XXIX

L’ABBÉ LACORDAIRE.--SUCCÈS DE SES SERMONS A NOTRE-DAME.--LES MEILLEURES

PLACES RÉSERVÉES AUX HOMMES.--DIMENSIONS DE NOTRE-DAME.--AFFLUENCE DE

_jeunes gens de Paris_.--ILS FONT ET DÉFONT LES RÉPUTATIONS.--LACORDAIRE

EST UN PRÉDICATEUR DÉPLORABLE.

La grande réputation d’un prédicateur nous décida dimanche à supporter

deux heures d’attente fastidieuse avant la messe qui précéda son sermon.

C’est de la sorte seulement qu’on peut s’assurer une chaise à Notre-Dame

quand l’abbé Lacordaire y doit monter en chaire. L’ennui est grand; mais

ayant successivement entendu dire de ce personnage célèbre qu’il était

«envoyé par le ciel pour ramener la France au catholicisme»; qu’il était

«un hypocrite laissant Tartuffe loin derrière lui»; que son «talent

dépasse celui de tout prédicateur depuis Bossuet», et que c’était «un

charlatan qui devrait prêcher de sa baignoire plutôt que de la chaire de

Notre-Dame», je me décidai à le voir et l’entendre moi-même, quoique je

sois peu capable de discerner où peut être la vérité entre les deux

partis qui sont séparés par un abîme. Quelques circonstances vinrent

d’ailleurs diminuer l’ennui de notre longue attente, et je dois avouer

que ce ne fut point là la moins profitable partie des quatre heures que

nous passâmes dans cette église.

[Illustration: NOTRE-DAME

(Coll. J. B.)]

En entrant, nous trouvâmes l’immense nef close par des barrières, comme

elle l’avait été le dimanche de Pâques pour le concert (car ainsi

pourrait-on appeler l’office de cette fête). Quand nous voulûmes

pénétrer dans cette partie réservée, on nous dit qu’aucune dame n’y

était admise, mais que les bas-côtés contenaient beaucoup de chaises et

qu’on y trouvait des places excellentes.

Cet arrangement m’étonna pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est

absolument contraire aux usages nationaux, car partout, en France, les

meilleures places sont réservées aux femmes, ou du moins, en principe,

j’ai toujours trouvé qu’il en fut ainsi. Ensuite parce que, dans toutes

les églises où je suis entrée jusqu’à présent, l’assemblée, toujours

nombreuse, est invariablement composée d’au moins douze femmes pour un

homme. Aussi lorsque, en regardant dans la partie réservée, j’y

remarquai assez de rangées de chaises pour recevoir quinze cents

personnes, je pensai qu’à moins que tous les prêtres de Paris ne

vinssent en personne faire honneur à leur éloquent confrère, il était

assez peu vraisemblable que cette mesure peu galante fût nécessaire. Je

n’eus pas le temps, au reste, de me perdre en conjectures, car la foule

se pressait déjà à toutes les portes, et nous nous dépêchâmes de nous

assurer des meilleures chaises dans les bas-côtés. Nous parvînmes à nous

placer entre les piliers, juste en face de la chaire, et nous en fûmes

satisfaits car nous ne doutâmes pas qu’une voix qui avait acquis une

telle renommée ne pût se faire entendre dans les galeries latérales de

Notre-Dame.

Lorsque je me fus installée aussi confortablement que possible sur ma

chaise au dossier droit, j’eus une première consolation à ma longue

attente en songeant que du moins elle se passerait entre les murs

vénérables de Notre-Dame. C’est une glorieuse vieille église, et, bien

qu’on ne puisse la comparer à l’Abbaye de Westminster, ou à Anvers, ou à

Strasbourg, ou à Cologne, ou à beaucoup d’autres que je pourrais nommer,

elle garde assez d’intérêt pour vous occuper pendant un temps

considérable. Les trois rosaces élégantes qui jettent leur lumière

colorée au nord, à l’ouest et au sud offrent par elles-mêmes une très

jolie étude pour une demi-heure ou deux, et, d’ailleurs, elles

rappellent, malgré leur minime diamètre de quarante pieds, la magnifique

fenêtre ronde de l’ouest à la cathédrale de Strasbourg, dont le seul

souvenir suffirait à faire passer un autre long espace de temps...

