Retour à Milan, en marche sur Paris.--Le chanteur Marchesi et le
premier consul.--Impertinence et quelques jours de prison.--Madame
Grassini.--Rentrée en France par le mont
Cénis.--Arcs-de-triomphe.--Cortége de jeunes filles.--Entrée à
Lyon.--Couthon et les démolisseurs.--Le premier consul fait relever
les édifices de la place Belcour.--La voiture
versée.--Illuminations à Paris.--Kléber.--Calomnies contre le
premier consul.--Chute de cheval de Constant.--Bonté du premier
consul et de madame Bonaparte à l'égard de Constant.--Générosité du
premier consul.--Émotion de l'auteur.--Le premier consul
outrageusement méconnu.--Le premier consul, Jérôme Bonaparte et le
colonel Lacuée.--Amour du premier consul pour madame D...--Jalousie
de madame Bonaparte, et précautions du premier consul.--Curiosité
indiscrète d'une femme de chambre.--Menaces et discrétion
forcée.--La petite maison de l'allée des Veuves.--Ménagemens du
premier consul à l'égard de sa femme.--Mœurs du premier consul, et
ses manières avec les femmes.
CETTE victoire de Marengo avait rendue certaine la conquête de l'Italie;
aussi le premier consul jugeant sa présence plus nécessaire à Paris
qu'à la tête de son armée, en donna le commandement en chef au général
Masséna, et se prépara à repasser les monts. Nous retournâmes à Milan,
où le premier consul fut reçu avec encore plus d'enthousiasme que
pendant notre premier séjour. L'établissement d'une république comblait
les vœux du plus grand nombre des Milanais, et ils appelaient le premier
consul leur sauveur, pour les avoir délivrés du joug des Autrichiens. Il
y avait pourtant un parti qui détestait également les changemens,
l'armée française qui en était l'instrument, et le jeune chef qui en
était l'auteur. Dans ce parti figurait un artiste célèbre, le chanteur
Marchesi; à notre premier passage, le premier consul l'avait fait
demander, et le musicien s'était fait prier pour se déranger; enfin il
s'était présenté, mais avec toute l'importance d'un homme qui se croit
blessé dans sa dignité. Le costume très-simple du premier consul, sa
petite taille et son visage maigre et payant peu de mine, n'étaient pas
faits pour imposer beaucoup au héros de théâtre; aussi le général en
chef l'ayant bien accueilli, et fort poliment prié de chanter un air, il
avait répondu par ce mauvais calembour, débité d'un ton d'impertinence
que relevait encore son accent italien: «_Signor zénéral, si c'est oun
bon air qu'il vous faut, vous en trouverez oun excellent en faisant oun
petit tour de zardin._» Le signor Marchesi avait été, pour cette
gentillesse, sur-le-champ mis à la porte, et le soir même un ordre avait
été expédié sur lequel on avait mis le chanteur en prison. À notre
retour, le premier consul, dont le canon de Marengo avait fait taire
sans doute le ressentiment contre Marchesi, et qui trouvait d'ailleurs
que la pénitence de l'artiste pour un pauvre quolibet avait été bien
assez longue, l'envoya chercher de nouveau et le pria encore de chanter;
Marchesi cette fois fut modeste, poli, et chanta d'une manière
ravissante; après le concert, le premier consul s'approcha de lui, lui
serra vivement la main, et le complimenta du ton le plus affectueux. Dès
ce moment la paix fut conclue entre les deux puissances, et Marchesi ne
faisait plus que chanter les louanges du premier consul.
À ce même concert, le premier consul fut frappé de la beauté d'une
cantatrice fameuse, madame Grassini. Il ne la trouva point cruelle, et
au bout de quelques heures le vainqueur de l'Italie comptait une
conquête de plus. Le lendemain au matin elle déjeuna avec le premier
consul et le général Berthier dans la chambre du premier consul. Le
général Berthier fut chargé de pourvoir au voyage de madame Grassini,
qui fut envoyée à Paris, et attachée aux concerts de la cour...
Le premier consul partit de Milan le 24, et nous rentrâmes en France par
la route du Mont-Cénis. Nous voyagions avec la plus grande rapidité.
