Assiduité de l'empereur au travail.--Roustan et le flacon
d'eau-de-vie.--Armée de Boulogne.--Les quatre camps.--Le Pont de
Briques.--Baraque de l'empereur.--La chambre du conseil.--L'aigle
guidé par l'étoile tutélaire.--Chambre à coucher de
l'empereur.--Lit.--Ameublement.--La chambre du
télescope.--Porte-manteau.--Distribution des appartemens.--Le
sémaphore.--Les mortiers gigantesques.--L'empereur lançant la
première bombe.--Baraque du maréchal Soult.--L'empereur voyant de
sa chambre Douvres et sa garnison.--Les rues du camp de
droite.--Chemin taillé à pic dans la falaise.--L'ingénieur
oublié.--La flottille.--Les forts.--Baraque du prince Joseph.--Le
grenadier embourbé.--Trait de bonté de l'empereur.--Le pont de
service.--Consigne terrible.--Les sentinelles et les marins de
quart.--Exclusion des femmes et des étrangers.--Les
espions.--Fusillade.--Le maître d'école fusillé.--Les
brûlots.--Terreur dans la ville.--Chanson militaire.--Fausse
alerte.--Consternation.--Tranquillité de madame F....--Le
commandant condamné à mort et gracié par l'empereur.
AU quartier-général du Pont de Briques, l'empereur travaillait autant
que dans son cabinet des Tuileries. Après ses courses à cheval, ses
inspections, ses visites, ses revues, il prenait son repas à la hâte, et
rentrait dans son cabinet, où il travaillait souvent une bonne partie de
la nuit. Il menait ainsi le même train de vie qu'à Paris; dans ses
tournées à cheval, Roustan le suivait partout: celui-ci portait toujours
avec lui un petit flacon en argent, rempli d'eau-de-vie, pour le service
de Sa Majesté, qui du reste n'en faisait presque jamais usage.
L'armée de Boulogne était composée d'environ cent cinquante mille hommes
d'infanterie et quatre-vingt-dix mille de cavalerie, répartis dans
quatre camps principaux: le _camp de droite_, le _camp de gauche_, le
_camp de Wimereux_, et le _camp d'Ambleteuse_.
Sa majesté l'empereur avait son quartier-général au _Pont de Briques_,
ainsi nommé, m'a-t-on dit, parce qu'on y avait découvert les fondations
en briques d'un ancien camp de César. Le _Pont de Briques_, comme je
l'ai dit plus haut, est à une demi-lieue environ de Boulogne, et le
quartier-général de Sa Majesté fut établi dans la seule maison de
l'endroit qui fût habitable alors.
Le quartier-général était gardé par un poste de la garde impériale à
cheval.
Les quatre camps étaient sur une falaise très-élevée, dominant la mer
de manière qu'on pouvait en voir les côtes d'Angleterre, quand il
faisait beau temps. Au camp de droite on avait établi des baraques pour
l'empereur, pour l'amiral Bruix, pour le maréchal Soult et pour M.
Decrès, alors ministre de la marine.
La baraque de l'empereur, construite par les soins de M. Sordi,
ingénieur, faisant les fonctions d'ingénieur en chef des communications
miliaires, et dont le neveu, M. Lecat de Rue, attaché à cette époque, en
qualité d'aide-de-camp, à l'état-major du maréchal Soult, a bien voulu
me fournir les renseignemens qui ne sont pas particulièrement de ma
compétence; la baraque de l'empereur, dis-je, était en planches comme
les baraques d'un champ de foire, avec cette différence que les planches
en étaient soigneusement travaillées et peintes en gris blanc. Sa figure
était un carré long, ayant, à chaque extrémité, deux pavillons de forme
semi-circulaire. Un pourtour fermé par un grillage en bois régnait
autour de cette baraque qu'éclairaient en dehors des réverbères placés à
quatre pieds de distance les uns des autres. Les fenêtres étaient
placées latéralement.
