CHAPITRE II

_Le prince_ Eugène apprenti menuisier.--Bonaparte et l'épée du

marquis de Beauharnais.--Première entrevue de Napoléon et de

Joséphine.--Extérieur et qualités

d'Eugène.--Franchise.--Bonté.--Goût pour le plaisir.--Déjeuners de

jeunes officiers et d'artistes.--Les mystifications et les

mystifiés.--Thiémet et Dugazon.--Les bègues et l'immersion à la

glace.--Le vieux valet de chambre rétabli dans ses

droits.--Constant passe au service de madame Bonaparte.--Agrémens

de sa nouvelle situation.--Souvenirs du 18 brumaire.--Déjeuners

politiques.--Les directeurs _en charge_.--Barras à la

grecque.--L'abbé Sieys à cheval.--Le rendez-vous.--Erreur de

Murat.--Le président Gohier, le général Jubé et la grande

manœuvre.--Le général Marmont et les chevaux de manège.--La

Malmaison.--Salon de Joséphine.--M. de Talleyrand.--La famille du

général Bonaparte.--M. Volney.--M. Denon.--M. Lemercier.--M. de

Laigle.--Le général Bournonville.--Excursion à cheval.--Chute

d'Hortense.--Bon ménage.--La partie de barres.--Bonaparte mauvais

coureur.--Revenu net de la Malmaison.--Embellissemens.--Théâtre et

acteurs de société: MM. Eugène, Jérôme, Bonaparte, Lauriston, etc.;

mademoiselle Hortense, madame Murat, les deux demoiselles

Auguié.--Napoléon simple spectateur.

C'ÉTAIT le 16 octobre 1799 qu'Eugène de Beauharnais était arrivé à

Paris, de retour de l'expédition d'Égypte, et ce fut presque

immédiatement après son arrivée que j'eus le bonheur d'être placé auprès

de lui M. Eugène avait alors vingt-un ans, et je ne tardai pas à

apprendre quelques particularités que je crois peu connues sur sa vie

antérieure, au mariage de sa mère avec le général Bonaparte. On sait

quelle fut la mort de son père, l'une des victimes de la révolution.

Lorsque le marquis de Beauharnais eut péri sur l'échafaud, sa veuve,

dont les biens avaient été confisqués, se trouvant réduite à un état

voisin de la misère, craignant que son fils, quoique bien jeune encore,

ne fût aussi poursuivi à cause de sa noblesse, le plaça chez un

menuisier, rue de l'Echelle. Une dame de ma connaissance, qui demeurait

dans cette rue, l'a souvent vu passer portant une planche sur son

épaule. Il y avait loin de là au commandement du régiment des guides

consulaires, et surtout à la vice-royauté d'Italie. J'appris, en

l'entendant raconter à Eugène lui-même, par quelle singulière

circonstance il avait été la cause de la première entrevue de sa mère

avec son beau-père.

Eugène n'étant alors âgé que de quatorze ou quinze ans, ayant été

informé que le général Bonaparte était devenu possesseur de l'épée du

marquis de Beauharnais, hasarda auprès de lui une démarche qui obtint

un plein succès. Le général l'accueillit avec obligeance, et Eugène lui

dit qu'il venait lui demander de vouloir bien lui rendre l'épée de son

père. Sa figure, son air, sa démarche franche, tout plut en lui à

Bonaparte, qui sur-le-champ lui rendit l'épée qu'il demandait. À peine

cette épée fut-elle entre ses mains qu'il la couvrit de baisers et de

larmes, et cela d'un air si naturel que Bonaparte en fut enchanté.

Madame de Beauharnais, ayant su l'accueil que le général avait fait à

son fils, crut devoir lui faire une visite de remercîmens. Joséphine

ayant plu beaucoup à Bonaparte dès cette première entrevue, celui-ci lui

rendit sa visite. Ils se revirent souvent, et l'on sait qu'elle fut,

d'événemens en événemens, la première impératrice des Français; et je

puis assurer, d'après les preuves nombreuses que j'en ai eues par la

suite, que Bonaparte n'a jamais cessé d'aimer Eugène autant qu'il aurait

pu aimer son propre fils.

