'opéra dans un silence profond, avec un ordre que j'essayerais

vainement de décrire. En sept heures, deux cent mille soldats furent à

bord de la flotte; et, lorsqu'un peu après midi cette belle armée allait

s'élancer au milieu des adieux et des vœux de toute la ville rassemblée

sur les quais et sur les falaises, au moment où tous les soldats debout,

et la tête découverte, se détachaient du sol français en criant: _Vive

l'empereur!_ un message arriva de la baraque impériale, qui fit

débarquer et rentrer les troupes au camp. Une dépêche télégraphique

reçue à l'instant même par Sa Majesté l'obligeait à donner une autre

direction à ses troupes.

Les soldats retournèrent tristement dans leurs quartiers; quelques-uns

témoignaient tout haut, et d'une manière fort énergique, le

désappointement que leur causait cette espèce de mystification. Ils

avaient toujours regardé le succès de l'entreprise contre l'Angleterre

comme une chose de toute certitude, et se voir arrêté à l'instant du

départ était à leurs yeux le plus grand malheur qui pût leur arriver.

Lorsque tout fut en ordre, l'empereur se rendit au camp de droite, et

là, il prononça devant les troupes une proclamation que l'on porta dans

les autres camps, et qui fut affichée partout. En voici à peu près la

teneur:

* * *

«Braves soldats du camp de Boulogne!

«Vous n'irez point en Angleterre. L'or des Anglais a séduit l'empereur

d'Autriche, qui vient de déclarer la guerre à la France. Son armée a

rompu la ligne qu'il devait garder; la Bavière est envahie. Soldats! de

nouveaux lauriers vous attendent au delà du Rhin; courons vaincre des

ennemis que nous avons déjà vaincus.»

* * *

Des transports unanimes accueillirent cette proclamation. Tous les

fronts s'éclaircirent. Il importait peu à ces hommes intrépides d'être

conduits en Autriche ou en Angleterre. Ils avaient soif de combattre, on

leur annonçait la guerre: tous leurs vœux étaient comblés.

Ce fut ainsi que s'évanouirent tous ces grands projets de descente en

Angleterre, si long-temps mûris, si sagement combinés. Il n'est pas

douteux aujourd'hui qu'avec du temps et de la persévérance,

l'entreprise n'eût été couronnée du plus beau succès. Mais il ne devait

pas en être ainsi.

Quelques régimens restèrent à Boulogne; et tandis que leurs frères

écrasaient les Autrichiens, ils érigeaient sur la plage une colonne

destinée à rappeler long-temps le souvenir de Napoléon, et de son

immortelle armée.

Aussitôt après la proclamation dont je viens de parler, Sa Majesté donna

l'ordre de préparer tout pour son prochain départ. Le grand maréchal du

palais fut chargé de régler et de payer toutes les dépenses que

l'empereur avait faites, ou qu'il avait fait faire pendant ses différens

séjours; non sans lui recommander, selon son habitude, de prendre bien

garde à ne rien payer de trop, ou de trop cher. Je crois avoir déjà dit

que Sa Majesté était extrêmement économe pour tout ce qui la regardait

personnellement, et que vingt francs lui faisaient peur à dépenser sans

un but d'utilité bien direct.

Parmi beaucoup d'autres comptes à régler, le grand maréchal du palais

reçut celui de M. Sordi, ingénieur des communications militaires, qui

avait été chargé par lui des ornemens intérieurs et extérieurs de la

baraque de Sa Majesté. Le compte s'élevait à une cinquantaine de mille

francs. Le grand maréchal jeta les hauts cris à la vue de cet effrayant

total; il ne voulut point régler le compte de M. Sordi, et le renvoya en

lui disant qu'il ne pouvait autoriser le paiement sans avoir, au

préalable, pris les ordres de l'empereur.

L'ingénieur se retira, après avoir assuré le grand maréchal qu'il

n'avait surchargé aucun article et qu'il avait suivi pas à pas ses

instructions.

Il ajouta que dans cet état de choses, il lui était impossible de faire

la moindre réduction.

Le lendemain, M. Sordi reçut l'ordre de se rendre auprès de Sa Majesté.

L'empereur était dans la baraque, objet de la discussion: il avait sous

les yeux, non pas le compte de l'ingénieur, mais une carte sur laquelle

il suivait la marche future de son armée. M. Sordi vint et fut introduit

par le général Cafarelli: la porte entr'ouverte permit au général, ainsi

qu'à moi, d'entendre la conversation qui vint à s'établir. «Monsieur,

dit Sa Majesté, vous avez dépensé beaucoup trop d'argent pour décorer

cette misérable baraque: oui certainement, beaucoup trop.... Cinquante

mille francs! y songez-vous, monsieur? mais c'est effrayant, cela. Je ne

vous ferai pas payer.» L'ingénieur, interdit par cette brusque entrée en

matière, ne sut d'abord que répondre. Heureusement l'empereur en

rejetant les yeux sur la carte qu'il tenait déroulée, lui donna le temps

de se remettre. Il répondit: «Sire, les nuages d'or qui forment le

plafond de cette chambre (tout cela se passait dans la chambre du

conseil), et qui entourent l'étoile tutélaire de Votre Majesté, ont

coûté vingt mille francs, à la vérité. Mais si j'avais consulté le cœur

de vos sujets, l'aigle impérial qui va foudroyer de nouveau les ennemis

de la France et de votre trône, eût étendu ses ailes au milieu des

diamans les pins rares.--C'est fort bien, répondit en riant l'empereur,

c'est fort bien, mais je ne vous ferai point payer à présent, et puisque

vous me dites que cet aigle qui coûte si cher doit foudroyer les

Autrichiens, attendez qu'il l'ait fait, je paierai votre compte avec les

rixdales de l'empereur d'Allemagne et les frédérics d'or du roi de

Prusse.» Et Sa Majesté reprenant son compas, se mit à faire voyager

l'armée sur la carte.

En effet, le compte de l'ingénieur ne fut soldé qu'après la bataille

d'Austerlitz, et, comme l'avait dit l'empereur, en rixdales et en

frédérics.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 169 / 456 题