XXVIII

L’ÉLÉGANCE INIMITABLE DES FRANÇAISES.--IMPOSSIBILITÉ A UNE ANGLAISE DE

N’ÊTRE PAS CONNUE POUR TELLE AU PREMIER REGARD.--LES MAGASINS DE

NOUVEAUTÉS ET LES BOUTIQUES.--LE GOUT DES BOUQUETIÈRES.--TOUT A PARIS

EST ARRANGÉ AVEC GOUT.--PLUS DE ROUGE NI DE FAUX CHEVEUX.

Avouez, en pensant que c’est une femme qui vous écrit, que vous ne

pouvez vous plaindre d’avoir été accablé de détails sur les modes de

Paris: peut-être même vous plaindrez-vous de ce que tout ce que j’en ai

déjà dit n’ait porté que sur le costume historique et fantaisiste des

républicains. L’apparence de chacun et tout ce qui s’y rapporte a

cependant une très grande importance dans la vie quotidienne de cette

brillante ville; et bien que à ce point de vue, elle soit le modèle du

monde entier, elle a su garder pour elle seule un aspect, une manière

d’être que tout autre peuple chercherait en vain à imiter. Allez où vous

voudrez, vous verrez des modes françaises; mais il faut venir à Paris

pour voir comment on les porte.

Le dôme des Invalides, les tours de Notre-Dame, la colonne de la place

Vendôme, les moulins à vent de Montmartre ne sont pas plus

caractéristiques de Paris que l’aspect des chapeaux, des bonnets, des

guimpes, des châles, des tabliers, des ceintures, des boucles, des

gants, mais surtout des bottines et des bas, quand ils sont portés par

des Parisiennes dans la ville de Paris.

C’est en vain que toutes les femmes de la terre viennent en foule à ce

marché d’élégance, chacune portant assez d’argent dans sa poche pour se

vêtir de la tête aux pieds avec tout ce qui se trouvera de mieux et de

plus riche; c’est en vain que chacune appelle à son aide toutes les

_tailleuses_, _coiffeuses_, _modistes_, _couturières_, _cordonniers_,

_lingères et friseuses_ de la ville: quand elle aura acheté et mis comme

il convient toute chose exactement de la façon qu’on lui aura prescrite,

elle entendra, dans la première boutique où elle entrera, une grisette

murmurer à une autre derrière le comptoir: «_Voyez ce que désire cette

dame anglaise_»; et cela,--pauvre chère dame!--avant qu’elle ait pu

prononcer un seul mot capable de la trahir.

Et ce ne sont pas seulement les Parisiens qui nous reconnaissent

facilement--cela pourrait être dû chez eux à quelque inexplicable

franc-maçonnerie; non, le plus fort est que nous nous reconnaissons

nous-même l’un l’autre sur-le-champ: «C’est un Anglais!» «C’est une

Anglaise!» Cela se voit plus vite qu’on ne le saurait dire.

Ces manières, cette allure, cette marche, l’expression des mouvements

et, pour ainsi parler, des membres, que tout cela soit si spécial et

impossible à imiter, voilà qui est vraiment singulier. Cela n’a rien à

voir avec les différences d’yeux et de teint des deux nations, car

l’effet est peut-être senti plus fortement encore quand on suit une

personne que quand on la croise; il ressort de chaque pli comme de

chaque épingle, de toutes les attitudes et de tous les gestes.

[Illustration: L’ANGLAISE

(Par Guérin) (Coll. J. B.)]

Si je pouvais vous expliquer ce qui produit cet effet j’en rendrais

peut-être l’imitation moins malaisée; mais comme, après s’y être essayé

pendant vingt ans, on a fini par regarder comme impossible de le

définir, ne comptez pas sur moi pour cela. Tout ce que je puis faire,

c’est de vous dire là-dessus ce que tout le monde sait, sans chercher à

atteindre la partie mystérieuse de ce sujet, et à analyser cet effet

magique.

Pour parler en termes de marchandes de modes, les dames «s’habillent»

beaucoup moins à Paris qu’à Londres. Je ne pense pas qu’une Parisienne,

après avoir quitté son déshabillé du matin, s’astreindrait, durant «la

saison», à changer de robe quatre fois par jour, comme je l’ai vu faire

à des dames de Londres. Et je ne crois pas que les plus _précieuses_ en

cette matière penseraient avoir commis une grave infraction à la bonne

éducation si elles paraissaient à dîner dans la même toilette qu’on leur

aurait vue porter trois heures auparavant.

