[Illustration: UNE FEMME EN COSTUME MASCULIN «PASSONS VITE!»
(Par Gavarni) (Bibl. nat.)]
obtenir l’autorisation d’entrer à la Chambre pendant qu’elle siège, et
de très aimables amis m’ont aidée; mais en vain: on n’admet aucune dame.
Si les regrets féminins ont été augmentés ou diminués par les récits
quotidiens qui sont publiés sur la conduite abominable des prisonniers,
je ne m’aventurerai pas à vous le dire. _C’est égal_, nous ne pouvons
entrer, que nous le désirions ou non. On dit que, dans une des tribunes
réservées au public, on a vu un jeune garçon rajuster ses boucles avec
une petite main blanche; et on dit, aussi, que ce garçon s’appelait
George S..d; mais j’ai entendu déclarer partout que seuls pénétraient
dans les limites proscrites ceux qui jouissaient de la prérogative
d’_une barbe au menton_.
[Illustration: GEORGE SAND EN HOMME
(Par Calamatta) (Bibl. nat.)]
Notre modeste projet de regarder les murs qui contiennent les rebelles
tapageurs et leurs juges patients s’accomplit facilement, non sans nous
procurer beaucoup d’amusement.
Deux aimables Français nous accompagnaient, qui avaient promis de nous
expliquer les signes et les symboles qui pourraient tomber sous nos yeux
sans que nous les comprissions. La matinée étant délicieuse, nous nous
rendîmes à pied à l’endroit de notre destination et nous nous promîmes
de nous reposer au retour en nous faisant cahoter dans un _fiacre_.
Notre route traversait le jardin des Tuileries, cette raison acheva de
nous décider, et, comme d’habitude, nous nous accordâmes de passer une
délicieuse demi-heure assises sous les arbres...
Trois jeunes gens suivaient l’allée où nous nous installâmes, absorbés
en apparence par quelque affaire de terrible importance. En vérité, ils
avaient l’air de caricatures animées et n’étaient rien d’autre.
C’étaient des républicains. On voit constamment de semblables
personnages se pavaner sur les boulevards, ou flâner, comme ceux que
nous voyions, dans les Tuileries, ou rôder en groupes sinistres dans le
bois de Boulogne, chacun se croyant le front d’un Brutus et le cœur d’un
Caton. Où et à quelque heure que vous les voyiez, leur aspect ne trompe
jamais; il n’est pas à Paris un enfant de dix ans qui ne puisse dire en
les apercevant: Ce sont des républicains. J’ai vu dans plusieurs
magasins d’estampes, une explication des symboles de leur toilette qui
permettrait au plus ignorant de les reconnaître. Le plus important est
le chapeau, qui formerait un cône parfait si le fond en était seulement
plus élevé de quelques pouces; l’ombre de Cromwell peut se glorifier en
voyant combien de mauvaises têtes imitent encore sa coiffure. Ensuite
viennent les longs cheveux emmêlés, qui pendent salement sous le
chapeau. Le cou est nu, au moins de linge; mais une profusion de cheveux
remplace celui-ci. Le gilet, comme le chapeau, porte un nom immortel:
«_gilet à la Robespierre_,» telle est sa terrible appellation; et la
dimension de ses revers augmente ou diminue selon la grandeur des
principes de celui qui les porte. _Au reste_, un air farouche et sauvage
est tout à fait nécessaire pour achever l’extérieur d’un républicain à
Paris en 1835.
[Illustration: LE JARDIN DU LUXEMBOURG
(Collection J. B.)]
Quelles grimaces j’ai vu défigurer le visage de ceux qui portent ce
déguisement! Les uns roulent des yeux et froncent les sourcils comme
s’ils voulaient intimider l’univers entier; d’autres fixent leurs
sombres regards vers la terre, absorbés dans une effrayante méditation;
pendant que d’autres, tristement appuyés à une statue ou un arbre,
jettent des regards terribles, qui pourraient être interprétés dans le
langage des sorcières de Macbeth.
«Nous devons, nous voulons--nous devons, nous voulons avoir du sang
davantage encore--et devenir pires, et devenir pires.»
Les trois jeunes hommes qui passaient près de nous étaient ainsi
faits...
Nous poursuivîmes notre promenade, et, ayant traversé le Pont Royal,
nous longeâmes le quai Voltaire, pour éviter la rue du Bac; nous étions
tous d’avis que cette rue, dont Mᵐᵉ de Staël parle si tendrement à
distance, est loin d’être agréable de près.
Si ce n’était l’antipathie naturelle des Anglais pour la flânerie devant
les vitrines, la promenade le long du quai Voltaire pourrait occuper une
matinée entière. Depuis le premier étalage de «gens remarquables» à cinq
sous pièce--et il y a des têtes parmi eux qui vaudraient d’être
étudiées,--depuis cette galerie de gloires à cinq sous jusqu’à l’entrée
de la rue de Seine, c’est une suite ininterrompue de boutiques: livres
vieux et neufs, riches, rares ou sans valeur; gravures pouvant être
classées de même; _articles d’occasion_ de toutes sortes; et, par-dessus
tout, de véritables musées de sculptures et de dorures, de chaises
extraordinaires, de chandeliers effrayants, de pendules grotesques, et
de tous les ornements sans nom que l’on ait pu trouver. C’est ici que
l’opulent amateur du style massif de Louis XV entre avec une lourde
bourse, de là qu’il repart avec une bourse légère. L’actuelle famille
royale de France aime, dit-on, ce style princier mais lourd; et l’on
voit souvent les voitures royales s’arrêter à la porte de ces magasins,
si hétérogènes par leur contenu qu’on pourrait leur donner toute sorte
de noms, sauf celui de _magasins de nouveautés_, et qui, au premier coup
d’œil, ont vraiment l’air de boutiques de prêteurs sur gages...
