CHAPITRE V.

Retour à Milan, en marche sur Paris.--Le chanteur Marchesi et le

premier consul.--Impertinence et quelques jours de prison.--Madame

Grassini.--Rentrée en France par le mont

Cénis.--Arcs-de-triomphe.--Cortége de jeunes filles.--Entrée à

Lyon.--Couthon et les démolisseurs.--Le premier consul fait relever

les édifices de la place Belcour.--La voiture

versée.--Illuminations à Paris.--Kléber.--Calomnies contre le

premier consul.--Chute de cheval de Constant.--Bonté du premier

consul et de madame Bonaparte à l'égard de Constant.--Générosité du

premier consul.--Émotion de l'auteur.--Le premier consul

outrageusement méconnu.--Le premier consul, Jérôme Bonaparte et le

colonel Lacuée.--Amour du premier consul pour madame D...--Jalousie

de madame Bonaparte, et précautions du premier consul.--Curiosité

indiscrète d'une femme de chambre.--Menaces et discrétion

forcée.--La petite maison de l'allée des Veuves.--Ménagemens du

premier consul à l'égard de sa femme.--Mœurs du premier consul, et

ses manières avec les femmes.

CETTE victoire de Marengo avait rendue certaine la conquête de l'Italie;

aussi le premier consul jugeant sa présence plus nécessaire à Paris

qu'à la tête de son armée, en donna le commandement en chef au général

Masséna, et se prépara à repasser les monts. Nous retournâmes à Milan,

où le premier consul fut reçu avec encore plus d'enthousiasme que

pendant notre premier séjour. L'établissement d'une république comblait

les vœux du plus grand nombre des Milanais, et ils appelaient le premier

consul leur sauveur, pour les avoir délivrés du joug des Autrichiens. Il

y avait pourtant un parti qui détestait également les changemens,

l'armée française qui en était l'instrument, et le jeune chef qui en

était l'auteur. Dans ce parti figurait un artiste célèbre, le chanteur

Marchesi; à notre premier passage, le premier consul l'avait fait

demander, et le musicien s'était fait prier pour se déranger; enfin il

s'était présenté, mais avec toute l'importance d'un homme qui se croit

blessé dans sa dignité. Le costume très-simple du premier consul, sa

petite taille et son visage maigre et payant peu de mine, n'étaient pas

faits pour imposer beaucoup au héros de théâtre; aussi le général en

chef l'ayant bien accueilli, et fort poliment prié de chanter un air, il

avait répondu par ce mauvais calembour, débité d'un ton d'impertinence

que relevait encore son accent italien: «_Signor zénéral, si c'est oun

bon air qu'il vous faut, vous en trouverez oun excellent en faisant oun

petit tour de zardin._» Le signor Marchesi avait été, pour cette

gentillesse, sur-le-champ mis à la porte, et le soir même un ordre avait

été expédié sur lequel on avait mis le chanteur en prison. À notre

retour, le premier consul, dont le canon de Marengo avait fait taire

sans doute le ressentiment contre Marchesi, et qui trouvait d'ailleurs

que la pénitence de l'artiste pour un pauvre quolibet avait été bien

assez longue, l'envoya chercher de nouveau et le pria encore de chanter;

Marchesi cette fois fut modeste, poli, et chanta d'une manière

ravissante; après le concert, le premier consul s'approcha de lui, lui

serra vivement la main, et le complimenta du ton le plus affectueux. Dès

ce moment la paix fut conclue entre les deux puissances, et Marchesi ne

faisait plus que chanter les louanges du premier consul.

À ce même concert, le premier consul fut frappé de la beauté d'une

cantatrice fameuse, madame Grassini. Il ne la trouva point cruelle, et

au bout de quelques heures le vainqueur de l'Italie comptait une

conquête de plus. Le lendemain au matin elle déjeuna avec le premier

consul et le général Berthier dans la chambre du premier consul. Le

général Berthier fut chargé de pourvoir au voyage de madame Grassini,

qui fut envoyée à Paris, et attachée aux concerts de la cour...

Le premier consul partit de Milan le 24, et nous rentrâmes en France par

la route du Mont-Cénis. Nous voyagions avec la plus grande rapidité.