Les qualités d'Eugène étaient à la fois aimables et solides. Il n'avait

pas de beaux traits, mais cependant sa physionomie prévenait en sa

faveur. Il avait la taille bien prise, mais non point une tournure

distinguée, à cause de l'habitude qu'il avait de se dandiner en

marchant. Il avait environ cinq pieds trois à quatre pouces. Il était

bon, gai, aimable, plein d'esprit, vif, généreux; et l'on peut dire que

sa physionomie franche et ouverte était bien le miroir de son âme.

Combien de services n'a-t-il pas rendus pendant le cours de sa vie et à

l'époque même où il devait pour cela s'imposer des privations!

On verra bientôt comment il se fit que je ne passai qu'un mois auprès

d'Eugène mais pendant ce court espace de temps je me rappelle que, tout

en remplissant scrupuleusement ses devoirs auprès de sa mère et de son

beau-père, il était fort adonné aux plaisirs, si naturels à son âge et

dans sa position. Une des choses qui lui plaisait le plus était de

donner des déjeuners à ses amis; aussi en donnait-il fort souvent; ce

qui, pour ma part, m'amusait beaucoup, à cause des scènes comiques dont

je me trouvais témoin. Outre les jeunes militaires de l'état-major de

Bonaparte, ses convives les plus assidus, il avait encore pour convives

habituels le ventriloque Thiémet, Dugazon, Dazincourt et Michau du

théâtre Français, et quelques autres personnes dont le nom m'échappe en

ce moment. Comme on peut le croire, ces réunions étaient extrêmement

gaies; les jeunes officiers surtout qui revenaient, comme Eugène, de

l'expédition d'Égypte, ne cherchaient qu'à se dédommager des privations

récentes qu'ils avaient eues à souffrir. À cette époque, les

mystificateurs étaient à la mode à Paris; on en faisait venir dans les

réunions, et Thiémet tenait parmi ceux-ci un rang fort distingué. Je me

rappelle qu'un jour, à un déjeuner d'Eugène, Thiémet appela par leurs

noms plusieurs présens, en imitant la voix de leurs domestiques, comme

si cette voix fût venue du dehors: lui, il restait tranquille à sa

place, et n'ayant l'air de remuer les lèvres que pour boire et manger,

deux fonctions qu'il remplissait très-bien. Chacun des officiers, appelé

de la sorte, descendait, et ne trouvait personne; et alors Thiémet,

affectant une feinte obligeance, descendait avec eux, sous le prétexte

de les aider à chercher, et prolongeait leur embarras en continuant à

leur faire entendre une voix connue. La plupart rirent eux-mêmes de bon

cœur d'une plaisanterie dont ils venaient d'être victimes; mais il s'en

trouva un qui, ayant l'esprit moins bien fait que celui de ses

camarades, prit la chose au sérieux, et voulut se fâcher, quand Eugène

avoua qu'il était le chef du complot.

