IX

DÉLICES DU JARDIN DES TUILERIES.--LE LÉGITIMISTE.--LE RÉPUBLICAIN.--LE

DOCTRINAIRE.--LES ENFANTS.--LA GRACE DES PARISIENNES.--LES MOUSTACHES,

LES IMPÉRIALES ET LES CHEVEUX NOIRS DES DANDYS.--LIBRE ENTRÉE DES

JARDINS DEPUIS LES TROIS GLORIEUSES.--ANECDOTE.

Existe-t-il rien en ce monde de comparable aux jardins des Tuileries? Je

ne le crois pas...

L’endroit lui-même, indépendamment du mouvement perpétuel de la foule,

est fort à mon gré: j’affectionne tous les détails de ses ornements, et

j’aime passionnément l’aspect brillant et heureux de son ensemble. Mais

je connais sur ce sujet une foule d’opinions différentes: beaucoup

parlent avec mépris des lignes droites, des arbres taillés, des massifs

de fleurs réguliers, des vilains toits, quelques-uns médisent même des

orangers, parce qu’ils poussent dans des caisses carrées et n’agitent

pas leurs branches au vent comme des saules pleureurs!

Moi, je n’admets aucune de ces objections. Il me paraît aussi

raisonnable et d’aussi bon goût de reprocher à l’abbaye de Westminster

de ne pas ressembler à un temple grec que de critiquer les jardins des

Tuileries parce qu’ils sont disposés en jardins français et non en parcs

anglais. Pour ma part, je ne voudrais pas changer, si j’en avais le

pouvoir, même le plus petit détail dans un lieu si plaisant: à quelque

heure et par quelque côté que j’y entre, il semble toujours m’accueillir

par des sourires et des amabilités.

Nous passons rarement un jour sans aller nous asseoir un moment sous ses

ombrages et parmi ses fleurs. De l’endroit de la ville où nous habitons

maintenant, la porte vis-à-vis de la place Vendôme est l’entrée la plus

proche; et peut-être d’aucun lieu l’aspect général n’est-il aussi beau

que du haut de la verte promenade en terrasse à laquelle cette porte

donne accès.

A droite, la sombre masse des arbres non taillés,--rehaussée en ce

moment par des marronniers en fleur, qui poussent aussi fièrement et

aussi librement que le jardinier anglais le plus difficile le pourrait

désirer,--conduit la vue à travers une délicieuse perspective d’ombrages

jusqu’à la magnifique porte qui ouvre sur la place Louis-Quinze. A

gauche, on voit la vaste façade du palais des Tuileries; la disgracieuse

élévation des toits de ses pavillons s’oublie bien vite et se trouve

tout à fait compensée par la beauté des jardins qui s’étendent à leurs

pieds. Et juste à l’endroit où l’ombre des grands arbres cesse et où les

brillants rayons du soleil commencent, quelle multitude de fleurs

ravissantes dans tout l’éclat de leur épanouissement! Une teinte de

lilas mauve semble en cette saison s’étendre sur tout l’horizon, et

chaque brise qui passe, nous arrive toute pleine de parfums. Ma

promenade quotidienne est presque toujours la même, et je l’aime tant

que je ne désire pas la changer. Nous suivons la terrasse ombragée par

laquelle nous entrons jusqu’à l’endroit où elle descend au niveau de la

magnifique esplanade, en face du palais; là nous tournons à droite, et

supportons l’éclat du soleil, jusqu’à ce que nous arrivions à la superbe

allée qui part du pavillon central et qui s’étend à perte de vue, à

travers des fleurs, des statues, des orangers et des bosquets de

marronniers, sans autre repos pour l’œil qu’au loin la majestueuse arche

de la barrière de l’Etoile.

Ce _coup d’œil_ est tellement magnifique que je ressens toujours un

nouveau plaisir à en jouir. Je confesse être de ceux qui prennent du

plaisir à ces jardins taillés. J’aime l’élégance étudiée, la grâce

soignée de chacun des objets qui flattent les yeux en un endroit comme

celui-ci. J’aime ces princières plantes exotiques, élevées avec amour,

ces vieux orangers majestueusement rangés; et j’aime plus encore les

groupes de marbre, qui parfois se dressent si noblement en pleine

lumière, et parfois se cachent à demi sous l’ombre des arbres. Toutes

ces choses-là semblent parler de goût, de luxe et d’élégance.