Le pavillon qui regardait la mer se composait de trois pièces et d'un
couloir. La pièce principale servant de _chambre du conseil_, était
décorée en papier gris-argent: le plafond peint avec des nuages dorés,
au milieu desquels on voyait sur un fond bleu de ciel, un aigle tenant
la foudre, guidé vers l'Angleterre par une étoile, l'étoile tutélaire de
l'empereur. Au milieu de cette chambre, était une grande table ovale
couverte d'un tapis de drap vert, sans franges. On ne voyait devant
cette table que le fauteuil de Sa Majesté, lequel était en bois indigène
simple, couvert en maroquin vert, rembourré de crin, et se démontant
pièce à pièce; sur la table était une écritoire en buis. C'était là tout
le mobilier de la chambre du conseil, où Sa Majesté seule pouvait
s'asseoir, les généraux se tenant debout devant lui, et n'ayant dans ces
conseils, qui duraient quelquefois trois ou quatre heures, d'autre point
d'appui que la poignée de leurs sabres.
On entrait dans la chambre du conseil par un couloir. Dans ce couloir, à
droite, était la chambre à coucher de Sa Majesté, fermée d'une porte
vitrée, éclairée par une fenêtre qui donnait sur le camp de droite et de
laquelle on voyait la mer, à gauche. Là se trouvait le lit de
l'empereur, en fer, avec un grand rideau de simple florence vert, fixé
au plafond par un anneau de cuivre doré. Sur ce lit, deux matelas, un
sommier, deux traversins, un à la tête, l'autre au pied, point
d'oreiller: deux couvertures, l'une en coton blanc, l'autre en Florence
vert, ouatée et piquée; un pot de nuit en porcelaine blanche avec un
filet d'or, sous le lit, sans plus de cérémonie. Deux sièges plians
très-simples à côté du lit. À la croisée, petits rideaux en florence
vert; cette pièce était tapissée d'un papier fond rose, à dentelle,
bordure étrusque.
Vis-à-vis de la chambre à coucher était une chambre parallèle dans
laquelle se trouvait une espèce de télescope qui avait coûté douze mille
francs. Cet instrument avait environ quatre pieds de longueur sur un
pied de diamètre, il se montait sur un support en acajou à trois pieds,
et le coffre qui servait à le contenir avait à peu près la figure d'un
piano. Dans la même chambre, sur deux tabourets, on voyait une cassette
carrée couverte en cuir jaune, qui contenait trois habillemens complets
et du linge. C'était la garde-robe de campagne de Sa Majesté; au dessus
un seul chapeau de rechange, doublé de satin blanc et très-usé.
L'empereur, comme je le dirai en parlant de ses habitudes, ayant la tête
fort délicate, n'aimait point les chapeaux neufs, et gardait long-temps
les mêmes.
Le corps principal de la baraque impériale était divisé en trois pièces:
un salon, un vestibule et une grande salle à manger, qui communiquait
par un couloir, parallèle à celui que je viens de décrire, avec les
cuisines. En dehors de la baraque et dans la direction des cuisines, se
trouvait une petite loge couverte en chaume, qui servait de buanderie et
dans laquelle on lavait la vaisselle.
La baraque de l'amiral Bruix offrait les mêmes dispositions que celle de
l'empereur, mais en petit.
À côté de cette baraque se trouvait le sémaphore des signaux, sorte de
télégraphe maritime qui faisait manœuvrer la flotte. Un peu plus loin la
tour d'ordre, batterie terrible composée de six mortiers, six obusiers
et douze pièces de vingt-quatre. Ces six mortiers, du plus gros calibre
qu'on eût jamais fait, avaient seize pouces d'épaisseur, portaient
quarante-cinq livres de poudre dans la chambre, et chassaient des bombes
de sept cents livres, à quinze cents toises en l'air et à une lieue et
demie en mer. Chaque bombe lancée coûtait à l'état trois cents francs.
On se servait pour mettre le feu à ces épouvantables machines, de lances
qui avaient douze pieds de long, et le canonnier se fendait autant que
possible, baissant la tête entre les jambes et ne se relevant qu'après
le coup parti. Ce fut l'empereur qui voulut lui-même lancer la première
bombe.