Je me rappelle encore une autre scène plaisante dont les deux héros

furent ce même Thiémet dont je viens de parler, et Dugazon. Plusieurs

personnes étrangères étaient réunies chez Eugène, les rôles distribués

et appris d'avance, et les deux victimes désignées. Lorsque chacun fut

placé à table, Dugazon, contrefaisant un bègue, adresse la parole à

Thiémet, qui, chargé d'un rôle pareil, lui répond en bégayant; alors

chacun des deux feint de croire que l'autre se moque de lui, et il en

résulte une querelle de bègues, qui peuvent d'autant moins s'exprimer

que la colère les domine. Thiémet, qui à sa qualité de bègue avait joint

celle de sourd, s'adresse à son voisin, et lui demande, son cornet à

l'oreille: «Qu-que-qu'est-ce qui-qui-i-i dit?--Rien,» répond l'officieux

voisin, qui voulait prévenir une querelle, et prendre fait et cause pour

son bègue.--«Si-si-sii-i-i se-se mo-moque-moque de moi.» Alors la

querelle devient plus vive; on va en venir aux voies de fait, et déjà

chacun des deux bègues s'est emparé d'une carafe pour la jeter à la tête

de son antagoniste, quand une copieuse immersion de l'eau contenue dans

la carafe apprend aux officieux voisins quel est le danger de la

conciliation. Les deux bègues continuaient cependant à crier comme deux

sourds, jusqu'à ce que la dernière goutte d'eau fût versée; et je me

rappelle qu'Eugène, auteur de cette conspiration, riait aux éclats

pendant tout le temps que dura cette scène. On s'essuya, et tout fut

bientôt raccommodé le verre à la main. Eugène, quand il avait fait une

plaisanterie de cette sorte, ne manquait jamais de la raconter à sa

mère, et quelquefois même à son beau-père, qui s'en amusaient beaucoup,

surtout Joséphine.

Je menais, depuis un mois, assez joyeuse vie chez Eugène, quand

Lefebvre, le valet de chambre qu'il avait laissé malade au Caire, revint

guéri, et redemanda sa place. Eugène, auquel je convenais mieux à cause

de mon âge et de mon activité, lui proposa de le faire entrer chez sa

mère, en lui faisant observer qu'il y serait bien plus tranquille

qu'auprès de lui; mais Lefebvre, qui était extrêmement attaché à son

maître, alla trouver Madame Bonaparte, à laquelle il témoigna tout son

chagrin de la résolution d'Eugène. Joséphine lui promit de prendre fait

et cause pour lui; elle le consola, l'assura qu'elle parlerait à son

fils, qu'elle le ferait rentrer dans son ancien poste, et lui dit que ce

serait moi qu'elle prendrait à son service. Joséphine parla

effectivement à son fils, comme elle avait promis à Lefebvre de le

faire; et, un matin, Eugène m'annonça, dans les termes les plus

obligeans, mon changement de domicile.--«Constant, me dit-il, je suis

très-fâché de la circonstance qui exige que nous nous quittions; mais,

vous le savez, Lefebvre m'a suivi en Égypte; c'est un vieux serviteur:

je ne puis pas me dispenser de le reprendre. D'ailleurs, vous n'allez

pas me devenir étranger; vous allez entrer chez ma mère, où vous serez

fort bien; et là nous nous verrons souvent. Allez-y de ma part, dès ce

matin même; je lui ai parlé de vous; c'est une chose convenue; elle vous

attend.»

Comme on peut le croire, je ne perdis pas de temps pour me présenter

chez madame Bonaparte; sachant qu'elle était à la Malmaison, je m'y

rendis sur-le-champ, et je fus reçu par madame Bonaparte avec une bonté

qui me pénétra de reconnaissance, ne sachant pas que cette bonté, elle

l'avait pour tout le monde, qu'elle était aussi inséparable de son

caractère que la grâce l'était de sa personne. Le service que j'eus à

faire chez elle était tout-à-fait insignifiant; presque tout mon temps

était à ma disposition, et j'en profitais pour aller souvent à Paris. La

vie que je menais était donc fort douce pour un jeune homme, ne pouvant

encore me douter que, quelque temps après, elle deviendrait aussi

assujettie qu'elle était libre alors.

Avant de quitter un service dans lequel j'avais trouvé tant d'agrément,

je rapporterai quelques faits qui sont de cette époque et que ma

position auprès du beau-fils du général Bonaparte m'a mis à même de

connaître.