Le seul article de luxe féminin plus généralement répandu parmi elles

que parmi nous est le châle de cachemire. Le _trousseau_ d’une jeune

femme compte toujours au moins un de ces précieux châles, et c’est, je

crois, de tous les _présents_, celui qui fait souvent, comme le dit Miss

Edgeworth, oublier le _futur_ à la fiancée.

Sous d’autres rapports, ce qui est nécessaire à la garde-robe d’une

Française élégante l’est aussi à celle d’une Anglaise. Seulement on

porte plus chez nous de bijoux et colifichets de toutes sortes que chez

eux. La robe qu’une jeune Anglaise mettrait pour dîner est exactement

la même qu’une jeune Française porterait à tous les bals, sauf à un bal

costumé; au lieu que la plus élégante toilette du dîner, à Paris, ne se

porterait chez nous que pour aller à l’Opéra.

Il y a beaucoup de très jolis _magasins de nouveautés_ dans toutes les

parties de la ville, et le cœur d’une femme peut y trouver tout ce qu’il

désire quant à la toilette.

[Illustration: «MARCHANDES DE MODES»

(Par Gavarni) (Bibl. nat.)]

Ces magasins sont des _modistes_ et des _coiffeuses_ excellentes, qui

savent parfaitement fabriquer et recommander tous les produits de leur

art fascinateur; mais il ne se trouve point ici de Howel et de James où

s’assemblent à point nommé toutes les jolies femmes de Paris; on ne voit

aucune assemblée de grand valets de pied attendant sur les banquettes à

l’extérieur des boutiques, et qui fassent office d’enseigne pour les

non-initiés en leur indiquant par leur présence combien d’acheteurs sont

en train de marchander les précieux objets de l’intérieur. Les boutiques

sont en général beaucoup plus petites que les nôtres, ou, quand elles

s’étendent en longueur, elles ont l’air de dépôts de marchandises. On

étale pour la montre et la décoration beaucoup moins d’objets, si ce

n’est dans les magasins de porcelaines ou de bronzes dorés, protégés par

des glaces. A vrai dire, partout où les articles peuvent être exposés

sans danger aux injures de l’air, on en étale un nombre considérable;

mais, dans l’ensemble, les boutiques n’offrent pas ici une aussi grande

apparence de capitaux employés que chez nous.

Une des principales causes du gai et joli aspect des rues est la

quantité et l’élégant arrangement des fleurs exposées pour la vente.

Tout le long des boulevards, et dans chacun de ces brillants passages

qui percent maintenant Paris dans tous les sens, vous n’avez qu’à fermer

les yeux pour vous croire dans un parterre; et si, en ouvrant les yeux,

l’illusion s’envole, vous trouvez à sa place quelque chose d’aussi

charmant.

Malgré les abominations multiples des rues, les serrures des portes des

salons semblables à des cadenas de prisons et l’odieux escalier commun à

tous par lequel on y accède, il y a chez ce peuple un goût et une grâce

qu’on ne trouverait certainement pas ailleurs. Et cela non seulement

dans les vastes hôtels des riches et des grands, mais dans toutes les

classes de la société, jusqu’à la plus basse.

La manière dont une vieille marchande de quatre saisons noue les cerises

qu’elle vend pour quelques sous à sa clientèle de gamins, pourrait

donner une leçon au plus adroit décorateur de nos tables de soupers. Un

bouquet de violettes sauvages, dont le prix est à la portée de la

_soubrette_ la moins payée de Paris, est arrangé avec une grâce qui le

rendrait digne d’une duchesse; et j’ai vu le modeste étalage d’une

fleuriste dont toute la tente se composait d’un arbre et du ciel bleu,

disposé avec un mélange de couleurs si harmonieux, que je suis restée

plus longtemps et plus agréablement à la regarder que je ne suis jamais

demeurée à contempler le palais de Flore lui-même dans le King’s Road.

Après tout, je pense que ce mystérieux art de la toilette, dont j’ai

déjà parlé, vient de ce bon goût naturel, universel et inné. Il existe

un à-propos, une bienséance, une sorte d’harmonie dans les différentes

parties de la toilette féminine, que l’on constate sur les _toques_ de

coton aux teintes éclatantes assorties aux mouchoirs et aux tabliers,

comme sur les chapeaux les plus élégants des Tuileries. Le mot si

expressif pour qualifier une femme bien mise: _faite à peindre_, peut

être bien souvent appliqué avec autant de justice à une paysanne qu’à

une princesse; car toutes deux ont la même délicatesse naturelle de

goût.

