XXII

SOIRÉE DANSANTE.--EN ANGLETERRE, LES JEUNES FILLES SONT ÉLEVÉES

LIBREMENT ET AU BAL LES JEUNES FEMMES S’EFFACENT DEVANT ELLES.--EN

FRANCE, C’EST TOUT LE CONTRAIRE.--ANECDOTE.--LE SPECTACLE DES FLEURTS,

CONSOLATION DES VIEILLES DAMES CHAPERONS.--DISCUSSION SUR LA SUPÉRIORITÉ

DE L’USAGE FRANÇAIS OU DE L’USAGE ANGLAIS.--LES JEUNES FILLES ANGLAISES

CHOISISSENT ELLES-MÊMES LEURS MARIS.

L’autre soir, nous fûmes à un bal, ou, pour mieux dire, à une _soirée

dansante_; car, en cette saison, on a beau danser du soir au matin, ce

n’est pas un bal. Mais, qu’on appelle cette fête du nom qu’on voudra,

elle n’aurait pu être plus gaie et plus agréable au mois de janvier

qu’elle le fut en ce mois de mai.

Plusieurs Anglais y assistaient, qui, au grand étonnement de beaucoup,

choisirent toujours leurs danseuses parmi les jeunes filles; et cela

peut nous sembler naturel, mais cela passe ici pour un procédé

extraordinaire.

Le rôle des jeunes filles dans les salons d’Angleterre et de France est

fort différent, et c’est très remarquable pour qui n’est pas au fait des

usages de la société française. Chez nous, ce qui passe pour le plus

agréable à regarder, et ce que l’on invite en premier à danser, ce sont

les jeunes filles. Brillantes par l’éclat de leur jeunesse, gracieuses

et gaies comme des jeunes faons dans tous les mouvements de cet exercice

si essentiellement juvénile qu’est la danse, éclipsant l’élégance de

leur toilette par leur joliesse qui empêche nos yeux de s’arrêter sur

autre chose qu’elles-mêmes, ce sont les jeunes personnes qui, en dépit

des diamants et des dentelles, en dépit des beautés mariées et de leurs

grâces savantes, semblent les reines d’un bal. Mais, en France, on n’est

point de cet avis.

Quelquefois il arrive chez nous qu’une coquette matrone valse avec plus

d’ardeur que de sagesse; mais, en le faisant, elle risque toujours

d’être _mal notée_ d’une manière ou d’une autre, et plus ou moins

gravement, par les personnes présentes; en outre, je ne lui affirmerais

point que son danseur n’aimerait pas beaucoup mieux tourner en compagnie

d’une des brillantes jeunes filles, légères comme des sylphides, qu’il

voit voler autour de lui, qu’avec la femme mariée la plus fashionable de

Londres.

A Paris, il en va tout au contraire; et ce qui est assez étrange, c’est

que, dans les deux pays, les raisons par lesquelles on explique cette

différence sont inspirées par le souci de la morale.

En entrant dans un bal en France, au lieu de voir les plus jeunes et les

plus jolies des assistantes occuper les places en évidence, entourées

par les jeunes hommes, et habillées avec l’élégance la plus étudiée et

la plus convenable, vous les verrez se tenir tout à fait au fond,

sobrement habillées, et totalement éclipsées par les beautés épanouies

de leurs amies mariées...

Le charme et la fascination par lesquels se distingue incontestablement

une Française élégante ne lui appartiennent totalement et réellement que

lorsqu’elle est mariée. Une jeune personne française _parfaitement bien

élevée_ regarde tout... comme il convient à une jeune personne

_parfaitement bien élevée_; mais il faut avouer qu’aussi elle regarde

comme si sa gouvernante (et une gouvernante vigilante!) regardait en

même temps qu’elle par-dessus son épaule. Elle sera habillée, bien

entendu, avec la plus exacte précision et la plus parfaite bienséance;

son corset empêchera sa robe de faire un pli, et son _friseur_ ne

permettra à aucun cheveu de s’échapper de la place qui lui est assignée.

