LE DIMANCHE A PARIS.--LE PLAISIR EN FAMILLE.--GAIETÉ NATURELLE.--LES
POLYTECHNICIENS S’APPLIQUENT A RESSEMBLER A NAPOLÉON.--UN DIMANCHE AUX
TUILERIES.
A Paris, le dimanche est un jour délicieux, plus que dans tous les
autres pays que j’ai visités, à part Francfort. La joie est universelle
et néanmoins très familiale, et, si je formais mon idée sur le caractère
français d’après les scènes que j’ai vues le dimanche et non d’après les
livres et les journaux, je dirais que le trait le plus marquant en est
l’affection conjugale et paternelle.
Il est rare de voir un homme ou une femme en âge d’être mariés et
d’avoir des enfants, sans que l’un ou l’autre soit accompagné de son
époux et de sa petite famille.
C’est en famille qu’ils boivent une bouteille de vin léger; ce qui fait
le plaisir de l’un le fait aussi de l’autre; et que l’on ait ce jour-là
peu ou beaucoup à dépenser pour s’amuser, l’homme et la femme en
profiteront également.
J’ai visité beaucoup d’églises pendant les messes du matin, dans
différents quartiers de la ville, et je les ai trouvées toutes remplies
de monde; et bien que je n’aie jamais remarqué aucun exemple de cette
dévotion si fréquente dans les églises de Belgique où les bras
douloureusement étendus font songer aux solennités hindoues, j’ai vu
partout l’apparence de l’attention la plus pieuse et la plus sincère.
Une fois la grand’messe dite, le peuple se répand dans toutes les
parties de la ville, non point tant pour chercher des distractions que
pour en rencontrer. Et l’on est assuré d’en trouver; car on ne saurait
faire dix pas dans aucune direction sans rencontrer un divertissement
quelconque.
[Illustration: LE DIMANCHE AUX TUILERIES
(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)]
Rien ne me plaît autant que la vue d’un peuple nombreux dans ses
réjouissances. Quand il s’assemble pour faire de la politique, je
confesse que je n’ai pas grand amour ni admiration pour lui; mais quand
il est joyeux, surtout quand les femmes et les enfants participent à la
joie générale, le spectacle me paraît délicieux; et où pourrait-il
l’être plus qu’à Paris? La nature des habitants, le climat, la forme et
la disposition de la ville, tout favorise les plaisirs. C’est en plein
air, sous la voûte du ciel bleu, devant des milliers d’yeux que les
Parisiens aiment à s’amuser et à se chauffer au soleil. L’atmosphère
claire et brillante de leur ville semble faite exprès pour cela; et
quiconque traverse les boulevards, les quais, les jardins de Paris
s’apercevra certainement combien leurs espaces étaient nécessaires aux
citoyens pour s’assembler à leur aise.
Les jeunes hommes de l’Ecole Polytechnique font sensation le dimanche à
Paris; ils n’ont la liberté de sortir dans la ville que les _jours de
fête_; mais ces jours-là, dans les rues et dans les promenades
publiques, on peut croiser à chaque pas de jeunes Napoléons.
[Illustration: (E. Lami del.) (Collection J. B.)]
Il est très étonnant de constater qu’un principe ou un sentiment
puissant, commun à un corps nombreux, peut avoir pour résultat de rendre
extérieurement semblables les membres de ce corps, que la nature avait
faits pourtant aussi dissemblables que possible. Bien que le plus âgé de
ces jeunes Polytechniciens ne puisse guère être né avant les jours où
Napoléon quitta la France pour toujours, il n’y a pas un seul d’entre
eux qui ne rappelle plus ou moins l’aspect et la figure bien connus de
l’Empereur. Qu’ils soient petits, qu’ils soient grands, qu’ils soient
gras, qu’ils soient maigres, c’est tout de même. Pour avoir étudié
évidemment leur modèle adoré sur les peintures, les gravures, les
marbres, les bronzes et les vases de Chine, ils ont tous quelque chose
qui approche de son regard et de son aspect, lesquels ne ressemblaient
en rien à ceux du commun des Français, avant que le tyran le plus
populaire qu’on ait jamais vu les eût rendus aussi familiers à tous les
yeux que le soleil lui-même.
