XXVII

LES VIEILLES FILLES SONT RIDICULES EN FRANCE.--POURQUOI ELLES Y SONT

BEAUCOUP PLUS RARES QU’EN ANGLETERRE.--SUPÉRIORITÉ DE LA MANIÈRE DE

CONCLURE LES MARIAGES EN ANGLETERRE.--EN FRANCE, LES VIEILLES FILLES

S’APPLIQUENT A DISSIMULER LEUR TRISTE ÉTAT.

Il y a plusieurs années que, passant quelques semaines à Paris, j’eus

une conversation avec un Français au sujet des vieilles filles, et, bien

qu’il y ait longtemps de cela, je vous la rapporterai à l’occasion d’un

fait qui vient de m’arriver.

[Illustration]

Nous nous promenions, je m’en souviens, dans les jardins du Luxembourg,

et, comme nous marchions de long en large dans les longues allées, la

causerie tomba sur le «misérable sort», comme l’appelait mon

interlocuteur, des femmes célibataires en Angleterre. Mon compagnon

déplorait cet état comme le résultat le plus mélancolique des mœurs

nationales qui se pût imaginer.

«Je ne connais rien en Angleterre, déclarait-il avec la dernière

énergie, qui me fasse plus de peine que la vue d’un grand nombre de ces

femmes malheureuses, qui, encore que bien nées, bien élevées et

estimables, se trouvent sans position, sans un _état_ et sans un nom, si

ce n’est celui dont elles désirent tant se débarrasser qu’elles

donneraient pour cela la moitié des jours qui leur restent à vivre.

--Je crois que vous exagérez quelque peu le mal, répondis-je; pourtant,

même si leur position est aussi triste que vous le dites, je ne vois pas

en quoi les dames célibataires sont plus heureuses ici?

--Ici! s’exclama-t-il avec indignation: vous n’imaginez pas réellement

qu’en France, où nous nous vantons de rendre nos femmes les plus

heureuses du monde, nous pourrions souffrir que des jeunes filles

infortunées, innocentes, sans appui, tombassent hors de la société, dans

le _néant_ du célibat, comme chez vous? Dieu nous garde d’une telle

barbarie!

--Mais comment pouvez-vous empêcher cela? Il est impossible que, par

suite des circonstances, beaucoup de vos hommes ne soient pas amenés à

demeurer célibataires; et si le nombre des individus des deux sexes est

égal, il s’ensuit qu’il doit y avoir aussi des femmes non mariées?

--Cela peut paraître ainsi, mais la réalité est tout autre: nous n’avons

pas de femmes non mariées.

--Alors, que deviennent-elles?

--Je ne sais pas, mais si une Française se trouvait dans cette

situation, elle se jetterait à l’eau!

--J’en connais une cependant, dit une dame qui était avec nous; Mˡˡᵉ

Isabelle B... est une vieille fille.

--_Est-il possible?_ s’écria notre interlocuteur d’un ton qui me fit

éclater de rire. Et quel âge a-t-elle, cette malheureuse Mˡˡᵉ Isabelle?

--Je ne sais pas exactement, répondit la dame, mais je pense qu’elle

doit avoir passé trente ans depuis longtemps.

--_C’est une horreur!_» s’écria-t-il encore, et il ajouta avec mystère,

dans un demi-murmure: «Croyez-moi, elle ne supportera pas cela

longtemps!»

J’avais certainement oublié Mˡˡᵉ Isabelle et ce qui la concernait, quand

je rencontrai la dame qui l’avait citée comme étant la seule vieille

fille qui fût en France. Comme je causais avec elle, l’autre jour, de

tout ce que nous avions fait ensemble dans le temps passé, elle me

demanda si je me souvenais de cette conversation. Je lui assurai que je

n’en avais rien oublié.

«Alors, me dit-elle, je vais vous raconter ce qui m’est arrivé trois

mois environ après qu’elle eut eu lieu. Je fus invitée avec mon mari à

aller voir une amie à la campagne, dans la même maison où j’avais

rencontré cette Mˡˡᵉ Isabelle B... que je vous ai nommée. Le soir, en

jouant à l’écarté avec notre hôte, je me rappelais notre conversation

dans les jardins du Luxembourg et je m’enquis de la demoiselle en

question:

«Est-il possible que vous n’ayez pas su ce qui lui est arrivé? me

répondit-on.

--Non, en vérité, je n’ai rien appris. Est-elle mariée?

--Mariée?... Hélas! non, elle s’est jetée à l’eau!»

Ce dénouement terrible prenait une gravité solennelle après ce qui avait

été prédit à cette jeune femme. Quoi de plus étrange que cette

coïncidence! Mon amie me dit qu’à son retour à Paris elle raconta cette

catastrophe à celui qui avait semblé la prévoir et qu’il reçut cette

nouvelle par une exclamation caractéristique: «Dieu soit loué! Elle est

maintenant hors de son malheur.»

