XXV

«LE CHEVAL DE BRONZE» ET «LA MARQUISE» A L’OPÉRA-COMIQUE.--L’HEURE

TARDIVE DU DINER NUIT AUX SPECTACLES.

_Le Cheval de Bronze_ étant le _spectacle par excellence_ de

l’Opéra-Comique en ce moment, nous crûmes nécessaire de l’aller voir, et

nous avons tous trouvé que les décors et la mise en scène étaient aussi

bien que le théâtre le permettait. Nous en sortîmes très satisfaits, ce

que nous n’avouâmes qu’en petit comité, parce que cela n’était pas très

flatteur pour nos facultés intellectuelles.

Je ne comprends réellement pas comment on peut rester assis pendant

trois heures entières, non seulement sans murmurer, mais encore sans

autre occupation que de regarder une collection de choses dénuées

d’intérêt autour desquelles circule sans cesse une foule de figurants.

Mais c’est ainsi, et, en voyant tel arrangement de gazes blanches et

bleues, éclairées par la lumière magique des feux de Bengale, et qui

forment décidément la plus jolie fantaisie que l’on puisse imaginer,

nous nous écriâmes: «Joli! joli!» comme l’aurait pu faire un enfant de

cinq ans en voyant pour la première fois Polichinelle.

[Illustration: L’OPÉRA-COMIQUE

(Par E. Lami) (Collection J. B.)]

La musique de M. Auber comprend quelques charmants morceaux, mais il a

fait beaucoup mieux jadis; et le mauvais goût des principaux chanteurs

me ferait désirer ardemment que l’excellent orchestre fût seul à

l’interpréter.

Mᵐᵉ Casimir a eu et a encore une voix riche et puissante; mais la plus

inculte petite fille d’Allemagne, qui arrange sa vigne en chantant ses

airs nationaux, pourrait lui donner une leçon de goût qui lui serait

plus profitable que tout ce que la science lui a appris...

Cette brillante bagatelle était précédée d’une _petite comédie_,

appelée, _la Marquise_. Le sujet doit avoir été tiré, bien que très

modifié, d’une histoire de George Sand, et ne vaut guère qu’on en parle;

mais c’est un joli spécimen d’un genre très français, une petite pièce

naturelle, facile, enjouée; en l’écoutant, vous êtes en sympathie avec

les acteurs comme avec les caractères, et vous oubliez qu’il y a dans le

monde beaucoup de tristesses et d’ennuis...

Les théâtres, surtout ceux de second ordre, semblent être très suivis;

mais j’entends souvent observer, à Paris comme à Londres, que le goût du

théâtre diminue dans les hautes classes; et cela vient, je crois, des

mêmes causes dans les deux pays: d’abord, l’heure tardive du dîner, qui

fait que, pour aller au spectacle, il faut déranger ses habitudes, et

c’est là une difficulté dans la famille. L’Opéra, qui commence plus

tard, est toujours plein: et, si je ne vivais depuis assez longtemps

dans le monde pour savoir ce que la mode peut faire supporter, je serais

étonnée qu’un peuple aussi gai que celui des Français se presse chaque

soir pour assister à un spectacle aussi sérieusement ennuyeux...

Peut-être en France comme en Angleterre, si un nouveau génie théâtral

«s’élevait un matin le front dans les nues», Paris et Londres se

soumettraient-ils à dîner à cinq heures pour en jouir; mais l’heure

tardive du dîner et la médiocrité des acteurs font actuellement du

théâtre un amusement populaire plutôt qu’un divertissement élégant.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 42 / 82 题