XVIII

LIBERTÉ FRANÇAISE DE PROPOS.--«L’ODEUR DU CONTINENT.»--MALPROPRETÉ ET

LUXE.--L’EAU NON INSTALLÉE DANS LES MAISONS.--DÉLICATESSE ANGLAISE.--SES

CAUSES.

Parmi les usages français qui nous frappent par leur contraste avec les

nôtres, je note d’abord la liberté stupéfiante avec laquelle, ici, et

même dans la bonne société, on parle d’une foule de choses auxquelles on

n’oserait faire la plus légère allusion chez nous, fût-ce dans les plus

modestes classes. Il semble que l’opinion de Martine ne lui soit point

du tout particulière, et que les Français pensent généralement avec elle

que:

_Quand on se fait entendre, on parle toujours bien._

Il est impossible de ne pas admettre que la France manque de raffinement

à ce point de vue, si on la compare à l’Angleterre. Aucun Anglais, je

crois, n’est jamais revenu de Paris sans l’affirmer; et malgré la

gallomanie qui règne chez nous, tout le monde reconnaît que, pour

saisissantes que soient l’élégance et la grâce des plus hautes classes

françaises, il leur manque encore cette délicatesse raffinée, si

hautement estimée à tous les rangs de notre société, même les plus

vulgaires. Les Français voient des choses et supportent des

désagréments, qui nous feraient perdre l’esprit en juillet et nous

pendre en novembre...

Il fut certainement un temps où l’usage voulut en Angleterre comme il le

veut aujourd’hui en France, que l’on nommât les choses, pour grossières

qu’elles fussent, «par leur véritable nom»; on en peut trouver la preuve

jusque dans les sermons et à plus forte raison dans les traités, les

essais, les poèmes, les romans et le théâtre.

Si nous voulions nous former une opinion sur le ton de la conversation

en Angleterre, il y a un siècle, d’après le langage des comédies écrites

et jouées à cette époque, nous constaterions que notre pays était alors

plus éloigné encore du raffinement dont nous nous glorifions

aujourd’hui, que nos voisins français ne le sont présentement.

Je ne fais pas allusion ici à l’immoralité, ou à un cynique aveu de

l’immoralité; mais à une sorte de grossièreté qui peut être compatible

avec la vertu, comme son absence n’est malheureusement pas une garantie

contre le vice.

Si nous nous sommes corrigés de cela, sauf erreur, c’est bien plutôt

grâce à l’opulence de l’Angleterre qu’à la sévérité de sa vertu. Vous

direz, peut-être, que je m’éloigne à une immense distance de mon point

de départ; mais je ne le crois pas: en France comme en Angleterre, je

trouve des raisons nombreuses pour penser que je suis dans le vrai en

attribuant moins cette différence à la disposition naturelle et au

caractère propre des deux nations, qu’aux facilités accidentelles de

progrès rencontrées par l’une et non par l’autre.

Il serait facile d’établir, à l’aide des divers ouvrages littéraires

dont je viens de parler, que la délicatesse du goût en Angleterre s’est

développée graduellement, en proportion de l’accroissement de la

richesse et du soin que l’on y a pris d’éloigner de la vue tout ce qui

peut choquer les sens.

Quand nous cessons d’entendre, de voir et de sentir les choses qui sont

désagréables, il est naturel que nous cessions d’en parler; et il est,

je crois, certain que l’Anglais prend plus de peine que tout autre

peuple au monde pour que les sens--qui conduisent les impressions du

corps à l’âme--apportent à l’esprit le moins de connaissance possible

des choses désagréables. Tout le continent d’Europe (excepté une partie

de la Hollande, qui montre à beaucoup de points de vue une ressemblance

fraternelle avec nous) peut être cité comme inférieur à l’Angleterre

sous ce rapport. Je me souviens de m’être beaucoup amusée l’an dernier,

en débarquant à Calais, de la réponse faite par un vieux voyageur à un

novice qui faisait son premier voyage.

«Quelle affreuse odeur! dit l’étranger non initié, cachant son nez dans

son mouchoir.

--C’est l’odeur du continent, monsieur, répondit l’homme expérimenté.»

Et c’était vrai.

