CHAPITRE III.

M. Charvet.--Détails antérieurs à l'entrée de l'auteur chez madame

Bonaparte.--Départ pour l'Égypte.--_La Pomone_.--Madame Bonaparte à

Plombières.--Chute horrible.--Madame Bonaparte forcée de rester aux

eaux, envoie chercher sa fille.--Euphémie.--Friandise et

malice.--_La Pomone_ capturée par les Anglais.--Retour à

Paris.--Achat de la Malmaison.--Premiers complots contre la vie du

premier consul.--Les marbriers.--Le tabac empoisonné.--Projets

d'enlèvement.--Installation aux Tuileries.--Les chevaux et le sabre

de Campo-Formio.--Les héros d'Égypte et

d'Italie.--Lannes.--Murat.--Eugène.--Disposition des appartemens

aux Tuileries.--Service de bouche du premier consul.--Service de la

chambre.--M. de Bourrienne.--Partie de billard avec madame

Bonaparte.--Les chiens de garde.--Accident arrivé à un

ouvrier.--Les jours de congé du premier consul.--Le premier consul

fort aimé dans son intérieur.--_Ils n'oseraient!_--Le premier

consul tenant les comptes de sa maison.--Le collier de misère.

JE n'étais que depuis fort peu de temps attaché au service de madame

Bonaparte, lorsque je fis connaissance avec M. Charvet, concierge de la

Malmaison. Ma liaison avec cet excellent homme devint chaque jour de

plus en plus intime, et à tel point, que par la suite il me donna une de

ses filles en mariage. J'étais avide de savoir par lui tout ce qui se

rapportait à madame Bonaparte et au premier consul, antérieurement à mon

entrée dans la maison, et, sur ce point, il mettait dans nos fréquens

entretiens la plus grande complaisance à satisfaire ma curiosité; c'est

à sa confiance que je dois les détails suivans sur la mère et sur la

fille.

Lorsque le général Bonaparte partit pour l'Égypte, madame Bonaparte

l'accompagna jusqu'à Toulon; elle désirait même beaucoup le suivre en

Égypte, et quand le général lui faisait des objections, elle lui faisait

observer que, née créole, la chaleur du climat lui serait plus favorable

que dangereuse, et par un singulier rapprochement, c'était sur _la

Pomone_ qu'elle voulait faire la traversée, c'est-à-dire sur le bâtiment

même qui dans sa première jeunesse l'avait amenée de la Martinique en

France. Le général Bonaparte ayant fini par céder au désir de sa femme,

lui promit de lui envoyer _la Pomone_, et l'engagea à aller en attendant

prendre les eaux de Plombières. Les choses furent ainsi convenues entre

le mari et la femme, et madame Bonaparte fut enchantée d'aller aux eaux

de Plombières, ce qu'elle désirait faire depuis long-temps, connaissant

comme tout le monde la réputation dont jouissent ces eaux pour raviver

les fécondités paresseuses.

Madame Bonaparte n'était que depuis peu de temps à Plombières, lorsqu'un

matin, étant dans son salon, occupée à ourler des madras, et causant

avec les dames de la société, madame de Cambis, qui était sur le balcon,

l'appela pour lui faire voir un joli petit chien qui passait dans la

rue. Toute la société courut au balcon sur les pas de madame Bonaparte,

et alors le balcon s'écroula avec un épouvantable fracas. Heureusement,

et l'on peut dire par un grand hasard, personne ne fut tué; mais madame

de Cambis eut la cuisse cassée; madame Bonaparte fut cruellement

meurtrie, sans avoir, à la vérité, éprouvé aucune fracture. M. Charvet,

qui était dans une pièce au dessus du salon, accourut au bruit, et fit

immédiatement tuer un mouton qu'on dépouilla, et dans la peau duquel on

enveloppa madame Bonaparte. Elle fut long-temps à se rétablir. Ses bras

et ses mains surtout étaient tellement contusionnés, qu'elle fut pendant

quelque temps sans pouvoir en faire aucun usage, de sorte qu'il fallait

couper ses alimens, la faire manger, et lui rendre enfin tous les

services que l'on rend ordinairement à un enfant.