Partout le premier consul était reçu avec un enthousiasme difficile à

décrire. Des arcs de triomphe avaient été élevés à l'entrée de chaque

ville, et pour ainsi dire de chaque village, et dans chaque canton une

députation de notables venait le haranguer et le complimenter. De longs

rangs de jeunes filles, vêtues de blanc et couronnées de fleurs, des

fleurs dans les mains, et jetant des fleurs dans la voiture du premier

consul, lui servaient seules d'escorte, l'entouraient, le suivaient et

le précédaient jusqu'à ce qu'il fût passé, ou, quand il devait

s'arrêter, jusqu'à ce qu'il eût mis pied à terre. Ce voyage fut ainsi

sur toute la route une fête perpétuelle. À Lyon ce fut un délire: toute

la ville sortit à sa rencontre. Il y entra au milieu d'une foule immense

et des plus bruyantes acclamations, et descendit à l'hôtel des

Célestins. Dans le temps de la terreur, et lorsque les jacobins avaient

fait tomber toute leur fureur sur la ville de Lyon, dont ils avaient

juré la ruine, les beaux édifices qui ornaient la place Belcour avaient

été rasés de fond en comble, et le hideux cul-de-jatte Couthon y avait

le premier porté le marteau, à la tête de la plus vile canaille des

clubs. Le premier consul détestait les jacobins, qui, de leur côté, le

haïssaient et le craignaient, et son soin le plus constant était de

détruire leur ouvrage, ou, pour mieux dire, de relever les ruines dont

ils avaient couvert la France. Il crut donc, et avec raison, ne pouvoir

mieux répondre à l'affection des Lyonnais qu'en encourageant de tout son

pouvoir la reconstruction des bâtimens de la place Belcour, et, avant

son départ, il en posa lui-même la première pierre. La ville de Dijon ne

fit pas au premier consul une réception moins brillante.

Entre Villeneuve-le-Roi et Sens, à la descente du pont de Montereau, les

huit chevaux, lancés au grand galop, emportant rapidement la voiture

(déjà le premier consul voyageait en roi), l'écrou d'une des roues de

devant se détacha. Les habitans qui bordaient la route, témoins de cet

accident, et prévoyant ce qui allait en résulter, crièrent de toutes

leurs forces aux postillons d'arrêter; mais ceux-ci n'en purent venir à

bout. La voiture versa donc rudement. Le premier consul n'eut aucun mal;

le général Berthier eut le visage légèrement égratigné par les glaces,

qui s'étaient brisées; deux valets de pied, qui étaient sur le siège,

furent violemment jetés au loin et blessés assez grièvement. Le premier

consul sortit, ou plutôt il fut hissé par une des portières; du reste

cet accident ne l'arrêta pas: il remonta sur-le-champ dans une autre

voiture, et arriva à Paris sans autre mésaventure. Le 2 juillet, dans la

nuit, il descendit aux Tuileries, et dès que, le lendemain, la nouvelle

de son retour eut circulé dans Paris, la population tout entière remplit

les cours et le jardin. On se pressait sous les fenêtres du pavillon de

Flore, dans l'espérance d'entrevoir le sauveur de la France, le

libérateur de l'Italie. Le soir il n'y eut ni riche ni pauvre qui ne

s'empressât d'illuminer sa maison ou son grenier.

Ce fut peu de temps après son arrivée à Paris que le premier consul

apprit la mort du général Kléber. Le poignard de Suleyman avait immolé

ce grand capitaine le même jour que le canon de Marengo abattait un

autre héros de l'armée d'Égypte. Cet assassinat causa la plus vive

douleur au premier consul. J'en ai été témoin, et je puis l'affirmer; et

pourtant ses calomniateurs ont osé dire qu'il se réjouit d'un événement,

lequel, même à ne le considérer que sous le rapport politique, lui

faisait perdre une conquête qui lui avait coûté tant d'efforts, et à la

France tant de sang et de dépenses. D'autres misérables, plus stupides

et plus infâmes encore, ont été jusqu'à imaginer et répandre le bruit

que le premier consul avait commandé l'assassinat de son compagnon

d'armes, de celui qu'il avait mis en sa propre placé à là tête de

l'armée d'Égypte. Pour ceux-ci je ne saurais qu'une réponse à leur

faire, s'il était besoin de leur faire une réponse: c'est qu'ils n'ont

jamais connu l'empereur.