Mais, si vous voulez

[Illustration: LES APPRÊTS POUR LE BAL

(Par Gavarni) (Extr. de _L’Artiste_)]

admirer cette perfection gracieuse de la toilette, cette inimitable

_agacerie_ de costume qui distinguent une femme française de toutes les

autres dans le monde, quittez _mademoiselle_ pour _madame_. Le son de la

voix même est différent. Il semble que l’âme et le cœur d’une jeune

fille française soient endormis, ou au moins assoupis, jusqu’à ce que la

cérémonie du mariage les réveille. Tant que c’est mademoiselle qui

parle, le ton, ou plutôt le son de la voix garde je ne sais quoi de

monotone, de terne, d’ennuyeux; mais quand madame s’adresse à vous,

alors tout le charme que la manière, la cadence et l’accent peuvent

ajouter à un organe apparaît.

[Illustration: «TAPISSERIES»

(Par Henri Monnier) (Bibl. nat.)]

En Angleterre, au contraire, je ne connais rien de plus ravissant que le

son de voix frais, naturel, doux et joyeux d’une jeune fille. C’est

aussi délicieux que le chant de l’alouette quand il s’élève dans la

fraîcheur du matin pour saluer le soleil. Il ne s’y trouve rien de

retenu, de contraint, d’emprisonné par la peur de montrer trop tôt un

pouvoir de sirène.

Jusque dans la danse, véritable arène où se déploient les grâces de la

jeunesse, la jeune fille française est vaincue, quand on compare ses pas

bien corrects aux mouvements aisés, caressants et fascinants de la femme

mariée.

Dans cette naïve amabilité, qui suffirait à rendre tout à fait charmante

une jeune fille simple et d’un bon naturel, si même elle n’avait pas

d’autre séduction, il entre aussi une prudente contrainte. Une

_demoiselle française_, quand elle serait la plus gentillement tendre

créature du monde, serait empêchée par la _bienséance_ de se laisser

voir ainsi.

Un jeune Anglais de ma connaissance qui, bien qu’ayant beaucoup

fréquenté la société française, n’était pas initié aux mystères de

l’éducation féminine, me raconta l’autre jour une aventure qui lui

arriva et que je rapporterai parce qu’elle est typique, encore qu’elle

n’ait rien à voir avec notre bal. Ce jeune homme avait été pendant très

longtemps reçu dans une famille française; il y avait très souvent

accepté à dîner, et, en fait, il se considérait comme admis dans

l’intimité de la maison.

Le seul enfant de cette famille était une fille, plutôt jolie, mais

froide, silencieuse et plutôt éloignante par ses manières, bref presque

gauche et n’inspirant aucun intérêt. Tout effort pour tirer d’elle

quelque conversation était resté sans résultat, et, bien qu’il la vît

souvent, notre Anglais croyait qu’elle le considérait à peine comme une

relation.

Le jeune homme retourna en Angleterre, puis, après quelques mois, revint

à Paris. Un jour qu’il était plongé, au Louvre, dans la contemplation

d’un tableau, il fut soudainement accosté par une très jolie femme qui,

de la manière la plus aimable et la plus amicale possible, lui posa une

multitude de questions, lui fit mille demandes sur sa santé, l’invita à

venir la voir le plus tôt possible, et termina en s’écriant: «_Mais

c’est un siècle depuis que je vous ai vu!_»

[Illustration: «UN BAL A LA CHAUSSÉE D’ANTIN»

(Par Gavarni) (Bibl. nat.)]

Mon ami la regardait avec autant d’admiration que de surprise. Il

commença à se rappeler qu’il l’avait vue jadis, mais où et comment, il

ne savait pas. Elle remarqua son embarras et sourit: «Vous m’avez

oubliée donc? dit-elle. _Je m’appelle Eglé de P... Mais je suis

mariée..._»

Mais revenons à notre bal.

