VIII

LA CHAMBRE DE JUSTICE AU LUXEMBOURG.--L’INSTITUT.--M. MIGNET.--CONCERT

MUSARD.

Par une faveur très grande et toute spéciale, nous avons pu voir la

nouvelle chambre qui a été construite au Luxembourg pour le jugement des

prisonniers politiques. L’extérieur en est très beau, et, quoique la

salle soit bâtie entièrement en bois, elle s’harmonise bien au vieux

palais dont elle imite le style massif et riche. Les lourdes

balustrades, les gigantesques bas-reliefs qui la décorent, sont tous

grands, solides et magnifiques; et quand on pense que tout cela a été

élevé en deux mois, on est tenté de croire qu’Aladin est devenu

_doctrinaire_ et a mis sa lampe la plus diligente au service de l’Etat.

La salle d’audience est vaste, mais par suite du grand nombre des

accusés et du nombre plus grand encore des témoins, il s’y trouvera peu

de place pour le public. La prudence, peut-être, a fait cela autant que

la nécessité; on ne peut s’étonner qu’en cette occasion les pairs de

France désirent avoir affaire aussi peu que possible à la foule

parisienne.

Je remarquai qu’un espace considérable avait été réservé pour les

couloirs, pour les antichambres et pour les dégagements de toutes

sortes; c’est une mesure fort sage, car on devra peut-être déployer

beaucoup de force armée. De fait, je crois que les troupes sont et

seront toujours le seul moyen de maintenir en respect un peuple

remarquablement libre...

En quittant le Luxembourg, nous allâmes au bureau du secrétariat de

l’Institut demander des places pour la réunion annuelle des cinq

Académies, qui eut lieu hier. On nous les accorda très

obligeamment--(oh! si nos institutions, nos Académies, nos cours, à

nous, étaient aussi libéralement organisés!)--et, grâce à cela, nous

passâmes deux heures très agréables.

Je voudrais bien que les polytechniciens quand ils eurent la fantaisie

de changer l’ancien _régime_ de la France, eussent compris l’uniforme de

l’Institut dans leurs proscriptions: ce perfectionnement aurait été

moins contestable que beaucoup d’autres.

Comment peut-on admettre, en effet, que tant de savants académiciens de

tous les âges, parfois sveltes et élancés comme des hommes de 30 ans,

mais souvent lourds et protubérants comme des vieillards de 80,

s’affublent tous uniformément d’un costume bleu brodé de feuilles de

myrte! C’est la meilleure preuve de l’intérêt des choses dites à cette

séance, qu’il ne m’ait pas fallu plus d’une demi-heure pour cesser de

m’étonner de ce surprenant habit.

Nous assistâmes d’abord à la distribution des récompenses; puis nous

entendîmes un ou deux membres dire, ou plutôt lire leurs compositions.

Mais le grand attrait de la fête fut le discours prononcé par M. Mignet.

Ce gentleman était trop célèbre pour n’avoir pas excité en nous le désir

de l’entendre; mais jamais désir ne fut aussi heureusement satisfait.

Aux avantages d’une figure remarquablement belle, M. Mignet ajoute un

son de voix et un jeu de physionomie qui assureraient à eux seuls le

succès d’un orateur. Mais ce n’est pas à des dons de ce genre qu’il dut

son succès: son discours était en tous points admirable; sujet,

sentiment, composition et diction,--tout fut excellent...

Vous avouerez que nous ne sommes pas paresseux, quand je vous aurai dit

qu’après tout cela, nous allâmes dans la soirée au _concert Musard_.

C’est là un de ces divertissements dont nous n’avons pas jusqu’à présent

l’équivalent à Londres. A sept heures et demie, vous entrez dans une

belle et grande salle bien éclairée, qui se remplit sans retard; un bon

orchestre vous joue pendant une couple d’heures la musique la meilleure

et la plus à la mode de la saison; et, quand vous en avez assez, vous

vous en allez vous habiller pour une soirée, ou manger des glaces chez

Tortoni, ou sobrement boire votre thé chez vous et vous coucher de bonne

heure. Pour entrer à ce concert vous payez un franc; et cet humble prix,

non moins que le genre de toilette (les femmes portent simplement le

chapeau et le châle), laisserait supposer que ce divertissement est pour

_le beau monde_ des faubourgs, si la longue file des

[Illustration: VUE DU JARDIN DES TUILERIES

(Par Arnout) (Coll. J. Boulenger)]

voitures de maître remplissant la rue ne montrait, que, malgré sa

simplicité et son manque de prétentions, ce concert attire la meilleure

société de Paris.

La facilité avec laquelle on y entre me fit penser aux théâtres

d’Allemagne. J’y remarquai beaucoup de dames sans cavalier, venues deux

ou trois ensemble. Dans les entr’actes, on se promenait autour de la

salle; là on se rencontrait, on se réunissait, et il me sembla que

c’était une des plus agréables manières qu’eussent les Français de

satisfaire ce besoin de se distraire hors de chez soi qui est contagieux

à Paris.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 20 / 82 题