LES TROTTOIRS NOUVELLEMENT INTRODUITS.--POURQUOI LES PARISIENS PRÉFÈRENT
LES APPARTEMENTS AUX MAISONS CONSTRUITES POUR UNE SEULE FAMILLE COMME A
LONDRES.--LE PORTIER-FACTOTUM.--LE LUXE A PARIS EST MOINS COUTEUX QU’A
LONDRES.--RICHESSE CROISSANTE DE LA FRANCE.
Parmi les récentes améliorations introduites à Paris, et qui doivent
évidemment leur origine à l’Angleterre, celles qui frappent d’abord les
yeux sont l’usage presque universel des tapis dans les maisons et
l’agrément des _trottoirs_ dans les rues. Dans peu d’années, à moins que
tous les pavés n’aient été arrachés par ceux qui espèrent obtenir de
l’immortalité par les barricades, il sera aussi facile de se promener à
Paris qu’à Londres. Il est vrai que les vieilles rues ne sont pas assez
larges ici pour permettre d’aussi grandes esplanades que celles qui
s’étendent de chaque côté de Regent’s Street et d’Oxford Street;
néanmoins l’espace nécessaire à la sécurité et à la commodité des
passants pourra être ménagé; et ceux qui connurent Paris il y a une
douzaine d’années, quand il y fallait sauter d’une pierre à l’autre, en
pleine canicule, dans le fol espoir de conserver ses souliers secs, non
sans craindre d’être écrasé par un chariot, un fiacre, un coucou ou une
brouette, ceux qui se souviennent de ce temps-là, béniront le cher petit
trottoir qui borde maintenant presque toutes les principales rues, à
l’exception des intervalles nécessaires pour accéder aux portes cochères
des hôtels privés et de quelques courts espaces qui semblent avoir été
oubliés.
[Illustration: (V. Adam del.) (Bibl. nat.)]
Une autre innovation anglaise, beaucoup plus importante, a été tentée
sans succès: celle des _maisonnettes_, ou petits hôtels construits pour
une seule famille. On en a bâti quelques-unes dans cette nouvelle partie
de la ville qui s’étend derrière la Madeleine; mais on n’a obtenu là
aucun bon résultat pour beaucoup de raisons que l’on aurait pu prévoir
facilement, semble-t-il, et auxquelles il me paraît très difficile
d’obvier à présent.
Pour qu’ils pussent convenir aux revenus moyens des Français, il
faudrait que ces petits hôtels privés fussent construits sur une échelle
trop médiocre pour qu’ils continssent de grandes chambres; or la
vastitude des pièces d’habitation permet une espèce de parade
qu’apprécient beaucoup de ceux qui vivent dans des appartements non
meublés, qu’ils paient peut-être quinze cents et deux mille francs par
an. Une autre commodité dont il serait pénible aux familles françaises
de se passer et dont on peut jouir pour un faible prix, si l’on
s’associe à plusieurs, c’est le portier et sa loge. Et si les Parisiens
échangeaient leur système contre le nôtre, qui consiste à avoir un
domestique spécialement occupé à porter les paquets et les lettres, ou à
annoncer les visites, le nombre des serviteurs devrait être doublé dans
chaque famille.
Remplir ces offices-là, ce n’est pas tout ce qu’a à faire ce domestique
de tant de maîtres qu’est le portier; je ne suis pas assez compétente
pour vous dire exactement quelles sont ses fonctions; mais il me semble
qu’on me répond généralement quand je demande quelqu’un pour faire une
commission: «_Oui, madame, le portier_ (ou _la portière_) _fera cela_»;
et si nous nous trouvions soudainement privés de ce factotum, je pense
que nous serions immédiatement obligés de quitter notre appartement et
de chercher un refuge dans un hôtel, car nous serions très embarrassés
de savoir trouver les «aides» qui nous permettraient de vivre sans
lui...
[Illustration: UN TILBURY
(Par A. Giroux) (Bibl. nat.)]