Après qu’on s’est avancé en flânant depuis le palais jusqu’à l’endroit

où le soleil finit et où l’ombre commence, on découvre une nouvelle

sorte de distraction. Des milliers de chaises, éparses sous les arbres,

sont occupées par de jolis groupes infiniment variés.

Au bout de combien de mois d’attention suivie me lasserai-je d’observer

l’ensemble et les détails de ce brillant tableau! En tant que spectacle,

sa beauté, en tant qu’étude de mœurs nationales, son intérêt sont

incomparables. Là, on peut voir et examiner tout Paris, et nulle part il

n’est aussi aisé de remarquer les caractères respectifs des différentes

classes populaires.

[Illustration: «MORNING AT THE TUILERIES»

(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)]

Ce matin, nous avons pris possession d’une demi-douzaine de chaises sous

les arbres devant le beau groupe de _Pætus et Arria_. C’était l’heure où

paraissent tous les journaux, et nous eûmes la satisfaction d’étudier

trois individus, dont chacun aurait pu servir de modèle à un artiste qui

aurait voulu représenter l’idéal de leurs particularités. Nous

reconnûmes, sans le moindre doute possible, un royaliste, un doctrinaire

et un républicain, qui se donnèrent, pendant la demi-heure que nous

restâmes là, pour deux sous de politique chacun dans le genre qu’il

préférait.

Un vieux monsieur, cérémonieux, mais très gentilhomme, arriva d’abord,

et ayant pris un journal au petit kiosque,--la _France_, ou la

_Quotidienne_, probablement--il s’installa non loin de nous. Pourquoi

étions-nous certains qu’il était légitimiste? Je pourrais difficilement

vous l’expliquer, et cependant nous n’avions aucun doute à cet égard. Il

avait l’air tranquille, à demi fier, à demi triste de se tenir à

l’écart; une physionomie aristocratique; un visage pâli par le chagrin

et une coupe de vêtements que ne pouvait porter un homme vulgaire, mais

que ne porterait pas non plus un homme riche d’aujourd’hui. C’est tout

ce que je peux vous dire de lui: mais il y avait dans l’ensemble de sa

personne je ne sais quoi de trop royaliste pour qu’on se méprît, et de

trop délicat de ton pour pouvoir être peint à grands traits. Sans le

connaître, nous nous sentîmes assurés de ce qu’il était; et si je

découvrais jamais que ce vieux monsieur est doctrinaire ou républicain,

de ma vie je n’oserais plus juger personne sur l’apparence.

Celui qui se présenta ensuite était un républicain de toute évidence;

mais cette découverte fait peu d’honneur à notre discernement, car ces

sortes de gens s’efforcent de ne laisser aucun doute sur eux-mêmes et

ils s’appliquent à ce qu’il n’y ait pas un détail de leur extérieur qui

ne soit le symbole, le signe, le témoignage et le stigmate de la folie

qui les possède. Notre républicain tenait en mains un journal, et sans

nous risquer à approcher de trop près un si terrible personnage, nous ne

nous fîmes pas scrupule de nous confier les uns aux autres que le

journal qu’il lisait si attentivement était certainement _le

Réformateur_.

Comme nous venions de décider à quelle espèce appartenait l’homme qui

passait devant nous si majestueusement, un superbe bourgeois en uniforme

de garde national arriva, qui se mit tout incontinent à prendre sa

ration quotidienne de politique avec l’air d’un homme satisfait à

l’avance de ce qu’il trouvera, et qui, au surplus, l’est trop de

lui-même pour se soucier excessivement des affaires publiques. Chaque

trait de son joyeux visage, chaque courbe de sa face, disait le

contentement et la bonne santé. Il appartenait probablement à cette race

très nouvelle en France: celle des commerçants qui font une fortune

rapide. Pouvait-on douter que le journal qu’il tenait ne fût _le Journal

des Débats_? Pouvait-on croire qu’il fût autre chose lui-même qu’un

doctrinaire heureux?

De la sorte, sur le terrain neutre de ces délicieux jardins, se

rencontrent des esprits hostiles, qui, sans se mêler, jouissent en

commun de l’ombre fraîche, de l’air exquis, et du luxe de quelque

journal tout frais, cela au milieu d’une cité remplie de partis divisés,

et aussi calmement que si chacun d’eux se promenait dans un domaine

princier qui lui appartînt.