M. de Bourrienne a parfaitement raconté dans ses mémoires les événemens

du 18 brumaire. Le récit qu'il a fait de cette fameuse journée est

aussi exact qu'intéressant; et toutes les personnes curieuses de

connaître les causes secrètes qui amènent les changemens politiques les

trouveront fidèlement exposées dans la narration de M. le ministre

d'état. Je suis bien loin de prétendre à exciter un intérêt de ce genre:

mais sa lecture de l'ouvrage de M. Bourrienne m'a remis moi-même sur la

voie de mes souvenirs. Il est des circonstances qu'il a pu ignorer, ou

même omettre volontairement comme étant de peu d'importance; et ce qu'il

a laissé tomber sur sa route, je m'estime heureux de pouvoir le glaner.

J'étais encore chez M. Eugène de Beauharnais, lorsque le général

Bonaparte renversa le Directoire; mais je me trouvais là aussi bien à

portée de savoir tout ce qui se passait que si j'avais été au service de

madame Bonaparte ou du général lui-même; car mon maître, quoiqu'il fût

très-jeune, avait toute la confiance de son beau-père, et surtout celle

de sa mère, qui le consultait en toute occasion.

Quelques jours avant le 18 brumaire, M. Eugène m'ordonna de m'occuper

des apprêts d'un déjeuner qu'il devait donner ce jour-là même à ses

amis. Le nombre des convives, tous militaires, était beaucoup plus grand

que de coutume. Ce repas de garçons fut fort égayé par un officier qui

se mit à imiter en charge les manières et la tournure des directeurs et

de quelques-uns de leurs affidés. Pour la charge du directeur Barras, il

se drapa à la grecque avec la nappe du déjeuner, ôta sa cravate noire,

rabattit le col de sa chemise, et s'avança en se donnant des grâces, et

appuyé du bras gauche sur l'épaule du plus jeune de ses camarades,

tandis que de la main droite il faisait semblant de lui caresser le

menton. Il n'était personne qui ne comprît le sens de cette espèce de

charade; et c'étaient des éclats de rire qui n'en finissaient pas.

Il prétendit ensuite représenter l'abbé Sieys, en passant un énorme

rabat de papier dans sa cravate, en allongeant indéfiniment un long

visage pâle, et en faisant dans la salle, à califourchon sur sa chaise,

quelques tours qu'il termina par une grande culbute, comme si sa monture

l'eût désarçonné. Il faut savoir, pour comprendre la signification de

cette pantomime, que l'abbé Sieys prenait depuis quelque temps des

leçons d'équitation, dans le jardin du Luxembourg, au grand amusement

des promeneurs, qui se rassemblaient en foule pour jouir de l'air gauche

et raide du nouvel écuyer.

Le déjeuner fini, M. Eugène se rendit auprès du général Bonaparte, dont

il était aide-de-camp, et ses amis rejoignirent les divers corps

auxquels ils appartenaient. Je sortis sur leurs pas; car, d'après

quelques mots qui venaient d'être dits chez mon jeune maître, je me

doutais qu'il allait se passer quelque chose de grave et d'intéressant.

M. Eugène avait donné rendez-vous à ses camarades au Pont-Tournant; je

m'y rendis, et j'y trouvai un rassemblement considérable d'officiers en

uniforme, à cheval, et tout prêts à suivre le général Bonaparte à

Saint-Cloud.

Les commandans de chaque arme avaient été invités par le général

Bonaparte à donner à déjeuner à leur corps d'officiers, et ils avaient

fait comme mon jeune maître. Cependant les officiers, même les généraux,

n'étaient pas tous dans le secret; et le général Murat lui-même, qui se

jeta dans la salle des Cinq-Cents, à la tête des grenadiers, croyait

qu'il ne s'agissait que d'une dispense d'âge que le général Bonaparte

allait demander, afin d'obtenir une place de directeur.