En arrivant dans le _quartier Latin_, nous nous amusâmes à raisonner sur
cette inclination des très jeunes hommes, qui sont encore soumis à la
contrainte de leurs parents ou de leurs maîtres, à ruiner et détruire
tout ce qui affirme l’autorité ou la discipline. Les murs abondent en
inscriptions de ce genre: «_A bas Philippe!_» «_Les Pairs sont des
assassins!_» «_Vive la République!_» et ainsi de suite. Les poires de
toutes dimensions et de toutes formes, avec des traits pour le nez, les
yeux et la bouche, sont nombreuses, et tout cela dénote le mépris de la
jeunesse étudiante pour le monarque régnant. Un signe évident de cette
haine de l’autorité, ce fut, il y a quelques jours, la manifestation de
quatre ou cinq cents de ces jeunes hommes déréglés qui escortèrent avec
des cris et des huées M. Royer-Collard, professeur nouvellement nommé
par le gouvernement à la Faculté de médecine, depuis l’Ecole jusque chez
lui, rue de Provence.
En pareil cas, ce gouvernement ou un autre devrait suivre l’exemple
donné par le général Lobau. L’anecdote est généralement connue;
peut-être, l’avez-vous déjà entendue? Mais je préfère que vous
l’écoutiez une seconde fois, plutôt que de risquer que vous ne
l’entendiez pas.
Une partie des _jeunes gens de Paris_, qui s’exercent à faire de petites
émeutes républicaines, s’était assemblée en nombre considérable sur la
place Vendôme. Les tambours battirent, le commandant fut prévenu et
arriva. Les jeunes mécontents serrèrent leurs rangs, prirent en main
leurs couteaux de poche et leurs cannes, et s’apprêtèrent à résister. On
vit le général dépêcher un aide de camp, et quelques moments anxieux
passèrent; enfin quelque chose qui semblait effrayant comme un engin
militaire parut, s’avançant par la rue de la Paix. Etait-ce un canon?...
Une foule de soldats en casques entouraient ce terrible objet, le firent
tourner avec une précision militaire et l’approchèrent de l’endroit où
les séditieux formaient leur phalange la plus épaisse. Un commandement
fut donné, et en un instant la foule entière se vit inondée d’eau.
Beaucoup, parmi ceux qui virent la déroute et la fuite précipitée des
héros que poursuivaient avec leurs tuyaux les _pompiers_ amusés,
déclarent que jamais aucune manœuvre militaire n’avait encore produit
une retraite aussi rapide. Je découvre dans ce procédé de la garde
nationale un indice frappant du mépris tranquille que sentent ces
puissants gardiens du pouvoir présent pour leurs ennemis républicains.
Ayant atteint le Luxembourg et obtenu de pénétrer dans les jardins, nous
nous arrêtâmes encore pour contempler une scène, non seulement tout à
fait nouvelle, mais aussi très singulière pour ceux qui étaient
accoutumés à l’aspect ordinaire du lieu.
Au milieu des lilas et des roses un campement de petites tentes blanches
offrait son air martial. Des armes, des tambours, et toutes sortes
d’objets militaires apparaissaient çà et là; tandis que des troupiers
flânant, fumant, lisant, achevaient de donner à la scène une apparence
inaccoutumée...
[Illustration: «CE SOIR A LA PORTE SAINT-MARTIN!--J’Y SERAI!»
(Grav. de A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs.
Trollope)]
Il semble que, depuis le commencement des jugements, le principal devoir
des gendarmes--(je vous demande pardon, je voulais dire: de la garde de
Paris)--soit d’empêcher tout rassemblement de gens conversant et
bavardant dans les cours et les jardins du Luxembourg. Aussitôt qu’on
voit deux ou trois personnes stationnant ensemble un sergent de ville
s’approche et prononce sur un ton de commandement: «--_Circulez
messieurs! Circulez, s’il vous plaît!_» La raison de cette précaution
est que, tous les soirs, à la porte Saint-Martin, des _jeunes gens_ se
rassemblent pour faire un vain tapage sans aucune signification, mais
dont l’écho, répercuté de rue en rue, arrive à prendre l’importance
d’une _émeute_. Nous sommes présentement tellement habitués à ces
insignifiantes émeutes, que nous n’y attachons pas plus d’importance que
le général Lobau lui-même; néanmoins, on juge convenable de prévenir
tout rassemblement à proximité du Luxembourg, de peur que la dame aux
cent voix qui grossit les huées de quelques ouvriers paresseux jusqu’à
en faire une émeute, ne propage à travers la France la nouvelle que le
Luxembourg est assiégé par le peuple. Le tapage que nous entendîmes
était occasionné par le rassemblement d’une douzaine de personnes; un
agent était au milieu du groupe et nous entendîmes parler
d’_arrestation_. En moins de cinq minutes, cependant, tout était calme;
mais nous remarquâmes des figures si pittoresques dans leur
républicanisme, que nous reprîmes nos sièges pour en faire un croquis,
tout en nous amusant à imaginer quelles pouvaient être les sinistres
paroles qu’ils échangeaient entre eux avec tant de circonspection. M. de
L. nous assura que, sans aucun doute, ils se disaient:
«_Ce soir, à la porte Saint-Martin!_» Réponse: «_J’y serai..._»