UNE EXCURSION A MONTMORENCY.--LE PASSAGE DELORME.--LES CHEVAUX ET LES
ANES.--SOUVENIRS DE ROUSSEAU.--«DINER SUR L’HERBE».--ACCIDENT.
Il y a plus de quinze jours, je crois, que nous fîmes, avec une très
agréable société de vingt personnes, une longue promenade en voiture
hors de Paris et un très gai _dîner sur l’herbe_. Il n’est pas aisé de
trouver un jour qui permette à vingt personnes d’être libres à la fois
et de pouvoir quitter Paris. Mais l’occasion fait surmonter bien des
obstacles! Nous avions décidé que nous irions à Montmorency et nous
sommes allés à Montmorency. Ce fut réellement une très joyeuse journée,
bien qu’elle ne se soit point passée sans mésaventures. Nous en subîmes
une au moment du départ qui pensa faire avorter notre projet tout
entier. Nous nous étions fixé la galerie Delorme comme lieu de
rendez-vous pour nous et nos paniers, et c’est là que les voitures,
commandées par celui de nous qui s’en était chargé, devaient venir nous
prendre. A dix heures précises, notre premier détachement fut déposé,
avec ses bagages, à l’extrémité sud de la galerie; d’autres, puis
d’autres suivirent, jusqu’à ce que nous nous trouvâmes tous là. Les
paniers étaient empilés les uns sur les autres et les passants lisaient
notre histoire à la fois dans ces paniers et dans nos regards, dirigés
avec anxiété vers le chemin par lequel les voitures devaient arriver.
Quel supplice!... Chaque minute, chaque seconde faisait retentir à nos
oreilles des roulements de voitures, mais nous étions toujours
désappointés: les roues continuaient à tourner, aucune voiture ne
s’arrêtait pour nous, et nous restions _in statu quo_ à nous regarder
nous et nos paniers!...
Enfin, les jeunes gens de l’assemblée, s’éveillant soudainement de leur
indifférence, déclarèrent que les _demoiselles_ ne seraient pas
désappointées; et, après avoir décidé le nombre et l’espèce de véhicules
que chacun d’eux aurait la _consigne_ d’aller chercher--et trouver au
risque de perdre sa réputation,--ils s’élancèrent, nous laissant
l’esprit et le cœur ranimés et capables de braver tous les regards des
curieux.
Notre demi-douzaine d’_aides de camp_ revint triomphalement au bout de
quelques minutes, chacun dans sa _delta_ ou dans sa citadine, et bientôt
nous laissâmes la galerie Delorme loin derrière nous...
Arrivés au fameux _Cheval blanc_, à Montmorency (dont l’enseigne,
rapporte l’histoire, fut peinte par la main de Gérard lui-même qui, dans
sa jeunesse, ayant fait, avec son ami Isabey, un pèlerinage à ce lieu
consacré au romanesque, se trouva sans autre moyen de payer sa dépense
que de brosser une enseigne pour son hôte), nous quittâmes nos
_citadines_ fatiguées et fatigantes, et nous mîmes en devoir de choisir
parmi les nombreux chevaux et ânes qui stationnaient, sellés et bridés,
à la porte de l’auberge, vingt bonnes montures, plus une ou deux bêtes
de somme, pour porter nous et nos provisions vers la forêt.
Oh! le tumulte qui accompagna ce choix! Une multitude de vieilles femmes
et de gamins nous assaillaient de tous côtés:
«_Tenez, madame, voilà mon âne! Y a-t-il une autre bête comme la
mienne?..._
--_Non, non, non, belles dames! Ne le croyez pas, c’est la mienne qu’il
vous faut..._
--_Et vous, monsieur, c’est un cheval qui vous manque, n’est-ce pas? En
voilà un superbe..._»
[Illustration: L’ERMITAGE DE JEAN-JACQUES A MONTMORENCY
(Par A. Pollet) (Coll. J. B.)]
Les vieilles voix rauques et les aigres jeunes voix, jointes à nos
propres accents joyeux, produisirent un tapage qui attira autour de nous
la moitié de la population de Montmorency; enfin, nous nous trouvâmes
montés, et, ce qui était infiniment plus important et plus difficile,
nos paniers le furent aussi.
Mais, avant de nous occuper de l’arbre vert et du gai repas qu’il devait
abriter, nous avions un pèlerinage à faire au sanctuaire qui a donné à
cette région toute sa gloire. Jusqu’ici, nous ne nous étions occupés
que de sa beauté: qui ne connaît les vues ravissantes de Montmorency?
Même sans l’intérêt spécial que le souvenir de Rousseau donne à chaque
sentier, il y a assez de beautés dans ses collines et ses vallées, ses
forêts et ses champs, pour réjouir l’esprit et enchanter les yeux...
A l’Hermitage, devant la fenêtre de cette petite chambre obscure qui
donne sur le jardin, s’élève un rosier planté de la main de Rousseau
qui, nous dit-on, a fourni une forêt de roses. La maison est aussi
sombre et triste qu’il est possible, mais le jardin est joli et arrangé
d’une manière gracieuse qui me fit penser qu’il devait être demeuré tel
que Rousseau l’avait laissé.