J'ai su, d'une source certaine, que, au moment où le général Jubé,

dévoué au général Bonaparte, rassembla dans la cour du Luxembourg la

garde des directeurs dont il était commandant, l'honnête M. Gohier,

président du directoire, avait mis la tête à la fenêtre, en criant à

Jubé:--Citoyen général, que faites-vous donc là?--Citoyen président,

vous le voyez bien; je rassemble la garde.--Sans doute je le vois bien,

citoyen général; mais pourquoi la rassemblez-vous?--Citoyen président,

je vais en faire l'inspection, et commander une grande manœuvre. En

avant, marche!--Et le citoyen général sortit à la tête de sa troupe pour

aller rejoindre le général Bonaparte à Saint-Cloud, tandis que celui-ci

était attendu chez le citoyen président, qui se morfondait auprès du

déjeuner auquel il l'avait invité pour le matin même.

Le général Marmont avait eu aussi à déjeuner les officiers de l'arme

qu'il commandait (c'était, je crois, l'artillerie). À la fin du repas,

il leur avait adressé quelques mots, les engageant à ne pas séparer leur

cause de celle du vainqueur de l'Italie, et à l'accompagner à

Saint-Cloud. «Mais comment voulez-vous que nous le suivions? s'écria un

des convives; nous n'avons pas de chevaux.--Si ce n'est que cela qui

vous arrête, dit le général, vous en trouverez dans la cour de cet

hôtel. J'ai fait retenir tous ceux du manége national. Descendons, et

montons à cheval.» Tous les officiers présens se rendirent à cette

invitation, excepté le seul général Allix, qui déclara ne vouloir point

se mêler de tout ce grabuge.

J'étais à Saint-Cloud dans les journées des 18 et 19 brumaire. Je vis le

général Bonaparte haranguer les soldats et leur lire le décret par

lequel il était nommé commandant en chef de toutes les troupes qui se

trouvaient à Paris et dans toute l'étendue de la dix-septième division

militaire. Je le vis d'abord sortir fort agité du conseil des Anciens,

et ensuite de l'assemblée des Cinq-Cents. Je vis M. Lucien emmené, hors

de la salle où se tenait cette dernière assemblée, par quelques

grenadiers envoyés pour le protéger contre la violence de ses collègues.

Il s'élança pâle et furieux sur un cheval, et galopa droit aux troupes

pour les haranguer. Au moment où il tourna son épée sur le sein du

général son frère, en disant qu'il serait le premier à l'immoler s'il

osait porter atteinte à la liberté, des cris de _vive Bonaparte! à bas

les avocats_! éclatèrent de toutes parts, et les soldats conduits par le

général Murat se jetèrent dans la salle des Cinq-Cents. Tout le monde

sait ce qui s'y passa, et je n'entrerai point dans des détails qui ont

été racontés tant de fois.

Le général, devenu premier consul, s'installa au Luxembourg. À cette

époque, il habitait aussi la Malmaison; mais il était souvent sur la

route, aussi bien que Joséphine; car leurs voyages à Paris, quand ils

occupaient cette résidence, étaient très-fréquens, non-seulement pour

les affaires du gouvernement, qui y nécessitaient souvent la présence du

premier consul, mais aussi pour aller au spectacle, que le général

Bonaparte aimait beaucoup, donnant toujours la préférence au théâtre

Français et à l'Opéra italien; observation que je ne fais qu'en passant,

me réservant de présenter plus tard les traits que j'ai recueillis sur

les goûts et les habitudes familières de l'empereur.

La Malmaison, à l'époque dont je parle, était un lieu de délices où l'on

ne voyait arriver que des figures qui exprimaient la satisfaction;