À droite de la tour d'ordre, était la baraque du maréchal Soult,
construite en forme de hutte de sauvage, couverte en chaume jusqu'à
terre et vitrée par le haut, avec une porte par laquelle on descendait
dans les appartemens, qui étaient comme enterrés. La chambre principale
était ronde; il y avait dedans une grande table de travail couverte d'un
tapis vert et entourée de petits plians en cuir.
La dernière baraque enfin, était celle de M. Decrès, ministre de la
marine, faite et distribuée comme celle du maréchal Soult.
De sa baraque, l'empereur pouvait observer toutes les manœuvres de mer,
et la longue-vue dont j'ai parlé était si bonne, que le château de
Douvres avec sa garnison se trouvait, pour ainsi dire, sous les yeux de
Sa Majesté.
Le camp de droite, établi sur la falaise, se divisait en rues qui toutes
portaient le nom de quelque général distingué. Cette falaise était
hérissée de batteries depuis Boulogne jusqu'à Ambleteuse, c'est-à-dire
sur une longueur de plus de deux lieues.
Il n'y avait, pour aller de Boulogne au camp de droite, qu'un chemin qui
prenait dans la rue des Vieillards, et passait sur la falaise entre la
baraque de Sa Majesté et celles de MM. Bruix, Soult et Decrès. Lorsqu'à
la marée basse, l'empereur voulait descendre sur la plage, il lui
fallait faire un très-grand détour. Un jour il s'en plaignit assez
vivement. M. Bonnefoux, préfet maritime de Boulogne, entendit les
plaintes de Sa Majesté, et s'adressant à M. Sordi, ingénieur des
communications militaires, lui demanda s'il ne serait pas possible de
remédier à ce grave inconvénient. L'ingénieur répondit que la chose
était faisable, que l'on pouvait procurer à Sa Majesté les moyens
d'aller directement de sa baraque à la plage, mais que, vu l'excessive
élévation de la falaise, il faudrait, afin d'esquiver la rapidité de la
descente, creuser le chemin en zig-zag. «Faites-le comme vous
l'entendrez, dit l'empereur, mais que je puisse descendre par là dans
trois jours.» L'habile ingénieur se mit à l'œuvre; en trois jours et
trois nuits, un chemin en pierres liées ensemble par des crampons de
fer, fut construit, et l'empereur, charmé de tant de diligence et de
talent, fit porter M. Sordi pour la prochaine distribution des croix. On
ne sait par quelle fâcheuse négligence cet habile homme fut oublié.
Le port de Boulogne contenait environ dix-sept cents bâtimens, tels que
bateaux plats, chaloupes canonnières, caïques, prames, bombardes, etc.
L'entrée du port était défendue par une énorme chaîne, et par quatre
forts, deux à droite, deux à gauche.
Le _fort Musoir_, placé sur la gauche, était armé de trois batteries
formidables, étagées l'une sur l'autre; le premier rang en canons de
vingt-quatre, le second et le troisième en canons de trente-six. À
droite, en regard de ce fort, se trouvait le _pont de halage_, et
derrière ce pont, une vieille tour, appelée la _tour Croï_, garnie de
bonnes et belles batteries. À gauche, distance d'environ un quart de
lieue du fort Musoir, était le _fort la Crèche_, avancé de beaucoup dans
la mer, construit en pierres de taille, et terrible. À droite enfin, en
regard du fort la Crèche, on voyait le _fort en bois_; armé d'une
manière prodigieuse, et percé d'une large ouverture qui se trouvait à
découvert, en marée basse.
Sur la falaise à gauche de la ville, à la même élévation que l'autre, à
peu près, était le _camp de gauche_. On y voyait la baraque du prince
Joseph, alors colonel du quatrième régiment de ligne. Cette baraque
était couverte en chaume. Au bas de ce camp et de la falaise, l'empereur
fit creuser un bassin, aux travaux duquel une partie des troupes fut
employée.
