Voyage en Belgique.--Congé de vingt-quatre heures.--Les habitans
d'Alost.--Leur empressement auprès de Constant.--Le valet de
chambre fêté à cause du maître.--Bonté de l'empereur.--Journal de
madame***--sur un voyage à Aix-la-Chapelle.--Histoire de ce
journal.--NARRATION DE MADAME***.--M. d'Aubusson,
chambellan.--Cérémonie du serment.--Grâce de Joséphine.--Une
ancienne connaissance.--Aversion de Joséphine pour
l'étiquette.--Madame de La Rochefoucault.--Le faubourg
Saint-Germain.--Une clef de chambellan au lieu d'un brevet de
colonel.--Formation des maisons impériales.--Les gens de l'ancienne
cour, à la nouvelle.--Le parti de l'opposition dans le noble
faubourg.--Madame de La Rochefoucault, madame de Balby et madame de
Bouilley.--Solliciteurs honteux.--Distribution de croix
d'honneur.--Le chevalier en veste ronde.--Napoléon se plaint d'être
mal logé au Tuileries.--Mauvaise humeur.--La robe de madame de La
Valette _et le coup de pied_.--Le musée vu aux lumières.--Passage
périlleux.--Napoléon devant la statue d'Alexandre.--Grandeur et
petitesse.--Un mot de la princesse Dolgorouki--L'empereur à
Boulogne et l'impératrice à Aix-la-Chapelle.--L'impératrice manque
à l'étiquette, et est reprise par son grand-écuyer.--La route sur
la carte.--Les femmes et les dragons.--M. Jacoby et sa maison.--Le
journal indiscret.--Inquiétude de Joséphine.--La malaquite et la
femme du maire de Reims.--Silence imposé aux journaux.--Ennui.--La
troupe et les pièces de Picard.--Répertoire fatigant.--La diligence
et la rue Saint-Denis.--Excursion à pied.--Désespoir du chevalier
de l'étiquette.--Retour embarrassant.--Les robes de cour et les
haillons.--Maison et cercle de l'impératrice.--Les caricatures
allemandes.--Madame de Sémonville--Madame de Spare.--Madame
Macdonald.--Confiance de l'impératrice.--Son caractère est celui
d'un enfant.--Son esprit;--son instruction;--Ses manières.--Le
canevas de société.--_Un quart d'heure d'esprit par jour_.--Candeur
et défiance de soi-même.--Douceur et bonté.--Indiscrétion.--Réserve
de l'empereur avec l'impératrice.--Dissimulation de
l'empereur.--Superstition de l'empereur.--Prédiction faite à
Joséphine.--_Plus que reine, sans être reine_.--Les cachots de la
terreur et le trône impérial.--M. de Talleyrand.--Motif de sa haine
contre Joséphine.--Le dîner chez Barras.--Le courtisan en
défaut.--M. de Talleyrand poussant au divorce.--La princesse
Willelmine de Bade.--Fausse sécurité de l'impératrice.--Les deux
étoiles.--Madame de Staël et M. de Narbonne.--Correspondance
interceptée.--L'espion et le ministre de la police.--L'habit
d'arlequin.--Napoléon arlequin.--Courage par lettres, et
flagornerie à la cour.--Indifférence de l'empereur au sujet de
l'attachement de ceux qui l'entouraient.--Le thermomètre des
amitiés de cour.--Politesse et envie.--Profondes révérences et
profonde insipidité.--Orage excité par les atténuons de
Joséphine.--Cérémonie dans l'église d'Aix.--Éloquence du général
Lorges.--_La vertu sur le trône et la beauté à côté_.--Mouvement
causé par la prochaine arrivée de l'empereur.--L'empereur savait-il
se faire aimer?--Arrivée de
l'empereur.--Chagrins.--Espionnage.--Lejeune général et le vieux
militaire.--La causeuse et l'impératrice.--Faux rapports.--Jalousie
de l'empereur.--Joséphine justifiée.--Les enfans et les
conquérans.--Napoléon tout occupé de l'étiquette.--Pourquoi le
respect est-il marqué par des attitudes gênantes?--Grande réception
des autorités constituées.--Admiration des bonnes gens.--_Prétendu_