Pour un observateur non enclin au spleen, que d’études vivantes à faire,

en suivant les allées et venues des minuscules dandys et des petites

maîtresses en miniature qui, à toute heure du jour, volettent dans

l’ombre et le soleil des Tuileries comme oiseaux-mouches? Ou ces petits

enfants français se conduisent merveilleusement bien, ou quelque

surveillance attentive les empêche de crier, car je n’ai certainement

jamais vu tant de jeunesse réunie s’abandonner si rarement au salutaire

exercice de développer ses poumons en hurlant--exercice qui fait souvent

tressaillir lorsqu’on s’approche de cette:

«Douce enfance, qui ne peut rien, sinon crier!»

Les costumes de ces jolies créatures sont par eux-mêmes un amusement;

ils sont souvent si fantaisistes, qu’ils donnent parfois l’air de

masques aux enfants qui les portent. J’ai vu de petits bonshommes jouant

au cerceau dans un uniforme complet de garde national; d’autres qui se

balançaient vêtus en montagnards écossais; et d’innombrables petites

dames habillées de tous les ajustements possibles, à part celui de leur

âge.

Le plaisir d’examiner les passants et d’étudier les costumes dans les

jardins des Tuileries n’est pas limité à la partie la plus jeune de

l’assistance. Dans aucun pays je n’ai vu d’habillements aussi grotesques

que ceux de quelques personnages que l’on rencontre quotidiennement et

à toute heure flânant dans ces allées. D’ailleurs, cette observation ne

s’applique qu’aux hommes; il est très rare de rencontrer une femme

habillée ridiculement, et, si cela arrive, il y a cinq cents chances

contre une pour que ce ne soit pas une Française. L’élégance simple et

parfaite est, je pense, le caractère le plus frappant du costume de

promenade des dames de Paris. Les petits détails de leur toilette

semblent être plus étudiés encore que la pelisse et la robe. Toute femme

que vous rencontrez est _bien chaussée, bien gantée_. Ses rubans, s’ils

ne sont pas semblables à sa robe, s’harmonisent certainement avec elle;

et quant à ces garnitures délicates, dont le soin incombe à la

blanchisseuse, il semble que Paris soit le seul pays du monde, où l’on

sache repasser.

[Illustration: LA GRANDE ALLÉE DES TUILERIES

(Coll. J. B.)]

Au contraire, les fantasques caprices du vêtement masculin dépassent

tout ce que l’on pourrait dire. On croirait vraiment que l’air de Paris

a la qualité de rendre d’un noir de jais tous les _impériales_,

_favoris_ et _moustaches_ que renferment les murs de la capitale. A

distance, on jurerait que les jeunes hommes se sont bandé la figure d’un

ruban noir pour se guérir des oreillons; et cette sombre _chevelure_,

qui, naguères, faisait généralement bien, est devenue si commune, que

cela nuit considérablement aujourd’hui à son heureux effet. Quand tous

les hommes ont la moitié de la figure couverte par des poils noirs, cela

cesse d’être une bien précieuse distinction pour chacun d’eux.

Peut-être, aussi, les nombreuses annonces de compositions infaillibles

pour teindre les cheveux en toutes nuances, excepté celle que Dieu leur

a voulue, contribuent-elles à nous faire suspecter beaucoup cette

séduisante couleur méridionale. Je ne doute pas qu’en ce moment, un

gentleman soigné, bien rasé, septentrional, ne serait fort goûté dans

tous les _salons_ de Paris.

On ne peut méconnaître que les «glorieuses et immortelles journées» ont

beaucoup nui à l’aspect général des jardins des Tuileries. Avant elles,

il n’était pas permis d’y entrer vêtu d’une _blouse_, d’une camisole ou

d’une _casquette_, et ni homme, ni femme, portant des paniers ou des

paquets, n’avait le droit de traverser ces jolis lieux, consacrés au

délassement et à la gaîté. Mais, liberté et habillement sordide ne font

qu’un dans l’esprit du peuple--souverain... pas tout à fait: la populace

n’est encore que vice-reine à Paris;--elle a toutefois obtenu, comme une

marque du respect dû à ses volontés, un nouvel arrêté de circulation,

grâce auquel ces jardins royaux sont devenus une sorte d’arche de Noé,

où peuvent entrer les animaux propres ou non.

