XXIII

LES TROTTOIRS NOUVELLEMENT INTRODUITS.--POURQUOI LES PARISIENS PRÉFÈRENT

LES APPARTEMENTS AUX MAISONS CONSTRUITES POUR UNE SEULE FAMILLE COMME A

LONDRES.--LE PORTIER-FACTOTUM.--LE LUXE A PARIS EST MOINS COUTEUX QU’A

LONDRES.--RICHESSE CROISSANTE DE LA FRANCE.

Parmi les récentes améliorations introduites à Paris, et qui doivent

évidemment leur origine à l’Angleterre, celles qui frappent d’abord les

yeux sont l’usage presque universel des tapis dans les maisons et

l’agrément des _trottoirs_ dans les rues. Dans peu d’années, à moins que

tous les pavés n’aient été arrachés par ceux qui espèrent obtenir de

l’immortalité par les barricades, il sera aussi facile de se promener à

Paris qu’à Londres. Il est vrai que les vieilles rues ne sont pas assez

larges ici pour permettre d’aussi grandes esplanades que celles qui

s’étendent de chaque côté de Regent’s Street et d’Oxford Street;

néanmoins l’espace nécessaire à la sécurité et à la commodité des

passants pourra être ménagé; et ceux qui connurent Paris il y a une

douzaine d’années, quand il y fallait sauter d’une pierre à l’autre, en

pleine canicule, dans le fol espoir de conserver ses souliers secs, non

sans craindre d’être écrasé par un chariot, un fiacre, un coucou ou une

brouette, ceux qui se souviennent de ce temps-là, béniront le cher petit

trottoir qui borde maintenant presque toutes les principales rues, à

l’exception des intervalles nécessaires pour accéder aux portes cochères

des hôtels privés et de quelques courts espaces qui semblent avoir été

oubliés.

[Illustration: (V. Adam del.) (Bibl. nat.)]

Une autre innovation anglaise, beaucoup plus importante, a été tentée

sans succès: celle des _maisonnettes_, ou petits hôtels construits pour

une seule famille. On en a bâti quelques-unes dans cette nouvelle partie

de la ville qui s’étend derrière la Madeleine; mais on n’a obtenu là

aucun bon résultat pour beaucoup de raisons que l’on aurait pu prévoir

facilement, semble-t-il, et auxquelles il me paraît très difficile

d’obvier à présent.

Pour qu’ils pussent convenir aux revenus moyens des Français, il

faudrait que ces petits hôtels privés fussent construits sur une échelle

trop médiocre pour qu’ils continssent de grandes chambres; or la

vastitude des pièces d’habitation permet une espèce de parade

qu’apprécient beaucoup de ceux qui vivent dans des appartements non

meublés, qu’ils paient peut-être quinze cents et deux mille francs par

an. Une autre commodité dont il serait pénible aux familles françaises

de se passer et dont on peut jouir pour un faible prix, si l’on

s’associe à plusieurs, c’est le portier et sa loge. Et si les Parisiens

échangeaient leur système contre le nôtre, qui consiste à avoir un

domestique spécialement occupé à porter les paquets et les lettres, ou à

annoncer les visites, le nombre des serviteurs devrait être doublé dans

chaque famille.

Remplir ces offices-là, ce n’est pas tout ce qu’a à faire ce domestique

de tant de maîtres qu’est le portier; je ne suis pas assez compétente

pour vous dire exactement quelles sont ses fonctions; mais il me semble

qu’on me répond généralement quand je demande quelqu’un pour faire une

commission: «_Oui, madame, le portier_ (ou _la portière_) _fera cela_»;

et si nous nous trouvions soudainement privés de ce factotum, je pense

que nous serions immédiatement obligés de quitter notre appartement et

de chercher un refuge dans un hôtel, car nous serions très embarrassés

de savoir trouver les «aides» qui nous permettraient de vivre sans

lui...

[Illustration: UN TILBURY

(Par A. Giroux) (Bibl. nat.)]