[Illustration: MONTMORENCY
(Par E. Lami) (Coll. J. B.)]
Les souvenirs de Grétry auraient produit plus d’effet vus ailleurs, du
moins je le pense; cependant, je croyais entendre les doux accents de:
_O Richard, ô mon roi!_ résonner à mes oreilles, tandis que je
contemplais toutes ces vieilles choses et ces reliques domestiques sur
lesquelles était son nom; mais les _Rêveries du promeneur solitaire_
valent toutes les notes que Grétry ait jamais écrites.
Une colonne de marbre s’élève dans un coin ombragé du jardin et porte
une inscription qui rappelle que Son Altesse Royale la duchesse de Berri
a visité l’Hermitage et pris sous son auguste protection _le cœur de
Grétry_, injustement réclamé par les Liégeois à la France, son pays
natal. Comment et où Son Altesse trouva le cœur du grand compositeur, je
n’ai pu le savoir...
Nous laissâmes derrière nous l’Hermitage et toutes les émotions qu’on y
ressent, et jamais compagnie moins larmoyante n’entra dans la forêt de
Montmorency. Quand nous arrivâmes à l’endroit que nous avions choisi
d’avance pour _salle à manger_, nous descendîmes de nos diverses
_montures_, qui furent immédiatement dessellées, et se mirent à brouter,
attachées par groupes pittoresques. Aussitôt, toute notre bande
s’installa dans cet indescriptible et joyeux désordre qui ne se
rencontre que dans un pique-nique...
Nous restâmes assis sur le gazon durant au moins une heure et demie,
nous souciant fort peu de ce que les sages pouvaient dire. Notre escorte
de vieilles femmes et de garçons était assise à distance convenable et
mangeait et riait d’aussi bon cœur que nous, tandis que nos animaux, que
l’on apercevait au travers des ouvertures du bosquet où on les avait
parqués, et leurs couvertures bigarrées, empilées à l’entrée, au pied
d’un vieil églantier, achevaient de donner à notre repas l’apparence
d’un festin de romanichels. Enfin, le signal du départ fut donné et la
troupe obéissante fut sur pied en un clin d’œil: les chevaux et les ânes
furent sellés sur-le-champ, chacun reconnut le sien et se mit en selle;
un concile fut ensuite tenu afin de savoir où l’on irait. Tant de
sentiers s’étendaient sous bois dans des directions différentes, qu’on
ne savait lequel choisir: «Donnons-nous rendez-vous au _Cheval blanc_
dans deux heures», dit quelqu’un qui avait plus d’esprit que les autres.
Sur quoi, nous partîmes à notre gré, par deux et par trois, pour
employer ce moment de liberté et de plein air de la meilleure manière
possible.
La vue du Rendez-vous de chasse est magnifique. Tandis que nous
l’admirions, notre vieille femme commença de nous parler politique. Elle
nous raconta qu’elle avait perdu deux fils, tous deux morts en
combattant aux côtés de _notre grand Empereur_, qui fut certainement _le
plus grand homme de la terre_; pourtant, c’était un grand bonheur pour
le pauvre peuple que d’avoir le pain à _onze sous_, et ce bonheur-là
c’était le roi Louis-Philippe qui le leur avait donné.
Après notre halte, nous nous dirigeâmes vers la ville et poursuivions
paisiblement notre délicieuse promenade sous les arbres, quand un:
«Holà!» poussé derrière nous nous arrêta. C’était un des garçons de
notre escorte qui, monté sur le cheval de l’un de nous, galopait à notre
recherche. Il nous apprit une très désagréable nouvelle: un de nos
compagnons avait été jeté à bas de son cheval et on l’avait cru mort;
lui-même avait été envoyé pour nous rassembler et savoir ce qu’il
fallait faire. Le monsieur qui était avec nous partit immédiatement avec
ce garçon; mais comme le blessé m’était tout à fait étranger et qu’il
était déjà entouré par beaucoup de personnes de la compagnie, moi et mes
compagnons nous décidâmes de retourner à Montmorency et d’attendre au
_Cheval blanc_ l’arrivée des autres. Un médecin avait déjà été envoyé.
Quand, à la fin, nous nous trouvâmes tous réunis, à l’exception du
malheureux jeune homme et d’un ami qui resta avec lui, nous apprîmes que
quatre d’entre nous avaient été jetés à bas de leurs chevaux ou de leurs
ânes; mais, heureusement, trois de ces accidents n’avaient eu aucun
fâcheux résultat. Le quatrième était beaucoup plus sérieux;
heureusement, le rapport du chirurgien de Montmorency, que nous eûmes
avant de quitter la ville, nous assura qu’aucun danger grave n’était à
craindre...
Ainsi finit notre excursion à Montmorency qui, en dépit de nos nombreux
désastres, fut déclarée par tous une journée très réussie.