LA FÊTE DU ROI.--INQUIÉTUDES.--ARRIVÉE DES TROUPES.--LES
CHAMPS-ELYSÉES.--POLITESSE NATURELLE DES GENS DU PEUPLE.--CONCERT DANS
LE JARDIN DES TUILERIES.--LA FAMILLE ROYALE AU BALCON: INDIFFÉRENCE DU
POPULAIRE.--FEUX D’ARTIFICE.
Nous sommes allés, il y a quelques jours, voir les préparatifs que l’on
fait pour la fête du roi: peut-être n’égalent-ils pas ceux que l’on
faisait du temps de l’empereur, quand toutes les fontaines de Paris
versaient du vin, mais ils sont splendides néanmoins, et, s’ils sont
plus sobres, ils sont peut-être aussi plus princiers. Ce ne sont que
théâtres, salles de bals, orchestres dans les Champs-Elysées,
magnifiques feux d’artifice sur le pont Louis-Seize, concert en face du
palais des Tuileries, illuminations partout, et spécialement dans les
jardins. Mais ce qui nous a frappés le plus, ç’a été le nombre sans
cesse croissant des troupes. Les gardes nationaux et les soldats de la
ligne se partagent les rues; et comme une grande revue fait
naturellement partie du programme, cela ne se remarquerait pas, si les
partis politiques n’avaient persuadé au peuple que le roi Philippe
trouvât nécessaire de se tenir sur la défensive.
[Illustration: (V. Adam del.) (Bibl. nat.)]
Je vous laisse à imaginer les sous-entendus qui ont été émis à ce sujet;
et il m’a été assuré confidentiellement, dans plusieurs maisons, que les
revues de troupes seront à l’avenir un des divertissements les plus
fréquents, sinon les plus populaires des Parisiens. Si vraiment il est
nécessaire de déployer des forces pour assurer la tranquillité dans ce
pays sans cesse agité, le gouvernement a raison de le faire; mais si ce
ne l’est pas, il y a quelque imprudence à montrer tant de soldats, car
Une riche armure portée dans la chaleur du jour
protège, mais étouffe.
Hier, 1ᵉʳ mai étant, d’après le calendrier, le jour consacré à saint
Jacques et à saint Philippe, était regardé comme la fête du roi actuel
de France. Le temps était superbe, et tout semblait gai, surtout dans la
partie de la capitale qui avoisine les Champs-Elysées et les Tuileries.
Comme un sage spectateur m’avait assurée que c’est dans les nombreux
rassemblements que se manifestent les impressions populaires, et, comme
je désirais me promener aux Champs-Elysées, j’étais sur le point de
commander une voiture pour nous conduire; mais mon ami m’arrêta:
«Vous pouvez aussi bien rester chez vous, me dit-il; de votre voiture
vous ne verrez qu’une masse de gens; tandis que si vous vous promenez au
milieu de la foule, vous pourrez peut-être découvrir si le peuple pense
à quelque chose ou à rien.
--A quelque chose ou à rien? répondis-je. Le «quelque chose» amènerait
peut-être une révolution? Réellement dites-moi si vous croyez qu’il y a
des chances d’émeute?»
[Illustration: LES CHAMPS-ÉLYSÉES
(Collection J. B.)]
Au lieu de répondre, mon ami se tourna vers un gentleman qui revenait de
la revue des troupes passée par le roi.
«Avez-vous assisté à la revue? demanda-t-il.
--Oui, j’en reviens justement.
--Et que pensez-vous des troupes?
--Ce sont de superbes militaires, de remarquablement beaux hommes que
les gardes nationaux et les soldats de la ligne.
--Et sont-ils en force suffisante pour assurer la tranquillité de Paris
en cas d’une crise de folie?
--J’en suis persuadé.»
Ces mots nous décidèrent à nous rendre aux Champs-Elysées, laissant par
prudence la plus jeune partie féminine de notre compagnie à la maison.
Si l’on n’a pas assisté à une fête publique à Paris, on ne peut se faire
une idée de l’impression que donne en ce cas la ville entière: la tête
me tourne encore à y penser. Imaginez une centaine de balançoires
enlevant à travers les airs leurs cargaisons joyeuses; une centaine de
bateaux ailés tourbillonnant, et dont chacun porte comme équipage un
couple d’amoureux en tête à tête; imaginez des centaines de chevaux de
bois, levant leurs sabots vers le ciel et se poursuivant infatigablement
autour du même cercle, les naseaux en feu; des centaines de
saltimbanques, jacassant et baragouinant leur incompréhensible jargon,
habillés les uns en généraux, les autres en Turcs, d’aucuns offrant
leurs secrets sous le costume d’un juif arménien, d’autres encore
faisant la culbute sur une estrade, et présentant une drogue avec une
affreuse grimace. Nous nous arrêtâmes plusieurs fois pour regarder
comment procédaient ces personnages quand ils avaient réussi à attirer
une proie: la pauvre victime était cajolée et enjôlée jusqu’à ce qu’on
lui eût bien persuadé que nulle maladie ne l’atteindrait plus si elle
avait confiance dans le seul spécifique certain et efficace.