On vient de voir tout à l'heure que Joséphine croyait aller rejoindre

son mari en Égypte, ce qui donnait lieu de penser que son séjour aux

eaux de Plombières ne serait pas long; mais son accident lui fit juger

qu'il se prolongerait indéfiniment, et elle désira, pendant qu'elle

achèverait de se rétablir, avoir auprès d'elle sa fille Hortense, alors

âgée de quinze ans, et qui était élevée dans le pensionnat de madame

Campan. Elle l'envoya chercher par une mulâtre qu'elle aimait beaucoup;

elle s'appelait Euphémie, était la sœur de lait de madame Bonaparte, et

passait même, sans que je sache si cette présomption était fondée, pour

être sa sœur naturelle. Euphémie partit avec M. Charvet, dans une des

voitures de madame Bonaparte. Mademoiselle Hortense les voyant arriver,

fut enchantée du voyage qu'elle allait faire, et surtout de l'idée de se

rapprocher de sa mère, pour laquelle elle avait la plus vive tendresse.

Mademoiselle Hortense était, je ne dirai pas gourmande, mais friande à

l'excès; aussi M. Charvet, en me racontant ces particularités, me dit-il

que dans chaque ville un peu considérable où ils passaient, on

remplissait la voiture de bonbons et de friandises, dont mademoiselle

Hortense faisait une très-grande consommation. Un jour qu'Euphémie et M.

Charvet s'étaient profondément endormis, tout à coup ils furent

réveillés par une détonation qui leur parut terrible, et qui ne les

laissa pas sans une vive inquiétude, voyant à leur réveil qu'ils

traversaient une épaisse forêt. Cet accident fortuit fit rire aux éclats

Hortense, car ils avaient à peine manifesté leur frayeur, qu'ils se

virent inondés d'une mousse odorante, qui leur expliqua d'où venait la

détonation: c'était celle d'une bouteille de vin de Champagne placée

dans une des poches de la voiture, et que la chaleur jointe au

mouvement, ou plutôt la malice de la jeune voyageuse, avait fait

déboucher avec bruit. Quand mademoiselle Hortense arriva à Plombières,

sa mère était à peu près rétablie, de sorte que l'élève de madame Campan

y trouva toutes les distractions qui plaisent et conviennent à l'âge

qu'avait alors la fille de madame Bonaparte.

On a raison de dire qu'à quelque chose malheur est bon, car, sans

l'accident arrivé à madame Bonaparte, il est dans les choses probables

qu'elle serait devenue prisonnière des Anglais; elle apprit en effet que

_la Pomone_, bâtiment sur lequel on a vu qu'elle voulait faire la

traversée, était tombée au pouvoir de ces ennemis de la France. Comme

d'ailleurs le général Bonaparte, dans toutes ses lettres, détournait sa

femme du projet qu'elle avait de le rejoindre, elle revint à Paris.

À son arrivée, Joséphine songea à remplir un désir que lui avait

témoigné le général Bonaparte avant de partir. Il lui avait dit qu'il

voudrait, pour son retour, avoir une maison de campagne, et il avait

même chargé son frère Joseph de s'en occuper de son côté, ce que M.

Joseph ne fit pas. Madame Bonaparte, qui, au contraire, était toujours

en recherche de ce qui pouvait plaire à son mari, chargea plusieurs

personnes de faire des courses dans les environs de Paris pour y

découvrir une habitation qui pût lui convenir. Après avoir hésité

long-temps entre Ris et la Malmaison, elle se décida pour cette

dernière, qu'elle acheta de M. Lecoulteux-Dumoley, moyennant, je crois,

une somme de quatre cent mille francs.

Tels étaient les récits que M. Charvet avait l'obligeance de me faire

pendant les premiers temps où je fus attaché au service de madame

Bonaparte; tout le monde dans la maison aimait à parler d'elle, et ce

n'était sûrement pas pour en médire, car jamais femme n'a été plus aimée

de tous ceux qui l'entouraient, et n'a mieux mérité de l'être. Le

général Bonaparte était aussi un homme excellent dans l'intérieur de la

vie privée.