charlatanisme de l'empereur.--Lui aussi y aurait appris sa
leçon.--Les dames d'honneur _au catéchisme_.--L'empereur parlant
des arts et de l'amour.--L'empereur avait-il de
l'esprit?--Adulation des prêtres.--Les grandes reliques.--_Le tour_
du reliquaire, exécuté par Joséphine et par le clergé.--Méditation
sur les prêtres courtisans.--M. de Pradt, premier aumônier de
l'empereur.--Récompense accordée sans discernement.--Alexandre et
le boisseau de millet.--Talma.--M. de Pradt _croyait-il en
Dieu_?--Le wist de l'empereur.--Le duc d'Aremberg; le joueur
aveugle.--L'auteur fait la partie de l'empereur, sans savoir le
jeu.--Un axiôme du grand Corneille.--Disgrâce de M. de
Sémonville,--Il ne peut obtenir une audience.--Propos indiscret
_attribué_ à M. de Talleyrand.--Les deux diplomates aux prises;
assaut de finesse.--_L'annulation_ au sénat.--M. de
Montholon.--Madame la duchesse de Montebello.--Indiscrétion de
l'empereur.--Observation digne et spirituelle de la
maréchale.--Boutade de Napoléon contre les femmes.--Les mousselines
anglaises.--_La première amoureuse_ de l'empereur.--L'empereur plus
que sérieusement jugé.--L'empereur représenté comme insolent,
dédaigneux vulgaire.--Observation de Constant sur ce jugement.--Les
manières de Murat opposées à celles de l'empereur.--L'empereur
orgueilleux et méprisant l'espèce humaine.
VERS la fin de novembre, l'empereur partit de Boulogne pour faire une
tournée en Belgique, et rejoindre l'impératrice, qui s'était rendue de
son côté à Aix-la-Chapelle. Partout sur son passage il fut accueilli
non-seulement avec les honneurs réservés aux têtes couronnées, mais
encore avec des acclamations qui s'adressaient plutôt à sa personne qu'à
sa puissance. Je ne dirai rien de tant de fêtes qui lui furent données
durant ce voyage, ni de tout ce qui s'y passa de remarquable. Ces
détails se trouvent partout, et je ne veux parler que de ce qui m'est
personnel, ou du moins de ce qui n'est pas connu de tous et de chacun.
Qu'il me suffise donc de dire que nous traversâmes comme en triomphe
Arras, Valenciennes, Mons, Bruxelles, etc. À la porte de chaque ville,
le conseil municipal présentait à Sa Majesté le vin d'honneur et les
clefs de la place. On s'arrêta quelques jours à Lacken, et, n'étant qu'à
cinq lieues d'Alost, petite ville où j'avais des parens, je demandai à
l'empereur la permission de le quitter pour vingt-quatre heures; ce
qu'il m'accorda, quoique avec peine. Alost, comme le reste de la
Belgique, à cette époque, professait le plus grand attachement pour
l'empereur. À peine si j'eus un moment à moi. J'étais descendu chez un
de mes amis, M. D..., dont la famille avait long-temps été dans les
hautes fonctions du gouvernement Belge. Là je crois que toute la ville
vint me rendre visite; mais je n'eus pas la vanité de m'attribuer tout
l'honneur de cet empressement. On voulait connaître jusque dans les plus
petits détails tout ce qui se rapportait au grand homme près duquel
j'étais placé. Je fus par cette raison extraordinairement fêté, et mes
vingt-quatre heures passèrent trop vite. À mon retour Sa Majesté daigna
me faire mille questions sur la ville d'Alost, et sur les habitans, sur
ce qu'on y pensait de son gouvernement et de sa personne. Je pus lui
répondre, sans flatterie, qu'il y était adoré. Il parut content, et me
parla avec bonté de ma famille et de mes petits intérêts. Nous partîmes
le lendemain de Lacken, et nous passâmes par Alost. Si la veille j'avais
pu prévoir cela, je serais peut-être resté quelques heures de plus.