De chaque côté de nous s’étendaient de longues files de baraques ornées
de marchandises étincelantes: bagues, fermoirs, broches, boucles, plus
séduisantes les unes que les autres, et toutes à cinq sous. C’est assez
amusant d’observer les regards de convoitise que jettent sur ces
magasins de fausse élégance féminine les jeunes filles accompagnées de
leurs complaisants amoureux. Hélas! c’est peut-être pour elles le
commencement du chagrin.
Sur la plus grande place des Champs-Elysées, deux scènes de théâtres se
dressaient, pouvant contenir dans l’espace ménagé entre elles deux,
m’a-t-on dit, vingt mille spectateurs. Pendant que sur l’une se joue une
pièce, une pantomime, je crois, l’autre savoure une _relâche_ et se
repose; mais dès que le rideau de la première tombe, la toile de la
seconde se lève, et l’océan de têtes qui remplit la place, tourne et
ondule comme les vagues de la mer, fluant et refluant en avant et en
arrière selon la marée.
Quatre grands enclos _al fresco_, destinés à la danse et munis chacun
d’un orchestre respectable, occupaient les coins de cet espace; et
malgré la foule, la chaleur, le soleil et le tapage, la danse ne cessa
pas un seul instant pendant toute cette journée d’été. Quand un couple
de danseurs était fatigué, un autre le remplaçait. L’activité, la gaieté
et la bonne humeur générale de cette immense foule ne se démentirent pas
du matin au soir.
Ce peuple mérite réellement des fêtes; il se réjouit si cordialement, et
en même temps si paisiblement!
Tels furent les faits les plus frappants dans ce jubilé; mais nous ne
faisons pas un pas à travers la foule sans y découvrir quelque trait
caractéristique de la joie parisienne. Je fus charmée de constater
pendant toute ma promenade que, suivant le mot de notre ami: «Personne
ne pensait à rien.»
Mais ce qui me plut davantage que tout le reste fut la sobriété que
montre le peuple dans ses rafraîchissements. Les hommes, jeunes et
vieux, les respectables matrones et les gentilles demoiselles
étanchaient leur soif avec de la limonade glacée, que des fontaines
ambulantes fournissaient en quantité incroyable, au prix d’un sou le
verre. Heureusement pour elle, cette population au cœur léger, et qui
aime tant les fêtes, ne se divertit pas dans les palais du gin.
[Illustration: LA MARCHANDE DE BEIGNETS]
Cependant il faut satisfaire la faim comme la soif: pour contenter le
goût _friand_ du peuple, on voyait donc des réchauds par douzaines, sous
les arbres, à chacun desquels présidait une vieille femme, brandissant
sur les charbons une poêle à frire d’où s’échappait un parfum d’oignons,
et vantant d’une voix perçante les qualités de ses _saucisses_ et de son
_foie_. Ce fut pour moi le seul désagrément de la journée: l’odeur de
ces cuisines en plein air n’avait rien, je l’avoue, d’agréable; mais
tout le reste me plut extrêmement. Je voyais pour la première fois une
populace entière en fête, et je ne croyais pas que ce spectacle pourrait
autant m’amuser et sans m’effrayer aucunement. Devant une de ces
cuisines à la terrible odeur, j’admirai en quel style poli une vieille,
qui avait profité de l’ombre d’un arbre pour son restaurant, défendait
son installation contre l’invasion d’un marchand de pain d’épice:
«_Pardon, monsieur!... ne venez pas, je vous prie, déranger mon
établissement._»
La vue de ces deux vieilles grotesques têtes, avec leur accoutrement,
rendait exquise cette simple apostrophe. La réponse fut un salut et le
départ du marchand de pain d’épice. Ici, je ne puis m’empêcher de songer
au langage énergique qui aurait été tenu, en semblable circonstance, à
la foire de Bartholomew.
