CHAPITRE XVI

Assiduité de l'empereur au travail.--Roustan et le flacon

d'eau-de-vie.--Armée de Boulogne.--Les quatre camps.--Le Pont de

Briques.--Baraque de l'empereur.--La chambre du conseil.--L'aigle

guidé par l'étoile tutélaire.--Chambre à coucher de

l'empereur.--Lit.--Ameublement.--La chambre du

télescope.--Porte-manteau.--Distribution des appartemens.--Le

sémaphore.--Les mortiers gigantesques.--L'empereur lançant la

première bombe.--Baraque du maréchal Soult.--L'empereur voyant de

sa chambre Douvres et sa garnison.--Les rues du camp de

droite.--Chemin taillé à pic dans la falaise.--L'ingénieur

oublié.--La flottille.--Les forts.--Baraque du prince Joseph.--Le

grenadier embourbé.--Trait de bonté de l'empereur.--Le pont de

service.--Consigne terrible.--Les sentinelles et les marins de

quart.--Exclusion des femmes et des étrangers.--Les

espions.--Fusillade.--Le maître d'école fusillé.--Les

brûlots.--Terreur dans la ville.--Chanson militaire.--Fausse

alerte.--Consternation.--Tranquillité de madame F....--Le

commandant condamné à mort et gracié par l'empereur.

AU quartier-général du Pont de Briques, l'empereur travaillait autant

que dans son cabinet des Tuileries. Après ses courses à cheval, ses

inspections, ses visites, ses revues, il prenait son repas à la hâte, et

rentrait dans son cabinet, où il travaillait souvent une bonne partie de

la nuit. Il menait ainsi le même train de vie qu'à Paris; dans ses

tournées à cheval, Roustan le suivait partout: celui-ci portait toujours

avec lui un petit flacon en argent, rempli d'eau-de-vie, pour le service

de Sa Majesté, qui du reste n'en faisait presque jamais usage.

L'armée de Boulogne était composée d'environ cent cinquante mille hommes

d'infanterie et quatre-vingt-dix mille de cavalerie, répartis dans

quatre camps principaux: le _camp de droite_, le _camp de gauche_, le

_camp de Wimereux_, et le _camp d'Ambleteuse_.

Sa majesté l'empereur avait son quartier-général au _Pont de Briques_,

ainsi nommé, m'a-t-on dit, parce qu'on y avait découvert les fondations

en briques d'un ancien camp de César. Le _Pont de Briques_, comme je

l'ai dit plus haut, est à une demi-lieue environ de Boulogne, et le

quartier-général de Sa Majesté fut établi dans la seule maison de

l'endroit qui fût habitable alors.

Le quartier-général était gardé par un poste de la garde impériale à

cheval.

Les quatre camps étaient sur une falaise très-élevée, dominant la mer

de manière qu'on pouvait en voir les côtes d'Angleterre, quand il

faisait beau temps. Au camp de droite on avait établi des baraques pour

l'empereur, pour l'amiral Bruix, pour le maréchal Soult et pour M.

Decrès, alors ministre de la marine.

La baraque de l'empereur, construite par les soins de M. Sordi,

ingénieur, faisant les fonctions d'ingénieur en chef des communications

miliaires, et dont le neveu, M. Lecat de Rue, attaché à cette époque, en

qualité d'aide-de-camp, à l'état-major du maréchal Soult, a bien voulu

me fournir les renseignemens qui ne sont pas particulièrement de ma

compétence; la baraque de l'empereur, dis-je, était en planches comme

les baraques d'un champ de foire, avec cette différence que les planches

en étaient soigneusement travaillées et peintes en gris blanc. Sa figure

était un carré long, ayant, à chaque extrémité, deux pavillons de forme

semi-circulaire. Un pourtour fermé par un grillage en bois régnait

autour de cette baraque qu'éclairaient en dehors des réverbères placés à

quatre pieds de distance les uns des autres. Les fenêtres étaient

placées latéralement.