C'était dans ce bassin qu'un jour, un jeune soldat de la garde, enfoncé
dans la vase jusqu'aux genoux, tirait de toutes ses forces pour dégager
sa brouette, encore plus embourbée que lui; mais il ne pouvait en venir
à bout, et, tout couvert de sueur il jurait et pestait comme un
grenadier en colère. Tout à coup, en levant par hasard les yeux, il
aperçut l'empereur, qui passait par les travaux pour aller voir son
frère Joseph, au camp de gauche. Alors, il se mit à le regarder avec un
air et des gestes supplians, en chantant d'un ton presque sentimental:
«_Venez, venez à mon secours!_» Sa Majesté ne put s'empêcher de sourire,
et fit signe au soldat d'approcher, ce que fit le pauvre diable en se
débourbant à grand'peine.--Quel est ton régiment?--Sire, le premier de
la garde.--Depuis quand es-tu soldat?--Depuis que vous êtes empereur,
sire.--Diable! il n'y a pas long-temps.... Il n'y a pas assez long-temps
pour que je te fasse officier, n'est-il pas vrai? Mais conduis-toi bien,
et je te ferai nommer sergent-major. Après cela, si tu veux, la croix et
les épaulettes sur le premier champ de bataille. Es-tu content?--Oui,
sire.--Major général, continua l'empereur en s'adressant au général
Berthier, prenez le nom de ce jeune homme. Vous lui ferez donner trois
cents francs pour faire nettoyer son pantalon et réparer sa
brouette.--Et Sa majesté poursuivit sa course, au milieu des
acclamations des soldats.
Au fond du port, il y avait un pont en bois, qu'en appelait le _pont de
service_. Les magasins à poudre étaient derrière, et renfermaient
d'immenses munitions. La nuit venue, on n'entrait plus par ce pont sans
donner le mot d'ordre à la seconde sentinelle, car la première laissait
toujours passer. Mais elle ne laissait pas repasser. Si la personne
entrée sur le pont ignorait ou venait à oublier le mot d'ordre, elle
était repoussée par la seconde sentinelle, et la première placée à la
tête du pont, avait ordre exprès de passer sa baïonnette au travers du
corps de l'imprudent qui s'était engagé dans ce passage dangereux, sans
pouvoir répondre aux questions des factionnaires. Ces précautions
rigoureuses étaient rendues nécessaires par le voisinage des terribles
magasins à poudre, qu'une étincelle pouvait faire sauter avec la ville,
la flotte et les deux camps.
La nuit, on fermait le port avec la grosse chaîne dont j'ai parlé, et
les quais se garnissaient de sentinelles placées à quinze pas de
distance l'une de l'autre. De quart d'heure en quart d'heure, elles
criaient: «_Sentinelles, prenez garde à vous!_» Et les soldats de marine
placés dans les huniers répondaient à ce cri par celui de: «_Bon
quart!_» prononcé d'une voix traînante et lugubre. Rien de plus monotone
et de plus triste que ce murmure continuel, ce roulement de voix
hurlant toutes sur le même ton, d'autant plus que ceux qui proféraient
ces cris, mettaient toute leur science à les rendre aussi effrayans que
possible.
Il était défendu aux femmes non-domiciliées à Boulogne, d'y séjourner
sans une autorisation spéciale du ministre de la police. Cette mesure
avait été jugée nécessaire, à cause de l'armée. Sans cela, chaque soldat
peut-être eût fait venir à Boulogne une femme; et Dieu sait quel
désordre il en serait advenu. En général, les étrangers n'étaient reçus
dans la ville qu'avec les plus grandes difficultés.
Malgré toutes ces précautions, il s'introduisait journellement à
Boulogne des espions de la flotte anglaise. Lorsqu'ils étaient
découverts, il ne leur était point fait de grâce; et pourtant des
émissaires qui débarquaient on ne sait où, venaient le soir au
spectacle, et poussaient l'imprudence jusqu'à écrire leur opinion sur le
compte des acteurs et des actrices qu'ils désignaient par leur nom, et
coller ces écrits aux murs du théâtre. Ils bravaient ainsi la police. On
trouva un jour sur le rivage deux petits batelets couverts en toile
goudronnée, qui servaient probablement à ces messieurs pour leurs
excursions clandestines.
