XIX

LE DIMANCHE A PARIS.--LE PLAISIR EN FAMILLE.--GAIETÉ NATURELLE.--LES

POLYTECHNICIENS S’APPLIQUENT A RESSEMBLER A NAPOLÉON.--UN DIMANCHE AUX

TUILERIES.

A Paris, le dimanche est un jour délicieux, plus que dans tous les

autres pays que j’ai visités, à part Francfort. La joie est universelle

et néanmoins très familiale, et, si je formais mon idée sur le caractère

français d’après les scènes que j’ai vues le dimanche et non d’après les

livres et les journaux, je dirais que le trait le plus marquant en est

l’affection conjugale et paternelle.

Il est rare de voir un homme ou une femme en âge d’être mariés et

d’avoir des enfants, sans que l’un ou l’autre soit accompagné de son

époux et de sa petite famille.

C’est en famille qu’ils boivent une bouteille de vin léger; ce qui fait

le plaisir de l’un le fait aussi de l’autre; et que l’on ait ce jour-là

peu ou beaucoup à dépenser pour s’amuser, l’homme et la femme en

profiteront également.

J’ai visité beaucoup d’églises pendant les messes du matin, dans

différents quartiers de la ville, et je les ai trouvées toutes remplies

de monde; et bien que je n’aie jamais remarqué aucun exemple de cette

dévotion si fréquente dans les églises de Belgique où les bras

douloureusement étendus font songer aux solennités hindoues, j’ai vu

partout l’apparence de l’attention la plus pieuse et la plus sincère.

Une fois la grand’messe dite, le peuple se répand dans toutes les

parties de la ville, non point tant pour chercher des distractions que

pour en rencontrer. Et l’on est assuré d’en trouver; car on ne saurait

faire dix pas dans aucune direction sans rencontrer un divertissement

quelconque.

[Illustration: LE DIMANCHE AUX TUILERIES

(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)]

Rien ne me plaît autant que la vue d’un peuple nombreux dans ses

réjouissances. Quand il s’assemble pour faire de la politique, je

confesse que je n’ai pas grand amour ni admiration pour lui; mais quand

il est joyeux, surtout quand les femmes et les enfants participent à la

joie générale, le spectacle me paraît délicieux; et où pourrait-il

l’être plus qu’à Paris? La nature des habitants, le climat, la forme et

la disposition de la ville, tout favorise les plaisirs. C’est en plein

air, sous la voûte du ciel bleu, devant des milliers d’yeux que les

Parisiens aiment à s’amuser et à se chauffer au soleil. L’atmosphère

claire et brillante de leur ville semble faite exprès pour cela; et

quiconque traverse les boulevards, les quais, les jardins de Paris

s’apercevra certainement combien leurs espaces étaient nécessaires aux

citoyens pour s’assembler à leur aise.

Les jeunes hommes de l’Ecole Polytechnique font sensation le dimanche à

Paris; ils n’ont la liberté de sortir dans la ville que les _jours de

fête_; mais ces jours-là, dans les rues et dans les promenades

publiques, on peut croiser à chaque pas de jeunes Napoléons.

[Illustration: (E. Lami del.) (Collection J. B.)]

Il est très étonnant de constater qu’un principe ou un sentiment

puissant, commun à un corps nombreux, peut avoir pour résultat de rendre

extérieurement semblables les membres de ce corps, que la nature avait

faits pourtant aussi dissemblables que possible. Bien que le plus âgé de

ces jeunes Polytechniciens ne puisse guère être né avant les jours où

Napoléon quitta la France pour toujours, il n’y a pas un seul d’entre

eux qui ne rappelle plus ou moins l’aspect et la figure bien connus de

l’Empereur. Qu’ils soient petits, qu’ils soient grands, qu’ils soient

gras, qu’ils soient maigres, c’est tout de même. Pour avoir étudié

évidemment leur modèle adoré sur les peintures, les gravures, les

marbres, les bronzes et les vases de Chine, ils ont tous quelque chose

qui approche de son regard et de son aspect, lesquels ne ressemblaient

en rien à ceux du commun des Français, avant que le tyran le plus

populaire qu’on ait jamais vu les eût rendus aussi familiers à tous les

yeux que le soleil lui-même.

