LA CHAMBRE DE JUSTICE AU LUXEMBOURG.--L’INSTITUT.--M. MIGNET.--CONCERT
MUSARD.
Par une faveur très grande et toute spéciale, nous avons pu voir la
nouvelle chambre qui a été construite au Luxembourg pour le jugement des
prisonniers politiques. L’extérieur en est très beau, et, quoique la
salle soit bâtie entièrement en bois, elle s’harmonise bien au vieux
palais dont elle imite le style massif et riche. Les lourdes
balustrades, les gigantesques bas-reliefs qui la décorent, sont tous
grands, solides et magnifiques; et quand on pense que tout cela a été
élevé en deux mois, on est tenté de croire qu’Aladin est devenu
_doctrinaire_ et a mis sa lampe la plus diligente au service de l’Etat.
La salle d’audience est vaste, mais par suite du grand nombre des
accusés et du nombre plus grand encore des témoins, il s’y trouvera peu
de place pour le public. La prudence, peut-être, a fait cela autant que
la nécessité; on ne peut s’étonner qu’en cette occasion les pairs de
France désirent avoir affaire aussi peu que possible à la foule
parisienne.
Je remarquai qu’un espace considérable avait été réservé pour les
couloirs, pour les antichambres et pour les dégagements de toutes
sortes; c’est une mesure fort sage, car on devra peut-être déployer
beaucoup de force armée. De fait, je crois que les troupes sont et
seront toujours le seul moyen de maintenir en respect un peuple
remarquablement libre...
En quittant le Luxembourg, nous allâmes au bureau du secrétariat de
l’Institut demander des places pour la réunion annuelle des cinq
Académies, qui eut lieu hier. On nous les accorda très
obligeamment--(oh! si nos institutions, nos Académies, nos cours, à
nous, étaient aussi libéralement organisés!)--et, grâce à cela, nous
passâmes deux heures très agréables.
Je voudrais bien que les polytechniciens quand ils eurent la fantaisie
de changer l’ancien _régime_ de la France, eussent compris l’uniforme de
l’Institut dans leurs proscriptions: ce perfectionnement aurait été
moins contestable que beaucoup d’autres.
Comment peut-on admettre, en effet, que tant de savants académiciens de
tous les âges, parfois sveltes et élancés comme des hommes de 30 ans,
mais souvent lourds et protubérants comme des vieillards de 80,
s’affublent tous uniformément d’un costume bleu brodé de feuilles de
myrte! C’est la meilleure preuve de l’intérêt des choses dites à cette
séance, qu’il ne m’ait pas fallu plus d’une demi-heure pour cesser de
m’étonner de ce surprenant habit.
Nous assistâmes d’abord à la distribution des récompenses; puis nous
entendîmes un ou deux membres dire, ou plutôt lire leurs compositions.
Mais le grand attrait de la fête fut le discours prononcé par M. Mignet.
Ce gentleman était trop célèbre pour n’avoir pas excité en nous le désir
de l’entendre; mais jamais désir ne fut aussi heureusement satisfait.
Aux avantages d’une figure remarquablement belle, M. Mignet ajoute un
son de voix et un jeu de physionomie qui assureraient à eux seuls le
succès d’un orateur. Mais ce n’est pas à des dons de ce genre qu’il dut
son succès: son discours était en tous points admirable; sujet,
sentiment, composition et diction,--tout fut excellent...
Vous avouerez que nous ne sommes pas paresseux, quand je vous aurai dit
qu’après tout cela, nous allâmes dans la soirée au _concert Musard_.
C’est là un de ces divertissements dont nous n’avons pas jusqu’à présent
l’équivalent à Londres. A sept heures et demie, vous entrez dans une
belle et grande salle bien éclairée, qui se remplit sans retard; un bon
orchestre vous joue pendant une couple d’heures la musique la meilleure
et la plus à la mode de la saison; et, quand vous en avez assez, vous
vous en allez vous habiller pour une soirée, ou manger des glaces chez
Tortoni, ou sobrement boire votre thé chez vous et vous coucher de bonne
heure. Pour entrer à ce concert vous payez un franc; et cet humble prix,
non moins que le genre de toilette (les femmes portent simplement le
chapeau et le châle), laisserait supposer que ce divertissement est pour
_le beau monde_ des faubourgs, si la longue file des
[Illustration: VUE DU JARDIN DES TUILERIES
(Par Arnout) (Coll. J. Boulenger)]
voitures de maître remplissant la rue ne montrait, que, malgré sa
simplicité et son manque de prétentions, ce concert attire la meilleure
société de Paris.
La facilité avec laquelle on y entre me fit penser aux théâtres
d’Allemagne. J’y remarquai beaucoup de dames sans cavalier, venues deux
ou trois ensemble. Dans les entr’actes, on se promenait autour de la
salle; là on se rencontrait, on se réunissait, et il me sembla que
c’était une des plus agréables manières qu’eussent les Français de
satisfaire ce besoin de se distraire hors de chez soi qui est contagieux
à Paris.