CHAPITRE XVII

Distribution de croix de la Légion-d'Honneur, au camp de

Boulogne.--Le casque de Duguesclin.--Le prince Joseph,

colonel.--Fête militaire.--Courses en canots et à cheval.--Jalousie

d'un conseil d'officiers supérieurs.--Justice rendue par

l'empereur.--Chute malheureuse, suivie d'un triomphe.--La pétition

à bout portant.--Le ministre de la marine tombé à l'eau.--Gaîté de

l'empereur.--Le général gastronome.--Le bal.--Une boulangère,

dansée par l'empereur et madame Bertrand.--Les Boulonnaises au

bal.--Les macarons et les ridicules.--La maréchale Soult reine du

bal.--La belle suppliante.--Le garde-magasin condamné à

mort.--Clémence de l'empereur.

BEAUCOUP des braves qui composaient l'armée de Boulogne avaient mérité

la croix dans les dernières campagnes. Sa Majesté voulut que cette

distribution fût une solennité qui laissât des souvenirs immortels.

Elle choisit pour cela le lendemain de sa fête, 16 août 1804. Jamais

rien de plus beau ne s'était vu, ne se verra peut-être.

À six heures du matin, plus de quatre-vingt mille hommes sortirent des

quatre camps et s'avancèrent par divisions, tambours et musique en tête,

vers la plaine du moulin Hubert, situé sur la falaise au delà du camp de

droite. Dans cette plaine, le dos tourné à la mer, se trouvait dressé un

échafaudage élevé à quinze pieds environ au dessus du sol. On y montait

par trois escaliers, un au milieu et deux latéraux, tous trois couverts

de tapis superbes. Sur cet amphithéâtre d'environ quarante pieds carrés,

s'élevaient trois estrades. Celle du milieu supportait le fauteuil

impérial, décoré de trophées et de drapeaux. L'estrade de gauche était

couverte de sièges pour les frères de l'empereur et pour les grands

dignitaires. Celle de droite supportait un trépied de forme antique

portant un casque, le casque de Duguesclin, je crois, rempli de croix et

de rubans; à côté du trépied on avait mis un siège pour

l'archi-chancelier.

À trois cents pas, environ, du trône, le terrain s'élevait en pente

douce et presque circulairement; c'est sur cette pente que les troupes

se rangèrent en amphitéâtre. À la droite du trône, sur une éminence,

étaient jetées soixante ou quatre-vingts tentes, faites avec les

pavillons de l'armée navale. Ces tentes, destinées aux dames de la

ville, faisaient un effet charmant; elles étaient assez éloignées du

trône pour que les spectateurs qui les remplissaient fussent obligés de

se servir de lorgnettes. Entre ces tentes et le trône, était une partie

de la garde impériale à cheval, rangée en bataille.

Le temps était magnifique; il n'y avait pas un nuage au ciel: la

croisière anglaise avait disparu, et sur la mer on ne voyait que la

ligne d'embossage superbement pavoisée.

À dix heures du matin, une salve d'artillerie annonça le départ de

l'empereur. Sa Majesté partit de sa baraque, entourée de plus de

quatre-vingts généraux et de deux cents aides-de-camp; toute sa maison

le suivait. L'empereur était vêtu de l'uniforme de colonel général de la

garde à pied, il arriva au grand galop jusqu'au pied du trône, au milieu

des acclamations universelles et du plus épouvantable vacarme que

puissent faire tambours, trompettes, canons, battant, sonnant et tonnant

ensemble.

Sa Majesté monta sur le trône, suivie de ses frères et des grands

dignitaires. Quand elle se fut assise, tout le monde prit place, et la

distribution des croix commença de la manière suivante: un aide-de-camp

de l'empereur appelait les militaires désignés, qui venaient un à un,

s'arrêtaient au pied du trône, saluaient et montaient l'escalier de

droite. Ils étaient reçus par l'archi-chancelier, qui leur délivrait

leur brevet. Deux pages, placés entre le trépied et l'empereur,

prenaient la décoration dans le casque de Duguesclin et la remettaient à

Sa Majesté, qui l'attachait elle-même sur la poitrine du brave. À cet

instant, plus de huit cents tambours battaient un roulement, et lorsque

le soldat décoré descendait du trône par l'escalier de gauche, en

passant devant le brillant état-major de l'empereur, des fanfares

exécutées par plus de douze cents musiciens, signalaient le retour du

légionnaire à sa compagnie. Il est inutile de dire que le cri de _vive

l'empereur_ était répété deux fois à chaque décoration.

