L’ÉLÉGANCE INIMITABLE DES FRANÇAISES.--IMPOSSIBILITÉ A UNE ANGLAISE DE
N’ÊTRE PAS CONNUE POUR TELLE AU PREMIER REGARD.--LES MAGASINS DE
NOUVEAUTÉS ET LES BOUTIQUES.--LE GOUT DES BOUQUETIÈRES.--TOUT A PARIS
EST ARRANGÉ AVEC GOUT.--PLUS DE ROUGE NI DE FAUX CHEVEUX.
Avouez, en pensant que c’est une femme qui vous écrit, que vous ne
pouvez vous plaindre d’avoir été accablé de détails sur les modes de
Paris: peut-être même vous plaindrez-vous de ce que tout ce que j’en ai
déjà dit n’ait porté que sur le costume historique et fantaisiste des
républicains. L’apparence de chacun et tout ce qui s’y rapporte a
cependant une très grande importance dans la vie quotidienne de cette
brillante ville; et bien que à ce point de vue, elle soit le modèle du
monde entier, elle a su garder pour elle seule un aspect, une manière
d’être que tout autre peuple chercherait en vain à imiter. Allez où vous
voudrez, vous verrez des modes françaises; mais il faut venir à Paris
pour voir comment on les porte.
Le dôme des Invalides, les tours de Notre-Dame, la colonne de la place
Vendôme, les moulins à vent de Montmartre ne sont pas plus
caractéristiques de Paris que l’aspect des chapeaux, des bonnets, des
guimpes, des châles, des tabliers, des ceintures, des boucles, des
gants, mais surtout des bottines et des bas, quand ils sont portés par
des Parisiennes dans la ville de Paris.
C’est en vain que toutes les femmes de la terre viennent en foule à ce
marché d’élégance, chacune portant assez d’argent dans sa poche pour se
vêtir de la tête aux pieds avec tout ce qui se trouvera de mieux et de
plus riche; c’est en vain que chacune appelle à son aide toutes les
_tailleuses_, _coiffeuses_, _modistes_, _couturières_, _cordonniers_,
_lingères et friseuses_ de la ville: quand elle aura acheté et mis comme
il convient toute chose exactement de la façon qu’on lui aura prescrite,
elle entendra, dans la première boutique où elle entrera, une grisette
murmurer à une autre derrière le comptoir: «_Voyez ce que désire cette
dame anglaise_»; et cela,--pauvre chère dame!--avant qu’elle ait pu
prononcer un seul mot capable de la trahir.
Et ce ne sont pas seulement les Parisiens qui nous reconnaissent
facilement--cela pourrait être dû chez eux à quelque inexplicable
franc-maçonnerie; non, le plus fort est que nous nous reconnaissons
nous-même l’un l’autre sur-le-champ: «C’est un Anglais!» «C’est une
Anglaise!» Cela se voit plus vite qu’on ne le saurait dire.
Ces manières, cette allure, cette marche, l’expression des mouvements
et, pour ainsi parler, des membres, que tout cela soit si spécial et
impossible à imiter, voilà qui est vraiment singulier. Cela n’a rien à
voir avec les différences d’yeux et de teint des deux nations, car
l’effet est peut-être senti plus fortement encore quand on suit une
personne que quand on la croise; il ressort de chaque pli comme de
chaque épingle, de toutes les attitudes et de tous les gestes.
[Illustration: L’ANGLAISE
(Par Guérin) (Coll. J. B.)]
Si je pouvais vous expliquer ce qui produit cet effet j’en rendrais
peut-être l’imitation moins malaisée; mais comme, après s’y être essayé
pendant vingt ans, on a fini par regarder comme impossible de le
définir, ne comptez pas sur moi pour cela. Tout ce que je puis faire,
c’est de vous dire là-dessus ce que tout le monde sait, sans chercher à
atteindre la partie mystérieuse de ce sujet, et à analyser cet effet
magique.
Pour parler en termes de marchandes de modes, les dames «s’habillent»
beaucoup moins à Paris qu’à Londres. Je ne pense pas qu’une Parisienne,
après avoir quitté son déshabillé du matin, s’astreindrait, durant «la
saison», à changer de robe quatre fois par jour, comme je l’ai vu faire
à des dames de Londres. Et je ne crois pas que les plus _précieuses_ en
cette matière penseraient avoir commis une grave infraction à la bonne
éducation si elles paraissaient à dîner dans la même toilette qu’on leur
aurait vue porter trois heures auparavant.