Les Parisiens forment une population très aimable et ils ont l’apparence
d’être très heureux; quel effet produirait sur chacun d’eux la
possession tranquille d’une maison particulière? Ce qui est agréable à
l’un et influence heureusement son caractère peut être désagréable à
l’autre; et je ne suis pas certaine que la petite maison commode, qu’on
se procurerait en payant un loyer équivalent à celui d’un joli
appartement, ne calmerait pas cette légèreté et cette vivacité grâce
auxquelles on voit des _locataires_ sexagénaires gagner leur élégant
_premier_ en escaladant les marches par deux à la fois. Et les pieds les
plus jolis et les mieux _chaussés_ du monde, qui à présent se
trémoussent _sans souci_ sur l’escalier commun, ne se traîneraient-ils
pas plus lourdement s’il leur fallait suivre un étroit corridor dont la
propreté ou la malpropreté serait devenue une question privée et
individuelle? Et le plus vif désir d’avoir dans son vestibule quelques
statues et quelques lauriers-roses ne se calmerait-il pas si l’on avait
à calculer ce qu’il en coûterait pour le satisfaire? Et quel mal de tête
en pensant à _ce vilain escalier à frotter_ du haut en bas! Toutes ces
préoccupations, et beaucoup d’autres auxquelles les Parisiens échappent,
leur incomberaient s’ils échangeaient leurs appartements pour des
_maisonnettes_...
Rousseau dit que les paroles qui règlent tout à Paris sont: _cela se
fait_ et _cela ne se fait pas_. On ne peut nier que ces mêmes mots
n’aient à Londres un pouvoir égal; et, malheureusement pour notre
indépendance individuelle, il en coûte beaucoup plus pour leur obéir de
notre côté de l’eau. Des centaines de francs sont actuellement dépensées
sur des budgets très limités, sans procurer aucune jouissance à ceux qui
les dépensent; mais on se soumet à cette nécessité parce que _cela se
fait_ ou _cela ne se fait pas_. A Paris, au contraire ces phrases
impératives n’ont pas la même influence sur les dépenses, parce qu’on
n’y a pas pour but unique de paraître aussi riche que son voisin, mais
de se donner par son revenu, grand ou petit, le plus possible de
plaisirs et d’agréments dans la vie.
Pour ces raisons, en cas de diminution ou d’insuffisance de fortune, il
est très agréable d’habiter Paris. Certes une famille qui viendrait ici
en pensant y trouver les choses indispensables à la vie à meilleur
compte qu’en Angleterre serait grandement désappointée: certains
articles sont moins chers, mais beaucoup sont considérablement plus
chers, et je doute vraiment qu’à l’heure actuelle les choses strictement
nécessaires à la vie ne soient à meilleur marché à Paris qu’à Londres.
Ce n’est donc pas le nécessaire, mais le superflu qui est moins coûteux
ici. Le vin, l’ameublement, l’entretien des chevaux, le prix des
voitures, les entrées au théâtre, les bougies de cire, les fruits, les
livres, le loyer d’un joli appartement, les gages des domestiques, tout
est à meilleur marché, et les contributions directes moins élevées.
Encore n’est-ce pas pour cette seule raison que la résidence à Paris
sera avantageuse pour des personnes qui ont quelques prétentions à tenir
un certain rang et qui veulent un certain style à leurs maisons. La
nécessité de paraître, qui est de beaucoup la plus onéreuse de toutes
les obligations que le rang impose, peut être évitée ici en grande
partie, et sans qu’on en subisse aucune déchéance. En somme, l’avantage
économique de la vie à Paris dépend entièrement du degré de luxe que
l’on désire. Il y a certainement beaucoup de détails de délicatesse et
de raffinement dans l’existence anglaise, que je serais très peinée de
voir abandonner parce que ce sont des particularités nationales, mais je
crois que nous gagnerions énormément, à beaucoup de points de vue, si
nous pouvions apprendre à ne plus faire dépendre notre manière de vivre
de sa comparaison avec celle des autres...
