ANECDOTE.--LE ROMANTISME ET LE SUICIDE.

Il n’y a pas longtemps que deux jeunes hommes--très jeunes--entraient

dans un _restaurant_, commandaient un dîner d’un luxe et d’un prix

inaccoutumés, et arrivaient à l’heure pour le déguster. Ils le firent

avec toutes les apparences d’une juvénile gaieté. Ils commandèrent des

vins de Champagne, qu’ils burent en se tenant par la main. Aucune ombre

de tristesse, de pensées ou de réflexions d’aucune sorte ne sembla se

mêler à leur joie qui fut bruyante, longue et incessante. A la fin,

vinrent le café noir, le cognac, et la note: l’un d’eux la montra à

l’autre et tous deux se mirent à rire. Ayant bu leur tasse de café

jusqu’à la lie, ils appelèrent le _garçon_ et lui ordonnèrent de faire

venir le _restaurateur_. Celui-ci accourut sur-le-champ, pensant

peut-être recevoir le montant de sa note, moins quelques extra que les

joyeux mais économes jeunes gens pouvaient trouver exagérés.

Au lieu de cela, l’aîné des deux amis lui déclara que le dîner avait été

excellent, ce qui était très heureux puisque ce devait être le dernier

que son ami et lui mangeraient; que, pour la note, il fallait leur faire

de nécessité excuse, attendu qu’ils ne possédaient pas un sou; que, dans

aucune autre situation, ils n’auraient ainsi violé l’usage ordinaire au

détriment de leur hôte; mais que, trouvant ce monde, ses peines et ses

chagrins indignes d’eux, ils avaient décidé de jouir au moins une fois

d’un repas que leur pauvreté les empêcherait de jamais recommencer, et

ensuite de prendre congé de l’existence pour toujours; il ajouta que la

première partie de leur résolution s’était accomplie fort noblement

grâce au cuisinier et à la cave de l’établissement; que la dernière

partie suivrait bientôt, car ils avaient mélangé au café noir et au

petit verre de l’admirable cognac tout ce qui était nécessaire pour

régler très rapidement leurs comptes.

Le _restaurateur_ était furieux. Il n’ajoutait aucune foi à ce qu’il

considérait comme une rodomontade n’ayant pour but que d’éviter le

paiement de la note, et il parla bruyamment, à son tour, de les remettre

dans les mains de la police. A la fin, sur leur offre de lui laisser

leur adresse, il leur permit toutefois de partir.

[Illustration: «LA PEAU DE CHAGRIN»

(Par Gavarni) (Bibl. nat.)]

Poussé par l’espoir d’obtenir son argent, ou peut-être craignant

vaguement que le conte insensé que les jeunes gens lui avaient fait ne

fût vrai, cet homme se rendit le jour suivant à l’adresse que lui

avaient laissée ses clients. Là, il apprit que, le matin même, les deux

malheureux jeunes gens avaient été trouvés couchés ensemble, la main

dans la main, sur un lit que l’un d’eux avait loué quelques semaines

auparavant. Quand on entra, il étaient déjà morts et tout à fait froids.

Sur une petite table dans la chambre, on découvrit beaucoup de papiers

noircis d’écriture; tous exprimaient des aspirations à la splendeur

obtenue sans travail, un profond mépris pour ceux qui se contentent

d’une vie gagnée à la sueur de leur front, diverses citations de Victor

Hugo, et la requête de vouloir bien transmettre aux journaux leurs noms

et le récit de leur trépas.

On cite des cas nombreux d’amis intimes qui s’encouragent mutuellement

ainsi à finir leur existence, sinon aux applaudissements du public, du

moins avec un certain effet. Et bien plus souvent on trouve morts et

serrés dans les bras l’un de l’autre un jeune homme et une jeune femme;

ceux-là accomplissent à la lettre, avec le plus triste sérieux, la

destinée prédite si gaiement dans la vieille chanson:

_Gai, gai, marions-nous,_

_Mettons-nous dans la misère;_

_Gai, gai, marions-nous,_

_Mettons-nous la corde au cou._

J’ai entendu dire par plusieurs personnes qui regardent avec philosophie

les traits caractéristiques du temps présent et de la race actuelle, ou

plutôt peut-être de cette partie de la population qui vit dans une

oisiveté dissolue, que ce qu’il y a de pis dans tout cela, c’est

l’indifférence, l’insouciance et un mépris de la mort digne des

gladiateurs antiques, que l’on enseigne, que l’on loue, que l’on exalte

comme le fondement et la perfection de toute sagesse et de tout mérite

humains.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 41 / 82 题