Quand je vis toutes les femmes mariées invitées l’une après l’autre

jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de danseur libre, je me sentis

positivement en colère; car, malgré l’aide de mes ignorants

compatriotes, il y avait encore au moins une demi-douzaine de jeunes

filles sans cavalier.

Elles ne semblaient pas, d’ailleurs, aussi tristement désappointées que

l’eussent été des jeunes filles anglaises en pareil cas. Elles étaient

habituées à cette torture, comme les hommes l’étaient eux-mêmes à la

leur faire subir, et elles battaient en cadence le parquet de leurs

jolis petits pieds, tandis qu’elles voyaient les heureuses femmes

mariées danser en couples--couples non mariés--devant leurs yeux.

Quand, à la fin, toutes les dames mariées, jeunes et vieilles, furent

dûment pourvues de cavaliers, plusieurs messieurs sérieux et

respectables émergèrent des encoignures et des sofas, et invitèrent les

jeunes patientes qui les acceptèrent tranquillement et gracieusement, en

souriant, et leur permirent de les faire danser.

Les vieilles dames comme moi, que le destin attache aux murs des salles

de bal, trouvent leur consolation et leur distraction à des sources

variées. D’abord, elles ont la conversation; ou, si elles restent

silencieuses, elles peuvent écouter les plus jolis airs de la saison,

merveilleusement bien joués. Puis l’arène entière, pleine de pieds

glissants, est ouverte à leurs critiques et à leur admiration. Une autre

consolation, et substantielle, se trouve dans le souper; quelquefois

même une glace prise au plateau qu’on passe devant elles sera la très

bienvenue des veilleuses fatiguées. Mais il y a d’autres sortes de

distractions, qui feraient volontiers souhaiter à la plus jeune partie

du monde civilisé que les vieilles dames portassent des lunettes et y

vissent moins clair; je parle de la paisible contemplation d’une

demi-douzaine de fleurts qui vont leur train autour d’elles,--certains

si bien conduits! d’autres si maladroitement!

En pareil cas, en Angleterre, les vieilles dames s’arrangent

soigneusement pour que l’on ne s’aperçoive pas qu’elles voient ce

qu’elles voient, mais elles regardent autour d’elles sans aucun

sentiment de gêne et sans se dire qu’elles préféreraient être ailleurs

afin de ne pas assister à ce qui se passe aux environs. C’est qu’elles

éprouvent la certitude très rassurante, du moins je le crois, que la

jeune belle s’occupe non à se ruiner, mais à faire fortune. Or, ici

encore je puis répéter ce que j’ai déjà dit si souvent: en France, on

agit tout autrement, sinon mieux.

En Angleterre, si l’on voit une femme faire tout l’exercice du fleurt,

depuis la première et chaleureuse phrase d’accueil: «Comment vous

portez-vous?» jusqu’à ce dernier et doux sentiment, qui fixe

immuablement les yeux sur le parquet, tandis que la tête semble

s’incliner tendrement pour permettre à l’heureuse oreille de recevoir

les enivrantes paroles du _parfait amour_,--quand on voit cela, en

Angleterre, même si la dame n’a plus depuis longtemps ses dix-huit ans,

on peut être assuré qu’elle n’est pas mariée; mais ici, je le dis sans

médisance, sans l’ombre de médisance, on peut être assuré qu’elle l’est.

Elle peut être veuve; ou bien elle peut fleurter dans l’innocence de son

cœur, parce que c’est la mode; mais elle ne peut le faire si elle n’est

pas mariée.

J’étais plongée l’autre soir dans ces observations, quand une dame d’un

certain âge, qui, pour une raison ou pour une autre (et il n’est pas

facile de deviner pourquoi), ne valse jamais, traversa la pièce et vint

se placer auprès de moi. Bien qu’elle ne danse pas, c’est une charmante

personne, et comme j’ai souvent causé avec elle, je la vois toujours

s’approcher avec grand plaisir.