[Illustration: (Gravure de Tony Johannot) (Extr. de _Jérôme Paturot_)]

Peut-on souhaiter un meilleur exemple de ce que peut l’autorité pour le

bonheur de ceux qui préfèrent avoir ce qu’ils appellent la liberté? Pas

un de ceux qui pénètrent aujourd’hui dans ces jardins n’était privé

auparavant d’y entrer; seulement il devait pour cela s’habiller

décemment,--c’est-à-dire mettre ses habits du dimanche ou des jours de

fête,--seuls jours, semble-t-il, où les classes ouvrières puissent

désirer la permission de se promener dans un jardin public. Mais

l’obligation de paraître propre dans le jardin du palais du Roi était

une entrave à la liberté; aussi a-t-on aboli cette formalité; et les

gens du peuple ont obtenu le noble privilège d’y paraître aussi sales et

mal habillés qu’ils aiment à l’être.

Jadis, la sentinelle avait ordre, là où elle stationnait, de refuser

l’entrée à toute personne mal vêtue, et cela donna naissance à une assez

amusante histoire qui eut pour acteur un garde national. Ce militaire

avait été placé en faction à la porte d’une certaine _mairie_, le jour

de quelque fête, avec ordre de ne laisser entrer aucune personne

_mal-mise_. Un _incroyable_ se présente, non seulement vêtu à la mode,

mais au delà. La sentinelle le regarde, et, croisant sa baïonnette

devant la porte, prononce d’une voix de commandement:

«On n’entre pas!

--On n’entre pas?--s’écrie l’élégant, ahuri du résultat de sa

merveilleuse toilette;--on n’entre pas? Me défendre d’entrer, monsieur?

Impossible! à quoi pensez-vous? Laissez-moi passer, vous dis-je!»

La sentinelle imperturbable restait comme un roc devant l’entrée: «Mes

ordres sont précis, dit-elle, et je ne puis les enfreindre.

[Illustration: «LE MARCHAND DE LUNETTES»

(Par Gavarni) (Bibl. nationale)]

--Précis! Vos ordres vous précisent de me refuser, moi?

--_Oui, monsieur, précis, de refuser qui que ce soit que je trouve

mal-mis._»[C]

X

SALETÉ DES RUES.--CARDAGE DES MATELAS EN PLEIN AIR.--CHAUDRONNIERS

AMBULANTS.--CONSTRUCTION DES MAISONS.--PAS D’ÉGOUTS.--MAUVAIS

PAVÉ.--RÉVERBÈRES A L’HUILE.

Ma dernière lettre était sur les jardins des Tuileries, un sujet qui me

fournit tant d’observations, que je crois que je laisserais mon

enthousiasme m’entraîner aujourd’hui à en parler encore, si je n’avais

point souci de la variété. Mon humeur, ou, si vous voulez, ma mauvaise

humeur l’exigeant ainsi, je vous parlerai aujourd’hui de la police des

rues à Paris.

Je ne vous dirai pas qu’elle est mauvaise, car je ne doute pas que

beaucoup d’autres n’aient dit cela avant moi; mais je vous dirai que je

la considère comme quelque chose de puissant, de mystérieux,

d’incompréhensible et de parfaitement étonnant. Dans une ville où chaque

chose, destinée à être vue, est obligée d’être un ornement gracieux; où

les boutiques et les cafés ont l’air de palais de fée; où les places des

marchés sont ornées de fontaines dans lesquelles les plus délicates

naïades pourraient se baigner avec délices; dans une ville où les femmes

sont trop délicates pour être tout à fait terrestres et les hommes trop

raffinés et trop galants pour souffrir qu’un souffle impur s’approche

d’elles; dans une ville comme celle-là, vous êtes choquée à chaque pas

que vous faites, ou à chaque secousse de votre voiture, par la vue et

l’odeur de mille choses qu’on ne saurait décrire.

[Illustration: LA RUE BASSE-DES-URSINS

(Par _Trimolet_) (Collection J. B.)]

Chaque jour porte mon étonnement à un plus haut degré que le précédent,

car chaque jour un nouveau fait me montre qu’une partie considérable du

bonheur et de la facilité de la vie est détruite à Paris par la

négligence et la mollesse de la police municipale, qui pourrait pourtant

éviter aisément au peuple le plus élégant du monde le dégoût qu’il doit

sentir de ce perpétuel outrage à la simple décence des rues.