J’avais une autre source de distraction, et rien moins qu’insignifiante,

à observer l’affluence des assistants. L’édifice renferma bientôt autant

d’être vivants qu’il en pouvait contenir; et les places que nous jugions

quelconques quand nous les prîmes, se trouvèrent si commodément situées

que nous nous réjouîmes de les avoir choisies. Il n’y avait pas un

pilier qui ne servît d’appui à autant d’hommes qu’il en fallait pour

l’entourer, et pas un ornement en saillie, pas une balustrade des autels

latéraux, pas un point élevé, qui ne fût comme si un essaim d’abeilles

s’y était suspendu.

Mais ce qui attira le plus mon attention fut ce qui se passait dans la

nef. Quand on me dit que c’était la partie de l’église réservée aux

hommes, je pensai que j’y verrais des citoyens catholiques, respectables

et d’un âge mûr, venus de tous les coins de la ville et peut-être du

pays pour entendre le célèbre prédicateur; mais, à mon grand étonnement,

je vis arriver par douzaines des jeunes gens joyeux, élégants, mis à la

dernière mode, et tels que je n’en avais encore jamais vu à d’autres

cérémonies religieuses. Parmi eux se trouvait une certaine quantité

d’hommes plus âgés; mais la grande majorité ne dépassait pas trente ans.

Je ne pouvais comprendre la raison de ce phénomène; mais tandis que je

me creusais la tête pour en trouver l’explication, le hasard vint en

aide à ma curiosité sous la forme d’un voisin communicatif.

Dans aucun endroit du monde il n’est plus aisé d’entrer en conversation

avec un étranger qu’à Paris. A tous les degrés de la société il y règne

une courtoisie et une sociabilité naturelles, et celui qui le désire

peut facilement connaître l’état d’esprit de toutes les classes. Le

temps présent est très favorable à cela, car le trait le plus

remarquable des mœurs parisiennes, en ce moment, c’est une absolue

liberté d’exprimer son opinion sur toutes choses.

J’ai entendu dire qu’il était difficile d’obtenir une réponse nette,

précise et courte d’un Irlandais; d’un Français, c’est impossible: quand

sa réplique à votre question équivaudrait au fond au sec anglicisme «I

don’t know» [je ne sais pas], elle serait faite d’un ton et avec une

tournure de phrase qui vous persuaderaient qu’on sera satisfait et même

extrêmement heureux de répondre à toutes les autres demandes qu’il vous

plaira de faire sur le même sujet, ou sur un autre.

Pour avoir déplacé ma chaise d’un pouce et demi en vue de la commodité

d’un voisin à cheveux gris, celui-ci fut amené à prononcer: «_Mille

pardons, madame!_» avec une remarque sur la gêne qu’apportait la réserve

de toutes les meilleures places pour les messieurs. C’était tout à fait

contraire, ajouta-t-il, à la coutume ordinaire des Parisiens, et de

fait, c’était pourtant la seule disposition que l’on eût trouvée pour

que les dames ne fussent pas incommodées par le flot impétueux des

_jeunes gens_ qui viennent régulièrement entendre l’abbé Lacordaire.

«Je ne vis jamais tant de jeunes gens dans aucune assemblée religieuse,

dis-je, espérant qu’il pourrait m’expliquer ce mystère...

--La France, répondit-il avec énergie, comme vous pouvez vous en

convaincre en regardant cette multitude, n’est plus la France de 1793,

quand ses prêtres chantaient des cantiques sur l’air du _Ça ira_. La

France est heureusement redevenue profondément et sincèrement

catholique. Ses prêtres sont à nouveau ses orateurs, ses plus grands,

ses plus hauts dignitaires. Elle peut encore donner des cardinaux à

Rome, et Rome peut encore donner un ministre à la France.»