C’est ce sentiment national qui rend tellement supérieurs, à Paris, la

mise en scène, le corps _de ballet_, et tout ce qui dans les théâtres

forme _tableau_. Là, une simple erreur dans la couleur ou l’arrangement

pourrait détruire l’harmonie entière et le charme de l’ensemble: mais

vous voyez ici de pauvres petites filles, louées à la nuit moyennant

quelques sous pour figurer des anges ou des Grâces, entrer dans la

composition de la scène avec un instinct aussi infaillible que celui qui

pousse les oies sauvages, volant à travers les airs, à se former en une

phalange triangulaire admirablement ordonnée, au lieu de se disperser

vers tous les points de la boussole, comme on le voit faire _par

exemple_ à nos _figurantes_ à nous lorsque le maître de ballet ne les

tient pas aussi rigoureusement en ordre qu’un bon chasseur rassemble sa

meute.

C’est un soulagement pour mes yeux de constater que le fard n’est plus à

la mode. Je ne comprends pas ceux qui disent qu’un regard brillant le

devient plus encore par une légère touche de rouge habilement appliquée

en dessous. En tout cas si on en met encore, c’est si adroitement que

cela ne produit qu’un bon effet, et voilà un immense progrès sur la

mode, dont je me souviens trop bien, de farder les joues des jeunes et

des vieilles à un point réellement effrayant.

[Illustration: (E. Lami del.) (Coll. J. B.)]

Un autre progrès que je goûte fort, c’est que la plupart des vieilles

dames ont renoncé aux cheveux artificiels; elles arrangent maintenant

leurs propres cheveux gris avec le plus d’élégance et de soin possibles.

L’apparence générale de l’ensemble y gagne: la nature arrange les choses

pour nous beaucoup mieux que nous ne le pouvons faire; et l’aspect d’une

figure âgée entourée de boucles noires, brunes ou blondes, est

infiniment moins agréable que celui d’un vieux visage accompagné de ses

propres cheveux argentés.

J’ai entendu observer, avec beaucoup de justesse, que le fard n’est

seyant qu’à celles qui n’en ont pas besoin: on peut dire la même chose

des faux cheveux. Quelques-uns des édifices en cheveux noirs et

brillants comme du jais que j’ai vus ici excédaient certainement en

quantité de cheveux ce qui peut croître sur aucune tête humaine; mais

quand cet édifice surmonte un jeune visage qui semble avoir droit à tous

les honneurs que l’art des coiffeurs peut imaginer, il n’y a rien là

d’incongru ni de désagréable, bien qu’il soit toujours dommage de mêler

quoi que ce soit de faux à la gloire d’une jeune tête. Pour ce

sentiment-là, _Messieurs les Fabricants_ de faux cheveux ne me rendront

pas grâces: après avoir interdit l’usage des fausses tresses aux

vieilles dames, voilà que je désapprouve maintenant les fausses boucles

pour les jeunes!

[Illustration: «1835»

(Par Gavarni) (Bibl. nat.)]

_Au reste_, tout ce que je peux vous dire quant à la toilette, c’est que

nos élégantes ne doivent plus espérer de trouver ici aucun article utile

pour leur garde-robe à meilleur marché; au contraire, tout s’y paye

beaucoup plus cher qu’à Londres; et ce qui doit également les empêcher

de faire leurs emplettes ici, c’est que les différents objets que nous

avions l’habitude de considérer comme mieux fabriqués que chez nous,

spécialement les soieries et les gants, sont maintenant, à mon avis,

décidément inférieurs aux nôtres en qualité: les articles qu’on peut

acheter au même prix qu’en Angleterre, sont moins bons à l’usage.

Les seules emplettes que j’aimerais à rapporter chez moi, ce seraient

des porcelaines: mais cela, nos tarifs de douane nous le défendent, et,

sans cette protection, nos Wedgewood et nos Mortlake ne vendraient plus

que peu d’articles d’ornement, car non seulement leurs prix sont plus

élevés mais leur matière première et leur façon sont, à mon avis,

extrêmement inférieurs. Il est réellement agréable à mes sentiments

patriotiques de pouvoir constater honnêtement que, sauf ces objets et

quelques articles de luxe, comme les bronzes dorés, les pendules

d’albâtre et cætera, il n’y a rien ici que nous ne puissions trouver en

abondance dans notre pays.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 45 / 82 题