Les Parisiens forment une population très aimable et ils ont l’apparence

d’être très heureux; quel effet produirait sur chacun d’eux la

possession tranquille d’une maison particulière? Ce qui est agréable à

l’un et influence heureusement son caractère peut être désagréable à

l’autre; et je ne suis pas certaine que la petite maison commode, qu’on

se procurerait en payant un loyer équivalent à celui d’un joli

appartement, ne calmerait pas cette légèreté et cette vivacité grâce

auxquelles on voit des _locataires_ sexagénaires gagner leur élégant

_premier_ en escaladant les marches par deux à la fois. Et les pieds les

plus jolis et les mieux _chaussés_ du monde, qui à présent se

trémoussent _sans souci_ sur l’escalier commun, ne se traîneraient-ils

pas plus lourdement s’il leur fallait suivre un étroit corridor dont la

propreté ou la malpropreté serait devenue une question privée et

individuelle? Et le plus vif désir d’avoir dans son vestibule quelques

statues et quelques lauriers-roses ne se calmerait-il pas si l’on avait

à calculer ce qu’il en coûterait pour le satisfaire? Et quel mal de tête

en pensant à _ce vilain escalier à frotter_ du haut en bas! Toutes ces

préoccupations, et beaucoup d’autres auxquelles les Parisiens échappent,

leur incomberaient s’ils échangeaient leurs appartements pour des

_maisonnettes_...

Rousseau dit que les paroles qui règlent tout à Paris sont: _cela se

fait_ et _cela ne se fait pas_. On ne peut nier que ces mêmes mots

n’aient à Londres un pouvoir égal; et, malheureusement pour notre

indépendance individuelle, il en coûte beaucoup plus pour leur obéir de

notre côté de l’eau. Des centaines de francs sont actuellement dépensées

sur des budgets très limités, sans procurer aucune jouissance à ceux qui

les dépensent; mais on se soumet à cette nécessité parce que _cela se

fait_ ou _cela ne se fait pas_. A Paris, au contraire ces phrases

impératives n’ont pas la même influence sur les dépenses, parce qu’on

n’y a pas pour but unique de paraître aussi riche que son voisin, mais

de se donner par son revenu, grand ou petit, le plus possible de

plaisirs et d’agréments dans la vie.

Pour ces raisons, en cas de diminution ou d’insuffisance de fortune, il

est très agréable d’habiter Paris. Certes une famille qui viendrait ici

en pensant y trouver les choses indispensables à la vie à meilleur

compte qu’en Angleterre serait grandement désappointée: certains

articles sont moins chers, mais beaucoup sont considérablement plus

chers, et je doute vraiment qu’à l’heure actuelle les choses strictement

nécessaires à la vie ne soient à meilleur marché à Paris qu’à Londres.

Ce n’est donc pas le nécessaire, mais le superflu qui est moins coûteux

ici. Le vin, l’ameublement, l’entretien des chevaux, le prix des

voitures, les entrées au théâtre, les bougies de cire, les fruits, les

livres, le loyer d’un joli appartement, les gages des domestiques, tout

est à meilleur marché, et les contributions directes moins élevées.

Encore n’est-ce pas pour cette seule raison que la résidence à Paris

sera avantageuse pour des personnes qui ont quelques prétentions à tenir

un certain rang et qui veulent un certain style à leurs maisons. La

nécessité de paraître, qui est de beaucoup la plus onéreuse de toutes

les obligations que le rang impose, peut être évitée ici en grande

partie, et sans qu’on en subisse aucune déchéance. En somme, l’avantage

économique de la vie à Paris dépend entièrement du degré de luxe que

l’on désire. Il y a certainement beaucoup de détails de délicatesse et

de raffinement dans l’existence anglaise, que je serais très peinée de

voir abandonner parce que ce sont des particularités nationales, mais je

crois que nous gagnerions énormément, à beaucoup de points de vue, si

nous pouvions apprendre à ne plus faire dépendre notre manière de vivre

de sa comparaison avec celle des autres...

