LA CHALEUR.--LE BOULEVARD DES ITALIENS.--TORTONI.--LA GRACE DES
FRANÇAISES.--BEAUTÉ DE LA MADELEINE AU CLAIR DE LUNE.
Tout le monde se plaint de la chaleur excessive qu’il fait ici. Le
thermomètre monte jusqu’à... j’oublie, car leur échelle n’est pas la
mienne; mais je sais que le soleil n’a pas cessé de briller toute cette
dernière semaine, et que tout le monde se déclarait cuit. Or, de toutes
les villes du monde, celle où il vaut le mieux être cuit, c’est Paris.
Je lisais cette jolie histoire de George Sand, intitulée _Lavinia_, et
j’avais choisi pour salle de lecture l’ombre profonde du jardin des
Tuileries. Si nous avions pu rester assis là tout le jour, nous
n’aurions éprouvé aucun désagrément du soleil, mais, au contraire, nous
l’aurions vu d’heure en heure caressant les fleurs, et s’efforçant en
vain de faire pénétrer ses rayons dans le délicieux abri que nous avions
choisi. Malheureusement nous avions des visites à faire et des
engagements à tenir; et nous fûmes forcés de rentrer chez nous afin de
nous apprêter pour assister à une grande soirée.
Nous trouvâmes plus joli que jamais le boulevard, que nous suivîmes pour
rentrer chez nous. Des éventaires de fleurs délicieuses nous y tentaient
à chaque pas: pour cinq sous, on pouvait avoir une rose et son bouton,
deux branches de réséda et un brin de myrte, le tout arrangé si
élégamment, que le petit bouquet en valait une douzaine faits avec moins
de goût. Je n’avais jamais vu autant de gens assis l’après-midi; chacun
semblait se reposer par nécessité, comme s’il s’était arrêté, trouvant
impossible d’aller plus loin. En passant devant Tortoni, un groupe nous
amusa: c’était une très jolie femme et un très joli homme, assis sur
deux chaises rapprochées l’une de l’autre, qui fleuretaient apparemment
à leur grande satisfaction, tandis que la troisième figure du groupe, un
petit Savoyard, qui avait probablement commencé par demander la charité,
semblait sous le charme, et restait les yeux fixés sur le couple élégant
comme s’il étudiait une scène de cette _gaie science_ dont la mandoline
qu’il portait, semblait le faire un disciple. Nous nous amusâmes de la
persévérante contemplation du petit ménestrel, comme de la complète
indifférence des objets de son admiration.
[Illustration: (A. Hervieu del.) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by
Mrs. Trollope)]
Quelques pas plus loin, nos yeux furent retenus à nouveau par la vue
d’un élégant qui, ayant ôté son chapeau, peignait délibérément ses
boucles noires, tout en se promenant. Il eût sans doute blâmé lui-même
tant de _laisser-aller_ chez tout autre dandy, mais il le jugeait
propre, chez lui, à relever la beauté de son front et la grâce générale
de ses mouvements. Je fus contente qu’aucune fontaine ou qu’aucun lac
limpide ne s’étendît à ses pieds, car il eût inévitablement subi le sort
de Narcisse.
Hier soir, nous avions l’intention de faire une visite d’adieux au
théâtre Feydeau, ou plutôt à l’Opéra-Comique, mais heureusement nous
n’avions pas retenu de loge, et nous gardions le droit de changer nos
projets, droit toujours précieux, mais inestimable par cette
température. Au lieu d’aller au théâtre, nous restâmes à la maison
jusqu’à la tombée du crépuscule, plus frais de quelques degrés, mais non
beaucoup moins étouffant. Puis, nous sortîmes pour aller prendre des
glaces à Tortoni. Tout Paris semblait s’être assemblé sur le boulevard
pour respirer: c’était comme un soir de foule au Vauxhall, et des
centaines de chaises semblaient jaillir du sol pour les besoins du
moment, car un double rang de gens assis occupait déjà chaque côté du
trottoir.
