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ÉMEUTE QUOTIDIENNE A LA PORTE SAINT-MARTIN.--INDULGENCE EXCESSIVE DU

GOUVERNEMENT.--COMMENT FAIRE CESSER LES DÉSORDRES.

Bien que Paris soit en réalité aussi tranquille qu’une grande cité peut

l’être, on continue à nous annoncer régulièrement chaque matin _qu’il y

avait une émeute hier soir à la porte Saint-Martin_. Mais je vous assure

que ce sont là passe-temps fort innocents; et quoique l’heure

mystérieuse qui doit toujours amener une révolution s’écoule rarement

sans quelques arrestations, les individus menés au poste sont toujours

mis en liberté le lendemain matin, car on s’est aperçu que ces juvéniles

agresseurs, qui ont rarement plus de vingt ans, sont aussi inoffensifs

qu’une troupe de grenouilles coassant sur les bancs de sable de la

Wabash. Néanmoins le récit continuellement répété de ces réunions

nocturnes inspira, il y a quelques soirs, à deux de nos amis l’envie

d’aller à cette célèbre porte Saint-Martin, dans l’espoir d’être témoins

d’une de ces charmantes petites émeutes. Mais en arrivant à l’endroit

fixé, ils trouvèrent tout parfaitement tranquille et plongé dans le

silence d’une nuit tranquille et bien surveillée. Quelques militaires

toutefois allaient et venaient près de là; et ce furent eux qui

apprirent à nos amis la cause d’un calme si inusité dans ce quartier de

la ville, devenu célèbre.

«_Mais ne voyez-vous pas que l’eau tombe, messieurs?_ dit le garde

national qui stationnait là; _c’est bien assez pour refroidir le feu de

nos républicains. S’il fait beau demain soir, messieurs, nous aurons

encore notre petit spectacle._»

Déterminés à savoir ce qu’il y avait de vrai dans ces histoires et si le

tout n’était pas une mystification, y compris la prédiction du

_militaire_, ils tentèrent à nouveau l’aventure un autre soir, par un

temps remarquablement beau; et cette fois ils virent des choses très

différentes.

Il y eut ce soir-là, d’après ce qu’ils nous dirent, une petite émeute

aussi jolie qu’on le pouvait désirer. Le rassemblement était d’au moins

quatre cents personnes; des soldats à cheval et à pied se trouvaient

parmi les manifestants; les chapeaux pointus abondaient comme les mûres

en septembre, et aussi «les bannières flottant sans un souffle de vent»

sur les épaules chancelantes de petits voyous qu’on avait loués deux

sous pour les porter.

En cette soirée mémorable, dont quelques-uns des journaux républicains

font grand état ce matin, une grande partie, la plus bruyante, de

l’assemblée, fut arrêtée; mais, en somme, la force armée semble en avoir

usé très doucement, et nos amis ont souvent entendu répondre à de

violentes explosions d’éloquence qui auraient pu être considérées comme

des crimes de lèse-majesté par cette joyeuse repartie: _Vive le roi!_

Sur un point, cependant, il y eut lutte autour d’un jeune héros, vêtu de

pied en cap à la Robespierre, que deux gardes municipaux s’occupaient à

arrêter, tandis qu’un petit garçon de dix ans environ, qui tenait une

bannière plus lourde que lui et qui servait probablement de garde du

corps au prisonnier, se dressait à quelques mètres, rugissant: _Vive la

République!_ aussi fort qu’il pouvait brailler.

Un autre, qui semblait appartenir à la plus basse classe, harangua,

pendant tout le temps que le tumulte dura, ceux qui l’entouraient. Ses

bras étaient nus jusqu’aux épaules et ses gestes extrêmement violents.

«_Nous avons des droits!_ criait-il avec une grande véhémence, _nous

avons des droits!... qui est-ce qui veut les nier?... Nous ne demandons

que la Charte... Qu’ils nous donnent la Charte!..._»

Le tumulte dura environ trois heures, après quoi la foule se dispersa

tranquillement; et il faut espérer que chacun de ceux qui y prirent part

s’occupera honnêtement à son emploi jusqu’à la prochaine belle soirée

qui le réunira de nouveau aux autres pour remplir le double rôle de

spectateur et d’acteur à ce _petit spectacle_.

Le renouvellement périodique de ces émeutes semble maintenant ne plus

inquiéter personne, et si des amendes et des arrestations constantes

(quelquefois injustes d’ailleurs, et qui ne calment nullement les

audacieuses démonstrations du mécontentement de la populace et des

journaux qui la soutiennent),--si ces rigueurs ne montraient pas que

l’on apporte quelque attention à ces manifestations, on pourrait

attribuer l’indifférence du gouvernement à sa confiance dans sa propre

force et au peu de crainte que lui inspirent les conséquences possibles

de cette agitation.

Et c’est bien là, je crois, le sentiment du gouvernement du roi

Philippe. Néanmoins il vaudrait beaucoup mieux pour Paris que, par un

moyen quelconque, on mît fin à ces scènes déplaisantes...

Louis-Philippe n’est ni Napoléon ni Charles X. Il n’a ni les droits

inaliénables de l’un ni la gloire accablante de l’autre; mais s’il était

assez heureux pour assurer à ce beau pays, fatigué de luttes intestines,

l’ère de tranquille prospérité qui paraît commencer, il pourrait être

considéré par le peuple français comme plus grand que ces deux

souverains...

[Illustration: ÉMEUTE A LA PORTE SAINT-MARTIN

(Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)]

S’il voulait entreprendre une croisade pour rendre l’indépendance à

l’Italie, il convertirait chaque traître en héros. Qu’il adresse à

l’armée recrutée pour ce projet les mêmes mots inspirés dont se servait

Napoléon autrefois: _Soldats!... Partons!... rétablir le Capitole...

réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage...

Tel sera le fruit de vos victoires. Vous rentrerez alors dans vos

foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant: Il était de l’armée

d’Italie!..._ Qu’il institue ensuite un nouvel ordre qu’il appellera

«l’ordre impérial de la Redingote grise», ou «l’ordre indomptable des

Bras croisés»; qu’il permette à tout homme qui en sera membre de faire

broder un aigle sur le devant de son habit, à condition qu’il se soit

conduit bravement et comme un Français sur le champ de bataille:

aussitôt la porte Saint-Martin deviendra aussi paisible que le cabinet

de toilette de l’autocrate à Saint-Pétersbourg...

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 37 / 82 题