Je suis persuadée que, si la mode prenait chez nous d’imiter
l’indépendance des Français dans leur manière de vivre comme elle veut
maintenant qu’on imite leurs mets, leurs chapeaux, leurs moustaches et
leurs moulures dorées, nous y gagnerions beaucoup de jouissances. Si, à
l’avenir, aucune dame anglaise ne se sentait plus l’angoisse au cœur
parce qu’elle a compté dans le hall de son amie un plus grand nombre de
valets de pied que dans le sien; si aucun soupir ne s’exhalait plus dans
aucun cercle parce que le bouton de chemise du voisin est plus beau; si
aucune grosse facture ne s’élevait chez Gunter, chez Howell, ou chez
James, parce qu’il vaut mieux mourir que d’être surpassé,--nous serions
incontestablement un peuple plus heureux et plus respectable que nous ne
le sommes à présent.
On reconnaît assez généralement, je crois, que les Français sont
maintenant plus avides de gagner de l’argent qu’ils ne l’étaient avant
la dernière révolution. La sécurité et le repos que la nouvelle dynastie
semble avoir amenés avec elle leur ont donné le temps et l’occasion de
multiplier leurs capitaux; et la conséquence, c’est que les aptitudes au
commerce que Napoléon nous reprochait si fort ont traversé la Manche, et
commencent à produire ici de très grands changements.
Il est évident que la richesse de la bourgeoisie augmente rapidement, et
les républicains s’en effraient: ils voient devant eux un nouvel ennemi,
et commencent à parler des abominations d’une _bourgeoisie_
aristocratique.
Cet accroissement des fortunes bourgeoises a plusieurs effets
remarquables, mais aucun ne l’est plus que l’augmentation rapide des
jolies demeures, lesquelles s’élèvent maintenant, aussi blanches et
brillantes que des champignons frais, dans la partie nord-ouest de
Paris.
C’est là tout à fait un nouveau monde, et cela me rappelle les premiers
jours de Russel Square et du quartier alentour. L’église de la
Madeleine, au lieu de se trouver placée, comme je me souviens qu’elle
l’était jadis, tout à l’extrémité de Paris, voit maintenant une nouvelle
ville s’étendre derrière elle; et si les constructions continuent de
s’élever à la même allure qu’elles semblent le faire en ce moment, nous,
ou du moins nos enfants, la verrons occuper une situation aussi centrale
que Saint-Martin des Champs. Un excellent marché, appelé marché de la
Madeleine, s’est déjà établi dans ce nouveau quartier, et je ne doute
pas que des églises, des théâtres, et des restaurants innombrables ne le
suivent rapidement.
Il faudra placer les capitaux, qui s’accroissent avec une rapidité
américaine, et, quand cela arrivera, Paris s’étendra hors de ses limites
actuelles de la même marche tranquille que Londres avant lui: d’ici à
vingt ans, le bois de Boulogne pourra être aussi peuplé que Regent’s
Park l’est aujourd’hui.
Ce soudain accroissement de la richesse est déjà cause de l’augmentation
du prix de beaucoup d’articles vendus à Paris; si l’activité du commerce
continue, il est plus que probable que les fortunes du boursier et du
marchand parisien égaleront les fortunes colossales qui existent en
Angleterre; alors les mêmes causes qui ont rendu la vie si coûteuse chez
nous la rendront chère dans la France future. Bien des particularités
dont on s’aperçoit aujourd’hui et qui forment les plus grandes
différences entre les deux pays disparaîtront alors, car la grande
richesse est tout ce qui manque à une famille française pour vivre comme
une famille anglaise. Mais quand ce temps arrivera, les Parisiens ne
perdront-ils pas plus de jouissances sans ostentation qu’ils n’en
gagneront par l’augmentation du luxe? Pour moi, je suis absolument
d’avis que Paris sera à demi gâté lorsque les ennuyeux dîners de
cérémonie remplaceront les réceptions sans pompe et les visites sans
parade; alors les Anglais pourront se décider à rester fièrement et
orgueilleusement chez eux, car, au lieu du contraste brillant et vivant
à leur manière de vivre qu’offre actuellement Paris, ils y pourront
trouver une rivalité ennuyeuse, mais en chemin de réussir.