Sur ce sujet, il est impossible d’en dire davantage; mais à d’autres

points de vue, l’insuffisance de la police des rues est aussi manifeste,

quoique moins révoltante en apparence; et je vous les énumérerai par

curiosité, puisqu’ils peuvent être décrits sans inconvenance; mais quand

on les rapproche de cette passion pour la grâce des ornements, qui est

si particulière au peuple français, ils offrent à l’esprit une anomalie

tellement forte qu’on est tout déconcerté pour les expliquer.

Vous ne pouvez, en cette saison, suivre aucune rue de Paris, pour

élégante qu’elle soit par sa situation, ou distinguée par ceux qui la

fréquentent, sans être obligée de vous détourner à tout instant, afin de

ne pas heurter deux ou plusieurs femmes couvertes de poussière, et

parfois de vermine, travaillant à carder leurs matelas dans la rue.

Debout ou assises, elles ne s’occupent de personne, mais peignent,

tournent et secouent la laine sur les passants, prennent toute la place

et forcent les promeneurs à faire un détour dans la boue, qui ne les

empêche pas de frôler le matériel et d’avaler la poussière qui sort de

ces dépôts autorisés.

Il y a une demi-heure, en allant du boulevard des Italiens à l’Opéra,

j’ai vu une vieille femme occupée à cette dégoûtante opération. Elle y a

sans doute travaillé toute la journée et dérangera son attirail juste à

temps pour permettre au duc d’Orléans de passer en voiture en se rendant

à l’Opéra sans se heurter à elle, mais certainement pas assez tôt pour

que le prince ne reçoive pas une partie des impuretés animées ou

inanimées qu’elle éparpillait dans l’air depuis plusieurs heures.

Il y a quelques jours, je vis un gentleman très élégant se faire une

forte contusion à la tête et voir son vêtement complètement sali, par

une chute qu’il fit en se prenant les pieds dans l’appareil d’un

chaudronnier ambulant; celui-ci travaillait dans la rue et avait étalé

son feu de charbon, son soufflet, son creuset et tous les autres objets

nécessaires au métier d’étameur sur l’étroit trottoir de la rue de

Provence.

Au moment où l’accident arriva, toutes les personnes qui passaient

semblèrent prendre un grand intérêt au malheur du gentleman; mais aucune

n’eut un mot de reproche ni une simple remarque sur cette invasion de la

rue par le chaudronnier ambulant; et celui-ci ne sembla pas même

imaginer qu’il dût faire des excuses ou seulement changer la disposition

de son établissement.

A Londres, quand on construit ou quand on répare une maison, la première

chose que l’on fait, c’est d’entourer les lieux d’une haute palissade

qui empêche que les allées et venues nécessaires incommodent en aucune

manière le public dans la rue. Après quoi, on établit un trottoir

provisoire, protégé par des planches, afin que l’invasion inévitable du

trottoir ordinaire par les travailleurs soit aussi peu gênante que

possible.

[Illustration: (V. Adam del.) (Bibl. nat.)]

Si vous passez dans Paris à un endroit qui soit dans les mêmes

conditions, vous vous imaginerez tout d’abord que quelque terrible

accident--le feu peut-être, ou la chute d’un toit--a occasionné ces

difficultés, cet embarras de circulation qu’on croirait tolérable une

heure à peine; mais les autorités municipales ne s’occupent pas de cela:

aucun ordre de leur part n’empêche que les choses restent en cet état

pour le tourment et le danger de mille passants, pendant des mois. Si un

tombereau doit être chargé ou déchargé dans la rue, il peut prendre et

garder la position la plus gênante pour la circulation, sans qu’on se

soucie du danger ou du retard qu’il occasionne aux voitures et aux

piétons qui ont à passer par là.

Des incongruités et des abominations de toutes sortes sont déposées sans

scrupule dans les rues à toute heure du jour et de la nuit et y restent

jusqu’à ce que le balayeur les enlève au matin. L’humble piéton peut se

considérer comme heureux si, seuls, son nez et ses yeux souffrent de ces

ordures, et s’il ne prend pas contact avec elles dans leur sortie sans

cérémonie par la porte ou la fenêtre. _Quel bonheur!_ s’exclame-t-il,

quand il échappe; et, s’il est éclaboussé des pieds à la tête, il se

console en jetant sur ses habits un regard plein de tristesse, et

d’ailleurs nullement irrité.