En juin 1804, on arrêta huit Anglais, parfaitement bien vêtus, en bas de
soie blancs, etc. Ils avaient sur eux des appareils soufrés, qu'ils
destinaient à incendier la flotte. On les fusilla au bout d'une heure,
sans autre forme de procès.
Il y avait aussi des traîtres à Boulogne. Un maître d'école, agent
secret des lords Keith et Melvil, fut surpris un matin sur la falaise du
camp de droite, faisant avec ses bras des signaux télégraphiques. Arrêté
presque au même instant par les factionnaires, il voulut protester de
son innocence et tourner la chose en plaisanterie. Mais on visita ses
papiers, et l'on y trouva une correspondance avec les Anglais, qui
prouvait sa trahison jusqu'à l'évidence. Traduit devant le conseil de
guerre, il fut fusillé le lendemain.
Un soir, entre onze heures et minuit, un brûlot gréé à la française,
portant pavillon français, ayant tout-à-fait l'apparence d'une chaloupe
canonnière, s'avança vers la ligne d'embossage, et passa. Par une
impardonnable négligence, la chaîne du port n'était pas tendue ce
soir-là. Ce brûlot fut suivi d'un second qui sauta en l'air en heurtant
une chaloupe qu'il fit disparaître avec lui. L'explosion donna l'alarme
à toute la flotte: à l'instant des lumières brillèrent partout, et à la
faveur de ces lumières, on vit, avec une anxiété inexprimable, le
premier brûlot s'avancer entre les jetées. Trois ou quatre morceaux de
bois attachés avec des câbles l'arrêtèrent heureusement dans sa marche.
Il sauta avec un tel fracas que toutes les vitres des fenêtres furent
brisées dans la ville, et qu'un grand nombre d'habitans qui, faute de
lits, couchaient sur des tables, furent jetés à terre et réveillés par
la chute, sans comprendre de quoi il s'agissait. En dix minutes tout le
monde fut sur pied. On croyait les Anglais dans le port. C'était un
trouble, un tumulte, des cris à ne pas s'entendre. On fit parcourir la
ville par des crieurs précédés de tambours, qui rassurèrent les
habitans, en leur disant que le danger était passé.
Le lendemain, on fit des chansons sur cette alerte nocturne. Elles
furent bientôt dans toutes les bouches. J'en ai conservé une que je vais
rapporter ici, et qui fut celle que les soldats chantèrent le plus
long-temps.
Depuis long-temps la Bretagne,
Pour imiter la _Montagne_,
Menaçait le continent
D'un funeste événement,
Dans les ombres du mystère
Vingt monstres[14] elle enfanta.
Pitt s'écria: _j'en suis père_,
Et personne n'en douta.
Bientôt dans la nuit profonde,
Melville[15] lance sur l'onde
Tous ces monstres nouveau-nés,
Pour Boulogne destinés.
Lord Keith, en bonne nourrice,
Dans son sein les tient cachés:
Le flot lui devient propice,
Et les enfans sont lâchés.
Le Français, qui toujours veille,
Vers le bruit prête l'oreille;
Mais il ne soupçonnait pas
Des voisins si scélérats.
Son étoile tutélaire
Semble briller à ses yeux:
Le danger même l'éclaire
En l'éclairant de ses feux.
Cette infernale famille
S'approche de la flottille:
En expirant elle fait
Beaucoup de bruit, peu d'effet.
Les marques qu'elle a laissées
De sa brillante valeur,
Sont quelques vitres cassées
Et la honte de l'auteur.
Mons Pitt, sur votre rivage
Vous bravez noire courage,
Bien convaincu que jamais
Vous n'y verrez les Français.
Vous comptez sur la distance,
Vos vaisseaux et vos bourgeois;
Mais les soldats de la France
Vous feront compter deux fois.
Dans nos chaloupes agiles,
Les vents, devenus dociles,
Vous retenant dans vos ports,
Nous conduiront à vos bords;
Vous forçant à l'arme égale,
Vous verrez que nos soldats
Ont la _machine infernale_
Placée au bout de leurs bras.