Cependant l'empereur avait eu tant de peine à m'accorder un seul jour,
que je n'aurais probablement pas osé en perdre davantage, quand même
j'aurais su que la maison devait passer par cette ville.
L'empereur aimait Lacken; il y fit faire des réparations et des
embellissemens considérables; et ce palais devint par ses soins un
charmant séjour.
Ce voyage de Leurs Majestés dura près de trois mois. Nous ne fûmes de
retour à Paris, ou plutôt à Saint-Cloud, qu'en octobre. L'empereur avait
reçu à Cologne et à Coblentz la visite de plusieurs princes et
princesses d'Allemagne; mais, comme je ne pus savoir que par ouï-dire ce
qui se passa dans ces entrevues, j'avais résolu de n'en pas parler,
lorsqu'il me tomba dans les mains un manuscrit dans lequel l'auteur est
entré dans tous les détails que je n'étais point à même de connaître.
Voici comment je me suis trouvé possesseur de ce curieux journal.
Il paraît qu'une des dames de S. M. l'impératrice Joséphine tenait note,
jour par jour, de ce qui se passait d'intéressant dans l'intérieur du
palais et de la famille impériale. Ces souvenirs, parmi lesquels il se
trouvait beaucoup de portraits qui n'étaient pas flattés, furent mis
sous les yeux de l'empereur, probablement, comme on le soupçonna dans
le temps, par l'indiscrétion et l'infidélité d'une femme de chambre.
Leurs Majestés étaient fort durement, et, selon moi, fort injustement
traitées dans les mémoires de madame***. Aussi l'empereur entra-t-il
dans une violente colère, et madame*** reçut son congé. Le jour où Sa
Majesté lut ces manuscrits dans sa chambre à coucher de Saint-Cloud, son
secrétaire, qui avait coutume d'emporter tous les papiers dans le
cabinet de Sa Majesté, oublia sans doute un cahier assez mince, que je
trouvai par terre, près de la baignoire de l'empereur. Ce cahier n'était
autre chose que _la relation du Voyage de l'impératrice à
Aix-la-Chapelle_, relation qui faisait apparemment partie des mémoires
de madame***. Comme nous étions au moment de partir pour Paris, et
que d'ailleurs des papiers négligemment oubliés et non réclamés ne me
semblèrent pas devoir être d'une grande importance, je les jetai dans le
haut de l'armoire d'un cabinet, laquelle ne s'ouvrait qu'assez rarement,
et je ne m'en occupai plus. Personne, à ce qu'il paraît, n'y pensa plus
que moi; car ce ne fut que deux ans après, que cherchant dans tous les
recoins de la chambre à coucher je ne sais quel objet qui se trouvait
égaré, mes yeux tombèrent sur le manuscrit tout poudreux de
madame***. La pensée de l'empereur était alors bien loin d'être
occupée d'une petite tracasserie de 1805, et je ne m'avisai pas d'aller
lui rappeler des souvenirs désagréables. Mais, comme je trouvai dans
cette relation des détails piquans sur le retour de Leurs Majestés
d'Aix-la-Chapelle, je ne crus pas me rendre coupable d'une grande
indiscrétion en emportant chez moi le manuscrit, et j'espère qu'on ne me
saura pas mauvais gré de le trouver joint à mes mémoires. Toutefois je
proteste ici d'avance contre toute interprétation qui tendrait à me
rendre solidairement responsable des opinions de madame***. Elle
était du nombre de ces personnes qui, appartenant à l'ancien régime,
soit par elles-mêmes, soit par leurs liens de famille, avaient cru
pouvoir accepter ou même solliciter les charges de la maison de
l'empereur, sans renoncer à leurs préventions et à leur haine contre
lui. Cette haine a porté plus d'une fois l'auteur du _Voyage_ à une
exagération injuste sur tout ce qui se rapporte à Leurs Majestés, et
j'ai répondu dans quelques notes à ce qui m'a paru inexact dans ses
jugemens. Quant à ce qui concerne les princes allemands, et divers
autres personnages, madame*** me fait l'effet d'avoir été
spirituellement véridique, quoique un peu trop railleuse.