CHAPITRE IV.

Le premier consul prend l'auteur à son

service.--Oubli.--Chagrin.--Consolations offertes par madame

Bonaparte.--Réparation.--Départ de Constant pour le

quartier-général du premier consul.--Enthousiasme des soldats

partant pour l'Italie.--L'auteur rejoint le premier

consul.--Hospice du mont Saint-Bernard.--Passage.--La

ramasse.--Humanité des religieux et générosité du premier

consul.--Passage du mont Albaredo.--Coup d'œil du premier

consul.--Prise du fort de Bard.--Entrée à Milan.--Joie et confiance

des Milanais.--Les collègues de

Constant.--Hambard.--Hébert.--Roustan.--Ibrahim-Ali.--Colère d'un

Arabe.--Le poignard.--Le bain de Surprise.--Suite de la campagne

d'Italie.--Combat de Montebello.--Arrivée de Desaix.--Longue

entrevue avec le premier consul.--Colère de Desaix contre les

Anglais.--Bataille de Marengo.--Pénible

incertitude.--Victoire.--Mort de Desaix.--Douleur du premier

consul.--Les aides-de-camp de Desaix devenus aides-de-camp du

premier consul.--MM. Rapp et Savary.--Tombeau de Desaix sur le mont

Saint-Bernard.

VERS la fin de mars 1800, cinq à six mois après mon entrée chez madame

Bonaparte, le premier consul arrêta un jour ses regards sur moi,

pendant son dîner, et après m'avoir assez long-temps examiné et toisé de

la tête aux pieds: «Jeune homme, me dit-il, voudriez-vous me suivre en

campagne?» Je répondis avec beaucoup d'émotion que je ne demandais pas

mieux. «Eh bien, vous me suivrez donc;» et en se levant de table il

donna à M. Pfister, intendant, l'ordre de me porter sur la liste des

personnes de la maison qui seraient du voyage. Mes apprêts ne furent pas

longs; j'étais enchanté de l'idée d'être attaché au service particulier

d'un si grand homme, et je me voyais déjà au delà des Alpes... Le

premier consul partit sans moi! M. Pfister, par un défaut de mémoire

peut-être prémédité, avait oublié de m'inscrire sur la liste. Je fus au

désespoir, et j'allai en pleurant conter ma mésaventure à mon excellente

maîtresse, qui eut la bonté de chercher à me consoler en me disant: «Eh

bien, Constant, tout n'est pas perdu, mon ami: vous resterez avec moi,

vous chasserez dans le parc pour vous distraire, et peut-être le premier

consul finira-t-il par vous redemander.» Pourtant madame Bonaparte n'y

comptait pas, car elle pensait ainsi que moi, quoique par bonté elle ne

voulût pas me le dire, que c'était le premier consul qui, ayant changé

d'idée et ne voulant plus de mes services en campagne, avait lui-même

donné contre-ordre. J'acquis bientôt après la certitude du contraire. En

passant à Dijon, dans sa marche vers le mont Saint-Bernard, le premier

consul, qui me croyait à sa suite, me demanda et apprit alors que l'on

m'avait oublié; il en témoigna quelque mécontentement, et voulut que M.

de Bourrienne écrivît sur-le-champ à madame Bonaparte, la priant de me

faire partir sans tarder. Un matin que mon chagrin m'était revenu, plus

vif encore que de coutume, madame Bonaparte me fait appeler et me dit,

la lettre de M. de Bourrienne à la main: «Constant, puisque vous êtes

décidé à nous quitter pour faire vos campagnes, réjouissez-vous, vous

allez partir; le premier consul vous fait demander. Passez chez M.

Maret, pour savoir s'il ne doit pas bientôt expédier un courrier; vous

feriez route en sa compagnie.» Je fus, à cette bonne nouvelle, dans un

ravissement inexprimable et que je ne cherchai point à dissimuler. «Vous

êtes donc bien content de vous éloigner de nous?» observa madame

Bonaparte avec un sourire de bonté. «Non, Madame, répondis-je; mais ce

n'est pas s'éloigner de Madame que de se rapprocher du premier

consul.--Je l'espère bien, répliqua-t-elle. Allez, Constant, et ayez

bien soin de lui.» S'il en eût été besoin, cette recommandation de ma

noble maîtresse aurait encore ajouté au zèle et à la vigilance avec

laquelle j'étais décidé à remplir ma nouvelle condition.