La distribution commencée à dix heures, fut terminée à trois heures

environ. Alors on vit les aides-de-camp parcourir les divisions; une

salve d'artillerie se fit entendre, et quatre-vingt mille hommes

s'avancèrent en colonnes serrées jusqu'à la distance de vingt-cinq ou

trente pas du trône. Le silence le plus profond succéda au bruit des

tambours, et l'empereur ayant donné ses ordres, les troupes manœuvrèrent

pendant une heure environ. Ensuite chaque division défila devant le

trône pour retourner au camp, chaque chef inclinant, en passant, la

pointe de son épée. On remarqua le prince Joseph, tout nouvellement

nommé colonel du quatrième régiment de ligne, lequel fit en passant à

son frère un salut plus gracieux que militaire. L'empereur renfonça d'un

froncement de sourcils les observations tant soit peu critiques que ses

anciens compagnons d'armes semblaient prêts à se permettre à ce sujet.

Sauf ce petit mouvement, jamais le visage de Sa Majesté n'avait été plus

radieux.

Au moment où les troupes défilaient, le vent, qui depuis deux ou trois

heures soufflait avec violence, devint terrible. Un officier

d'ordonnance accourut dire à Sa Majesté que quatre ou cinq canonnières

venaient de faire côte. Aussitôt l'empereur quitta la plaine au galop,

suivi de quelques maréchaux, et alla se poster sur la plage. L'équipage

des canonnières fut sauvé, et l'empereur retourna au Pont de Briques.

Cette grande armée ne put regagner ses cantonnemens avant huit heures du

soir.

Le lendemain, le camp de gauche donna une fête militaire, à laquelle

l'empereur assista.

Dès le matin, des canots montés sur des roulettes, couraient à pleines

voiles dans les rues du camp, poussés par un vent favorable. Des

officiers s'amusaient à courir après, au galop, et rarement ils les

atteignaient. Cet exercice dura une heure ou deux; mais le vent ayant

changé, les canots chavirèrent au milieu des éclats de rire.

Il y eut ensuite une course à cheval. Le prix était de douze cents

francs. Un lieutenant de dragons, fort estimé dans sa compagnie, demanda

en grâce à concourir. Mais le fier conseil des officiers supérieurs

refusa de l'admettre, sous prétexte qu'il n'était point d'un grade assez

élevé, mais en réalité, parce qu'il passait pour un cavalier d'un talent

prodigieux. Piqué au vif de ce refus injuste, le lieutenant de dragons

s'adressa à l'empereur, qui lui permit de courir avec les autres, après

avoir pris des informations qui lui apprirent que ce brave officier

nourrissait à lui seul une nombreuse famille, et que sa conduite était

irréprochable.

Au signal donné, les coureurs partirent. Le lieutenant de dragons ne

tarda pas à dépasser ses antagonistes; il allait toucher le but, lorsque

par un malencontreux hasard, un chien caniche vint se jeter étourdiment

dans les jambes de son cheval qui s'abattit. Un aide-de-camp, qui venait

immédiatement après lui, fut proclamé vainqueur. Le lieutenant se releva

tant bien que mal, et se disposait à s'éloigner bien tristement, mais un

peu consolé par les témoignages d'intérêt que lui donnaient les

spectateurs, lorsque l'empereur le fit appeler et lui dit: «Vous méritez

le prix, vous l'aurez.... Je vous fais capitaine.» Et s'adressant au

grand maréchal du palais: «Vous ferez compter douze cents francs au

capitaine N....» (le nom ne me revient pas). Et tout le monde de crier:

_Vive l'empereur!_ et de féliciter le nouveau capitaine sur son heureuse

chute.

Le soir, il y eut un feu d'artifice, que l'on put voir des côtes

d'Angleterre. Trente mille soldats exécutèrent toutes sortes de

manœuvres avec des fusées volantes dans leurs fusils. Ces fusées

s'élevaient à une hauteur incroyable. Le bouquet, qui représentait les

armes de l'empire, fut si beau, que pendant cinq minutes, Boulogne, les

campagnes et toute la côte furent éclairés comme en plein jour.

Quelques jours après ces fêtes, l'empereur passant d'un camp à l'autre,

un marin qui l'épiait pour lui remettre une pétition, fut obligé, la

pluie tombant par torrens, et dans la crainte de gâter sa feuille de

papier, de se mettre à couvert derrière une baraque isolée sur le

rivage, et qui servait à déposer des cordages. Il attendait depuis

long-temps, trempé jusqu'aux os, quand il vit l'empereur descendre du

camp de gauche au grand galop. Au moment où Sa Majesté, toujours

galopant, allait passer devant la baraque, mon brave marin, qui était

aux aguets, sortit tout-à-coup de sa cachette et se jeta au devant de

l'empereur, lui tendant son placet, dans l'attitude d'un maître

d'escrime qui se fend. Le cheval de l'empereur fit un écart, et s'arrêta

tout court, effrayé de cette brusque apparition. Sa Majesté, un instant

étonnée, jeta sur le marin un regard mécontent, et continua son chemin,

sans prendre la pétition qu'on lui offrait d'une façon si bizarre.

