XXXIX

LA CHALEUR.--LE BOULEVARD DES ITALIENS.--TORTONI.--LA GRACE DES

FRANÇAISES.--BEAUTÉ DE LA MADELEINE AU CLAIR DE LUNE.

Tout le monde se plaint de la chaleur excessive qu’il fait ici. Le

thermomètre monte jusqu’à... j’oublie, car leur échelle n’est pas la

mienne; mais je sais que le soleil n’a pas cessé de briller toute cette

dernière semaine, et que tout le monde se déclarait cuit. Or, de toutes

les villes du monde, celle où il vaut le mieux être cuit, c’est Paris.

Je lisais cette jolie histoire de George Sand, intitulée _Lavinia_, et

j’avais choisi pour salle de lecture l’ombre profonde du jardin des

Tuileries. Si nous avions pu rester assis là tout le jour, nous

n’aurions éprouvé aucun désagrément du soleil, mais, au contraire, nous

l’aurions vu d’heure en heure caressant les fleurs, et s’efforçant en

vain de faire pénétrer ses rayons dans le délicieux abri que nous avions

choisi. Malheureusement nous avions des visites à faire et des

engagements à tenir; et nous fûmes forcés de rentrer chez nous afin de

nous apprêter pour assister à une grande soirée.

Nous trouvâmes plus joli que jamais le boulevard, que nous suivîmes pour

rentrer chez nous. Des éventaires de fleurs délicieuses nous y tentaient

à chaque pas: pour cinq sous, on pouvait avoir une rose et son bouton,

deux branches de réséda et un brin de myrte, le tout arrangé si

élégamment, que le petit bouquet en valait une douzaine faits avec moins

de goût. Je n’avais jamais vu autant de gens assis l’après-midi; chacun

semblait se reposer par nécessité, comme s’il s’était arrêté, trouvant

impossible d’aller plus loin. En passant devant Tortoni, un groupe nous

amusa: c’était une très jolie femme et un très joli homme, assis sur

deux chaises rapprochées l’une de l’autre, qui fleuretaient apparemment

à leur grande satisfaction, tandis que la troisième figure du groupe, un

petit Savoyard, qui avait probablement commencé par demander la charité,

semblait sous le charme, et restait les yeux fixés sur le couple élégant

comme s’il étudiait une scène de cette _gaie science_ dont la mandoline

qu’il portait, semblait le faire un disciple. Nous nous amusâmes de la

persévérante contemplation du petit ménestrel, comme de la complète

indifférence des objets de son admiration.

[Illustration: (A. Hervieu del.) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by

Mrs. Trollope)]

Quelques pas plus loin, nos yeux furent retenus à nouveau par la vue

d’un élégant qui, ayant ôté son chapeau, peignait délibérément ses

boucles noires, tout en se promenant. Il eût sans doute blâmé lui-même

tant de _laisser-aller_ chez tout autre dandy, mais il le jugeait

propre, chez lui, à relever la beauté de son front et la grâce générale

de ses mouvements. Je fus contente qu’aucune fontaine ou qu’aucun lac

limpide ne s’étendît à ses pieds, car il eût inévitablement subi le sort

de Narcisse.

Hier soir, nous avions l’intention de faire une visite d’adieux au

théâtre Feydeau, ou plutôt à l’Opéra-Comique, mais heureusement nous

n’avions pas retenu de loge, et nous gardions le droit de changer nos

projets, droit toujours précieux, mais inestimable par cette

température. Au lieu d’aller au théâtre, nous restâmes à la maison

jusqu’à la tombée du crépuscule, plus frais de quelques degrés, mais non

beaucoup moins étouffant. Puis, nous sortîmes pour aller prendre des

glaces à Tortoni. Tout Paris semblait s’être assemblé sur le boulevard

pour respirer: c’était comme un soir de foule au Vauxhall, et des

centaines de chaises semblaient jaillir du sol pour les besoins du

moment, car un double rang de gens assis occupait déjà chaque côté du

trottoir.