Je courus, sans différer, chez M. Maret, secrétaire d'état, qui me

connaissait et avait beaucoup de bonté pour moi. «Préparez-vous tout de

suite, me dit-il, il part un courrier ce soir ou demain matin.» Je

revins en toute hâte à la Malmaison annoncer a madame Bonaparte mon

prochain départ. Elle me fit à l'instant préparer une bonne chaise de

poste, et Thibaut (c'était le nom du courrier que je devais accompagner)

fut chargé de me commander des chevaux le long de la route. M. Maret me

remit huit cents francs pour mes frais de voyage. Cette somme, à

laquelle j'étais loin de m'attendre, me fit ouvrir de grands yeux;

jamais je ne m'étais vu si riche. À quatre heures du matin on vint de la

part de Thibaut m'avertir que tout était prêt. Je me rendis chez lui, où

était la chaise de poste, et nous partîmes.

Je voyageai très-agréablement, tantôt en chaise de poste, tantôt en

courrier; alors je prenais la place de Thibaut, qui prenait la mienne.

Je pensais rejoindre le premier consul à Martigny, mais sa marche avait

été si rapide que je ne l'atteignis qu'au couvent du mont Saint-Bernard.

Sur notre route, nous dépassions continuellement des régimens en marche,

des officiers et des soldats qui se hâtaient de rejoindre leurs

différens corps. Leur enthousiasme était inexprimable. Ceux qui avaient

fait les campagnes d'Italie se réjouissaient de retourner dans un si

beau pays; ceux qui ne le connaissaient point encore brûlaient de voir

les champs de bataille immortalisés par la valeur française et par le

génie du héros qui marchait encore à leur tête. Tous allaient comme à

une fête, et c'était en chantant qu'ils gravissaient les montagnes du

Valais. Il était huit heures du matin lorsque j'arrivai au

quartier-général. Pfister m'annonça, et je trouvai le général en chef

dans la grande salle basse de l'hospice. Il déjeunait debout avec son

état-major. Dès qu'il m'aperçut: «Ah! vous voilà donc, monsieur le

drôle! Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi?» me dit-il. Je m'excusai sur

ce que, à mon grand regret, j'avais reçu contre-ordre, ou du moins sur

ce qu'on m'avait laissé derrière au moment du départ. «Ne perdez pas de

temps, mon ami, ajouta-t-il, mangez vite un morceau; nous allons

partir.» Dès ce moment je fus attaché au service particulier du premier

consul, en qualité de valet de chambre ordinaire, c'est-à-dire, selon

mon tour. Ce service donnait peu de chose à faire, M. Hambart, premier

valet de chambre du premier consul, étant dans l'habitude de l'habiller

de la tête aux pieds.

Aussitôt après le déjeuner nous commençâmes à descendre le mont.

Plusieurs personnes se laissaient glisser sur la neige, à peu près comme

on dégringolait au jardin Beaujon, du haut en bas des montagnes russes.

Je suivis leur exemple. On appelait cela se faire ramasser. Le général

en chef descendit aussi à la ramasse un glacier presque perpendiculaire.

Son guide était un jeune paysan alerte et courageux, à qui le premier

consul assura un sort pour le reste de ses jours. De jeunes soldats qui

s'étaient égarés dans les neiges avaient été découverts, presque morts

de froid, par les chiens des religieux, et transportés à l'hospice, où

ils avaient reçu tous les soins imaginables, et s'étaient vus

promptement rendre à la vie. Le premier consul fit témoigner aux bons

pères sa reconnaissance d'une charité si active et si généreuse. Déjà,

avant de quitter l'hospice, où des tables chargées de vivres étaient

préparées pour les soldats à mesure qu'ils gravissaient, il avait laissé

aux pieux religieux, en récompense de l'hospitalité qu'il en avait

reçue, ainsi que ses compagnons d'armes, une somme d'argent

considérable, et le titre d'un fonds de rente pour l'entretien de leur

couvent.

Le même jour nous escaladâmes le mont Albaredo; mais comme ce passage

eût été impraticable pour la cavalerie et l'artillerie, on les fit

passer par la ville de Bard, sous les batteries du fort. Le premier

consul avait ordonné que l'on passerait de nuit et au galop, et il avait

fait entourer de paille les roues des caissons et les pieds des chevaux.