Après son retour, le premier consul allait souvent avec sa femme à la

Malmaison, où il restait quelquefois plusieurs jours. À cette époque le

valet de chambre, de service suivait la voiture à cheval. Un jour le

premier consul, se rendant à Paris, s'aperçut, à cent pas du château,

qu'il avait oublié sa tabatière; il me dit d'aller la chercher. Je

tournai bride, partis au galop, et ayant trouvé la tabatière sur le

bureau du premier consul, je me remis du même pas sur sa trace. Il

n'était qu'à Ruelle lorsque je rejoignis sa voiture. Mais au moment où

j'allais l'atteindre, le pied de mon cheval glissa sur un caillou, il

s'abattit et me jeta au loin dans un fossé. La chuté fut rude, je restai

étendu sur là place, une épaule démise et un bras fortement froissé. Le

premier consul fit aussitôt arrêter ses chevaux, donna lui-même les

ordres nécessaires pour me faire relever, et indiqua les soins qu'il

fallait me donner dans ma position; je fus transporté, en sa présence, à

la caserne de Ruelle, et il Voulut, avant de continuer sa route,

s'assurer si mon état n'offrait point de danger. Le médecin de la

maison fut appelé à Ruelle, où il me remit l'épaule et pansa le bras. De

là je fus porté, le plus doucement possible, à la Malmaison.

L'excellente madame Bonaparte eut la bonté de venir me voir, et elle me

fit prodiguer tous les soins imaginables.

Le jour où je repris mon service, après mon rétablissement, j'étais dans

l'antichambre du premier consul, au moment où il sortit de son cabinet.

Il vint à moi et me demanda avec intérêt de mes nouvelles. Je lui

répondis que, grâce aux soins que mes excellens maîtres m'avaient fait

donner, j'étais complétement rétabli. «Allons, tant mieux, me dit le

premier consul. Constant, dépêchez-vous de reprendre vos anciennes

forces. Continuez à bien me servir, et j'aurai soin de vous. Tenez,

ajouta-t-il en me mettant dans la main trois petits papiers chiffonnés,

voilà pour monter votre garde-robe;» et il passa, sans écouter tous les

remerciemens que je lui adressais avec beaucoup d'émotion, beaucoup plus

pourtant pour sa bienveillance et l'intérêt qu'il avait daigné me

témoigner, que pour son présent; car je ne savais pas en quoi il

consistait. Lorsqu'il se fut éloigné, je déroulai mes _chiffons_;

c'étaient trois billets de banque, chacun de mille francs! Je fus touché

jusqu'aux larmes d'une bonté si parfaite. Il faut se rappeler qu'à

cette époque le premier consul n'était pas riche, quoiqu'il fût le

premier magistrat de la république. Aussi le souvenir de ce trait

généreux me remue profondément encore aujourd'hui. Je ne sais si l'on

trouvera bien intéressant des détails qui me sont si personnels; mais

ils me paraissent propres à faire connaître le caractère de l'empereur

si outrageusement méconnu, et ses manières habituelles avec les gens de

sa maison; ils feront juger en même temps si la sévère économie qu'il

exigeait dans son intérieur, et dont j'aurai lieu moi-même de parler

ailleurs, était, comme on l'a dit, une sordide avarice, ou si elle

n'était pas plutôt une règle de prudence dont il s'écartait volontiers

quand sa bonté ou son humanité l'y poussait.

Je ne sais si ma mémoire ne me trompe pas en me faisant placer ici une

circonstance qui prouve l'estime que le premier consul avait pour les

braves de son armée, et qu'il aimait à leur témoigner en toute occasion.

J'étais un jour dans la chambre à coucher, à l'heure ordinaire de sa

toilette, et je remplissais même ce jour-là l'office de premier valet de

chambre, Hambart étant pour le moment absent ou incommodé. Il n'y avait

dans l'appartement, outre le service, que le brave et modeste colonel

Gérard Lacuée, un des aides-de-camp du premier consul. M. Jérôme

Bonaparte, alors à peine âgé de dix-sept ans, fut introduit Ce jeune

homme donnait à sa famille de fréquens sujets de plainte, et ne

craignait que son frère Napoléon, qui le réprimandait, le sermonait et

le grondait comme s'il eût été son fils. Il s'agissait à cette époque

d'en faire un marin, moins pour lui faire une carrière que pour

l'éloigner des tentations séduisantes que la haute fortune de son frère

faisait sans cesse naître sous ses pas, et auxquelles il était bien loin

de résister. On conçoit qu'il lui en coûtât de renoncer à des plaisirs

assez faciles et si enivrans pour un jeune homme; aussi ne manquait-il

pas de protester, en toute occasion, de son peu d'aptitude au service de

mer, jusque là, dit-on, qu'il se laissa refuser comme incapable par les

examinateurs de la marine, quoiqu'il lui eût été aisé, avec un peu de

travail et de bonne volonté, de répondre à leurs questions. Cependant il

fallut que la volonté du premier consul s'exécutât, et M. Jérôme fut

contraint de s'embarquer. Le jour dont je parle, après quelques minutes

de conversation et de gronderie, toujours au sujet de la marine, M.