[Illustration: LACORDAIRE PRÊCHANT A NOTRE-DAME

(Coll. J. Boulenger)]

Je ne trouvai aucune réponse à faire; et mon silence ne sembla pas lui

plaire, car, après être resté assis quelques minutes en silence, il se

leva de la place qu’il avait obtenue à si grand’peine et, se frayant un

passage à travers la foule, il disparut derrière nous; mais je pus le

revoir, avant de quitter l’église, debout sur les marches de la

chaire... La messe terminée, je regardai la chaire; elle était encore

vide, mais, en jetant les yeux autour de moi, je vis tous les regards

tournés vers une petite porte dans le bas côté nord, presque

immédiatement derrière nous. _Il est entre là!_ dit une jeune femme près

de nous, d’un ton qui semblait indiquer un sentiment plus profond que le

respect, et qui vraiment touchait à l’adoration. Ses yeux restèrent

fixés sur la porte comme ceux de beaucoup d’autres jusqu’à ce qu’elle

s’ouvrît et qu’un jeune homme élancé, dans le costume du prêtre qui va

monter en chaire, y apparût. Un bedeau lui fraya un chemin à travers la

foule, qui, épaisse et serrée comme elle était, se reculait de chaque

côté pour le laisser approcher de la chaire, avec beaucoup plus de

docilité qu’elle ne l’eût fait poussée par une troupe de cavalerie.

Le silence le plus profond accompagnait sa marche; jamais je ne vis

démonstration de respect plus frappante; et l’on prétend que les trois

quarts de Paris considèrent cet homme comme un hypocrite!

Aussitôt qu’il eut atteint la chaire, tandis qu’il se préparait par une

muette prière au devoir qu’il allait accomplir, un bruit se fit entendre

dans la partie supérieure du chœur et l’archevêque, suivi de son

splendide cortège ecclésiastique, s’avança vers la partie de la nef qui

est immédiatement en face du prédicateur. En arrivant à l’endroit

réservé, chacun gagna sans bruit la place qui lui était assignée d’après

sa dignité, tandis que l’assemblée entière attendait debout

respectueusement, et semblait

_Admirer un si bel ordre et reconnaître l’église._

Il est plus facile de vous décrire tout ce qui précéda le sermon que le

sermon lui-même. Ce fut un tel flot de paroles, un tel torrent, une

telle averse de déclamations passionnées que, même avant d’en avoir

entendu assez pour pouvoir juger du sujet, je me sentis disposée à mal

juger du prédicateur, et à soupçonner ce discours d’avoir plus de fleurs

et de fioritures de rhétorique humaine que de simple vérité divine.

Ses gestes violents me déplurent aussi excessivement. Le mouvement

rapide et incessant de ses mains, quelquefois de l’une, quelquefois des

deux, ressemblait plus à celui des ailes d’un oiseau-mouche qu’à aucune

autre chose dont je puisse me souvenir; mais le bourdonnement partait de

l’assemblée en admiration. A chaque pause--il en faisait fréquemment, et

évidemment _exprès_, comme un mauvais acteur--une rumeur louangeuse

courait à travers la foule.

Je me souviens d’avoir lu quelque part qu’un prêtre de naissance noble,

de peur que ses ouailles ne devinssent familières avec lui, s’adressait

à elles du haut de la chaire en ces termes: _Canaille chrétienne!_

C’était mal--très mal, certainement: mais je ne sais si le _Messieurs_

de l’abbé Lacordaire est beaucoup plus dans le ton convenable à un

pasteur chrétien. Cette apostrophe mondaine fut répétée plusieurs fois

pendant le discours, et j’ose dire contribua grandement à l’effet

désagréable que me produisit l’éloquence du prédicateur. Je ne me

rappelle pas avoir jamais entendu un prédicateur que j’aie moins aimé,

moins vénéré et moins admiré que ce nouveau saint parisien. Il fit des

allusions très acérées à la renaissance de l’Eglise catholique romaine

en Irlande et anathématisa cordialement tous ceux qui s’y opposeraient.

En vous racontant le prologue de deux heures qu’avait été la messe, j’ai

oublié de vous dire que beaucoup de jeunes gens--non aux places

réservées dans la nef mais de ceux qui étaient assis près de

nous--lisaient pour échapper à l’ennui de l’attente. Quelques-uns des

volumes qu’ils tenaient avaient tout l’air de romans provenant d’un

cabinet de lecture; d’autres étaient évidemment des recueils de

cantiques, probablement moins _spirituels_ que pleins d’esprit.

Ce spectacle me découvrit une nouvelle page de Paris tel qu’il est, et

je ne regrette pas les quatre heures qu’il m’a coûtées; mais une fois

suffit: je ne retournerai certes pas entendre l’abbé Lacordaire.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 46 / 82 题