partout aussi où j'allais, j'entendais bénir le nom du premier consul et

de madame Bonaparte. Dans le salon de madame Bonaparte il n'y avait pas

encore l'ombre de cette étiquette sévère qu'il a fallu observer depuis à

Saint-Cloud, aux Tuileries et dans tous les palais où se trouva

l'empereur. La société était d'une élégance simple, également éloignée

de la grossièreté républicaine et du luxe de l'empire. M. de Talleyrand

était à cette époque une des personnes qui venaient le plus assidûment à

la Malmaison: il y dînait quelquefois, mais y arrivait plus

ordinairement le soir entre huit et neuf heures, et s'en retournait à

une heure, deux heures et quelquefois même à trois heures du matin. Tout

le monde était admis chez madame Bonaparte sur un pied de presque

égalité qui lui plaisait beaucoup. Là venaient familièrement Murat,

Duroc, Berthier et toutes les personnes qui depuis ont figuré par de

grandes dignités et quelquefois même avec des couronnes dans les annales

de l'empire. La famille du général Bonaparte y était aussi fort assidue,

mais nous savions bien entre nous qu'elle n'aimait pas madame Bonaparte;

ce dont j'acquis les preuves par la suite. Mademoiselle Hortense ne

quittait jamais sa mère, et toutes deux s'aimaient beaucoup. Outre les

hommes distingués par leurs fonctions dans le gouvernement et dans

l'armée, il en venait aussi qui ne l'étaient pas moins par leur mérite

personnel et qui l'avaient été par leur naissance avant la révolution.

C'était une véritable lanterne magique dont nous étions à même de voir

les personnages défiler sous nos yeux, et ce spectacle, sans rappeler la

gaîté des déjeuners d'Eugène, était bien loin d'être sans attraits.

Parmi les personnes que nous voyions le plus souvent, il faut citer M.

de Volney, M. Denon, M. Lemercier, M. le prince de Poix, MM. de Laigle,

M. Charles, M. Baudin, le général Beurnonville, M. Isabey, et un grand

nombre d'autres hommes célèbres dans les sciences, les lettres et les

arts; enfin la plupart des personnes qui composaient la société de

madame de Montesson.

Madame Bonaparte et mademoiselle Hortense sortaient souvent à cheval, et

allaient se promener dans la campagne; dans ces excursions, les plus

fidèles écuyers étaient ordinairement M. le prince de Poix et MM. de

Laigle. Un jour, comme une de ces cavalcades rentrait dans la cour de la

Malmaison, le cheval que montait mademoiselle Hortense fut effrayé et

s'emporta. Mademoiselle Hortense, qui montait parfaitement à cheval et

qui était fort leste, voulut sauter sur le gazon qui bordait la route;

mais l'attache qui retenait sous son pied l'extrémité inférieure de son

amazone, l'empêcha de se débarrasser assez promptement, de sorte qu'elle

fut renversée et traînée par son cheval pendant la longueur de quelques

pas. Heureusement que ces messieurs qui l'accompagnaient, l'ayant vue

tomber, s'étaient précipités en bas de leur cheval et arrivèrent à temps

pour la relever. Elle ne s'était, par un bonheur extraordinaire, fait

aucune contusion, et fut la première à rire de sa mésaventure.

Pendant les premiers temps de mon séjour à la Malmaison, le premier

consul couchait toujours avec sa femme, comme un bon bourgeois de Paris,

et je n'entendis parler d'aucune intrigue galante qui ait eu lieu dans

le château. Cette société, dont la plupart des membres étaient jeunes,

et qui souvent était fort nombreuse, se livrait souvent à des exercices

qui rappelaient les récréations de collége; enfin, un des grands

divertissemens des habitans de la Malmaison était de jouer aux barres.

C'était ordinairement après le dîner que Bonaparte, MM. de Lauriston,

Didelot, de Luçay, de Bourrienne, Eugène, Rapp, Isabey, madame Bonaparte

et mademoiselle Hortense se divisaient en deux camps, où des prisonniers

faits et échangés rappelaient au premier consul le grand jeu auquel il

donnait la préférence.

Dans ces parties de barres, les coureurs les plus agiles étaient M.

Eugène, M. Isabey et mademoiselle Hortense; quant au général Bonaparte,

il tombait souvent, mais il se relevait en riant aux éclats.

