XXVI

L’ABBÉ DE LAMENNAIS.--SON ASPECT ET SA CONVERSATION.--SON ADMIRATION ET

CELLE DES RÉPUBLICAINS FRANÇAIS POUR O’CONNELL.

J’ai eu la satisfaction de rencontrer, l’autre soir, l’abbé de

Lamennais. C’était chez Mᵐᵉ Benjamin Constant, dont le salon est aussi

célèbre par la renommée de ceux qu’on y rencontre que par les talents et

le charme de la maîtresse de la maison.

Extérieurement, cet homme célèbre ressemble à un dessin original de

Rousseau que je me souviens d’avoir vu. Il est bien au-dessous de la

taille ordinaire et très mince. Son aspect est très frappant et trahit

l’habitude de la méditation; mais ses yeux profonds ont quelque chose de

presque farouche, avec leurs regards rapides. Sa robe était noire et

avait plus de négligence républicaine que de dignité ecclésiastique, et

la petite cravate qu’il portait, bien serrée autour de sa gorge, lui

donnait l’apparence de quelqu’un qui ne fait guère attention à la mode

du jour ou aux coutumes des salons.

[Illustration: LAMENNAIS

«Galerie de la Presse» (Bibl. nat.)]

Il avait dîné chez Mᵐᵉ Constant avec quatre ou cinq autres personnages

distingués, et nous le trouvâmes profondément enfoncé dans une _bergère_

qui cachait presque entièrement sa chétive personne, et entouré d’un

cercle d’hommes à qui il parlait avec animation. D’un côté était M.

Jouy, l’_hermite_ bien connu de la Chaussée-d’Antin, et de l’autre un

député très apprécié sur les bancs du _côté gauche_.

J’étais placée juste en face de lui et j’ai rarement observé le jeu

d’une physionomie plus animé. Dans le courant de la soirée, il me fut

présenté. Ses manières sont extrêmement distinguées; aucune raideur ni

gêne, rien de rustique ni d’ecclésiastique n’empêche sa vivacité

naturelle. Il tira immédiatement une chaise vis-à-vis du sofa où j’étais

placée et causa fort agréablement, le dos tourné au reste de la société,

jusqu’à ce que plusieurs personnes, dont beaucoup de dames, se fussent

réunies autour de lui; alors il ne lui plut pas, je suppose, de rester

assis tandis qu’elles étaient debout, et, se levant, il regagna sa

_bergère_.

Il me dit qu’il ne resterait pas longtemps à Paris, où il fréquentait

trop le monde pour travailler, qu’il allait promptement retourner dans

sa profonde retraite, dans sa chère Bretagne, où il finirait l’œuvre

qu’il avait commencée. Je ne sais si cet ouvrage est la défense des

_Prévenus d’avril_, qu’il a menacé de publier contre ceux qui ont refusé

de le laisser plaider au tribunal dans cette affaire, mais on s’attend à

ce que ce document soit violent, puissant et éloquent...

M. de Lamennais, ainsi que plusieurs autres personnages aux principes

républicains avec lesquels j’ai eu l’occasion de causer depuis que je

suis à Paris, a conçu l’idée que l’Angleterre est en ce moment et _bona

fide_ sous la règle et le gouvernement de Mr. Daniel O’Connell. Il m’a

entretenue de ce personnage avec la plus grande admiration et le plus

profond respect: ne s’en rapporte-t-il pas aux journaux anglais pour

croire à l’amour enthousiaste et à la vénération qu’on lui témoignerait

dans la Grande-Bretagne!

[Illustration]

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 43 / 82 题