Quant à cette barbarie d’un ruisseau tracé au milieu des rues pour

recevoir toutes les ordures, qui gâte une grande partie de cette belle

ville, je puis seulement dire que la patience avec laquelle des hommes

et des femmes de mil huit cent trente-cinq la supportent me paraît

inconcevable.

[Illustration: (V. Adam del.) (Bibl. nat.)]

Il me semble en vérité que les égouts et les puisards soient une chose

que tous les hommes du monde sachent faire, sauf les Français. L’autre

semaine, après une violente pluie d’une ou deux heures, cette partie de

la place Louis-XV qui est près de l’entrée des Champs-Elysées resta

couverte d’eau. Le ministère des Travaux publics, ayant attendu un jour

ou deux pour voir ce qui adviendrait et trouvant que ce lac boueux ne

disparaissait pas, commanda vingt-six vigoureux ouvriers, qui se mirent

à creuser une rigole, telle que les petits garçons s’amusent à en faire

auprès d’un étang. Grâce à ce remarquable exploit, l’eau stagnante fut

enfin conduite au ruisseau le plus proche; les pioches furent rangées,

et un canal boueux à ciel ouvert orna cette superbe place qui, si on se

donnait la peine de l’arranger, serait probablement le lieu le plus beau

dont aucune ville au monde se pût glorifier.

Peut-être serai-je trop exigeante en mettant parmi mes lamentations sur

les rues de Paris, mon regret qu’on n’y ait pas encore adopté notre

dernière et plus luxueuse amélioration. Je peux affirmer, après avoir

passé quelques semaines ici, que les rues macadamisées de Londres

doivent devenir un sujet de joie pour nous. Le bruit excédant de Paris,

qui provient du mauvais état du pavé des rues, comme de la construction

défectueuse des roues et des ressorts, est si violent et si incessant

qu’il semble avoir une cause ininterrompue; c’est une sorte de torture

dont une très longue habitude peut seule empêcher que l’on souffre. Et

les rues macadamisées auraient en plus cet avantage d’embarrasser les

futurs héros de barricades.

Il y a un autre défaut, dont le remède serait plus aisé, et qui a pour

seule cause, à mon avis, la défectueuse administration des rues: c’est

la profonde obscurité qui règne dans les parties de la ville où les

propriétaires des boutiques ne s’éclairent pas avec le gaz. Sur les

boulevards, les _cafés_ et les _restaurants_ en sont si brillamment

illuminés que l’on oublie le réverbère à la vieille mode, suspendu à de

longs intervalles au-dessus du _pavé_. Mais aussitôt que vous avez

quitté ces lieux de lumière et de gaieté, vous vous trouvez plongée dans

la plus profonde obscurité; et il n’y a pas une petite ville en

Angleterre, qui ne soit incomparablement mieux éclairée que celles des

rues de Paris dont l’éclairage est assuré par la seule municipalité.

Comme il est évident que des conduites de gaz s’étendent actuellement

dans toutes les directions pour alimenter les nombreux particuliers qui

l’emploient dans leur maisons, je ne comprends pas qu’on use de ces

lugubres réverbères à l’huile, au lieu de leur préférer cette ravissante

lumière qui égale celle du soleil; je me suis dit qu’il y avait

probablement un contrat qui n’était pas encore expiré entre la Ville et

les entrepreneurs de lumière. Mais si la commodité du public était aussi

sérieusement considérée en France qu’en Angleterre, aucune prétention de

tous les marchands de lumière du monde, quoi qu’il en coûte pour les

satisfaire, ne saurait faire que les citoyens marchassent à tâtons dans

l’obscurité, quand il serait si aisé de leur assurer un bon éclairage.

Pour ne point paraître ingrate, je ne m’étendrai pas plus sur les

inconvénients qui déparent certainement cette admirable cité; mais je

peux assurer, sans crainte d’être contredite ni blâmée, qu’une

administration des rues, semblable à celle de Londres, serait le plus

grand cadeau que le roi Philippe pût faire à sa _belle ville de Paris_.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 21 / 82 题