Le pavillon qui regardait la mer se composait de trois pièces et d'un

couloir. La pièce principale servant de _chambre du conseil_, était

décorée en papier gris-argent: le plafond peint avec des nuages dorés,

au milieu desquels on voyait sur un fond bleu de ciel, un aigle tenant

la foudre, guidé vers l'Angleterre par une étoile, l'étoile tutélaire de

l'empereur. Au milieu de cette chambre, était une grande table ovale

couverte d'un tapis de drap vert, sans franges. On ne voyait devant

cette table que le fauteuil de Sa Majesté, lequel était en bois indigène

simple, couvert en maroquin vert, rembourré de crin, et se démontant

pièce à pièce; sur la table était une écritoire en buis. C'était là tout

le mobilier de la chambre du conseil, où Sa Majesté seule pouvait

s'asseoir, les généraux se tenant debout devant lui, et n'ayant dans ces

conseils, qui duraient quelquefois trois ou quatre heures, d'autre point

d'appui que la poignée de leurs sabres.

On entrait dans la chambre du conseil par un couloir. Dans ce couloir, à

droite, était la chambre à coucher de Sa Majesté, fermée d'une porte

vitrée, éclairée par une fenêtre qui donnait sur le camp de droite et de

laquelle on voyait la mer, à gauche. Là se trouvait le lit de

l'empereur, en fer, avec un grand rideau de simple florence vert, fixé

au plafond par un anneau de cuivre doré. Sur ce lit, deux matelas, un

sommier, deux traversins, un à la tête, l'autre au pied, point

d'oreiller: deux couvertures, l'une en coton blanc, l'autre en Florence

vert, ouatée et piquée; un pot de nuit en porcelaine blanche avec un

filet d'or, sous le lit, sans plus de cérémonie. Deux sièges plians

très-simples à côté du lit. À la croisée, petits rideaux en florence

vert; cette pièce était tapissée d'un papier fond rose, à dentelle,

bordure étrusque.

Vis-à-vis de la chambre à coucher était une chambre parallèle dans

laquelle se trouvait une espèce de télescope qui avait coûté douze mille

francs. Cet instrument avait environ quatre pieds de longueur sur un

pied de diamètre, il se montait sur un support en acajou à trois pieds,

et le coffre qui servait à le contenir avait à peu près la figure d'un

piano. Dans la même chambre, sur deux tabourets, on voyait une cassette

carrée couverte en cuir jaune, qui contenait trois habillemens complets

et du linge. C'était la garde-robe de campagne de Sa Majesté; au dessus

un seul chapeau de rechange, doublé de satin blanc et très-usé.

L'empereur, comme je le dirai en parlant de ses habitudes, ayant la tête

fort délicate, n'aimait point les chapeaux neufs, et gardait long-temps

les mêmes.

Le corps principal de la baraque impériale était divisé en trois pièces:

un salon, un vestibule et une grande salle à manger, qui communiquait

par un couloir, parallèle à celui que je viens de décrire, avec les

cuisines. En dehors de la baraque et dans la direction des cuisines, se

trouvait une petite loge couverte en chaume, qui servait de buanderie et

dans laquelle on lavait la vaisselle.

La baraque de l'amiral Bruix offrait les mêmes dispositions que celle de

l'empereur, mais en petit.

À côté de cette baraque se trouvait le sémaphore des signaux, sorte de

télégraphe maritime qui faisait manœuvrer la flotte. Un peu plus loin la

tour d'ordre, batterie terrible composée de six mortiers, six obusiers

et douze pièces de vingt-quatre. Ces six mortiers, du plus gros calibre

qu'on eût jamais fait, avaient seize pouces d'épaisseur, portaient

quarante-cinq livres de poudre dans la chambre, et chassaient des bombes

de sept cents livres, à quinze cents toises en l'air et à une lieue et

demie en mer. Chaque bombe lancée coûtait à l'état trois cents francs.

On se servait pour mettre le feu à ces épouvantables machines, de lances

qui avaient douze pieds de long, et le canonnier se fendait autant que

possible, baissant la tête entre les jambes et ne se relevant qu'après

le coup parti. Ce fut l'empereur qui voulut lui-même lancer la première

bombe.

