L’ABBÉ DE LAMENNAIS.--SON ASPECT ET SA CONVERSATION.--SON ADMIRATION ET
CELLE DES RÉPUBLICAINS FRANÇAIS POUR O’CONNELL.
J’ai eu la satisfaction de rencontrer, l’autre soir, l’abbé de
Lamennais. C’était chez Mᵐᵉ Benjamin Constant, dont le salon est aussi
célèbre par la renommée de ceux qu’on y rencontre que par les talents et
le charme de la maîtresse de la maison.
Extérieurement, cet homme célèbre ressemble à un dessin original de
Rousseau que je me souviens d’avoir vu. Il est bien au-dessous de la
taille ordinaire et très mince. Son aspect est très frappant et trahit
l’habitude de la méditation; mais ses yeux profonds ont quelque chose de
presque farouche, avec leurs regards rapides. Sa robe était noire et
avait plus de négligence républicaine que de dignité ecclésiastique, et
la petite cravate qu’il portait, bien serrée autour de sa gorge, lui
donnait l’apparence de quelqu’un qui ne fait guère attention à la mode
du jour ou aux coutumes des salons.
[Illustration: LAMENNAIS
«Galerie de la Presse» (Bibl. nat.)]
Il avait dîné chez Mᵐᵉ Constant avec quatre ou cinq autres personnages
distingués, et nous le trouvâmes profondément enfoncé dans une _bergère_
qui cachait presque entièrement sa chétive personne, et entouré d’un
cercle d’hommes à qui il parlait avec animation. D’un côté était M.
Jouy, l’_hermite_ bien connu de la Chaussée-d’Antin, et de l’autre un
député très apprécié sur les bancs du _côté gauche_.
J’étais placée juste en face de lui et j’ai rarement observé le jeu
d’une physionomie plus animé. Dans le courant de la soirée, il me fut
présenté. Ses manières sont extrêmement distinguées; aucune raideur ni
gêne, rien de rustique ni d’ecclésiastique n’empêche sa vivacité
naturelle. Il tira immédiatement une chaise vis-à-vis du sofa où j’étais
placée et causa fort agréablement, le dos tourné au reste de la société,
jusqu’à ce que plusieurs personnes, dont beaucoup de dames, se fussent
réunies autour de lui; alors il ne lui plut pas, je suppose, de rester
assis tandis qu’elles étaient debout, et, se levant, il regagna sa
_bergère_.
Il me dit qu’il ne resterait pas longtemps à Paris, où il fréquentait
trop le monde pour travailler, qu’il allait promptement retourner dans
sa profonde retraite, dans sa chère Bretagne, où il finirait l’œuvre
qu’il avait commencée. Je ne sais si cet ouvrage est la défense des
_Prévenus d’avril_, qu’il a menacé de publier contre ceux qui ont refusé
de le laisser plaider au tribunal dans cette affaire, mais on s’attend à
ce que ce document soit violent, puissant et éloquent...
M. de Lamennais, ainsi que plusieurs autres personnages aux principes
républicains avec lesquels j’ai eu l’occasion de causer depuis que je
suis à Paris, a conçu l’idée que l’Angleterre est en ce moment et _bona
fide_ sous la règle et le gouvernement de Mr. Daniel O’Connell. Il m’a
entretenue de ce personnage avec la plus grande admiration et le plus
profond respect: ne s’en rapporte-t-il pas aux journaux anglais pour
croire à l’amour enthousiaste et à la vénération qu’on lui témoignerait
dans la Grande-Bretagne!
[Illustration]