Depuis le retour du premier consul de sa campagne d'Égypte, plusieurs

tentatives avaient été faites contre ses jours. La police l'avait fait

mainte fois avertir de se tenir sur ses gardes, et de ne point

s'aventurer seul dans les environs de la Malmaison. Le premier consul

était peu défiant, surtout avant cette époque. Mais la découverte des

piéges qui lui étaient tendus jusque dans son plus secret intérieur, le

forcèrent à user de précaution et de prudence. On a dit depuis que ces

prétendus complots n'étaient que des fabrications de la police pour se

rendre nécessaire au premier consul, ou (qui sait?) du premier consul

lui-même pour redoubler l'intérêt qui s'attachait à sa personne, par la

crainte des périls qui menaçaient sa vie; et pour preuve de la fausseté

de ces tentatives, on a allégué leur absurdité. Je ne saurais prétendre

à sonder de pareils mystères; mais il me semble qu'en la matière dont il

s'agit, l'absurdité ne prouve rien, ou du moins ne prouve pas la

fausseté. Les conspirateurs de cette époque ont donné leur mesure en

fait d'extravagance. Quoi de plus absurde, et pourtant de plus réel, que

l'atroce folie de la machine infernale? Quoi qu'il en soit, je vais

raconter ce qui se passa sous mes yeux dans les premiers mois de mon

séjour à la Malmaison. Personne n'avait dans la maison, ou du moins

personne ne manifesta devant moi le moindre doute sur la réalité de ces

attentats.

Pour se défaire du premier consul, tous les moyens paraissaient bons à

ses ennemis. Ils faisaient tout entrer dans leurs calculs, et jusqu'à

ses distractions. Le fait suivant en est la preuve.

Il y avait des réparations et des embellissemens à faire aux cheminées

des appartenons du premier consul, à la Malmaison. L'entrepreneur chargé

de ces travaux avait envoyé des marbriers, parmi lesquels, selon toute

apparence, s'étaient glissés quelques misérables gagnés par les

conspirateurs. Les personnes attachées au premier consul étaient sans

cesse sur le qui-vive, et exerçaient la plus grande surveillance. On

crut s'être aperçu que, dans le nombre de ces ouvriers, il se trouvait

des hommes qui feignaient de travailler, mais dont l'air et la tournure

contrastaient avec leur genre d'occupation. Les soupçons n'étaient

malheureusement que trop fondés, car les appartenons étant prêts à

recevoir le premier consul, et au moment où il venait les occuper, on

trouva, en y faisant une tournée, sur le bureau auquel il allait

s'asseoir, une tabatière en tout semblable à une de celles que le

premier consul portait habituellement. On s'imagina d'abord que cette

boîte lui appartenait bien en effet, et qu'elle avait été oubliée là par

son valet de chambre; mais les doutes inspirés par la tournure équivoque

de quelques-uns des marbriers, ayant pris plus de consistance, on fit

examiner et décomposer le tabac. Il était empoisonné.

Les auteurs de cette perfidie avaient, dit-on, dans ce temps, des

intelligences avec d'autres conspirateurs, qui devaient essayer d'un

autre moyen pour se débarrasser du premier consul. Ils voulaient

assaillir la garde du château (la Malmaison) et enlever de force le chef

du gouvernement. Dans ce dessein ils avaient fait faire des uniformes

semblables à ceux des guides consulaires, qui alors faisaient jour et

nuit le service auprès du premier consul, et le suivaient à cheval dans

ses excursions. Sous ce costume, et à l'aide de leurs intelligences avec

leurs complices de l'intérieur (les prétendus ouvriers en marbre), ils

auraient pu facilement s'approcher et se mêler avec la garde, qui était

logée et nourrie au château; ils auraient pu même parvenir jusqu'au

premier consul, et l'enlever. Cependant ce premier projet fut abandonné

comme trop chanceux, et les conspirateurs se flattèrent de parvenir plus

sûrement et avec moins de péril à leurs fins, en profitant des fréquens

voyages du premier consul à Paris. Avec le secours de leur

travestissement, ils devaient, sur la route, se mêler aux guides de

l'escorte et les massacrer. Leur point de ralliement était aux carrières

de Nanterre. Leur complot fut, pour la seconde fois, éventé. Il y avait

dans le parc de la Malmaison une carrière assez profonde; on craignit

qu'ils n'en profitassent pour s'y cacher et exercer quelque violence

sur le premier consul, dans une de ses promenades solitaires, et l'on y

fit mettre une porte de fer.