Partout le premier consul était reçu avec un enthousiasme difficile à
décrire. Des arcs de triomphe avaient été élevés à l'entrée de chaque
ville, et pour ainsi dire de chaque village, et dans chaque canton une
députation de notables venait le haranguer et le complimenter. De longs
rangs de jeunes filles, vêtues de blanc et couronnées de fleurs, des
fleurs dans les mains, et jetant des fleurs dans la voiture du premier
consul, lui servaient seules d'escorte, l'entouraient, le suivaient et
le précédaient jusqu'à ce qu'il fût passé, ou, quand il devait
s'arrêter, jusqu'à ce qu'il eût mis pied à terre. Ce voyage fut ainsi
sur toute la route une fête perpétuelle. À Lyon ce fut un délire: toute
la ville sortit à sa rencontre. Il y entra au milieu d'une foule immense
et des plus bruyantes acclamations, et descendit à l'hôtel des
Célestins. Dans le temps de la terreur, et lorsque les jacobins avaient
fait tomber toute leur fureur sur la ville de Lyon, dont ils avaient
juré la ruine, les beaux édifices qui ornaient la place Belcour avaient
été rasés de fond en comble, et le hideux cul-de-jatte Couthon y avait
le premier porté le marteau, à la tête de la plus vile canaille des
clubs. Le premier consul détestait les jacobins, qui, de leur côté, le
haïssaient et le craignaient, et son soin le plus constant était de
détruire leur ouvrage, ou, pour mieux dire, de relever les ruines dont
ils avaient couvert la France. Il crut donc, et avec raison, ne pouvoir
mieux répondre à l'affection des Lyonnais qu'en encourageant de tout son
pouvoir la reconstruction des bâtimens de la place Belcour, et, avant
son départ, il en posa lui-même la première pierre. La ville de Dijon ne
fit pas au premier consul une réception moins brillante.
Entre Villeneuve-le-Roi et Sens, à la descente du pont de Montereau, les
huit chevaux, lancés au grand galop, emportant rapidement la voiture
(déjà le premier consul voyageait en roi), l'écrou d'une des roues de
devant se détacha. Les habitans qui bordaient la route, témoins de cet
accident, et prévoyant ce qui allait en résulter, crièrent de toutes
leurs forces aux postillons d'arrêter; mais ceux-ci n'en purent venir à
bout. La voiture versa donc rudement. Le premier consul n'eut aucun mal;
le général Berthier eut le visage légèrement égratigné par les glaces,
qui s'étaient brisées; deux valets de pied, qui étaient sur le siège,
furent violemment jetés au loin et blessés assez grièvement. Le premier
consul sortit, ou plutôt il fut hissé par une des portières; du reste
cet accident ne l'arrêta pas: il remonta sur-le-champ dans une autre
voiture, et arriva à Paris sans autre mésaventure. Le 2 juillet, dans la
nuit, il descendit aux Tuileries, et dès que, le lendemain, la nouvelle
de son retour eut circulé dans Paris, la population tout entière remplit
les cours et le jardin. On se pressait sous les fenêtres du pavillon de
Flore, dans l'espérance d'entrevoir le sauveur de la France, le
libérateur de l'Italie. Le soir il n'y eut ni riche ni pauvre qui ne
s'empressât d'illuminer sa maison ou son grenier.
Ce fut peu de temps après son arrivée à Paris que le premier consul
apprit la mort du général Kléber. Le poignard de Suleyman avait immolé
ce grand capitaine le même jour que le canon de Marengo abattait un
autre héros de l'armée d'Égypte. Cet assassinat causa la plus vive
douleur au premier consul. J'en ai été témoin, et je puis l'affirmer; et
pourtant ses calomniateurs ont osé dire qu'il se réjouit d'un événement,
lequel, même à ne le considérer que sous le rapport politique, lui
faisait perdre une conquête qui lui avait coûté tant d'efforts, et à la
France tant de sang et de dépenses. D'autres misérables, plus stupides
et plus infâmes encore, ont été jusqu'à imaginer et répandre le bruit
que le premier consul avait commandé l'assassinat de son compagnon
d'armes, de celui qu'il avait mis en sa propre placé à là tête de
l'armée d'Égypte. Pour ceux-ci je ne saurais qu'une réponse à leur
faire, s'il était besoin de leur faire une réponse: c'est qu'ils n'ont
jamais connu l'empereur.