Ces précautions ne suffirent pas complétement pour empêcher les

Autrichiens d'entendre nos troupes, et les canons du fort ne cessèrent

de tirer à mitraille. Mais, par bonheur, les maisons de la ville

mettaient nos soldats à l'abri du feu des ennemis, et plus de la moitié

de l'armée traversa la ville sans avoir eu beaucoup à souffrir. Quant à

la maison du premier consul, commandée par le général Gardanne, et dont

je faisais partie, elle tourna le fort de Bard. Le 23 mai nous passâmes

à gué un torrent qui coulait entre la ville et le fort, ayant à notre

tête le premier consul. Il gravit ensuite, suivi du général Berthier et

de quelques officiers, un sentier de l'Albaredo qui dominait sur le fort

et sur la ville de Bard. Là, sa lunette d'approche braquée sur les

batteries ennemies, contre le feu desquelles il n'était protégé que par

quelques buissons, il blâma les dispositions qui avaient été prises par

l'officier chargé de commander le siège, en ordonna de nouvelles dont

l'effet devait être, comme il le dit lui-même, de faire tomber en peu de

temps la place dans ses mains, et débarrassé désormais du souci que lui

avait donné ce fort, qui l'avait, dit-il, empêché de dormir pendant les

deux jours qu'il avait passés au couvent de Saint-Maurice, il s'étendit

au pied d'un sapin et s'endormit d'un bon somme, tandis que l'armée

continuait d'effectuer son passage. Rafraîchi par ce court instant de

repos, le premier consul redescendit la montagne, continua sa marche, et

nous allâmes coucher à Yvrée, où il devait passer la nuit. Le brave

général Larnnes, qui commandait l'avant-garde, nous servait en quelque

sorte de maréchal-des-logis, s'emparant de vive force de toutes les

places qui barraient le chemin. Il n'y avait que quelques heures qu'il

avait forcé le passage d'Yvrée lorsque nous y entrâmes.

Tel fut ce miraculeux passage du mont Saint-Bernard. Chevaux, canons,

caissons, un matériel immense, tout fut traîné ou porté par-dessus des

glaciers qui paraissaient inaccessibles, et par des sentiers en

apparence impraticables, même pour un seul homme. Le canon des

Autrichiens ne parvint pas plus que les neiges et les glaces à arrêter

l'armée française; tant il est vrai que le génie et la persévérance du

premier consul s'étaient communiqués, pour ainsi dire, jusqu'aux

derniers de ses soldats et leur avaient inspiré un courage et une force

dont les résultats paraîtront un jour fabuleux.

Le 2 juin, qui était le lendemain du passage du Tésin, et le jour même

de notre entrée à Milan, le premier consul apprit que le fort de Bard

avait été emporté la veille. Ainsi ses dispositions avaient eu

promptement leur effet, et la route de communication par le

Saint-Bernard était déblayée.

Le premier consul entra à Milan sans avoir rencontré beaucoup de

résistance. Toute la population était accourue sur son passage, et il

fut accueilli par mille acclamations. La confiance des Milanais redoubla

lorsqu'ils apprirent qu'il avait promis aux membres du clergé assemblés

de maintenir le culte et le clergé catholiques tels qu'ils étaient

établis, et leur avait fait prêter serment de fidélité à la république

cisalpine.

Le premier consul s'arrêta quelques jours dans cette capitale, et j'eus

le temps de lier plus intimement connaissance avec mes collègues:

c'étaient, comme je l'ai dit, MM. Hambart, Roustan et Hébert. Nous nous

relevions toutes les vingt-quatre heures à midi précis. Mon premier

soin, comme toutes les fois que j'ai eu à vivre avec de nouveaux

visages, fut d'observer, du plus près que je le pus, le caractère et

l'humeur de mes camarades, pour en tirer les conséquences qui

régleraient ensuite ma conduite à leur égard, et savoir d'avance à peu

près à quoi m'en tenir sur ce qu'il y aurait à craindre ou à espérer de

leur commerce.