Ce fut ce jour-là, je crois, que le ministre de la marine, M. Decrès,

eut le malheur de se laisser tomber à l'eau, au grand divertissement de

Sa Majesté. On avait, pour faire passer l'empereur du quai dans une

chaloupe canonnière, jeté une simple planche du bord de la chaloupe au

quai: Sa Majesté passa, ou plutôt sauta ce léger pont, et fut reçue à

bord dans les bras d'un marin de la garde. M. Decrès, beaucoup plus

replet et moins ingambe que l'empereur, s'avança avec précaution sur la

planche qu'il sentait, avec effroi, fléchir sous ses pieds: arrivé au

milieu, le poids de son corps rompit la planche, et le ministre de la

marine tomba dans l'eau entre le quai et la chaloupe. Sa Majesté se

retourna au bruit que fit M. Decrès en tombant, et se penchant aussitôt

en dehors de la chaloupe: «Comment! c'est notre ministre de la marine

qui s'est laissé tomber? Comment est-il possible que ce soit lui?» Et

l'empereur, en parlant ainsi, riait de tout son cœur. Cependant, deux ou

trois marins s'occupaient à tirer d'embarras M. Decrès, qui fut avec

beaucoup de peine hissé sur la chaloupe, dans un triste état, comme on

peut le croire, rendant l'eau par le nez, la bouche et les oreilles, et

tout honteux de sa mésaventure, que les plaisanteries de Sa Majesté

contribuaient à rendre plus désolante encore.

Vers la fin de notre séjour, les généraux donnèrent un grand bal aux

dames de la ville. Ce bal fut magnifique; l'empereur y assista.

On avait construit à cet effet une salle en charpente et menuiserie.

Elle fut décorée de guirlandes, de drapeaux et de trophées, avec un goût

parfait. Le général Bertrand fut nommé maître des cérémonies par ses

collègues, et le général Bisson fut chargé du buffet. Cet emploi

convenait parfaitement au général Bisson, le plus grand gastronome du

camp, et dont le ventre énorme gênait parfois la marche. Il ne lui

fallait pas moins de six à huit bouteilles pour son dîner, qu'il ne

prenait jamais seul, car c'était un supplice pour lui que de ne pas

jaser en mangeant. Il invitait assez ordinairement ses aides-de-camp

que, par malice sans doute, il choisissait toujours parmi les plus

minces et les plus frêles officiers de l'armée. Le buffet fut digne de

celui qu'on en avait chargé.

L'orchestre était composé des musiques de vingt régimens, qui jouaient à

tour de rôle. Au commencement du bal seulement, elles exécutèrent toutes

ensemble une marche triomphale, tandis que les aides-de-camp, habillés

de la manière la plus galante du monde, recevaient les dames invitées et

leur donnaient des bouquets.

Il fallait pour être admis à ce bal avoir au moins le grade de

commandant. Il est impossible de se faire une idée de la beauté du coup

d'œil que présentait cette multitude d'uniformes, tous plus brillans les

uns que les autres. Les cinquante ou soixante généraux qui donnaient le

bal avaient fait venir de Paris des costumes brodés avec une richesse

inconcevable. Le groupe qu'ils formèrent autour de Sa Majesté,

lorsqu'elle fut entrée, étincelait d'or et de diamans. L'empereur resta

une heure à cette fête et dansa la boulangère avec madame Bertrand; il

était vêtu de l'uniforme de colonel-général de la garde à cheval.

Madame la maréchale Soult était la reine du bal. Elle portait une robe

de velours noir, parsemée de ces diamans connus sous le nom de cailloux

du Rhin.

Au milieu de la nuit, on servit un souper splendide dont le général

Bisson avait surveillé les apprêts. C'est assez dire que rien n'y

manquait.

Les Boulonnaises, qui ne s'étaient jamais trouvées à pareille fête, en

étaient émerveillées. Quand vint le souper, quelques-unes s'avisèrent

d'emplir leurs _ridicules_ de friandises et de sucreries; elles auraient

emporté, je crois, la salle, les musiciens et les danseurs. Pendant plus

d'un mois ce bal fut l'unique sujet de leurs conversations.

À cette époque, ou à peu près, Sa Majesté se promenant à cheval dans les

environs de sa baraque, une jolie personne de quinze ou seize ans, vêtue

de blanc et tout en larmes, se jeta à genoux sur son passage. L'empereur

descendit aussitôt de cheval et courut la relever en s'informant avec

bonté de ce qu'il pouvait faire pour elle. La pauvre fille venait lui

demander la grâce de son père, garde-magasin des vivres, condamné aux

galères pour des fraudes graves. Sa Majesté ne put résister à tant de

charmes et de jeunesse: elle pardonna.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 168 / 456 题