Une autre alerte, mais d'un genre tout différent, mit tout Boulogne sens
dessus dessous, dans l'automne de 1804. Vers huit heures du soir, le feu
prit dans une cheminée sur la droite du port. La clarté de ce feu
donnant à travers les mâts de la flottille, effraya le commandant d'un
poste qui était du côté oppose. À cette époque, tous les bâtimens
étaient chargés de poudre et de munitions. Le pauvre commandant perdit
la tête; il s'écria: _Mes enfans! le feu est à la flottille!_ et fit
aussitôt battre la générale. Cette effrayante nouvelle se répandit avec
la rapidité de l'éclair. En moins d'une demi-heure, plus de soixante
mille hommes débouchèrent sur les quais; on sonna le tocsin à toutes
les églises, les forts tirèrent le canon d'alarme; et tambours et
trompettes se mirent à courir les rues en faisant un vacarme infernal.
L'empereur était au quartier-général quand ce cri terrible: _Le feu est
à la flotte_, parvint à ses oreilles. «C'est impossible!» s'écria-t il
aussitôt. Nous partîmes néanmoins à l'instant même.
En entrant dans la ville, de quel affreux spectacle je fus témoin! les
femmes éplorées tenaient leurs enfans dans leurs bras et couraient comme
des folles en poussant des cris de désespoir; les hommes abandonnaient
leurs maisons, emportant ce qu'ils avaient de plus précieux, se
heurtant, se renversant dans l'obscurité. On entendait partout: «Sauve
qui peut! Nous allons sauter! Nous sommes tous perdus!» Et des
malédictions, des blasphèmes, des lamentations à faire dresser les
cheveux.
Les aides-de-camp de Sa Majesté, ceux du maréchal Soult, couraient au
galop partout où ils pouvaient passer, arrêtant les tambours et leur
demandant: «Pourquoi battez-vous la générale? Qui vous a donné l'ordre
de battre la générale?--Nous n'en savons rien,» leur répondait-on; et
les tambours continuaient de battre, et le tumulte allait toujours
croissant, et la foule se précipitait aux portes, frappée d'une terreur
qu'un instant de réflexion eût fait évanouir. Mais la peur n'admet point
de réflexion, malheureusement.
Il est vrai de dire cependant qu'un nombre assez considérable
d'habitans, moins peureux que les autres, se tenaient fort tranquilles
chez eux, sachant bien que si le feu eût été à la flotte, on n'aurait
pas eu le temps de pousser un cri. Ceux-là faisaient tous leurs efforts
pour rassurer la foule alarmée. Madame F...., très-jolie et très-aimable
dame, épouse d'un horloger, veillait dans sa cuisine aux préparatifs du
souper, lorsqu'un voisin entre tout effaré et lui dit: «Sauvez-vous,
madame, vous n'avez pas un moment à perdre!--Qu'est-ce donc?--Le feu est
à la flotte.--Ah! bah!--Fuyez donc, madame, fuyez donc! je vous dis que
le feu est à la flotte.» Et le voisin prenait madame F.... par le bras
et la tirait fortement. Madame F.... tenait dans le moment une poêle
dans laquelle cuisaient des beignets. «Prenez donc garde! vous allez me
faire brûler ma friture,» dit-elle en riant; et quelques mots moitié
sérieux, moitié plaisais, lui suffirent pour rassurer le pauvre diable,
qui finit par se moquer de lui-même.
Enfin, le tumulte s'apaisa: à cette frayeur si grande succéda un calme
profond; aucune explosion ne s'était fait entendre. C'était donc une
fausse alarme? Chacun rentra chez soi, ne pensant plus à l'incendie,
mais agité d'une autre crainte. Les voleurs pouvaient fort bien avoir
profité de l'absence des habitans pour piller les maisons.... Par
bonheur, aucun accident de ce genre n'avait eu lieu.
Le lendemain, le pauvre commandant qui avait pris et jeté l'alarme si
mal à propos, fut traduit devant le conseil de guerre. Il n'avait pas de
mauvaises intentions, mais la loi était formelle. Il fut condamné à
mort, mais ses juges le recommandèrent à la clémence de l'empereur, qui
lui fit grâce.