Le seul article de luxe féminin plus généralement répandu parmi elles
que parmi nous est le châle de cachemire. Le _trousseau_ d’une jeune
femme compte toujours au moins un de ces précieux châles, et c’est, je
crois, de tous les _présents_, celui qui fait souvent, comme le dit Miss
Edgeworth, oublier le _futur_ à la fiancée.
Sous d’autres rapports, ce qui est nécessaire à la garde-robe d’une
Française élégante l’est aussi à celle d’une Anglaise. Seulement on
porte plus chez nous de bijoux et colifichets de toutes sortes que chez
eux. La robe qu’une jeune Anglaise mettrait pour dîner est exactement
la même qu’une jeune Française porterait à tous les bals, sauf à un bal
costumé; au lieu que la plus élégante toilette du dîner, à Paris, ne se
porterait chez nous que pour aller à l’Opéra.
Il y a beaucoup de très jolis _magasins de nouveautés_ dans toutes les
parties de la ville, et le cœur d’une femme peut y trouver tout ce qu’il
désire quant à la toilette.
[Illustration: «MARCHANDES DE MODES»
(Par Gavarni) (Bibl. nat.)]
Ces magasins sont des _modistes_ et des _coiffeuses_ excellentes, qui
savent parfaitement fabriquer et recommander tous les produits de leur
art fascinateur; mais il ne se trouve point ici de Howel et de James où
s’assemblent à point nommé toutes les jolies femmes de Paris; on ne voit
aucune assemblée de grand valets de pied attendant sur les banquettes à
l’extérieur des boutiques, et qui fassent office d’enseigne pour les
non-initiés en leur indiquant par leur présence combien d’acheteurs sont
en train de marchander les précieux objets de l’intérieur. Les boutiques
sont en général beaucoup plus petites que les nôtres, ou, quand elles
s’étendent en longueur, elles ont l’air de dépôts de marchandises. On
étale pour la montre et la décoration beaucoup moins d’objets, si ce
n’est dans les magasins de porcelaines ou de bronzes dorés, protégés par
des glaces. A vrai dire, partout où les articles peuvent être exposés
sans danger aux injures de l’air, on en étale un nombre considérable;
mais, dans l’ensemble, les boutiques n’offrent pas ici une aussi grande
apparence de capitaux employés que chez nous.
Une des principales causes du gai et joli aspect des rues est la
quantité et l’élégant arrangement des fleurs exposées pour la vente.
Tout le long des boulevards, et dans chacun de ces brillants passages
qui percent maintenant Paris dans tous les sens, vous n’avez qu’à fermer
les yeux pour vous croire dans un parterre; et si, en ouvrant les yeux,
l’illusion s’envole, vous trouvez à sa place quelque chose d’aussi
charmant.
Malgré les abominations multiples des rues, les serrures des portes des
salons semblables à des cadenas de prisons et l’odieux escalier commun à
tous par lequel on y accède, il y a chez ce peuple un goût et une grâce
qu’on ne trouverait certainement pas ailleurs. Et cela non seulement
dans les vastes hôtels des riches et des grands, mais dans toutes les
classes de la société, jusqu’à la plus basse.
La manière dont une vieille marchande de quatre saisons noue les cerises
qu’elle vend pour quelques sous à sa clientèle de gamins, pourrait
donner une leçon au plus adroit décorateur de nos tables de soupers. Un
bouquet de violettes sauvages, dont le prix est à la portée de la
_soubrette_ la moins payée de Paris, est arrangé avec une grâce qui le
rendrait digne d’une duchesse; et j’ai vu le modeste étalage d’une
fleuriste dont toute la tente se composait d’un arbre et du ciel bleu,
disposé avec un mélange de couleurs si harmonieux, que je suis restée
plus longtemps et plus agréablement à la regarder que je ne suis jamais
demeurée à contempler le palais de Flore lui-même dans le King’s Road.
Après tout, je pense que ce mystérieux art de la toilette, dont j’ai
déjà parlé, vient de ce bon goût naturel, universel et inné. Il existe
un à-propos, une bienséance, une sorte d’harmonie dans les différentes
parties de la toilette féminine, que l’on constate sur les _toques_ de
coton aux teintes éclatantes assorties aux mouchoirs et aux tabliers,
comme sur les chapeaux les plus élégants des Tuileries. Le mot si
expressif pour qualifier une femme bien mise: _faite à peindre_, peut
être bien souvent appliqué avec autant de justice à une paysanne qu’à
une princesse; car toutes deux ont la même délicatesse naturelle de
goût.