«_A quoi pensez-vous, madame Trollope?_ me dit-elle; _vous avez l’air de

méditer?_»

J’hésitai un moment à lui confier exactement ce qui se passait dans mon

esprit; tout en réfléchissant je la regardais et je vis en elle quelque

chose qui me fit croire que je pouvais lui livrer mes confidences sans

craindre aucune sévérité de sa part; alors je répondis très franchement:

«Je médite, en effet, et c’est sur la situation faite en France aux

femmes qui ne sont pas mariées.

[Illustration]

--Des femmes qui ne sont pas mariées?... Vous n’en trouverez presque

jamais en France, dit-elle.

--Pourtant ces jeunes femmes qui viennent de finir leur quadrille ne

sont pas mariées?

--Ah!... mais vous ne devez pas les appeler des femmes non mariées. _Ce

sont des demoiselles._

--Soit! Mes méditations les concernaient.

--Eh bien?...

--Eh bien... il me semble que le bal n’est pas donné, que les musiciens

ne jouent pas, que les messieurs ne sont pas _empressés_ pour elles.

--Non, certainement. Et ce serait absolument contraire à nos idées de

convenances, s’il en était ainsi.

--Chez nous, c’est différent. Ce sont toujours les jeunes filles qui

sont les héroïnes de tous les bals.

--Les héroïnes visibles?» Elle appuya fortement sur l’adjectif et ajouta

avec un sourire: «Chez nous les héroïnes visibles sont les réelles

héroïnes en ces occasions.»

Je m’expliquai: «J’avoue, dis-je, que les héroïnes réelles sont, en

certains cas d’ostentation et de parade, les dames qui offrent les bals.

--Bien expliqué, dit-elle en riant; mais je crois que vous devez avoir

certainement une autre pensée. Vous trouvez donc, ajouta-t-elle, que nos

jeunes femmes mariées prennent trop d’importance?

--Oh non! répliquai-je avec ardeur. Il est, à mon avis, impossible de

leur donner trop d’importance, car de leur influence dépend entièrement

le ton de la société.

--Vous avez tout à fait raison. Ceux qui ont vécu aussi longtemps que

vous dans le monde n’en sauraient douter: et comment pourraient-elles

avoir tant d’influence si dans les réunions elles étaient négligées, et

si les jeunes filles, qui n’ont encore aucune situation dans le monde,

leur étaient préférées?

--Mais assurément, être préférée pour une valse ou un quadrille, cela

n’est pas le but important que se propose l’une ou l’autre de nous?

--Non, peut-être; mais c’est une conséquence nécessaire. Chez nous les

femmes se marient jeunes, aussitôt, en fait, que leur éducation est

finie, et avant qu’il leur ait été permis d’entrer dans le monde et de

prendre part à ses plaisirs. Leur destinée, au lieu d’être la plus

brillante que toute femme puisse envier, serait au contraire la plus

_triste_, si on leur défendait de profiter des plaisirs naturels à leur

âge et à leur caractère national, parce qu’elles seraient mariées.

[Illustration]

--Pourtant, n’est-ce pas une dangereuse coutume que celle de lancer

pour la première fois dans la société des jeunes femmes alors qu’elles

sont irrévocablement engagées, et de les exposer à l’ambiance de jeunes

hommes que leur devoir leur défend de trouver très aimables?

--Oh non!... Quand une jeune femme a de bonnes intentions, ce n’est pas

un quadrille, ni une valse, qui la détournera du droit chemin. Si cela

était possible, le devoir des législateurs de toute la terre serait de

défendre à tout jamais ces exercices.

--Non, non, non! dis-je vivement; je ne pense pas cela; au contraire, je

suis tellement convaincue, par mes propres souvenirs et par les

observations des autres, que la danse n’est pas une source fictive, mais

une source réelle et bien naturelle de plaisir, un penchant commun à

tous, que, au lieu de désirer qu’elle soit interdite, je voudrais, si

j’en avais le pouvoir, la rendre plus générale et plus fréquente qu’elle

n’est, et que les jeunes gens ne se réunissent jamais sans qu’ils

pussent danser à volonté.