Hambart avait un dévouement sans bornes pour le premier consul, qu'il

avait suivi en Égypte; mais malheureusement il avait un caractère sombre

et misanthropique qui le rendait extrêmement maussade et désagréable. La

faveur dont jouissait Roustan n'avait peut-être pas peu contribué à

augmenter cette noire disposition. Dans son espèce de manie, il

s'imaginait être l'objet d'une surveillance toute particulière. Il

s'enfermait dans sa chambre, une fois son service fini, et passait dans

la plus triste solitude tout son temps de loisir. Le premier consul,

lorsqu'il était de bonne humeur, le plaisantait sur cette sauvagerie,

l'appelant en riant _mademoiselle_ Hambart. «Eh bien, Mademoiselle, que

faites-vous donc ainsi toute seule dans votre chambre? Vous y lisez,

sans doute quelques mauvais romans, quelques vieux bouquins traitant de

princesses enlevées et _tenues en surveillance_ par un géant barbare.» À

quoi le pauvre Hambart répondait d'un air morose: «Mon général, vous

savez sans doute mieux que moi ce que je fais;» voulant faire allusion

par ces mots à l'espionnage dont il se croyait sans cesse entouré. En

dépit de ce malheureux caractère, le premier consul avait beaucoup de

bontés pour lui. Lors du voyage au camp de Boulogne, il refusa de

suivre l'empereur, qui lui donna pour retraite la conciergerie du

palais de Meudon. Là il fit mille traits de folie. Sa fin fut

lamentable: pendant les cent jours, après une audience qu'il avait eue

de l'empereur, il fut pris d'un de ses accès, et se précipita sur un

couteau de cuisine avec tant de violence, que la lame lui sortait de

deux pouces derrière le dos. Comme on pensait dans ce temps que j'avais

à craindre la colère de l'empereur, le bruit se répandit que c'était moi

qui m'étais suicidé, et cette mort tragique fut annoncée dans quelques

journaux comme ayant été la mienne.

Hébert, valet de chambre ordinaire, était un jeune homme fort doux, mais

d'une excessive timidité. Il avait, comme au reste toutes les personnes

de la maison, l'affection la plus dévouée pour le premier consul. Il

arriva un jour, en Égypte, que celui-ci, qui n'avait jamais pu se raser

lui-même (c'est moi, comme je le raconterai ailleurs avec quelques

détails, qui lui ai appris à se faire la barbe), fit demander Hébert en

l'absence de Hambart, qui le rasait ordinairement, pour remplir cet

office. Comme il était quelquefois arrivé à Hébert, par un effet de sa

grande timidité, de couper le menton de son maître, ce dernier, qui

avait à la main des ciseaux, dit à Hébert lorsqu'il s'approchait tenant

son rasoir: «Prends bien garde à toi, drôles; si tu me coupes, je te

fourre mes ciseaux dans le ventre.» Cette menace, faite d'un air presque

sérieux, mais qui n'était au fond qu'une plaisanterie, comme j'ai vu

cent fois l'empereur aimera en faire, fit une telle impression sur

Hébert, qu'il lui fut impossible d'achever son ouvrage. Il lui prit un

tremblement convulsif, son rasoir lui tomba des mains, et le général en

chef eut beau tendre le cou et lui crier vingt fois en riant: «Allons,

achève donc, poltron,» non-seulement Hébert fut pour cette fois obligé

d'en rester là, mais même depuis ce temps il lui fallut renoncer à

remplir l'office de barbier. L'empereur n'aimait point cette excessive

timidité dans les gens de son service; ce qui ne l'empêcha point,

lorsqu'il fit remettre à neuf le château de Rambouillet, de donner la

place de concierge à Hébert, qui la lui avait demandée.

Roustan, si connu sous le nom de mameluck de l'empereur, était d'une

bonne famille de Géorgie; enlevé à l'âge de six à sept ans et conduit au

Caire, il y avait été élevé parmi de jeunes esclaves qui servaient les

mamelucks, en attendant qu'ils eussent l'âge d'entrer eux-mêmes dans

cette belliqueuse milice. Le sheick du Caire, en faisant don au général

Bonaparte d'un magnifique cheval arabe, lui avait donné en même temps

Roustan et Ibrahim, autre mameluck, qui fut ensuite attaché au service

de madame Bonaparte, sous le nom d'Ali. On sait que Rouslan devint un

accompagnement indispensable dans toutes les occasions où l'empereur

paraissait en public. Il était de tous les voyages, de tous les

cortéges, et ce qui lui fait surtout honneur, de toutes les batailles.

Dans le brillant état-major qui suivait l'empereur, il brillait plus que

tout autre par l'éclat de son riche costume oriental. Sa vue faisait un

prodigieux effet, surtout sur les gens du peuple et en province. On le

croyait en très-grand crédit auprès de l'empereur, et cela venait, selon

quelques personnes crédules, de ce que Roustan avait sauvé les jours de

son maître, en se jetant entre lui et le sabre d'un ennemi tout prêt de

l'atteindre. Je crois que c'était une erreur. La faveur toute

particulière dont il était l'objet était assez motivée par la bonté

habituelle de S. M. pour toutes les personnes de son service. D'ailleurs

cette faveur ne s'étendait pas au delà du cercle des rapports

domestiques. M. Roustan a épousé une jeune et jolie Française, nommée

mademoiselle Douville, dont le père était valet de chambre de

l'impératrice Joséphine. Lorsque, en 1814 et 1815, quelques journaux lui

firent une sorte de reproche de n'avoir point suivi jusqu'au bout la

fortune de celui pour lequel il avait toujours annoncé le plus grand

dévouement, il répondit que les liens de famille qu'il avait contractés

lui défendaient de quitter la France, et qu'il ne pouvait rien déranger

au bonheur dont il jouissait dans son intérieur.