À droite de la tour d'ordre, était la baraque du maréchal Soult,

construite en forme de hutte de sauvage, couverte en chaume jusqu'à

terre et vitrée par le haut, avec une porte par laquelle on descendait

dans les appartemens, qui étaient comme enterrés. La chambre principale

était ronde; il y avait dedans une grande table de travail couverte d'un

tapis vert et entourée de petits plians en cuir.

La dernière baraque enfin, était celle de M. Decrès, ministre de la

marine, faite et distribuée comme celle du maréchal Soult.

De sa baraque, l'empereur pouvait observer toutes les manœuvres de mer,

et la longue-vue dont j'ai parlé était si bonne, que le château de

Douvres avec sa garnison se trouvait, pour ainsi dire, sous les yeux de

Sa Majesté.

Le camp de droite, établi sur la falaise, se divisait en rues qui toutes

portaient le nom de quelque général distingué. Cette falaise était

hérissée de batteries depuis Boulogne jusqu'à Ambleteuse, c'est-à-dire

sur une longueur de plus de deux lieues.

Il n'y avait, pour aller de Boulogne au camp de droite, qu'un chemin qui

prenait dans la rue des Vieillards, et passait sur la falaise entre la

baraque de Sa Majesté et celles de MM. Bruix, Soult et Decrès. Lorsqu'à

la marée basse, l'empereur voulait descendre sur la plage, il lui

fallait faire un très-grand détour. Un jour il s'en plaignit assez

vivement. M. Bonnefoux, préfet maritime de Boulogne, entendit les

plaintes de Sa Majesté, et s'adressant à M. Sordi, ingénieur des

communications militaires, lui demanda s'il ne serait pas possible de

remédier à ce grave inconvénient. L'ingénieur répondit que la chose

était faisable, que l'on pouvait procurer à Sa Majesté les moyens

d'aller directement de sa baraque à la plage, mais que, vu l'excessive

élévation de la falaise, il faudrait, afin d'esquiver la rapidité de la

descente, creuser le chemin en zig-zag. «Faites-le comme vous

l'entendrez, dit l'empereur, mais que je puisse descendre par là dans

trois jours.» L'habile ingénieur se mit à l'œuvre; en trois jours et

trois nuits, un chemin en pierres liées ensemble par des crampons de

fer, fut construit, et l'empereur, charmé de tant de diligence et de

talent, fit porter M. Sordi pour la prochaine distribution des croix. On

ne sait par quelle fâcheuse négligence cet habile homme fut oublié.

Le port de Boulogne contenait environ dix-sept cents bâtimens, tels que

bateaux plats, chaloupes canonnières, caïques, prames, bombardes, etc.

L'entrée du port était défendue par une énorme chaîne, et par quatre

forts, deux à droite, deux à gauche.

Le _fort Musoir_, placé sur la gauche, était armé de trois batteries

formidables, étagées l'une sur l'autre; le premier rang en canons de

vingt-quatre, le second et le troisième en canons de trente-six. À

droite, en regard de ce fort, se trouvait le _pont de halage_, et

derrière ce pont, une vieille tour, appelée la _tour Croï_, garnie de

bonnes et belles batteries. À gauche, distance d'environ un quart de

lieue du fort Musoir, était le _fort la Crèche_, avancé de beaucoup dans

la mer, construit en pierres de taille, et terrible. À droite enfin, en

regard du fort la Crèche, on voyait le _fort en bois_; armé d'une

manière prodigieuse, et percé d'une large ouverture qui se trouvait à

découvert, en marée basse.

Sur la falaise à gauche de la ville, à la même élévation que l'autre, à

peu près, était le _camp de gauche_. On y voyait la baraque du prince

Joseph, alors colonel du quatrième régiment de ligne. Cette baraque

était couverte en chaume. Au bas de ce camp et de la falaise, l'empereur

fit creuser un bassin, aux travaux duquel une partie des troupes fut

employée.