[Illustration: BOULEVARD DES ITALIENS
(A. Provost del.) (Coll. J. Boulenger)]
Les Françaises sont si jolies dans leurs robes de promenade du soir, que
j’aime mieux les voir ainsi que très habillées. Un salon rempli de
femmes élégamment vêtues est un spectacle auquel des yeux anglais sont
accoutumés, mais la vérité m’oblige à confesser qu’il serait inutile de
chercher dans aucune promenade, à Londres, une scène semblable à celle
qu’offrait le boulevard des Italiens hier au soir. Qu’il en soit ainsi,
c’est la plus étrange chose du monde, car il est certain que ni les
chapeaux, ni les jolies figures qu’ils abritent ne sont inférieurs en
Angleterre à tout ce que l’on peut voir ailleurs; mais les Françaises
ont plus que nous l’habitude et l’art de paraître élégantes sans être en
grande toilette. Il est impossible d’expliquer cela par le détail;
peut-être une couturière ou une modiste saurait-elle le faire; et encore
la plus habile en serait probablement bien embarrassée: pour moi, je ne
puis que constater le fait qu’une promenade du soir dans Paris est plus
élégante qu’a Londres.
Nous fûmes assez heureux pour prendre les places d’une nombreuse
compagnie qui, au moment où nous entrions, quittait une fenêtre du
premier étage à Tortoni. Là le spectacle est aussi totalement
anti-anglais que celui des restaurants du Palais-Royal. Les pièces, en
haut et en bas, sont remplies de gens gais, chaque groupe réuni autour
d’une petite table de marbre supportant une grande _carafe_ d’eau
glacée, dont le glaçon ne fond qu’à mesure qu’on en désire et dont la
vue seule, même si l’on ne boit pas de cette masse fondante, procure
une impression de fraîcheur. Les pyramides de glaces colorées avec leur
accompagnement de gaufres, que les garçons apportent incessamment, les
brillantes lumières à l’intérieur, le murmure de la foule au dehors, la
fraîcheur du mets délicat, et la gaieté que tout le monde semble
partager à cette heure charmante d’oisiveté, tout cela est
incontestablement français, et, plus incontestablement encore, n’est pas
anglais.
[Illustration: TORTONI
(Par E. Lami)
]
Pendant que nous nous trouvions encore à notre fenêtre à nous récréer de
tout ce qui se passait dedans et dehors, quelques brillants éclairs
commencèrent à percer un épais nuage noir que j’admirais depuis quelque
temps pour le magnifique contraste qu’il formait avec le vif éclat des
lumières sur le boulevard. Comme aucune pluie ne tombait encore, je
proposai une promenade vers la Madeleine, qui, à ce que je pensais, nous
donnerait quelques beaux effets de lumière et d’ombre dans une soirée
comme celle-ci. La proposition fut acceptée d’emblée, et nous nous
éloignâmes, laissant derrière nous la foule et le gaz. Nous arrivâmes à
l’extrémité de la rue Royale, et nous dirigeâmes lentement vers
l’église. L’effet était plus beau qu’aucune chose que j’eusse jamais
vue: la lune était depuis quelques jours dans son plein; et, même quand
elle était cachée par les nuages épais qui s’amoncelaient de toutes
parts dans le ciel, elle éclairait faiblement, toutefois encore assez
pour nous permettre de discerner le vaste et superbe portique. On eut
dit du pâle spectre d’un temple grec. D’un commun accord, nous nous
arrêtâmes au point où ce spectacle était le plus beau et le plus
parfait; et je vous assure qu’avec la lourde masse de nuages noirs
devant et derrière, avec la douce lumière de «l’inconstante lune» par
moment visible, et par moment cachée derrière un nuage, qui se reflétait
sur les colonnes, c’est là le plus bel objet d’art que j’aie encore
admiré...