C’est ce sentiment national qui rend tellement supérieurs, à Paris, la
mise en scène, le corps _de ballet_, et tout ce qui dans les théâtres
forme _tableau_. Là, une simple erreur dans la couleur ou l’arrangement
pourrait détruire l’harmonie entière et le charme de l’ensemble: mais
vous voyez ici de pauvres petites filles, louées à la nuit moyennant
quelques sous pour figurer des anges ou des Grâces, entrer dans la
composition de la scène avec un instinct aussi infaillible que celui qui
pousse les oies sauvages, volant à travers les airs, à se former en une
phalange triangulaire admirablement ordonnée, au lieu de se disperser
vers tous les points de la boussole, comme on le voit faire _par
exemple_ à nos _figurantes_ à nous lorsque le maître de ballet ne les
tient pas aussi rigoureusement en ordre qu’un bon chasseur rassemble sa
meute.
C’est un soulagement pour mes yeux de constater que le fard n’est plus à
la mode. Je ne comprends pas ceux qui disent qu’un regard brillant le
devient plus encore par une légère touche de rouge habilement appliquée
en dessous. En tout cas si on en met encore, c’est si adroitement que
cela ne produit qu’un bon effet, et voilà un immense progrès sur la
mode, dont je me souviens trop bien, de farder les joues des jeunes et
des vieilles à un point réellement effrayant.
[Illustration: (E. Lami del.) (Coll. J. B.)]
Un autre progrès que je goûte fort, c’est que la plupart des vieilles
dames ont renoncé aux cheveux artificiels; elles arrangent maintenant
leurs propres cheveux gris avec le plus d’élégance et de soin possibles.
L’apparence générale de l’ensemble y gagne: la nature arrange les choses
pour nous beaucoup mieux que nous ne le pouvons faire; et l’aspect d’une
figure âgée entourée de boucles noires, brunes ou blondes, est
infiniment moins agréable que celui d’un vieux visage accompagné de ses
propres cheveux argentés.
J’ai entendu observer, avec beaucoup de justesse, que le fard n’est
seyant qu’à celles qui n’en ont pas besoin: on peut dire la même chose
des faux cheveux. Quelques-uns des édifices en cheveux noirs et
brillants comme du jais que j’ai vus ici excédaient certainement en
quantité de cheveux ce qui peut croître sur aucune tête humaine; mais
quand cet édifice surmonte un jeune visage qui semble avoir droit à tous
les honneurs que l’art des coiffeurs peut imaginer, il n’y a rien là
d’incongru ni de désagréable, bien qu’il soit toujours dommage de mêler
quoi que ce soit de faux à la gloire d’une jeune tête. Pour ce
sentiment-là, _Messieurs les Fabricants_ de faux cheveux ne me rendront
pas grâces: après avoir interdit l’usage des fausses tresses aux
vieilles dames, voilà que je désapprouve maintenant les fausses boucles
pour les jeunes!
[Illustration: «1835»
(Par Gavarni) (Bibl. nat.)]
_Au reste_, tout ce que je peux vous dire quant à la toilette, c’est que
nos élégantes ne doivent plus espérer de trouver ici aucun article utile
pour leur garde-robe à meilleur marché; au contraire, tout s’y paye
beaucoup plus cher qu’à Londres; et ce qui doit également les empêcher
de faire leurs emplettes ici, c’est que les différents objets que nous
avions l’habitude de considérer comme mieux fabriqués que chez nous,
spécialement les soieries et les gants, sont maintenant, à mon avis,
décidément inférieurs aux nôtres en qualité: les articles qu’on peut
acheter au même prix qu’en Angleterre, sont moins bons à l’usage.
Les seules emplettes que j’aimerais à rapporter chez moi, ce seraient
des porcelaines: mais cela, nos tarifs de douane nous le défendent, et,
sans cette protection, nos Wedgewood et nos Mortlake ne vendraient plus
que peu d’articles d’ornement, car non seulement leurs prix sont plus
élevés mais leur matière première et leur façon sont, à mon avis,
extrêmement inférieurs. Il est réellement agréable à mes sentiments
patriotiques de pouvoir constater honnêtement que, sauf ces objets et
quelques articles de luxe, comme les bronzes dorés, les pendules
d’albâtre et cætera, il n’y a rien ici que nous ne puissions trouver en
abondance dans notre pays.