Après son retour, le premier consul allait souvent avec sa femme à la
Malmaison, où il restait quelquefois plusieurs jours. À cette époque le
valet de chambre, de service suivait la voiture à cheval. Un jour le
premier consul, se rendant à Paris, s'aperçut, à cent pas du château,
qu'il avait oublié sa tabatière; il me dit d'aller la chercher. Je
tournai bride, partis au galop, et ayant trouvé la tabatière sur le
bureau du premier consul, je me remis du même pas sur sa trace. Il
n'était qu'à Ruelle lorsque je rejoignis sa voiture. Mais au moment où
j'allais l'atteindre, le pied de mon cheval glissa sur un caillou, il
s'abattit et me jeta au loin dans un fossé. La chuté fut rude, je restai
étendu sur là place, une épaule démise et un bras fortement froissé. Le
premier consul fit aussitôt arrêter ses chevaux, donna lui-même les
ordres nécessaires pour me faire relever, et indiqua les soins qu'il
fallait me donner dans ma position; je fus transporté, en sa présence, à
la caserne de Ruelle, et il Voulut, avant de continuer sa route,
s'assurer si mon état n'offrait point de danger. Le médecin de la
maison fut appelé à Ruelle, où il me remit l'épaule et pansa le bras. De
là je fus porté, le plus doucement possible, à la Malmaison.
L'excellente madame Bonaparte eut la bonté de venir me voir, et elle me
fit prodiguer tous les soins imaginables.
Le jour où je repris mon service, après mon rétablissement, j'étais dans
l'antichambre du premier consul, au moment où il sortit de son cabinet.
Il vint à moi et me demanda avec intérêt de mes nouvelles. Je lui
répondis que, grâce aux soins que mes excellens maîtres m'avaient fait
donner, j'étais complétement rétabli. «Allons, tant mieux, me dit le
premier consul. Constant, dépêchez-vous de reprendre vos anciennes
forces. Continuez à bien me servir, et j'aurai soin de vous. Tenez,
ajouta-t-il en me mettant dans la main trois petits papiers chiffonnés,
voilà pour monter votre garde-robe;» et il passa, sans écouter tous les
remerciemens que je lui adressais avec beaucoup d'émotion, beaucoup plus
pourtant pour sa bienveillance et l'intérêt qu'il avait daigné me
témoigner, que pour son présent; car je ne savais pas en quoi il
consistait. Lorsqu'il se fut éloigné, je déroulai mes _chiffons_;
c'étaient trois billets de banque, chacun de mille francs! Je fus touché
jusqu'aux larmes d'une bonté si parfaite. Il faut se rappeler qu'à
cette époque le premier consul n'était pas riche, quoiqu'il fût le
premier magistrat de la république. Aussi le souvenir de ce trait
généreux me remue profondément encore aujourd'hui. Je ne sais si l'on
trouvera bien intéressant des détails qui me sont si personnels; mais
ils me paraissent propres à faire connaître le caractère de l'empereur
si outrageusement méconnu, et ses manières habituelles avec les gens de
sa maison; ils feront juger en même temps si la sévère économie qu'il
exigeait dans son intérieur, et dont j'aurai lieu moi-même de parler
ailleurs, était, comme on l'a dit, une sordide avarice, ou si elle
n'était pas plutôt une règle de prudence dont il s'écartait volontiers
quand sa bonté ou son humanité l'y poussait.
Je ne sais si ma mémoire ne me trompe pas en me faisant placer ici une
circonstance qui prouve l'estime que le premier consul avait pour les
braves de son armée, et qu'il aimait à leur témoigner en toute occasion.
J'étais un jour dans la chambre à coucher, à l'heure ordinaire de sa
toilette, et je remplissais même ce jour-là l'office de premier valet de
chambre, Hambart étant pour le moment absent ou incommodé. Il n'y avait
dans l'appartement, outre le service, que le brave et modeste colonel
Gérard Lacuée, un des aides-de-camp du premier consul. M. Jérôme
Bonaparte, alors à peine âgé de dix-sept ans, fut introduit Ce jeune
homme donnait à sa famille de fréquens sujets de plainte, et ne
craignait que son frère Napoléon, qui le réprimandait, le sermonait et
le grondait comme s'il eût été son fils. Il s'agissait à cette époque
d'en faire un marin, moins pour lui faire une carrière que pour
l'éloigner des tentations séduisantes que la haute fortune de son frère
faisait sans cesse naître sous ses pas, et auxquelles il était bien loin
de résister. On conçoit qu'il lui en coûtât de renoncer à des plaisirs
assez faciles et si enivrans pour un jeune homme; aussi ne manquait-il
pas de protester, en toute occasion, de son peu d'aptitude au service de
mer, jusque là, dit-on, qu'il se laissa refuser comme incapable par les
examinateurs de la marine, quoiqu'il lui eût été aisé, avec un peu de
travail et de bonne volonté, de répondre à leurs questions. Cependant il
fallut que la volonté du premier consul s'exécutât, et M. Jérôme fut
contraint de s'embarquer. Le jour dont je parle, après quelques minutes
de conversation et de gronderie, toujours au sujet de la marine, M.