Cet incident et la conversation qui suivit me portèrent à rechercher

sérieusement ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans tout cela, et il me

semble, après enquête, qu’une femme célibataire, ayant passé trente ans,

c’est un cas fort rare en France. Procurer à leurs enfants un _mariage

convenable_ passe aux yeux des parents pour un devoir aussi strict que

de les envoyer en nourrice ou à l’école. La proposition d’une alliance

vient aussi souvent des amis de la femme que de ceux de l’homme, et il

est évident que cela doit beaucoup augmenter les chances d’établissement

convenable pour les jeunes personnes; car, bien qu’il nous arrive

d’envoyer nos filles jusqu’aux Indes dans l’espoir d’obtenir ce résultat

désiré, il est peu de parents anglais qui soient allés jusqu’à proposer

à quiconque, ou au fils de quiconque, de prendre leur fille.

Si nos usages étaient différents, si la demande en mariage d’une jeune

fille était préparée par les amis au lieu de dépendre de la chance ou du

hasard d’une rencontre, je ne doute pas que beaucoup de mariages heureux

n’en résulteraient; et, d’ailleurs, un arrangement semblable, qui ne

choque aucun sentiment des convenances, puisqu’il est conforme à une

coutume nationale, peut donner à penser à la jeune fille que, par un

privilège flatteur pour sa délicatesse, elle est absolument étrangère à

cette affaire. Mais, nos jeunes filles anglaises consentiraient-elles,

pour ne pas courir la chance de rester vieilles filles, à abandonner ce

droit, qui leur est si précieux, de vivre dignement en célibataires

jusqu’au jour où elles auront choisi elles-mêmes un époux--au milieu du

monde,--et renonceront-elles pour cela au droit de dire oui ou non à

leur guise et selon leur fantaisie?...

Le monde entier est persuadé que la France abonde en épouses aimantes,

constantes et fidèles, et en maris de même; je ne pense pas que, s’il en

est ainsi, ce soit une conséquence de la manière dont les mariages se

font ici. Le plus fort argument en faveur de l’usage français, c’est

assurément qu’un mari qui prend une jeune femme aussi neuve

d’impressions de toutes sortes que doit l’être une jeune fille française

bien élevée, ce mari-là a une meilleure chance, ou plutôt a plus le

pouvoir de conquérir le cœur de sa femme qu’un homme qui s’éprend d’une

beauté de vingt ans, laquelle a déjà entendu peut-être des aveux aussi

tendres que ceux qu’il murmure à son oreille, faits par un autre homme

qui, s’il n’avait pas le moyen d’épouser la jeune personne, avait du

moins celui de l’aimer, et une langue pour la séduire aussi bien que le

mari.

[Illustration: «LA BONNE FILLE»

(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger.)]

En revanche, que d’arguments contraires! Quel que soit le sentiment

d’une Française pour son époux, celui-ci ne pourra jamais sentir qu’elle

l’a choisi parmi les autres; certes, il arrive parfois qu’une belle

créature soit élue par son fiancé à cause de sa beauté; mais, si la

réponse a été faite sans même qu’on la consulte, sans doute elle peut

tirer de cette demande une petite satisfaction de vanité, mais

certainement rien qui approche d’un sentiment de tendresse venant du

cœur.

L’habitude est si fortement invétérée qu’il est impossible à un pays de

juger impartialement l’autre sur un sujet entièrement réglé par les

coutumes. Donc, tout ce que je puis, comme Anglaise, m’aventurer à dire,

c’est que je serais bien fâchée que nous adoptassions chez nous la mode

de nos voisins français.

[Illustration: (V. Adam del.) (Collection J. B.)]

Je pense, toutefois, que mon ami du jardin du Luxembourg exagérait

beaucoup quand il m’assurait qu’il n’existait pas de femmes célibataires

en France. Il en existe certainement, bien qu’en moins grand nombre

qu’en Angleterre. D’ailleurs, il n’est pas aisé de les reconnaître. Chez

nous, il n’est pas extraordinaire que des femmes célibataires prennent

ce qu’on appelle en langage militaire un «rang de brevet». Ainsi miss

Dorothée Tomkins deviendra Mrs. Dorothée Tomkins et quelquefois même

_tout_ bonnement Mrs. Tomkins, pourvu qu’il n’y ait aucune autre Mrs.

Tomkins pour lui interdire ce titre; mais je n’ai pas souvenance

qu’aucune dame dans cette situation se soit fait appeler la veuve

Tomkins ou la veuve Un Tel.

Ici, on m’a assuré que le cas est différent et que les plus proches

parents et amis sont souvent seuls à savoir quelque chose. Plus d’une

_veuve respectable_ n’a jamais eu de mari dans sa vie, et l’on m’a

positivement affirmé que le secret est souvent si bien gardé, que les

nièces et les neveux d’une famille ne savent pas si leurs tantes sont

veuves ou non.

Cela tend à démontrer que l’on considère ici le mariage comme un état

plus honorable que le célibat, quoiqu’il ne faille pas aller jusqu’à

prétendre que les vieilles filles se jettent à l’eau...

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 44 / 82 题