Il y a des détails à ce sujet sur lesquels il est impossible de

s’appesantir et qui malheureusement n’exigent pas de plume pour attirer

l’attention. Ceux-là, s’il était possible, je les noierais volontiers

plus encore dans l’ombre qu’ils n’y sont. Mais il est des faits,

provenant de la pauvreté comparative du peuple, qui tendent à prouver

par suite de l’enchaînement nécessaire des choses, ce manque de

raffinement dont je parle.

[Illustration]

Examinez la disposition intérieure d’une maison de Paris habitée par des

gens de la classe moyenne, et comparez-la avec celle d’une maison de

Londres aménagée pour des habitants du même rang. On trouvera à

profusion dans un appartement parisien tous les articles d’ornementation

et de décoration que l’on peut acquérir _à bon marché_. Miroirs,

tentures de soie, moulures d’or sous toutes les formes, vases de Chine,

lampes d’albâtre, et pendules--sur lesquelles le temps qui passe est

marqué avec tant de grâce qu’on oublie qu’il ne reviendra pas,--tout

cela se voit en abondance, et la dixième partie de ce que l’on considère

comme nécessaire à Paris pour meubler un appartement ordinaire,

suffirait à une jolie dame de Londres pour être enviée par ses voisines.

Mais après avoir admiré toutes ces élégances et leur joli arrangement,

passons et entrons dans les chambres à coucher--non, entrons dans la

cuisine, ou bien vous jugeriez mal la véritable différence des deux

habitations.

A Londres, l’eau monte jusqu’au second étage, et souvent jusqu’au

troisième, et on la trouve en abondance, sans que les domestiques aient

plus de peine pour se la procurer que s’ils la tiraient d’une fontaine à

thé. Dans une des cuisines de chaque maison, généralement dans deux,

souvent dans trois, on trouve la même disposition. Au contraire, si l’on

songe qu’à Paris chaque famille reçoit ce précieux don de la nature par

deux seaux à la fois, que monte péniblement un porteur en _sabots_, en

passant souvent par le même escalier qui conduit au salon, il est

difficile de supposer qu’on y dépense aussi facilement et aussi

libéralement cette eau que chez nous.

On peut opposer à cette remarque, il est vrai, avec assez de raison, le

bas prix et la facilité d’accès des bains publics. Mais, en admettant

que les ablutions personnelles, faites de la sorte, puissent suffire aux

personnes qui ne regardent pas comme indispensable de trouver toutes

leurs aises à leur domicile, encore ce manque d’eau est-il un obstacle à

cette absolue propreté dans toutes les parties des maisons que nous

considérons comme nécessaire à notre confort.

J’admire beaucoup l’église de la Madeleine, mais je trouve que la ville

de Paris aurait eu infiniment plus de profit à employer les sommes qu’a

coûtées cet imposant monument à construire des conduits destinés à

alimenter d’eau les habitations privées.

D’ailleurs, si grands que soient les inconvénients résultant de la

rareté d’eau dans les chambres et les cuisines, il est une autre

imperfection bien plus grande et plus grave par ses conséquences.

L’absence de puisards et d’égouts est le vice de toutes les villes de

France; et c’est là un terrible défaut. Ce peuple qui, dès l’enfance, se

voit obligé d’accoutumer ses sens et de les soumettre aux incommodités

provenant de cela, ce peuple-là aurait-il moins de raffinement que nous

dans ses pensées et dans ses paroles, ce ne serait que naturel et

inévitable. Ainsi, comme vous voyez, je reviens à mon texte tel un

prédicateur; et j’ai expliqué, je crois, suffisamment, comment j’avais

raison de prétendre tout à l’heure que les indélicatesses qui si souvent

nous offensent en France ne viennent pas d’une grossièreté d’esprit

naturelle, mais sont le résultat inévitable de circonstances qui

changeront sans aucun doute à mesure que s’accroîtra la prospérité du

pays et que son peuple se familiarisera davantage avec les mœurs de

l’Angleterre.

[Illustration: «CAUSERIE»

(Par Gavarni) (Bibl. nat.)]

Cet éloignement de toutes les choses qui peuvent choquer les sens, cette

élévation que procure à l’intelligence l’absence de tout ce qui pourrait

évoquer une sensation pénible, est probablement le dernier point auquel

parviendront jamais les efforts que fait l’homme pour embellir son

existence.