Jérôme ayant dit à son frère: «Au lieu de m'envoyer périr d'ennui en
mer, vous devriez bien me prendre pour aide-de-camp.--Vous, _blanc-bec_!
répondit vivement le premier consul; attendez qu'une balle vous ait
labouré le visage, et alors nous verrons;» et en même temps il lui
montrait du regard le colonel Lacuée, qui rougit et baissa les yeux
comme une jeune fille. Il faut savoir, pour comprendre ce que cette
réponse avait de flatteur pour lui, qu'il portait au visage la cicatrice
d'une balle. Ce brave colonel fut tué en 1805, devant Guntzbourg.
L'empereur le regretta vivement. C'était un des officiers les plus
intrépides et les plus instruits de l'armée.
Ce fut, je crois, vers cette époque, que le premier consul s'éprit d'une
forte passion pour une jeune dame pleine d'esprit et de grâces, madame
D... Madame Bonaparte, soupçonnant cette intrigue, en témoigna de la
jalousie, et son époux faisait tout ce qu'il pouvait pour calmer ses
défiances conjugales. Il attendait, pour se rendre chez sa maîtresse,
que tout fût endormi au château, et poussait même la précaution jusqu'à
faire le trajet qui séparait les deux appartemens, avec un pantalon de
nuit, sans souliers ni pantoufles. Je vis une fois le jour poindre, sans
qu'il fût de retour, et craignant du scandale, j'allai, d'après l'ordre
que le premier consul m'en avait donné lui-même, si le cas arrivait,
avertir la femme de chambre de Madame D..., pour que, de son côté, elle
allât dire à sa maîtresse l'heure qu'il était. Il y avait à peine cinq
minutes que ce prudent avis avait été donné, lorsque je vis revenir le
premier consul dans une assez grande agitation, dont je connus bientôt
la cause: il avait aperçu à son retour une femme de madame Bonaparte,
qui le guettait au travers d'une croisée d'un cabinet donnant sur le
corridor. Le premier consul, après une vigoureuse sortie contre la
curiosité du beau sexe, m'envoya vers la jeune _éclaireuse_ du camp
ennemi, pour lui intimer l'ordre de se taire, si elle ne voulait point
être chassée, et de ne pas recommencer à l'avenir. Je ne sais s'il
n'ajouta point à ces terribles menaces un argument plus doux pour
_acheter_ le silence de la curieuse; mais crainte ou gratification, elle
eut le bon esprit de se taire. Toutefois l'amant heureux, craignant
quelque nouvelle surprise, me chargea de louer, dans l'allée des Veuves,
une petite maison, où Madame D... et lui se réunissaient de temps en
temps.
Tels étaient et tels furent toujours les procédés du premier consul pour
sa femme. Il était plein d'égards pour elle, et prenait tous les soins
imaginables afin d'empêcher les infidélités qu'il lui faisait d'arriver
à sa connaissance; d'ailleurs, ces infidélités passagères ne lui ôtaient
rien de la tendresse qu'il lui portait, et quoique d'autres femmes lui
aient inspiré de l'amour, aucune n'a eu sa confiance et son amitié au
même point que madame Bonaparte. Il en est de la dureté de l'empereur
et de sa brutalité avec les femmes comme des mille et une calomnies dont
il a été l'objet. Il n'était pas toujours galant, mais jamais on ne l'a
vu grossier; et quelque singulière que puisse paraître cette
observation, après ce que je viens de raconter, il professait la plus
grande vénération pour une femme de bonne conduite, faisait cas des bons
ménages, et n'aimait le cynisme ni dans les mœurs ni dans le langage.
Quand il a eu quelques liaisons illégitimes, il n'a pas tenu à lui
qu'elles ne fussent secrètes et cachées avec soin.