XX

Mᵐᵉ RÉCAMIER.--SES MATINÉES.--PORTRAIT DE CORINNE, PAR GÉRARD.--PORTRAIT

EN MINIATURE DE Mᵐᵉ DE STAËL.--M. DE CHATEAUBRIAND.--LES ÉTRANGERS

PEUVENT-ILS COMPRENDRE TOUTES LES FINESSES DE LA LANGUE

FRANÇAISE?--NÉCESSITÉ DE PARLER FRANÇAIS.

Parmi toutes les dames dont j’ai fait la connaissance à Paris, celle qui

me paraît le type le plus parfait de la Française élégante est Mᵐᵉ

Récamier,--cette même Mᵐᵉ Récamier que (je ne dirai pas combien il y a

d’années) je me souviens d’avoir vue faire dans Londres l’admiration de

tous. Chose surprenante! elle la fait encore. La première fois que je la

vis, c’était en public; elle m’avait été désignée comme la plus jolie

femme d’Europe; mais à présent que j’ai le plaisir de la connaître, je

comprends, beaucoup mieux que vous ne le pouvez faire, vous qui ne la

connaissez que par la réputation de sa beauté, pourquoi et comment des

agréments, généralement si passagers, se trouvent chez elle si durables.

Elle est véritablement le modèle de toutes les grâces. Tant par sa

personne que par ses façons, ses mouvements, sa manière de s’habiller,

sa voix, son langage, elle semble absolument parfaite; et je ne pense

pas qu’il serait possible d’imaginer une meilleure manière d’achever

l’éducation d’une jeune fille sous le rapport de la grâce, que de lui

donner la possibilité d’étudier chaque geste de Mᵐᵉ Récamier.

Elle possède le monopole de tant de talents et d’attraits que ceux-ci et

ceux-là suffiraient, s’ils étaient partagés, dans les proportions

ordinaires, à faire une armée de femmes exquises. Je n’ai jamais

rencontré un Français qui ne reconnût que, bien que ses jolies

compatriotes soient charmantes par certains _agréments_ qui leur sont

très particuliers, les beautés sans défauts se trouvent en plus petit

nombre en France qu’en Angleterre; seulement, ajoutait-il: «_Quand une

Française se mêle d’être jolie, elle est furieusement jolie_.» Ce mot

est aussi vrai en fait que piquant par son expression: une belle

Française est peut-être la plus belle femme du monde.

La parfaite beauté de Mᵐᵉ Récamier a fait d’elle jadis «une chose

merveilleuse»; et maintenant qu’elle a passé l’âge où la beauté est à

son apogée, elle est peut-être plus admirable encore, car je ne sais

réellement si elle a jamais excité plus d’admiration qu’aujourd’hui.

Elle est suivie, recherchée, regardée, écoutée, et qui plus est, aimée

et estimée par presque toute la première société de Paris, et l’on

trouve dans son cercle quelques-uns des noms les plus illustres de la

littérature française.

Son entourage, aussi bien qu’elle, est délicieux, et c’est là un fait si

généralement reconnu qu’en ajoutant ma voix au jugement universel, je

montre peut-être autant de vanité que de gratitude pour le privilège

d’avoir été admise chez elle: mais personne, je pense, ayant la même

faveur, ne pourrait, en parlant de la bonne société de Paris, manquer de

citer le _salon_ de Mᵐᵉ Récamier. Elle arrive à communiquer le charme

qui la rend si remarquable même aux objets qui l’entourent, et tout est

chez elle d’une élégance achevée qui exerce une attraction irrésistible:

je suis souvent entrée dans des salons assez vastes pour contenir toute

une suite d’appartements, et je les ai trouvés infiniment moins

frappants avec toute leur richesse que le joli petit salon de l’Abbaye

aux Bois.

[Illustration: MADAME RÉCAMIER

(D’après le médaillon de David) (Coll. J. Boulenger)]

Les riches draperies de soie blanche, la teinte délicate du bleu qui se

marie au blanc dans toute la pièce, les miroirs, les fleurs, tout cela

donne à l’appartement un air qui s’harmonise merveilleusement à celui de

sa jolie habitante. Il faut penser que Mᵐᵉ Récamier était pour toujours

_vouée au blanc_, car aucune draperie ne tombe autour d’elle qui ne soit

d’une blancheur de neige, et vraiment le mélange d’une autre couleur

semblerait comme une profanation à la délicatesse exquise de son

apparence.

Dans la journée, Mᵐᵉ Récamier admet de 4 heures à 6 heures un nombre

limité de personnes, dont les noms sont donnés au domestique qui attend

dans l’antichambre. C’est là que j’eus le plaisir d’être présentée à M.

de Chateaubriand et la satisfaction de le rencontrer souvent ensuite,

satisfaction que je n’oublierai jamais, et pour laquelle j’aurais

sacrifié bien volontiers la moitié des belles choses qui récompensent de

l’effort d’un voyage à Paris.