Ibrahim prit le nom d'Ali en passant au service de madame Bonaparte. Il

était d'une laideur plus qu'arabe et avait le regard méchant. Je me

rappelle ici, à son sujet, un petit événement qui eut lieu à la

Malmaison, et qui pourra donner une idée de son caractère. Un jour que

nous jouions sur la pelouse du château, je le fis tomber, en courant,

sans aucune intention. Furieux de sa chute, il se relève, tire son

poignard qu'il ne quittait jamais, et s'élance après moi pour m'en

frapper. J'avais d'abord ri, comme les autres, de son accident, et je

m'amusais à le faire courir. Mais averti par les cris de mes camarades,

et m'étant retourné moi-même pour voir où en était sa poursuite,

j'aperçus à la fois son arme et sa colère. Je m'arrêtai à l'instant, le

pied ferme et l'œil fixé sur son poignard, et je fus assez heureux pour

éviter le coup, qui cependant m'effleura la poitrine. Furieux à mon

tour, comme on peut le croire, je le saisis par son large pantalon et le

lançai à dix pas de moi dans la rivière de la Malmaison, qui avait à

peine deux pieds de profondeur. Le plongeon calma tout d'abord ses

sens, et d'ailleurs son poignard était descendu au fond de l'eau, ce qui

rendait mon homme beaucoup moins redoutable. Mais dans son

désappointement il se mit à crier si fort que madame Bonaparte

l'entendit, et comme elle était pleine de bontés pour son mameluck, je

fus tancé vertement. Toutefois ce pauvre Ali était d'humeur si peu

sociable qu'il se brouilla avec toute la maison, et il finit par être

envoyé à Fontainebleau comme garçon de château.

Je reviens à notre campagne. Le 13 juin, le premier consul alla coucher

à Torre-di-Galifolo, où il établit son quartier-général. Depuis le jour

de notre entrée à Milan, la marche de l'armée ne s'était point ralentie.

Le général Murat avait passé le Pô et s'était emparé de Plaisance. Le

général Lannes, toujours poussant en avant avec sa brave avant-garde,

avait livré une sanglante bataille à Montebello, dont plus tard il

illustra le nom en le portant. L'arrivée toute récente du général

Desaix, venant d'Égypte, comblait de joie le général en chef, et

ajoutait aussi beaucoup à la confiance des soldats, dont le bon et

modeste Desaix était adoré. Le premier consul l'avait accueilli avec

l'amitié la plus franche et la plus cordiale, et ils étaient tout

d'abord restés trois heures de suite en tête-à-tête. À la fin de cette

conférence, un ordre du jour avait annoncé à l'armée que le général

Desaix prendrait le commandement de la division Boudet. J'entendis

quelques personnes de la suite du général Desaix dire que sa patience et

l'égalité de son humeur avaient été mises à de rudes épreuves, pendant

sa traversée, par des vents contraires, des relâches forcées, l'ennui de

la quarantaine, et surtout par les mauvais procédés des Anglais, qui

l'avaient quelque temps retenu prisonnier sur leur flotte, en vue des

côtes de France, quoiqu'il fût porteur d'un passe-port signé en Égypte

par les autorités anglaises et par suite d'une capitulation

réciproquement acceptée. Aussi son ressentiment contre eux était des

plus ardens, et il regrettait vivement, disait-il, que les ennemis qu'il

allait avoir à combattre ne fussent pas des Anglais. Malgré la

simplicité de ses goûts et de ses habitudes, personne n'était plus avide

de gloire que ce brave général. Toute sa colère contre les Anglais ne

venait que de la crainte qu'il avait eue de ne point arriver à temps

pour cueillir de nouveaux lauriers. Il n'arriva que trop à temps pour

trouver une mort glorieuse, mais, hélas! si prématurée!