Le général Bonaparte et sa famille paraissaient jouir d'un rare bonheur,

surtout quand ils étaient à la Malmaison. Cette habitation était loin,

malgré l'agrément dont on y jouissait, de ressembler à ce qu'elle a été

depuis. La propriété se composait du château, qu'à son retour d'Égypte

Bonaparte avait trouvé en assez mauvais état, d'un parc déjà fort joli,

et d'une ferme dont les revenus n'excédaient sûrement pas douze mille

francs par an. Joséphine présida elle-même à tous les travaux qui y

furent exécutés, et jamais aucune femme ne fut douée d'autant de goût.

Dès le commencement, on joua la comédie à la Malmaison. C'était un genre

de délassement que le premier consul aimait beaucoup, mais il ne

remplit jamais d'autre rôle que celui de spectateur. Toutes les

personnes attachées à la maison assistaient aux représentations, et je

ne tairai point le plaisir que nous goûtions, plus peut-être que tous

les autres, à voir ainsi travesties sur la scène les personnes au

service desquelles nous nous trouvions. La troupe de la Malmaison, s'il

m'est permis de désigner ainsi des acteurs d'une position sociale aussi

élevée, se composait principalement de MM. Eugène, Jérôme, Lauriston, de

Bourrienne, Isabey; de Leroy, Didelot; de mademoiselle Hortense, de

madame Caroline Murat, et des demoiselles Auguié, dont l'une a épousé

depuis le maréchal Ney, et l'autre M. de Broc. Toutes les quatre étaient

très-jeunes, charmantes, et peu de théâtres à Paris auraient pu réunir

quatre aussi jolies actrices. Elles avaient d'ailleurs beaucoup de grâce

sur la scène, et jouaient leurs rôles avec un véritable talent. Elles

étaient là presque comme dans le salon où elles avaient un ton d'une

exquise délicatesse. Le répertoire ne fut pas d'abord très-varié, mais

il était en général bien choisi. La première représentation à laquelle

j'assistai était composée du _Barbier de Séville_, dans lequel M. Isabey

jouait le rôle de Figaro, et mademoiselle Hortense celui de Rosine; et

du _Dépit amoureux_. Une autre fois je vis représenter _la Gageure

imprévue_, et _les fausses Consultations_. Mademoiselle Hortense et M.

Eugène jouaient parfaitement dans cette dernière pièce, et je me

rappelle encore actuellement combien, dans le rôle de madame Leblanc,

mademoiselle Hortense paraissait encore plus jolie, sous son costume de

vieille. M. Eugène représentait M. Lenoir, et M. Lauriston le charlatan.

Le premier consul, comme je l'ai dit, se bornait au rôle de spectateur,

mais il paraissait prendre à ce spectacle d'intérieur, et pour ainsi

dire de famille, le plaisir le plus vif; il riait, il applaudissait du

meilleur cœur, mais souvent aussi il critiquait. Madame Bonaparte

s'amusait également, et, quand elle n'aurait pas été fière des succès de

ses enfans, _les premiers sujets de la troupe_, il aurait suffi que ce

fût un délassement agréable à son mari, pour qu'elle eût eu l'air de s'y

plaire, car son étude constante était de contribuer au bonheur du grand

homme qui avait uni sa destinée à la sienne.

Quand vin jour de représentation était arrêté, il n'y avait point

_relâche_, mais souvent changement de spectacle, non pour cause

d'indisposition ou d'une migraine d'actrice, comme cela arrive aux

théâtres de Paris, mais pour des motifs plus sérieux; il arrivait

souvent que M. d'Etieulette recevait l'ordre de rejoindre son régiment,

qu'une mission importante était confiée au comte Almaviva; mais Figaro

et Rosine restaient toujours à leur poste, et le désir de plaire au

premier consul était d'ailleurs si général parmi tous ceux qui

l'entouraient, que les doubles montraient la meilleure volonté en

l'absence de leurs chefs d'emploi, et que le spectacle enfin ne manqua

jamais faute d'un acteur[4].

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 153 / 456 题