Le cercle qu’elle reçoit ainsi l’après-midi est toujours limité et la

conversation y est toujours générale. La première fois que moi et mes

filles y allâmes, nous ne trouvâmes que deux dames et une demi-douzaine

de messieurs, dont M. de Chateaubriand. Une magnifique toile de Gérard,

hardiment et sublimement conçue, et exécutée dans la meilleure manière

du peintre, occupe tout un côté de l’élégant petit _salon_. Le sujet du

tableau est Corinne dans un moment d’exaltation poétique, une lyre dans

la main et une couronne de lauriers sur la tête. Si les costumes de ceux

qui l’entourent n’étaient pas modernes, on pourrait prendre cette figure

pour Sapho: et jamais cet être passionné, ce martyr de l’amour ne fut

peint avec plus de grandeur, plus de sentiment poétique, ou plus

d’exquise grâce féminine.

La vue de ce chef-d’œuvre fit tomber la conversation sur Mᵐᵉ de Staël.

Son intimité avec Mᵐᵉ Récamier est aussi connue que sa repartie

spirituelle à un malheureux monsieur qui, ayant réussi à se placer entre

elles deux, s’écria maladroitement: «_Me voilà entre l’esprit et la

beauté!_» A quoi il lui fut sur-le-champ répondu: «_Sans posséder ni

l’un ni l’autre._»

Ma connaissance de cette liaison me poussa à profiter de l’occasion pour

demander à Mᵐᵉ Récamier si Mᵐᵉ de Staël avait eu l’intention de peindre

son propre caractère dans celui de Corinne.

«Assurément, me répondit-elle, l’âme de Mᵐᵉ de Staël est entièrement

développée dans son portrait de Corinne.» Et se tournant vers la

peinture, elle ajouta: «Ces yeux sont les yeux de Mᵐᵉ de Staël.»

Elle me montra une miniature représentant son amie dans tout l’éclat de

sa jeunesse, à un âge où véritablement Mᵐᵉ Récamier n’avait pu la

connaître. Les yeux avaient certainement la même beauté profonde, la

même expression inspirée, que celles que Gérard a données à Corinne.

Mais là s’arrête la ressemblance; les lèvres épaisses et le menton gras

et lourd de la véritable sibylle sont remplacés sur la toile par ce que

l’on peut rêver de plus joli dans une beauté féminine.

L’aspect de la figure représentée sur la miniature indique le moment où

celle-ci fut peinte; et cela ne nous donne pas une idée favorable du

goût qui régnait à ce moment; car la tête surmontée de boucles à la

Brutus est placée sur des bras et sur un buste, aussi dépouillés de

toute draperie, mais plus rebondis que ceux de la Vénus de Médicis.

[Illustration: L’ABBAYE AUX BOIS EN 1838

(Col. J. Boulenger)]

Pendant que nous regardions tour à tour une peinture puis l’autre, et

que nous en parlions, je fus frappée du beau front, des yeux, de la voix

et du langage singulièrement gracieux et choisi d’un gentilhomme qui

était assis en face de moi, et prenait part à la conversation.

Je fis remarquer à Mᵐᵉ Récamier que peu de héros de romans avaient eu

l’honneur d’être illustrés par une peinture comme celle de Gérard et

qu’elle devait avoir grand plaisir à posséder celle-là.

«C’est vrai, me répondit-elle, mais ce n’est pas mon seul trésor en ce

genre;--je suis assez heureuse pour posséder le dessin original de

l’_Atala_, de Girodet, dont vous devez avoir vu souvent la gravure.

Permettez que je vous le montre.»

Nous la suivîmes dans la salle à manger, où ce dessin si intéressant est

placé. «Vous ne connaissez pas M. de Chateaubriand?» dit-elle. Je

répondis que je n’avais pas ce plaisir.

«C’est lui qui était assis en face de vous dans le salon.»

Je la priai de me le présenter, ce qu’elle fit quand nous retournâmes

dans le salon. La conversation reprit et de la façon la plus agréable;

chacun s’y mêla. Lamartine, Casimir Delavigne, Dumas, Victor Hugo, et

quelques autres, furent passés en revue et jugés avec légèreté, mais

finesse et subtilité. Notre Byron, Scott, etc., suivirent; et il était

évident qu’ils avaient été lus et compris. Je demandai à M. de

Chateaubriand s’il avait connu lord Byron: il répondit: «_Non_», et

ajouta: «_Je l’avais précédé dans la vie, et malheureusement il m’a

précédé au tombeau_.»

On débattit la question de savoir jusqu’à quel point un pays peut

apprécier la littérature d’un autre, et M. de Chateaubriand déclara

qu’une telle appréciation ne pouvait être nécessairement qu’imparfaite.