Je suis persuadée que, si la mode prenait chez nous d’imiter

l’indépendance des Français dans leur manière de vivre comme elle veut

maintenant qu’on imite leurs mets, leurs chapeaux, leurs moustaches et

leurs moulures dorées, nous y gagnerions beaucoup de jouissances. Si, à

l’avenir, aucune dame anglaise ne se sentait plus l’angoisse au cœur

parce qu’elle a compté dans le hall de son amie un plus grand nombre de

valets de pied que dans le sien; si aucun soupir ne s’exhalait plus dans

aucun cercle parce que le bouton de chemise du voisin est plus beau; si

aucune grosse facture ne s’élevait chez Gunter, chez Howell, ou chez

James, parce qu’il vaut mieux mourir que d’être surpassé,--nous serions

incontestablement un peuple plus heureux et plus respectable que nous ne

le sommes à présent.

On reconnaît assez généralement, je crois, que les Français sont

maintenant plus avides de gagner de l’argent qu’ils ne l’étaient avant

la dernière révolution. La sécurité et le repos que la nouvelle dynastie

semble avoir amenés avec elle leur ont donné le temps et l’occasion de

multiplier leurs capitaux; et la conséquence, c’est que les aptitudes au

commerce que Napoléon nous reprochait si fort ont traversé la Manche, et

commencent à produire ici de très grands changements.

Il est évident que la richesse de la bourgeoisie augmente rapidement, et

les républicains s’en effraient: ils voient devant eux un nouvel ennemi,

et commencent à parler des abominations d’une _bourgeoisie_

aristocratique.

Cet accroissement des fortunes bourgeoises a plusieurs effets

remarquables, mais aucun ne l’est plus que l’augmentation rapide des

jolies demeures, lesquelles s’élèvent maintenant, aussi blanches et

brillantes que des champignons frais, dans la partie nord-ouest de

Paris.

C’est là tout à fait un nouveau monde, et cela me rappelle les premiers

jours de Russel Square et du quartier alentour. L’église de la

Madeleine, au lieu de se trouver placée, comme je me souviens qu’elle

l’était jadis, tout à l’extrémité de Paris, voit maintenant une nouvelle

ville s’étendre derrière elle; et si les constructions continuent de

s’élever à la même allure qu’elles semblent le faire en ce moment, nous,

ou du moins nos enfants, la verrons occuper une situation aussi centrale

que Saint-Martin des Champs. Un excellent marché, appelé marché de la

Madeleine, s’est déjà établi dans ce nouveau quartier, et je ne doute

pas que des églises, des théâtres, et des restaurants innombrables ne le

suivent rapidement.

Il faudra placer les capitaux, qui s’accroissent avec une rapidité

américaine, et, quand cela arrivera, Paris s’étendra hors de ses limites

actuelles de la même marche tranquille que Londres avant lui: d’ici à

vingt ans, le bois de Boulogne pourra être aussi peuplé que Regent’s

Park l’est aujourd’hui.

Ce soudain accroissement de la richesse est déjà cause de l’augmentation

du prix de beaucoup d’articles vendus à Paris; si l’activité du commerce

continue, il est plus que probable que les fortunes du boursier et du

marchand parisien égaleront les fortunes colossales qui existent en

Angleterre; alors les mêmes causes qui ont rendu la vie si coûteuse chez

nous la rendront chère dans la France future. Bien des particularités

dont on s’aperçoit aujourd’hui et qui forment les plus grandes

différences entre les deux pays disparaîtront alors, car la grande

richesse est tout ce qui manque à une famille française pour vivre comme

une famille anglaise. Mais quand ce temps arrivera, les Parisiens ne

perdront-ils pas plus de jouissances sans ostentation qu’ils n’en

gagneront par l’augmentation du luxe? Pour moi, je suis absolument

d’avis que Paris sera à demi gâté lorsque les ennuyeux dîners de

cérémonie remplaceront les réceptions sans pompe et les visites sans

parade; alors les Anglais pourront se décider à rester fièrement et

orgueilleusement chez eux, car, au lieu du contraste brillant et vivant

à leur manière de vivre qu’offre actuellement Paris, ils y pourront

trouver une rivalité ennuyeuse, mais en chemin de réussir.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 39 / 82 题