Il est certain que l’art du tailleur contribue beaucoup à donner une
similitude extérieure à deux personnes; mais il ne peut donner toute
cette ressemblance d’un élève de Polytechnique avec l’homme
extraordinaire dont le nom, si longtemps après son exil et sa mort, est
encore certainement celui que l’on prononce avec le plus d’émotion en
France. La période qui s’est écoulée depuis sa chute a été importante et
pleine d’événements importants pour l’humanité; pourtant sa mémoire est
aussi vivante parmi eux que si c’était hier qu’il fût rentré dans les
Tuileries, triomphant, après une de ses cent victoires...
Vous devez être lasse de m’entendre parler du jardin des Tuileries; mais
je ne puis en sortir, surtout quand je décris le dimanche à Paris, car
c’est là que se donnent rendez-vous les plus jolis groupes: on peut y
lire l’histoire du jour entier. Aussitôt que les portes sont ouvertes,
on voit des hommes et des femmes, en déshabille plus convenable
qu’élégant, les traverser en tous sens pour gagner la sortie donnant sur
le quai et de là _les Bains Vigier_. Ensuite arrivent les habitués
d’après déjeuner; et ceux-là sont ravissants. D’élégantes jeunes mères
en demi-toilettes accompagnent leurs _bonnes_ et les gentilles créatures
confiées à ces dernières, et elles regardent pendant une heure les
gambades que la présence de la _chère maman_ rend sept fois plus gaies
que de coutume.
J’ai observé cela plusieurs fois avec beaucoup d’intérêt: souvent la
jeune mère essaie de lire, mais elle n’y réussit pas plus de trois
quarts de minute de suite; alors elle renonce, et, mettant le livre sur
ses genoux, elle répond complaisamment à toutes les questions enfantines
qui lui sont posées, tout en contemplant, avec une expression souriante
d’heureuse maternité, chaque mouvement et chaque grimace de la charmante
miniature où elle se revoit elle-même, et peut-être quelqu’un de plus
cher encore.
De dix heures à une heure, les jardins fourmillent d’enfants et de
bonnes; et qu’ils sont jolis et amusants, avec leurs robes toutes de
fantaisie et leurs volontés de bébés! Arrive l’heure du dîner: les
nourrices et les enfants s’en vont; et s’il était possible que pendant
une heure un jardin de Paris restât vide, ce serait durant celle-là.
Le décor change par l’arrivée des plus beaux chapeaux, roses, blancs,
verts, bleus. Les plumes flottent et les fleurs aux couleurs fraîches
s’étalent. De joyeux vivants débouchent des rues de Castiglione et de
Rivoli; des voitures déposent à tout instant leurs joyeuses charges dans
les jardins. Deux, trois rangées de chaises sont occupées peu à peu sur
le bord de chaque promenade, tandis que l’espace libre du milieu est
plein d’une masse mouvante de flâneurs heureux.
La scène dure jusqu’à cinq heures; la foule élégante se retire alors, et
une autre, peut-être moins gracieuse, mais plus animée, la remplace. Les
bonnets succèdent aux chapeaux; et des rires ininterrompus, éclatants de
jeunesse et de gaieté, remplacent les murmures galants, les silencieux
sourires, et toutes ces façons qu’ont les personnes bien élevées
d’échanger leurs pensées en troublant aussi peu que possible l’air qui
les entoure.
De ce moment jusqu’à la nuit, la foule va augmentant sans cesse; et qui
ne saurait que chaque théâtre, chaque guinguette, chaque boulevard,
chaque café dans Paris est à cette heure plein à suffoquer, serait tenté
de croire que la population entière se réunit sous les fenêtres du roi.
Pour la bonne société, le dimanche soir à Paris est exactement semblable
à tous les autres jours. Il y a le même nombre de _soirées_, sans plus,
le même nombre de dîners; on joue aux cartes, on danse, on fait de la
musique, on va à l’Opéra, ni plus ni moins qu’en semaine; pourtant les
autres théâtres sont laissés aux _endimanchés_.
[Illustration]