[Illustration: UN AGENT DE POLICE]
En somme, nous revînmes ravis de notre expédition, mais je ne crois pas
avoir été de ma vie aussi fatiguée. Néanmoins je me trouvai suffisamment
reposée pour parcourir dans la soirée une grande partie des Tuileries,
où l’on nous assura que deux cent mille personnes étaient réunies. La
foule était vraiment très grande, et nous fûmes obligés de nous séparer;
trois heures plus tard nous nous retrouvâmes tous, sains et saufs, au
même hôtel d’où nous étions partis.
L’attraction qui, durant la première partie de la soirée, attira le plus
la foule fut l’orchestre en face du palais. Une musique militaire y
jouait, tandis que des milliers de lampes s’allumaient dans les jardins.
A ce moment, le roi, la reine et la famille royale parurent au balcon.
Et alors se produisit la seule faute de toute cette jolie journée, faute
si grave d’ailleurs qu’elle me produisit l’effet le plus désagréable. Du
premier au dernier, on sembla avoir oublié la cause des réjouissances;
pas un son d’aucune sorte n’accueillit l’apparition de la famille
royale. Je trouvai absolument étonnant qu’un peuple si gai et si
démonstratif, assemblé en si grande quantité et en une telle occasion,
restât la tête levée à regarder son souverain sans qu’une seule voix
proférât un cri. D’ailleurs, s’il n’y eut pas de bravos, il n’y eut pas
non plus de sifflets.
La scène en elle-même était d’une gaieté enivrante. Devant nous
s’élevaient les pavillons illuminés des Tuileries: les brillants
lampions mettaient en pleine lumière, à travers les lauriers-roses et
les myrtes, la famille royale, qui se tenait sur le balcon. De chaque
côté, on voyait des arbres, des statues, des fleurs éclairés par
d’innombrables pyramides de lampions, tandis que les sons d’une musique
martiale résonnaient au milieu de la fête. Les _jets d’eau_, retenant la
lumière artificielle, s’élevaient dans l’air comme des flèches de feu,
se transformaient en brindilles et retombaient en pluie lumineuse, en
répandant sur la foule une délicieuse fraîcheur. Enfin, derrière eux, et
aussi loin que les regards pouvaient atteindre, s’étendait la forêt
suburbaine, illuminée par des festons de lampions qui semblaient
s’allonger, en diminuant peu à peu, jusqu’à la barrière de l’Etoile.
Véritablement, ce spectacle était délicieux, et il eût été parfait si,
au lieu de ce lourd silence, des acclamations venant du cœur avaient
accueilli le jour de fête d’un roi aimé.
Les feux d’artifice aussi furent superbes; et bien que tous les théâtres
de Paris fussent ouverts gratuitement au public, et, comme nous le sûmes
ensuite, absolument pleins, la multitude, qui les regardait, me sembla
assez grande pour peupler douze villes. C’est que les Parisiens, riches
et pauvres, jeunes et vieux, ont tellement accoutumé de vivre dehors,
que la plus légère tentation suffit à faire sortir tous ceux d’entre eux
qui sont capables de marcher seuls; et, en vérité, il ne reste guère
dans les maisons que ceux qui ne sauraient quitter leurs fauteuils ou
les bras de leurs nourrices.
Tous les feux d’artifice furent tirés sur le pont Louis-Seize. On
n’aurait pu choisir un meilleur endroit; en effet, on les voyait
parfaitement du haut des terrasses des Tuileries; et, sur tous les
quais, le long des deux rives de la rivière, jusqu’à la _Cité_, les
spectateurs pouvaient admirer les feux de toutes couleurs qui y
étincelaient. Une des plus jolies inventions des feux d’artifice, ce
sont ces fusées, bleues, blanches, rouges que l’on fait se succéder
rapidement, et qui semblaient, ainsi que j’entendis un jeune républicain
le dire, «être les messagers ailés portant le drapeau chéri jusqu’au
ciel». Je me gardai de répondre que, si ces messagers racontaient
là-haut tout ce que le drapeau tricolore a fait, ils auraient d’étranges
mots à dire.
Le _bouquet_, cette dernière grande pièce du feu d’artifice, était tout
à fait splendide, mais ce qui me parut le plus beau, ce fut la vue de la
Chambre des Députés, dont toute l’architecture était marquée par des
lignes de feu: les magnifiques escaliers qui y conduisent avec leurs
lignes ininterrompues de lumières semblaient un signe mystique de cette
épreuve de l’élection populaire que doivent subir ceux qui veulent
entrer dans le temple de la Sagesse.
Combien délicieux me parut mon thé bouillant sur ma lampe de nuit! et
quelle reconnaissance j’éprouvai ce matin vers une heure, en pensant que
la fête du roi s’était paisiblement terminée! Je m’endormis aussitôt
couchée dans mon lit.
[Illustration]