C'était dans ce bassin qu'un jour, un jeune soldat de la garde, enfoncé

dans la vase jusqu'aux genoux, tirait de toutes ses forces pour dégager

sa brouette, encore plus embourbée que lui; mais il ne pouvait en venir

à bout, et, tout couvert de sueur il jurait et pestait comme un

grenadier en colère. Tout à coup, en levant par hasard les yeux, il

aperçut l'empereur, qui passait par les travaux pour aller voir son

frère Joseph, au camp de gauche. Alors, il se mit à le regarder avec un

air et des gestes supplians, en chantant d'un ton presque sentimental:

«_Venez, venez à mon secours!_» Sa Majesté ne put s'empêcher de sourire,

et fit signe au soldat d'approcher, ce que fit le pauvre diable en se

débourbant à grand'peine.--Quel est ton régiment?--Sire, le premier de

la garde.--Depuis quand es-tu soldat?--Depuis que vous êtes empereur,

sire.--Diable! il n'y a pas long-temps.... Il n'y a pas assez long-temps

pour que je te fasse officier, n'est-il pas vrai? Mais conduis-toi bien,

et je te ferai nommer sergent-major. Après cela, si tu veux, la croix et

les épaulettes sur le premier champ de bataille. Es-tu content?--Oui,

sire.--Major général, continua l'empereur en s'adressant au général

Berthier, prenez le nom de ce jeune homme. Vous lui ferez donner trois

cents francs pour faire nettoyer son pantalon et réparer sa

brouette.--Et Sa majesté poursuivit sa course, au milieu des

acclamations des soldats.

Au fond du port, il y avait un pont en bois, qu'en appelait le _pont de

service_. Les magasins à poudre étaient derrière, et renfermaient

d'immenses munitions. La nuit venue, on n'entrait plus par ce pont sans

donner le mot d'ordre à la seconde sentinelle, car la première laissait

toujours passer. Mais elle ne laissait pas repasser. Si la personne

entrée sur le pont ignorait ou venait à oublier le mot d'ordre, elle

était repoussée par la seconde sentinelle, et la première placée à la

tête du pont, avait ordre exprès de passer sa baïonnette au travers du

corps de l'imprudent qui s'était engagé dans ce passage dangereux, sans

pouvoir répondre aux questions des factionnaires. Ces précautions

rigoureuses étaient rendues nécessaires par le voisinage des terribles

magasins à poudre, qu'une étincelle pouvait faire sauter avec la ville,

la flotte et les deux camps.

La nuit, on fermait le port avec la grosse chaîne dont j'ai parlé, et

les quais se garnissaient de sentinelles placées à quinze pas de

distance l'une de l'autre. De quart d'heure en quart d'heure, elles

criaient: «_Sentinelles, prenez garde à vous!_» Et les soldats de marine

placés dans les huniers répondaient à ce cri par celui de: «_Bon

quart!_» prononcé d'une voix traînante et lugubre. Rien de plus monotone

et de plus triste que ce murmure continuel, ce roulement de voix

hurlant toutes sur le même ton, d'autant plus que ceux qui proféraient

ces cris, mettaient toute leur science à les rendre aussi effrayans que

possible.

Il était défendu aux femmes non-domiciliées à Boulogne, d'y séjourner

sans une autorisation spéciale du ministre de la police. Cette mesure

avait été jugée nécessaire, à cause de l'armée. Sans cela, chaque soldat

peut-être eût fait venir à Boulogne une femme; et Dieu sait quel

désordre il en serait advenu. En général, les étrangers n'étaient reçus

dans la ville qu'avec les plus grandes difficultés.

Malgré toutes ces précautions, il s'introduisait journellement à

Boulogne des espions de la flotte anglaise. Lorsqu'ils étaient

découverts, il ne leur était point fait de grâce; et pourtant des

émissaires qui débarquaient on ne sait où, venaient le soir au

spectacle, et poussaient l'imprudence jusqu'à écrire leur opinion sur le

compte des acteurs et des actrices qu'ils désignaient par leur nom, et

coller ces écrits aux murs du théâtre. Ils bravaient ainsi la police. On

trouva un jour sur le rivage deux petits batelets couverts en toile

goudronnée, qui servaient probablement à ces messieurs pour leurs

excursions clandestines.