Ce fut le 14 que se livra la célèbre bataille de Marengo. Elle commença

de bonne heure et dura toute la journée. J'étais resté au quartier avec

toute la maison du premier consul. Nous étions en quelque sorte à

portée de canon du champ de bataille, et il en arrivait sans cesse des

nouvelles qui ne s'accordaient guère: l'une représentait la bataille

comme entièrement perdue, la suivante nous donnait la victoire; il y eut

un moment où l'augmentation du nombre de nos blessés et le redoublement

du canon des Autrichiens nous firent croire un instant que nous étions

perdus; puis tout à coup on vint nous dire que cette déroute apparente

n'était que l'effet d'une manœuvre hardie du premier consul, et qu'une

charge du général Desaix avait assuré le gain de la bataille. Mais la

victoire coûtait cher à la France et au cœur du premier consul. Desaix,

atteint d'une balle, était tombé mort sur le coup, et la douleur des

siens n'ayant fait qu'exaspérer leur courage, ils avaient culbuté à la

baïonnette l'ennemi déjà coupé par une charge brillante du général

Kellermann.

Le premier consul coucha sur le champ de bataille. Malgré la victoire

décisive qu'il venait de remporter, il était plein de tristesse, et dit,

le soir, devant Hambart et moi, plusieurs choses qui prouvaient la

profonde affliction qu'il ressentait de la mort du général Desaix: «que

la France venait de perdre un de ses meilleurs défenseurs, et lui son

meilleur ami; que personne ne savait tout ce qu'il y avait de vertu,

dans le cœur de Desaix, et de génie dans sa tête.» Il se soulagea ainsi

de sa douleur, en faisant à tous et à chacun l'éloge du héros qui venait

de mourir au champ d'honneur. «Mon brave Desaix, dit-il encore, avait

toujours souhaité de mourir ainsi.» Puis il ajouta, ayant presque les

larmes aux yeux, «Mais la mort devait-elle être si prompte à exaucer son

vœu!» Il n'y avait pas un soldat dans notre armée victorieuse qui ne

partageât un si juste chagrin. Les aides-de-camp du général, Rapp et

Savary, restaient plongés dans le plus amer désespoir auprès du corps de

leur chef, que, malgré sa jeunesse, ils appelaient leur père, plus

encore pour exprimer son inépuisable bonté pour eux, qu'à cause de la

gravité de son caractère. Par une suite de son respect pour la mémoire

de son ami, le général en chef, quoique son état-major fût au complet,

s'attacha ces deux jeunes officiers en qualité d'aides-de-camp.

Le commandant Rapp (il n'avait alors que ce grade) était dès ce temps ce

qu'il a été toute sa vie, bon, plein de courage et universellement aimé.

Sa franchise, quelquefois un peu brusque, plaisait à l'empereur. J'ai

mille fois entendu celui-ci faire l'éloge de son aide-de-camp; il ne

l'appelait que _mon brave Rapp_. Ce digne général n'était pas heureux

dans les combats, et il était fort rare qu'il prît part à une affaire

sans en rapporter quelque blessure. Puisque je suis en train d'anticiper

sur les événemens, je dirai ici qu'en Russie, la veille de la bataille

de la Moskowa, l'empereur dit devant moi au général Rapp, qui arrivait

de Dantzick: «Attention, mon brave; nous nous battrons demain, prenez

garde à vous, vous n'êtes pas gâté par la fortune.--Ce sont, répondit le

général, les revenant-bons du métier. Comptez, sire, que je n'en ferai

pas moins de mon mieux.»

M. Savary conserva auprès du premier consul cette chaleur de zèle et ce

dévouement sans bornes qui l'avaient attaché au général Desaix. S'il lui

manquait quelqu'une des qualités du général Rapp, ce n'était

certainement pas la bravoure. De tous les hommes qui entouraient

l'empereur, aucun n'était plus absolument dévoué à ses moindres

volontés. J'aurai lieu sans doute, dans le cours de ces mémoires, de

rappeler quelques traits de cet enthousiasme sans exemple, et dont M. le

duc de Rovigo fut magnifiquement récompensé; mais il est juste de dire

que lui du moins ne déchira point la main qui l'avait élevé, et qu'il a

donné jusqu'à la fin, et même après la fin de son ancien maître (c'est

ainsi qu'il se plaît lui-même à appeler l'empereur) l'exemple très-peu

suivi de la reconnaissance.

Un arrêté du gouvernement, du mois de juin suivant, décida que le corps

de Desaix serait transporté au couvent du grand Saint-Bernard, et qu'il

y serait élevé un tombeau; pour attester les regrets de la France, et en

particulier ceux du premier consul, dans un lieu où celui-ci s'était

couvert d'une gloire immortelle[5].

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 155 / 456 题