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LE PALAIS-ROYAL.--TYPES QU’ON Y RENCONTRE.--UNE FAMILLE ANGLAISE.--LES

EXCELLENTS RESTAURANTS A 40 SOUS.--LA GALERIE D’ORLÉANS.--LES

OISIFS.--LE THÉATRE DU VAUDEVILLE.

Bien que vous pensiez certainement qu’en ma qualité de femme le

Palais-Royal doit m’intéresser peu, avec ses restaurants, ses boutiques

de bijouterie, de rubans, de jouets d’enfants, etc., etc., etc., et tous

les mondes de misère, de fête et de bonne chère qui s’y superposent

d’_étage_ en _étage_, je ne puis cependant passer sous silence un des

lieux de Paris dont l’aspect est le plus caractéristique et le plus

anti-anglais...

[Illustration: LA GALERIE D’ORLÉANS AU PALAIS-ROYAL

(Collection J. B.)]

Tout le monde,--homme, femme ou enfant, noble ou roturier, riche ou

pauvre,--en un mot toute âme qui pénètre dans Paris demande à voir le

Palais-Royal. Mais si beaucoup d’étrangers y demeurent, hélas! trop

longtemps, il en est beaucoup aussi qui, à mon avis, ne s’y arrêtent pas

assez. Quand même, en faisant le tour de toutes les galeries, on aurait

observé attentivement, l’œil le plus rapide ne pourrait saisir tous les

types nationaux, tous les groupes pittoresques et comiques qui flottent

là pendant vingt heures au moins sur vingt-quatre. Je sais que l’étude

du Palais-Royal, dans ses recoins les plus cachés, serait à la fois

difficile, dangereuse et désagréable à poursuivre: mais je n’ai rien à

voir là; sans chercher à connaître ce que, après tout, il vaudrait mieux

ignorer que savoir, il y reste assez d’objets à contempler pour fournir

matière à observations...

Comment cela se fait-il? Je n’en sais rien, mais chaque personne que

l’on rencontre là peut fournir sujet à méditation. Si c’est un élégant à

la mode, l’imagination le conduit immédiatement vers _un salon de jeu_,

et, si vous avez un bon naturel, votre cœur saignera en pensant combien

de tristesses il rapportera chez lui. Si c’est une _moustache_ épaisse,

à demi distinguée, surmontée de grands, sombres et profonds yeux qui

regardent ce qui les entoure comme si leur propriétaire cherchait

quelqu’un à dévorer, vous pouvez être aussi sûre qu’elle se dirige

également vers un _salon_ que vous l’êtes qu’un homme qui porte une

ligne sur son épaule va à la pêche. Cette jolie _soubrette_, avec ses

petits talons et son joli tablier de soie, qui a évidemment quelques

francs dans le coin noué du mouchoir qu’elle tient à la main, ne

savons-nous pas qu’elle cherche à travers les vitrines de chaque

bijoutier la paire de boucles d’oreilles en or assez tentante pour

qu’elle sacrifie à l’acheter un quart de ses gages?

Nous ne devons pas perdre de vue--aussi bien serait-ce difficile!--cette

famille caractéristique de nos compatriotes qui vient de tourner dans la

superbe galerie d’Orléans. Père, mère et filles... qu’il est facile de

deviner leurs pensées et même leurs paroles! Le père, au noble maintien,

déclare que cette galerie ferait une Bourse magnifique: il n’a pas

encore vu la Bourse de Paris. Il examine la hauteur, marche un pas ou

deux, mesure par les yeux l’espace de tous côtés, puis s’arrête et dit

sans doute à la dame qu’il a au bras (et dont les regards, pendant ce

temps, errent parmi les châles, les gants, les bouteilles d’eau de

Cologne et les porcelaines de Sèvres, d’abord d’un côté, ensuite de

l’autre): «Ce n’est pas mal construit; c’est léger et majestueux et la

largeur est très considérable pour un toit si léger d’apparence; mais

qu’est-ce cela comparé au pont de Waterloo!»

Deux jolies filles, au teint frais, aux yeux de colombe et aux cheveux

comme le blé, tombant en boucles innombrables et cachant presque leurs

regards curieux, bien que timides encore, précèdent leurs parents; en

filles bien élevées, elles s’arrêtent quand ils s’arrêtent et marchent

quand ils marchent. Mais elles osent à peine regarder rien, car, quoique

leurs yeux baissés puissent difficilement laisser deviner qu’elles les

ont aperçus, ne savent-elles pas que ces jeunes gens aux favoris, aux

impériales et aux cheveux noirs les fixent avec leurs lorgnons?

Là aussi, comme aux Tuileries, de petits pavillons fournissent de quoi

désaltérer les assoiffés de politique; et là aussi, nous pouvons

distinguer le mélancolique champion de la branche aînée des Bourbons,

qui, au moins, est sûr de trouver des consolations dans sa fidèle

_Quotidienne_ et de la sympathie dans _La France_. Le républicain morose

marche fièrement, comme d’habitude, pour se saisir du _Réformateur_;

tandis que le confortable doctrinaire sort du café Véry en méditant sur

le _Journal des Débats_ et sur les chances de ses spéculations chez

Tortoni ou à la Bourse.

Ce fut en nous promenant dans les galeries qui entourent le jardin que

nous remarquâmes les figures dont je vous parle et bien d’autres trop

nombreuses pour vous les dépeindre. Ce jour-là, nous nous étions promis,

pour satisfaire notre curiosité, de dîner, non chez Véry ou dans quelque

autre restaurant très renommé, mais _tout bonnement_ à un restaurant à

_quarante sous par tête_. Ayant fait le tour des galeries, nous montâmes

donc _au second_ étage du numéro..., j’oublie lequel: c’était là qu’on

nous avait recommandé tout spécialement de faire notre _coup d’essai_.

Et la scène que nous vîmes en entrant, après avoir suivi une longue file

de gens qui nous précédaient, nous amusa par sa nouveauté.

Je ne dis pas que j’aimerais à dîner trois fois par semaine au

Palais-Royal pour _quarante sous par tête_, mais je dis que j’aurais été

très fâchée de ne pas l’avoir fait une fois et que, de plus, j’espère de

tout cœur que je le ferai encore.

Le dîner était extrêmement bon et aussi varié que notre fantaisie le

désira, chaque personne ayant le privilège de choisir trois ou quatre

_plats_ sur une carte qu’il faudrait un jour pour lire entièrement. Mais

le repas était certainement la partie la moins importante dans notre

affaire. La nouveauté du spectacle, le nombre de gens étranges, la

parfaite aménité et la bonne éducation qui semblaient régner parmi eux

tous, tout cela nous faisait regarder autour de nous avec tant d’intérêt

et de curiosité que nous oubliâmes presque la cause ostensible de notre

visite.

Il y avait là beaucoup d’Anglais, principalement des hommes, et

plusieurs Allemands, avec leurs femmes et leurs filles; mais la majorité

de l’assistance était française, et, d’après plusieurs petites

discussions quant aux places réservées pour eux que l’on avait laissé

prendre, d’après différentes paroles d’intelligence qu’ils échangeaient

avec les garçons, il était clair que beaucoup d’entre eux n’étaient pas

des visiteurs de hasard, mais avaient l’habitude quotidienne de dîner

là.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 47 / 82 题