En juin 1804, on arrêta huit Anglais, parfaitement bien vêtus, en bas de

soie blancs, etc. Ils avaient sur eux des appareils soufrés, qu'ils

destinaient à incendier la flotte. On les fusilla au bout d'une heure,

sans autre forme de procès.

Il y avait aussi des traîtres à Boulogne. Un maître d'école, agent

secret des lords Keith et Melvil, fut surpris un matin sur la falaise du

camp de droite, faisant avec ses bras des signaux télégraphiques. Arrêté

presque au même instant par les factionnaires, il voulut protester de

son innocence et tourner la chose en plaisanterie. Mais on visita ses

papiers, et l'on y trouva une correspondance avec les Anglais, qui

prouvait sa trahison jusqu'à l'évidence. Traduit devant le conseil de

guerre, il fut fusillé le lendemain.

Un soir, entre onze heures et minuit, un brûlot gréé à la française,

portant pavillon français, ayant tout-à-fait l'apparence d'une chaloupe

canonnière, s'avança vers la ligne d'embossage, et passa. Par une

impardonnable négligence, la chaîne du port n'était pas tendue ce

soir-là. Ce brûlot fut suivi d'un second qui sauta en l'air en heurtant

une chaloupe qu'il fit disparaître avec lui. L'explosion donna l'alarme

à toute la flotte: à l'instant des lumières brillèrent partout, et à la

faveur de ces lumières, on vit, avec une anxiété inexprimable, le

premier brûlot s'avancer entre les jetées. Trois ou quatre morceaux de

bois attachés avec des câbles l'arrêtèrent heureusement dans sa marche.

Il sauta avec un tel fracas que toutes les vitres des fenêtres furent

brisées dans la ville, et qu'un grand nombre d'habitans qui, faute de

lits, couchaient sur des tables, furent jetés à terre et réveillés par

la chute, sans comprendre de quoi il s'agissait. En dix minutes tout le

monde fut sur pied. On croyait les Anglais dans le port. C'était un

trouble, un tumulte, des cris à ne pas s'entendre. On fit parcourir la

ville par des crieurs précédés de tambours, qui rassurèrent les

habitans, en leur disant que le danger était passé.

Le lendemain, on fit des chansons sur cette alerte nocturne. Elles

furent bientôt dans toutes les bouches. J'en ai conservé une que je vais

rapporter ici, et qui fut celle que les soldats chantèrent le plus

long-temps.

Depuis long-temps la Bretagne,

Pour imiter la _Montagne_,

Menaçait le continent

D'un funeste événement,

Dans les ombres du mystère

Vingt monstres[14] elle enfanta.

Pitt s'écria: _j'en suis père_,

Et personne n'en douta.

Bientôt dans la nuit profonde,

Melville[15] lance sur l'onde

Tous ces monstres nouveau-nés,

Pour Boulogne destinés.

Lord Keith, en bonne nourrice,

Dans son sein les tient cachés:

Le flot lui devient propice,

Et les enfans sont lâchés.

Le Français, qui toujours veille,

Vers le bruit prête l'oreille;

Mais il ne soupçonnait pas

Des voisins si scélérats.

Son étoile tutélaire

Semble briller à ses yeux:

Le danger même l'éclaire

En l'éclairant de ses feux.

Cette infernale famille

S'approche de la flottille:

En expirant elle fait

Beaucoup de bruit, peu d'effet.

Les marques qu'elle a laissées

De sa brillante valeur,

Sont quelques vitres cassées

Et la honte de l'auteur.

Mons Pitt, sur votre rivage

Vous bravez noire courage,

Bien convaincu que jamais

Vous n'y verrez les Français.

Vous comptez sur la distance,

Vos vaisseaux et vos bourgeois;

Mais les soldats de la France

Vous feront compter deux fois.

Dans nos chaloupes agiles,

Les vents, devenus dociles,

Vous retenant dans vos ports,

Nous conduiront à vos bords;

Vous forçant à l'arme égale,

Vous verrez que nos soldats

Ont la _machine infernale_

Placée au bout de leurs bras.