[Illustration: BOULEVARD DES ITALIENS

(A. Provost del.) (Coll. J. Boulenger)]

Les Françaises sont si jolies dans leurs robes de promenade du soir, que

j’aime mieux les voir ainsi que très habillées. Un salon rempli de

femmes élégamment vêtues est un spectacle auquel des yeux anglais sont

accoutumés, mais la vérité m’oblige à confesser qu’il serait inutile de

chercher dans aucune promenade, à Londres, une scène semblable à celle

qu’offrait le boulevard des Italiens hier au soir. Qu’il en soit ainsi,

c’est la plus étrange chose du monde, car il est certain que ni les

chapeaux, ni les jolies figures qu’ils abritent ne sont inférieurs en

Angleterre à tout ce que l’on peut voir ailleurs; mais les Françaises

ont plus que nous l’habitude et l’art de paraître élégantes sans être en

grande toilette. Il est impossible d’expliquer cela par le détail;

peut-être une couturière ou une modiste saurait-elle le faire; et encore

la plus habile en serait probablement bien embarrassée: pour moi, je ne

puis que constater le fait qu’une promenade du soir dans Paris est plus

élégante qu’a Londres.

Nous fûmes assez heureux pour prendre les places d’une nombreuse

compagnie qui, au moment où nous entrions, quittait une fenêtre du

premier étage à Tortoni. Là le spectacle est aussi totalement

anti-anglais que celui des restaurants du Palais-Royal. Les pièces, en

haut et en bas, sont remplies de gens gais, chaque groupe réuni autour

d’une petite table de marbre supportant une grande _carafe_ d’eau

glacée, dont le glaçon ne fond qu’à mesure qu’on en désire et dont la

vue seule, même si l’on ne boit pas de cette masse fondante, procure

une impression de fraîcheur. Les pyramides de glaces colorées avec leur

accompagnement de gaufres, que les garçons apportent incessamment, les

brillantes lumières à l’intérieur, le murmure de la foule au dehors, la

fraîcheur du mets délicat, et la gaieté que tout le monde semble

partager à cette heure charmante d’oisiveté, tout cela est

incontestablement français, et, plus incontestablement encore, n’est pas

anglais.

[Illustration: TORTONI

(Par E. Lami)

]

Pendant que nous nous trouvions encore à notre fenêtre à nous récréer de

tout ce qui se passait dedans et dehors, quelques brillants éclairs

commencèrent à percer un épais nuage noir que j’admirais depuis quelque

temps pour le magnifique contraste qu’il formait avec le vif éclat des

lumières sur le boulevard. Comme aucune pluie ne tombait encore, je

proposai une promenade vers la Madeleine, qui, à ce que je pensais, nous

donnerait quelques beaux effets de lumière et d’ombre dans une soirée

comme celle-ci. La proposition fut acceptée d’emblée, et nous nous

éloignâmes, laissant derrière nous la foule et le gaz. Nous arrivâmes à

l’extrémité de la rue Royale, et nous dirigeâmes lentement vers

l’église. L’effet était plus beau qu’aucune chose que j’eusse jamais

vue: la lune était depuis quelques jours dans son plein; et, même quand

elle était cachée par les nuages épais qui s’amoncelaient de toutes

parts dans le ciel, elle éclairait faiblement, toutefois encore assez

pour nous permettre de discerner le vaste et superbe portique. On eut

dit du pâle spectre d’un temple grec. D’un commun accord, nous nous

arrêtâmes au point où ce spectacle était le plus beau et le plus

parfait; et je vous assure qu’avec la lourde masse de nuages noirs

devant et derrière, avec la douce lumière de «l’inconstante lune» par

moment visible, et par moment cachée derrière un nuage, qui se reflétait

sur les colonnes, c’est là le plus bel objet d’art que j’aie encore

admiré...

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 61 / 82 题