Le 19 février, à une heure après midi, le premier consul se rendit en

pompe aux Tuileries, que l'on appelait alors le palais du gouvernement,

pour s'y installer avec toute sa maison. Il avait avec lui ses deux

collègues, dont l'un, le troisième consul, devait occuper la même

résidence, et s'établir au pavillon de Flore. La voiture des consuls

était attelée des six chevaux blancs, dont l'empereur d'Allemagne avait

fait présent au vainqueur de l'Italie, après la signature du traité de

paix de Campo-Formio. Le sabre que le premier consul portait à cette

cérémonie, et qui était magnifique, lui avait aussi été donné par ce

monarque, à la même occasion. Une chose remarquable dans ce solennel

changement de domicile, c'est que les acclamations et les regards de la

foule, et même ceux des spectateurs plus distingués qui encombraient les

fenêtres de la rue Thionville et du quai Voltaire, ne s'adressaient

qu'au premier consul et aux jeunes guerriers de son brillant état-major,

encore tout noircis par le soleil des Pyramides ou d'Italie. Au premier

rang marchaient les généraux Lannes et Murat, le premier, facile à

reconnaître à l'audace de son air et de ses manières toutes militaires;

le second, aux mêmes qualités, et de plus à une élégance

très-recherchée dans son costume et dans ses armes. Son titre nouveau de

beau-frère du premier consul contribuait aussi puissamment à fixer sur

lui l'attention universelle. Pour moi, toute la mienne était absorbée

par le principal personnage du cortége, que je ne voyais, comme tout le

peuple qui m'entourait, qu'avec une sorte de religieuse admiration, et

par son beau-fils, par le fils de mon excellente maîtresse, lui-même mon

ancien maître, le brave, modeste et bon prince Eugène, qui n'était pas

encore _prince_ alors. À son arrivée aux Tuileries, le premier consul

s'empara sur-le-champ de l'appartement qu'il a occupé depuis, et qui

faisait partie des anciens appartemens royaux. Ce logement se composait

d'une chambre à coucher, d'une salle de bain, d'un cabinet et d'un salon

dans lequel il donnait audience le matin, d'un second salon où se

tenaient les aides-de-camp de service, et qui lui servait de salle à

manger, et d'une vaste antichambre. Madame Bonaparte avait ses

appartemens à part au rez-de-chaussée, les mêmes aussi qu'elle a occupés

comme impératrice. Au dessus du corps-de-logis habité par le premier

consul était le logement de M. de Bourrienne, son secrétaire, d'où il

communiquait avec les appartemens du premier consul par un escalier

dérobé.