Une autre alerte, mais d'un genre tout différent, mit tout Boulogne sens

dessus dessous, dans l'automne de 1804. Vers huit heures du soir, le feu

prit dans une cheminée sur la droite du port. La clarté de ce feu

donnant à travers les mâts de la flottille, effraya le commandant d'un

poste qui était du côté oppose. À cette époque, tous les bâtimens

étaient chargés de poudre et de munitions. Le pauvre commandant perdit

la tête; il s'écria: _Mes enfans! le feu est à la flottille!_ et fit

aussitôt battre la générale. Cette effrayante nouvelle se répandit avec

la rapidité de l'éclair. En moins d'une demi-heure, plus de soixante

mille hommes débouchèrent sur les quais; on sonna le tocsin à toutes

les églises, les forts tirèrent le canon d'alarme; et tambours et

trompettes se mirent à courir les rues en faisant un vacarme infernal.

L'empereur était au quartier-général quand ce cri terrible: _Le feu est

à la flotte_, parvint à ses oreilles. «C'est impossible!» s'écria-t il

aussitôt. Nous partîmes néanmoins à l'instant même.

En entrant dans la ville, de quel affreux spectacle je fus témoin! les

femmes éplorées tenaient leurs enfans dans leurs bras et couraient comme

des folles en poussant des cris de désespoir; les hommes abandonnaient

leurs maisons, emportant ce qu'ils avaient de plus précieux, se

heurtant, se renversant dans l'obscurité. On entendait partout: «Sauve

qui peut! Nous allons sauter! Nous sommes tous perdus!» Et des

malédictions, des blasphèmes, des lamentations à faire dresser les

cheveux.

Les aides-de-camp de Sa Majesté, ceux du maréchal Soult, couraient au

galop partout où ils pouvaient passer, arrêtant les tambours et leur

demandant: «Pourquoi battez-vous la générale? Qui vous a donné l'ordre

de battre la générale?--Nous n'en savons rien,» leur répondait-on; et

les tambours continuaient de battre, et le tumulte allait toujours

croissant, et la foule se précipitait aux portes, frappée d'une terreur

qu'un instant de réflexion eût fait évanouir. Mais la peur n'admet point

de réflexion, malheureusement.

Il est vrai de dire cependant qu'un nombre assez considérable

d'habitans, moins peureux que les autres, se tenaient fort tranquilles

chez eux, sachant bien que si le feu eût été à la flotte, on n'aurait

pas eu le temps de pousser un cri. Ceux-là faisaient tous leurs efforts

pour rassurer la foule alarmée. Madame F...., très-jolie et très-aimable

dame, épouse d'un horloger, veillait dans sa cuisine aux préparatifs du

souper, lorsqu'un voisin entre tout effaré et lui dit: «Sauvez-vous,

madame, vous n'avez pas un moment à perdre!--Qu'est-ce donc?--Le feu est

à la flotte.--Ah! bah!--Fuyez donc, madame, fuyez donc! je vous dis que

le feu est à la flotte.» Et le voisin prenait madame F.... par le bras

et la tirait fortement. Madame F.... tenait dans le moment une poêle

dans laquelle cuisaient des beignets. «Prenez donc garde! vous allez me

faire brûler ma friture,» dit-elle en riant; et quelques mots moitié

sérieux, moitié plaisais, lui suffirent pour rassurer le pauvre diable,

qui finit par se moquer de lui-même.

Enfin, le tumulte s'apaisa: à cette frayeur si grande succéda un calme

profond; aucune explosion ne s'était fait entendre. C'était donc une

fausse alarme? Chacun rentra chez soi, ne pensant plus à l'incendie,

mais agité d'une autre crainte. Les voleurs pouvaient fort bien avoir

profité de l'absence des habitans pour piller les maisons.... Par

bonheur, aucun accident de ce genre n'avait eu lieu.

Le lendemain, le pauvre commandant qui avait pris et jeté l'alarme si

mal à propos, fut traduit devant le conseil de guerre. Il n'avait pas de

mauvaises intentions, mais la loi était formelle. Il fut condamné à

mort, mais ses juges le recommandèrent à la clémence de l'empereur, qui

lui fit grâce.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 167 / 456 题