Il est certain que l’art du tailleur contribue beaucoup à donner une

similitude extérieure à deux personnes; mais il ne peut donner toute

cette ressemblance d’un élève de Polytechnique avec l’homme

extraordinaire dont le nom, si longtemps après son exil et sa mort, est

encore certainement celui que l’on prononce avec le plus d’émotion en

France. La période qui s’est écoulée depuis sa chute a été importante et

pleine d’événements importants pour l’humanité; pourtant sa mémoire est

aussi vivante parmi eux que si c’était hier qu’il fût rentré dans les

Tuileries, triomphant, après une de ses cent victoires...

Vous devez être lasse de m’entendre parler du jardin des Tuileries; mais

je ne puis en sortir, surtout quand je décris le dimanche à Paris, car

c’est là que se donnent rendez-vous les plus jolis groupes: on peut y

lire l’histoire du jour entier. Aussitôt que les portes sont ouvertes,

on voit des hommes et des femmes, en déshabille plus convenable

qu’élégant, les traverser en tous sens pour gagner la sortie donnant sur

le quai et de là _les Bains Vigier_. Ensuite arrivent les habitués

d’après déjeuner; et ceux-là sont ravissants. D’élégantes jeunes mères

en demi-toilettes accompagnent leurs _bonnes_ et les gentilles créatures

confiées à ces dernières, et elles regardent pendant une heure les

gambades que la présence de la _chère maman_ rend sept fois plus gaies

que de coutume.

J’ai observé cela plusieurs fois avec beaucoup d’intérêt: souvent la

jeune mère essaie de lire, mais elle n’y réussit pas plus de trois

quarts de minute de suite; alors elle renonce, et, mettant le livre sur

ses genoux, elle répond complaisamment à toutes les questions enfantines

qui lui sont posées, tout en contemplant, avec une expression souriante

d’heureuse maternité, chaque mouvement et chaque grimace de la charmante

miniature où elle se revoit elle-même, et peut-être quelqu’un de plus

cher encore.

De dix heures à une heure, les jardins fourmillent d’enfants et de

bonnes; et qu’ils sont jolis et amusants, avec leurs robes toutes de

fantaisie et leurs volontés de bébés! Arrive l’heure du dîner: les

nourrices et les enfants s’en vont; et s’il était possible que pendant

une heure un jardin de Paris restât vide, ce serait durant celle-là.

Le décor change par l’arrivée des plus beaux chapeaux, roses, blancs,

verts, bleus. Les plumes flottent et les fleurs aux couleurs fraîches

s’étalent. De joyeux vivants débouchent des rues de Castiglione et de

Rivoli; des voitures déposent à tout instant leurs joyeuses charges dans

les jardins. Deux, trois rangées de chaises sont occupées peu à peu sur

le bord de chaque promenade, tandis que l’espace libre du milieu est

plein d’une masse mouvante de flâneurs heureux.

La scène dure jusqu’à cinq heures; la foule élégante se retire alors, et

une autre, peut-être moins gracieuse, mais plus animée, la remplace. Les

bonnets succèdent aux chapeaux; et des rires ininterrompus, éclatants de

jeunesse et de gaieté, remplacent les murmures galants, les silencieux

sourires, et toutes ces façons qu’ont les personnes bien élevées

d’échanger leurs pensées en troublant aussi peu que possible l’air qui

les entoure.

De ce moment jusqu’à la nuit, la foule va augmentant sans cesse; et qui

ne saurait que chaque théâtre, chaque guinguette, chaque boulevard,

chaque café dans Paris est à cette heure plein à suffoquer, serait tenté

de croire que la population entière se réunit sous les fenêtres du roi.

Pour la bonne société, le dimanche soir à Paris est exactement semblable

à tous les autres jours. Il y a le même nombre de _soirées_, sans plus,

le même nombre de dîners; on joue aux cartes, on danse, on fait de la

musique, on va à l’Opéra, ni plus ni moins qu’en semaine; pourtant les

autres théâtres sont laissés aux _endimanchés_.

[Illustration]

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 35 / 82 题