--Et de ce plaisir, que vous appelez une espèce de _besoin_, vous

excluriez toutes les jeunes femmes au-dessus de dix-sept ans, parce

qu’elles seraient mariées?... Les pauvres!... Au lieu de les trouver si

pressées d’entrer dans la vie active, nous aurions alors grand’peine à

obtenir qu’elles nous permissent de _monter un ménage_ pour elles. Le

mariage, elles le prendraient en horreur, si telles étaient ses lois.

--Je ne les voudrais pas telles, je vous assure», répondis-je, assez

embarrassée de m’expliquer clairement sans dire quelque chose qui puisse

paraître ou grossièrement pensé, ou un cruel soupçon contre l’innocence,

ou une attaque peu civile contre les mœurs nationales; je restai donc

silencieuse.

Ma compagne semblait s’attendre à ce que je continuasse, mais, après un

court intervalle, elle reprit la conversation en disant: «Alors quel

arrangement proposez-vous pour concilier la nécessité du danger et les

convenances qui veulent, selon vous, que les femmes mariées ne soient

pas exposées au danger que vous semblez trouver qui s’en dégage?

--Je serais trop chauvine en répondant qu’à mon avis notre manière

d’agir en ce cas est la meilleure.

--Telle est votre opinion?

--A parler sincèrement, oui.

--Voudriez-vous avoir l’amabilité de m’expliquer la différence qui

existe à ce point de vue entre la France et l’Angleterre?

--La seule différence entre nous, c’est que, dans mon pays, les

amusements qui réunissent les jeunes gens dans les circonstances les

plus favorables, peut-être, à faire tenir aux hommes des discours de

galanterie et d’admiration et à disposer les femmes à les écouter

gracieusement, sont regardés comme faits pour les personnes non mariées.

--Chez nous, c’est exactement le contraire, répliqua-t-elle, du moins en

ce qui regarde les jeunes femmes. En adressant une frivole et

insignifiante galanterie, inspirée par la danse, à une jeune fille, nous

estimerions violer la prudente et délicate réserve dont elle a été

entourée. Une jeune personne doit être donnée à son mari avant que ses

passions aient été éveillées ou son imagination excitée par la voix de

la galanterie.

--Mais pensez-vous qu’il soit plus désirable que cela ait lieu après

qu’elle a été donnée à son mari?

--Certainement, ce n’est pas désirable, mais c’est infiniment moins

dangereux. Quand une jeune fille est mariée très jeune, ses sentiments,

ses pensées, son imagination sont entièrement occupés par son mari. Son

mode d’éducation l’y prépare, et ensuite c’est au mari à savoir gagner

et retenir ce jeune cœur. S’il sait s’y prendre, ce n’est pas par une

valse ou un quadrille qu’on le lui volera. Les maris n’ont en aucun pays

si peu de raison de se plaindre de leurs femmes qu’en France; car en

aucun pays la manière de vivre avec elles ne dépend autant d’eux. Chez

vous, c’est le contraire, s’il en faut croire vos romans, et même les

étranges procès rendus publics par vos journaux. Attachements

antérieurs, affections d’enfance cassées par le mariage, renouées

ensuite, ce sont les histoires que nous entendons et lisons; et elles ne

nous induisent pas à adopter votre système pour améliorer le nôtre.

--La grande notoriété des cas auxquels vous faites allusion prouve leur

rareté, répondis-je. Telles tristes histoires n’auraient que peu

d’intérêt pour le public, soit comme roman, soit comme procès, si elles

ne retraçaient pas des circonstances hors de la vie ordinaire.

--Assurément, mais vous avouerez pourtant, que, s’ils sont rares en

Angleterre, ces scandales et ces hontes le sont encore plus en France.

--Les événements de cette espèce n’y produisent peut-être pas autant de

sensation, dis-je.

--Parce qu’ils y sont plus fréquents, voulez-vous dire? Est-ce là votre

opinion? (Et elle sourit avec reproche.)