Le plaisir et l’amusement nous ont demandé moins de travail assidu que

ce soin scrupuleux d’éviter tout ce qui est importun; et il se pourrait

que, de même que nous avons dépassé toutes les nations modernes dans ce

tendre soin de nous-mêmes, nous soyons aussi les premiers à tomber du

haut de notre délicatesse dans ce gouffre de scrupules qui a englouti la

vieille Grèce et Rome. Est-ce ainsi qu’il faut interpréter le bill de la

Réforme et les autres horribles lois de ce genre?

Quant à cette autre espèce de raffinement qui, celle-là, regarde

l’intelligence et qui, si elle ne saute pas aux yeux tout d’abord, est

plus importante dans ses effets que celle qui a seulement rapport aux

usages, il est moins aisé d’en parler avec assurance. La France et

l’Angleterre ont l’une et l’autre une si longue liste de noms éminents à

citer pour prouver que chacune d’elles a contribué plus que l’autre au

progrès littéraire, que la seule façon de résoudre la question de savoir

laquelle occupe le plus haut rang, c’est de reconnaître que chaque pays

a raison de préférer ce qu’il a produit. Malheureusement, en ce moment,

ni l’un ni l’autre ne peut avoir grande raison de se glorifier. Ce qui

est bien est accablé et étouffé par ce qui est mal. Grâce à la liberté

de la presse, il a paru depuis quelques années tant d’immondices, que je

ne sais si la lecture de ce qui se publie est en général plus dangereuse

pour la jeunesse en Angleterre ou en France.

Il est certain, je crois, que l’école de Hugo a mêlé du ridicule au mal,

et il n’est pas impossible que cela agisse comme un antidote au poison.

C’est une forme de mystification qui passera de mode aussi vite que les

pilules de Morrison. Nous n’avons rien dans notre littérature d’aussi

faible que cela; mais je crains bien, au point de vue du bonheur de

notre pays, que nous ayons quelque chose de plus profondément dangereux.

Quant à déterminer ce qui est moral et ce qui ne l’est pas, cela semble

simple à première vue, et au fond c’est très embarrassant. En ouvrant un

volume de _Adèle et Théodore_, l’autre jour,--ouvrage écrit spécialement

_sur l’éducation_, et par un auteur que nous devons croire animé

d’intentions honnêtes et parlant avec sincérité,--je tombai sur ce

passage:

_Je ne connais que trois romans véritablement moraux: Clarisse, le plus

beau de tous; Grandison, et Paméla. Ma fille les lira en anglais

lorsqu’elle aura dix-huit ans._

Je passerais encore sur le vénérable Grandison, bien qu’il ne soit

nullement _sans tache_; mais qu’une mère parle de laisser sa fille de

_dix-huit ans_, lire les autres, c’est pour moi un mystère difficile à

comprendre, surtout dans un pays où les jeunes filles sont protégées et

préservées de toute espèce de mal avec la plus incessante et la plus

scrupuleuse vigilance. Je pense que Mᵐᵉ de Genlis aura seulement

considéré l’objet et le but moral de ces ouvrages, qui sont bons, sans

remarquer combien peut être mauvaise la grossièreté révoltante avec

laquelle sont écrits quelques-uns de leurs plus puissants passages. Mais

c’est un jugement osé et dangereux que celui-là quand il s’agit des

études d’une jeune personne.

Je pense que nous pouvons trouver les symptômes du sentiment qui dicte

un tel jugement, dans le ton de satire mordante avec lequel Molière

attaque ceux qui prétendent bannir ce qui peut _faire insulte à la

pudeur des femmes_.

Prêter à Philaminte les propos qu’il lui prête, fait rire quoi qu’on en

ait; mais, chez nous, Sheridan lui-même n’aurait pas osé plaisanter sur

ce sujet.

_Mais le plus beau projet de notre Académie,_

_Une entreprise noble et dont je suis ravie,_

_Un dessein plein de gloire et qui sera vanté,_

_Chez tous les beaux esprits de la postérité,_

_C’est le retranchement de ces syllabes sales_

_Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales;_

_Ces jouets éternels des sots de tous les temps,_

_Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants;_

_Ces sources d’un amas d’équivoques infâmes_

_Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes._

Une telle académie pourrait être, certainement, une institution très

comique; mais les devoirs qu’elle aurait à accomplir, ne rendraient pas

les fauteuils de ses membres _des sinécures en France_.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 34 / 82 题