Quoiqu'à cette époque il y eût déjà des courtisans, il n'y avait

pourtant point encore de cour. L'étiquette était des plus simples. Le

premier consul, comme je crois l'avoir déjà dit, couchait dans le même

lit que sa femme. Ils habitaient ensemble tantôt les Tuileries, tantôt

la Malmaison; on ne voyait encore ni grand-maréchal, ni chambellans, ni

préfets du palais, ni dames d'honneur, ni dames d'annonce, ni dames

d'atours, ni pages. La maison du premier consul se composait seulement

de M. Pfister, intendant de la maison, de MM. Venard, chef de cuisine,

Gaillot, Dauger, chefs d'emploi, Colin, chef d'office. M. Ripeau était

bibliothécaire, M. Vigogne père, écuyer. Les personnes attachées au

service particulier étaient M. Hambart, premier valet de chambre,

Hébert, valet de chambre ordinaire, et Roustan, mameluck du premier

consul; il y avait de plus une quinzaine de personnes pour remplir les

emplois subalternes. M. de Bourrienne dirigeait tout ce monde et

ordonnançait les dépenses; quoique très-vif, il avait su se concilier

l'estime et l'affection universelle; il était bon, obligeant et surtout

très-juste. Aussi, lors de sa disgrâce, toute la maison en fut-elle

affligée; pour moi, j'ai gardé de lui un sincère et respectueux

souvenir, et j'espère que, s'il a eu le malheur de trouver des ennemis

parmi les grands, il n'a du moins rencontré dans ses inférieurs que des

cœurs reconnaissans et qui l'ont vivement regretté.

Quelques jours après cette installation, il y eut au château réception

du corps diplomatique: on verra par les détails que j'en vais donner,

combien était simple alors l'étiquette de ce qu'on appelait déjà _la

Cour_.

À huit heures du soir, les appartemens de madame Bonaparte, situés comme

je viens de le dire, dans la partie du rez-de-chaussée qui regarde le

jardin, étaient encombrés de monde; c'était un luxe incroyable de

plumes, de diamans, de toilettes éblouissantes; on fut obligé, à cause

de la foule, d'ouvrir la chambre à coucher de madame Bonaparte, car les

deux salons étaient si pleins que la circulation devenait impossible.

Lorsqu'après beaucoup d'embarras et de peine, tout ce monde eut pris

place tant bien que mal, on annonça madame Bonaparte, qui parut conduite

pas M. de Talleyrand. Elle avait une robe de mousseline blanche, à

manches courtes, un collier de perles au cou, et la tête nue; les

cheveux en tresse, retenus par un peigne d'écaillé avec une négligence

pleine de charmes; ses oreilles durent être agréablement frappées du

murmure flatteur qui l'accueillit à son entrée. Jamais elle n'eut, je

crois, plus de grâce et de majesté.

M. de Talleyrand, toujours donnant la main à madame Bonaparte, eut

l'honneur de lui présenter les membres du corps diplomatique les uns

après les autres, non point par leurs noms, mais par ceux de leurs

cours. Ensuite il fit successivement avec elle le tour des deux salons.

La revue du second salon était à moitié faite, lorsqu'entra, sans se

faire annoncer, le premier consul revêtu d'un uniforme extrêmement

simple, la taille serrée d'une écharpe tricolore en soie avec la frange

pareille. Il portait un pantalon collant en casimir blanc, des bottes à

revers, et il avait son chapeau à la main. Cette mise si peu recherchée

formait au milieu des habits brodés, surchargés de cordons et de bijoux

que portaient les ambassadeurs et dignitaires étrangers, un contraste

aussi imposant pour le moins que la toilette de madame Bonaparte avec

celle des dames invitées.

Avant de raconter comment je quittai le service de madame Bonaparte pour

celui du chef de l'état, et le séjour de la Malmaison pour la seconde

campagne d'Italie, je crois bon de m'arrêter, de jeter un regard en

arrière, et de placer ici un ou deux souvenirs qui se rapportent au

temps où j'appartenais à Madame Bonaparte. Elle aimait à veiller et à

faire, le soir, quand presque toute la société s'était retirée, une

partie de billard et plus souvent de trictrac. Il arriva une fois

qu'ayant renvoyé tout son monde et ne se sentant point encore envie de

dormir, elle me demanda si je savais jouer au billard; sur ma réponse,

qui fut affirmative, elle m'engagea avec une bonté charmante à faire sa

partie, et j'eus plusieurs fois l'honneur de jouer avec elle. Quoique je

fusse d'une certaine force, je m'arrangeais de manière à la laisser

gagner souvent, ce qui l'amusait beaucoup. Si c'était là de la

flatterie, je dois m'en avouer coupable, mais je crois que j'aurais agi

de la même manière vis-à-vis de toute autre femme, quels qu'eussent été

son rang et sa position par rapport à moi, pour peu qu'elle eût été

seulement à moitié aussi aimable que madame Bonaparte.