--Ce n’est certainement pas cela que je veux dire, expliquai-je; et, en

vérité, ce n’est pas une occupation gracieuse ni utile que de chercher

de quel côté de la Manche se trouve le plus de vertu. Pourtant,

peut-être serait-il bon pour chacun des deux pays de modifier ses

procédés d’éducation en y introduisant ce qu’il y a de meilleur dans

celle de l’autre.

--Je n’en doute pas, dit-elle; et quand nous aurons fait ainsi

d’aimables échanges, qui sait si nous ne vivrons pas assez, vous et moi,

pour voir vos jeunes filles un peu moins libres, tandis que leurs pères

et mères leur chercheront un bon mariage, au lieu d’assumer entièrement

cette tâche elles-mêmes? Et, en retour, nos jeunes épouses laisseront

peut-être de côté leurs coquetteries et deviendront _mères respectables_

un peu plus tôt. Quoique, à dire vrai, elles le deviennent toutes à la

fin.»

Comme elle finissait de parler, une nouvelle valse commença, et une

douzaine de couples, les uns mal, les autres bien assortis, glissèrent

doucement devant nous. L’un d’eux se composait d’un jeune homme très

distingué, avec des favoris et des moustaches d’un noir bleu, haut comme

une tour, et semblant, à en juger par son aspect, très content de

lui-même. Sa _danseuse_ aurait incontestablement pu adresser à son mari,

qui, assis non loin de nous, retirait pour la laisser passer, ses pieds

goutteux sous sa chaise, ces touchantes paroles:

Trente fois déjà le char de Phœbus a fait le tour

De l’élément liquide de Neptune et de l’orbe de la terre,

Et trente fois douze lunes, avec leur éclat,

Sur le monde ont douze fois trente nuits brillé,

Depuis que l’amour de nos cœurs et l’Hymen ont nos mains

Unies par les liens les plus sacrés.

Ma voisine et moi échangeâmes un regard en les voyant et nous nous mîmes

à rire.

«Au moins, vous avouerez, dit-elle, que voici un cas où une dame mariée

peut satisfaire sa passion pour la danse sans craindre les conséquences?

--Je n’en suis pas tout à fait sûre, répondis-je, car si elle n’est pas

trouvée coupable de péché, elle obtiendra avec peine un verdict qui

l’acquitte de folie. Mais qui peut pousser ce magnifique personnage, qui

regarde du haut de sa grandeur, à rechercher l’honneur de prendre cette

taille vénérable dans ses bras?

[Illustration]

--Rien de plus facile à expliquer. Cette jolie jeune fille assise dans

le coin là-bas, avec ses cheveux si sévèrement tirés, est sa fille, sa

fille unique et qui aura une noble _dot_. Comprenez-vous?... Et

dites-moi, dans le cas où l’affaire n’aboutirait pas, ne vaut-il pas

mieux que ce soit cette excellente dame, valsant comme un canard, qui

reçoive sur son cœur d’acier toute l’éloquence que ce jeune homme

déploie pour se rendre aimable, plutôt que la délicate petite jeune

fille?

--Est-ce sérieusement que vous nous recommandez cette façon de faire

l’amour par procuration, en substituant la maman à la jeune fille

jusqu’à ce que celle-ci ait obtenu un brevet qui lui permette d’écouter

elle-même le langage de l’amour? Si excellent que ce système puisse

être, chère madame, il est vain d’espérer que nous l’introduisions

jamais parmi nous. Nos jeunes filles diraient, ce que vous opposiez tout

à l’heure à l’idée de faire accepter en France des innovations

anglaises: _Ce n’est pas dans nos mœurs_.»

Je vous assure, mon amie, que je n’ai pas inventé _à loisir_ cette

conversation pour votre amusement, car je me suis rapprochée le plus

possible de ce qu’on m’a dit; je ne vous ai pas tout conté, mais ma

lettre est déjà assez longue.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 38 / 82 题