Ses remarques à ce sujet me parurent d’une vérité indiscutable, surtout

en ce qui concerne certaines tournures et certaines nuances dans

l’expression, dont la grâce subtile semble échapper dès qu’on tente de

les traduire dans une autre langue. Cependant je suppose que la majorité

des lecteurs anglais--ceux du moins qui comprennent le français--sont

plus _au fait_ de la littérature française que ne le pense M. de

Chateaubriand.

L’habitude, tellement répandue parmi nous, d’apprendre la langue

française dès l’enfance, nous rend cette langue plus familière qu’on ne

le croit. M. de Chateaubriand doutait que nous pussions goûter Molière,

et il nommait La Fontaine comme étant hors de portée de la critique ou

de la jouissance de quiconque n’était pas Français jusqu’aux moelles.

Je ne puis être de cet avis, bien que je ne sois pas surprise qu’une

telle idée existe. Tous les Anglais qui viennent à Paris sont obligés de

parler français, qu’ils en soient capables ou non. S’ils s’y refusent,

ils doivent perdre tout espoir de causer avec personne de quoi que ce

soit. Il suffit d’ailleurs de s’exprimer d’une manière satisfaisante,

car on ne peut réussir à parler une langue étrangère comme sa langue

nationale. Tout Français qui a coutume de rencontrer des Anglais dans la

société doit avoir les oreilles et la mémoire remplies de fausses

consonances, de faux accords, et de faux accents; faut-il s’étonner,

après cela, s’il pense que ceux qui écorchent une langue de la sorte ne

sauraient la comprendre? Toutefois pour plausible que semble cette

conclusion, elle ne me paraît pas absolument juste. Quel est celui parmi

les hellénistes les plus remarquables, qui serait capable de soutenir

une conversation familière en grec? Le cas est ici précisément le même;

car j’ai connu des personnes qui pouvaient goûter jusque dans leur

moindre finesse les beautés de la littérature française, et qui auraient

été probablement inintelligibles si elles avaient essayé de converser

dans ce langage durant cinq minutes de suite; tandis que, beaucoup

d’autres, s’ils ont eu quelque domestique ou une bonne française,

peuvent posséder une assez bonne prononciation et une grande facilité à

s’exprimer, mais seraient embarrassés de traduire avec une exactitude

scrupuleuse les passages les plus faciles de Rousseau.

Une grande partie des Français instruits lit l’anglais, et semble

souvent comprendre tout à fait l’esprit de nos auteurs; mais il n’y a

pas en France une personne sur cinquante qui prononcerait un simple mot

de notre langage courant. Les Parisiens écoutent avec une gravité polie

et parfaitement imperturbable les bévues les plus comiques que

commettent les étrangers quand ils parlent français; mais ils ne

voudraient pas courir le risque d’en commettre de semblables...

L’idée d’émettre une pensée, fût-ce la plus brillante et la plus élevée

qui se puisse former dans une tête humaine, en une langue ridiculement

incorrecte, leur inspirerait un sentiment de répugnance assez fort pour

rendre calme le plus animé, et silencieux le plus loquace de tous les

Français.

Dans ce temps de relations intimes et suivies entre les deux pays, c’est

donc aux Anglais à faire abstraction de leur vanité s’ils veulent jouir

de la conversation; qu’ils s’embrouillent consciencieusement dans la

grammaire et dans l’accent pour avoir le véritable plaisir d’écouter en

retour une de ces phrases ciselées, une de ces tournures gracieuses, une

de ces épigrammes spirituelles, qui sont l’essence même du génie de la

conversation française...

J’ai entendu plus d’une fois, durant les visites que je lui fis depuis,

Mᵐᵉ Récamier parler de l’amie illustre qu’elle a perdue. Rien ne m’a

jamais intéressée davantage que tout ce que cette charmante femme

racontait de Mᵐᵉ de Staël: chaque mot qu’elle prononçait semblait un

mélange de chagrin et de bonheur, d’enthousiasme et de regret. Il est

triste de songer qu’elle ne trouvera jamais une autre femme qui soit

capable de remplacer celle qui n’est plus. Elle semble le sentir, et

s’entoure de tout ce qui peut contribuer à garder présent à son souvenir

ce qui est à jamais disparu.

[Illustration: UNE SOIRÉE

(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)]

L’original du portrait posthume de Mᵐᵉ de Staël par Gérard, que les

gravures, les vases de Sèvres même et les caisses à thé ont rendu si

familier à tous; la miniature dont j’ai déjà parlé; enfin la figure

inspirée de Corinne, où Mᵐᵉ Récamier trouve une ressemblance avec son

amie qui ne s’arrête pas aux traits, semblent être pour elle des objets

de vénération et d’amour...

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 36 / 82 题