Jérôme ayant dit à son frère: «Au lieu de m'envoyer périr d'ennui en

mer, vous devriez bien me prendre pour aide-de-camp.--Vous, _blanc-bec_!

répondit vivement le premier consul; attendez qu'une balle vous ait

labouré le visage, et alors nous verrons;» et en même temps il lui

montrait du regard le colonel Lacuée, qui rougit et baissa les yeux

comme une jeune fille. Il faut savoir, pour comprendre ce que cette

réponse avait de flatteur pour lui, qu'il portait au visage la cicatrice

d'une balle. Ce brave colonel fut tué en 1805, devant Guntzbourg.

L'empereur le regretta vivement. C'était un des officiers les plus

intrépides et les plus instruits de l'armée.

Ce fut, je crois, vers cette époque, que le premier consul s'éprit d'une

forte passion pour une jeune dame pleine d'esprit et de grâces, madame

D... Madame Bonaparte, soupçonnant cette intrigue, en témoigna de la

jalousie, et son époux faisait tout ce qu'il pouvait pour calmer ses

défiances conjugales. Il attendait, pour se rendre chez sa maîtresse,

que tout fût endormi au château, et poussait même la précaution jusqu'à

faire le trajet qui séparait les deux appartemens, avec un pantalon de

nuit, sans souliers ni pantoufles. Je vis une fois le jour poindre, sans

qu'il fût de retour, et craignant du scandale, j'allai, d'après l'ordre

que le premier consul m'en avait donné lui-même, si le cas arrivait,

avertir la femme de chambre de Madame D..., pour que, de son côté, elle

allât dire à sa maîtresse l'heure qu'il était. Il y avait à peine cinq

minutes que ce prudent avis avait été donné, lorsque je vis revenir le

premier consul dans une assez grande agitation, dont je connus bientôt

la cause: il avait aperçu à son retour une femme de madame Bonaparte,

qui le guettait au travers d'une croisée d'un cabinet donnant sur le

corridor. Le premier consul, après une vigoureuse sortie contre la

curiosité du beau sexe, m'envoya vers la jeune _éclaireuse_ du camp

ennemi, pour lui intimer l'ordre de se taire, si elle ne voulait point

être chassée, et de ne pas recommencer à l'avenir. Je ne sais s'il

n'ajouta point à ces terribles menaces un argument plus doux pour

_acheter_ le silence de la curieuse; mais crainte ou gratification, elle

eut le bon esprit de se taire. Toutefois l'amant heureux, craignant

quelque nouvelle surprise, me chargea de louer, dans l'allée des Veuves,

une petite maison, où Madame D... et lui se réunissaient de temps en

temps.

Tels étaient et tels furent toujours les procédés du premier consul pour

sa femme. Il était plein d'égards pour elle, et prenait tous les soins

imaginables afin d'empêcher les infidélités qu'il lui faisait d'arriver

à sa connaissance; d'ailleurs, ces infidélités passagères ne lui ôtaient

rien de la tendresse qu'il lui portait, et quoique d'autres femmes lui

aient inspiré de l'amour, aucune n'a eu sa confiance et son amitié au

même point que madame Bonaparte. Il en est de la dureté de l'empereur

et de sa brutalité avec les femmes comme des mille et une calomnies dont

il a été l'objet. Il n'était pas toujours galant, mais jamais on ne l'a

vu grossier; et quelque singulière que puisse paraître cette

observation, après ce que je viens de raconter, il professait la plus

grande vénération pour une femme de bonne conduite, faisait cas des bons

ménages, et n'aimait le cynisme ni dans les mœurs ni dans le langage.

Quand il a eu quelques liaisons illégitimes, il n'a pas tenu à lui

qu'elles ne fussent secrètes et cachées avec soin.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 156 / 456 题