Le concierge de la Malmaison, qui avait toute la confiance de ses

maîtres, entre autres moyens de défense et de surveillance imaginés par

lui, pour mettre la demeure et la personne du premier consul à l'abri

d'un coup de main, avait fait dresser pour la garde du château plusieurs

chiens énormes, au nombre desquels se trouvaient deux très-beaux chiens

de Terre-Neuve. On travaillait sans cesse aux embellissemens de la

Malmaison, une foule d'ouvriers y passaient les nuits, et l'on avait

grand soin de les avertir de ne pas s'aventurer seuls dehors. Une nuit

que quelques-uns des chiens de garde étaient avec les ouvriers dans

l'intérieur du château et se laissaient caresser par eux, leur douceur

apparente inspira à un de ces hommes assez de courage ou plutôt

d'imprudence pour qu'il ne craignît pas de sortir; il crut même ne

pouvoir mieux faire, pour éviter tout danger, que de se mettre sous la

protection d'un de ces terribles animaux. Il en prit donc un avec lui,

et ils passèrent très-amicalement ensemble le seuil de la porte; mais à

peine furent-ils dehors, que le chien s'élança sur son malheureux

compagnon et le renversa; les cris du pauvre ouvrier réveillèrent

plusieurs gens de service, et l'on courut à son secours; il était temps,

car le chien le tenait terrassé et lui serrait cruellement la gorge; on

le releva grièvement blessé. Madame Bonaparte, qui apprit cet accident,

fit soigner jusqu'à parfaite guérison celui qui avait manqué d'en être

victime, et lui donna une forte gratification, en lui recommandant plus

de prudence à l'avenir.

Tous les momens que le premier consul pouvait dérober aux affaires, il

venait les passer à la Malmaison; la veille de chaque décadi était un

jour d'attente et de fête pour tout le château. Madame Bonaparte

envoyait des domestiques à cheval et à pied au-devant de son époux;

elle y allait souvent elle-même avec sa fille et les familiers de la

Malmaison. Quand je n'étais pas de service, je prenais aussi cette

direction de moi-même et tout seul; car tout le monde avait pour le

premier consul une égale affection, et éprouvait à son sujet la même

sollicitude. Tels étaient l'acharnement et l'audace des ennemis du

premier consul, que le chemin, pourtant assez court, de Paris à la

Malmaison était semé de dangers et de piéges; on savait que plusieurs

tentatives pour l'enlever dans ce trajet avaient été faites et pouvaient

se renouveler. Le passage le plus suspect était celui des carrières de

Nanterre, dont j'ai déjà parlé; aussi étaient-elles soigneusement

visitées et surveillées par les gens de la maison, les jours de visite

du premier consul; on finit par faire boucher les trous les plus voisins

de la route. Le premier consul nous savait gré de notre dévouement et

nous en témoignait sa satisfaction; mais pour lui il paraissait toujours

être sans crainte et sans inquiétude; souvent même il se moquait un peu

de la nôtre, et racontait très-sérieusement à la bonne Joséphine qu'il

l'avait échappé belle sur la route; que des hommes à visage sinistre

s'étaient montrés maintes fois sur son passage; que l'un d'eux avait eu

l'audace de le coucher en joue, etc.; fit quand il la voyait bien

effrayée, il éclatait de rire et lui donnait quelques tapes ou quelques

baisers sur la joue et sur le cou, en lui disant: «N'aie pas peur, ma

grosse bête; _ils n'oseraient_!»

Il s'occupait plus dans ces _jours de congé_, comme il les appelait

lui-même, de ses affaires particulières que de celles de l'état. Mais

jamais il ne pouvait rester oisif: il faisait démolir, relever, bâtir,

agrandir, planter, tailler sans cesse dans le château et dans le parc,

examinait les comptes des dépenses, calculait ses revenus et prescrivait

les économies. Le temps passait vite dans toutes ces occupations, et le

moment était bientôt venu où il fallait aller, ainsi qu'il le disait,

reprendre le _collier de misère_.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 154 / 456 题