Je crois que vous savez, mon amie, bien que pour ma part je l’ignorasse,
que le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte les
Parisiens font chaque année une sorte de pèlerinage à cette partie du
bois de Boulogne qu’on nomme Longchamps. J’étais intriguée par l’origine
de cette gaie et brillante promenade de personnes et d’équipages, qui ne
se rassemblent évidemment qu’afin de se donner le plaisir d’être vus et
de voir, et cela pendant des jours généralement consacrés aux exercices
religieux. L’explication que j’en ai eue, je vous la communique,
espérant que vous l’ignorez. «Longchamps» est, paraît-il, une sorte de
cérémonie dévote ou l’a été dans les premiers temps de son institution.
Quand le _beau monde_ de Paris adopta l’habitude de se rendre à
Longchamps le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte, il
y existait un couvent dont les nonnes étaient célèbres pour chanter les
offices de ces journées solennelles avec une piété et une pompe toutes
spéciales. Elles soutinrent longtemps cette réputation et pendant
beaucoup d’années tous ceux qui obtinrent la permission d’entrer dans
leur église s’y pressèrent afin d’entendre leurs douces voix.
Le couvent fut détruit à _la_ Révolution (_par excellence_), mais les
équipages parisiens continuent de se diriger vers le même endroit quand
arrivent les trois derniers jours du carême.
Ce spectacle ravissant peut rivaliser avec celui d’un dimanche de
printemps à Hyde-Park quant au nombre et à l’élégance des équipages,
mais le surpasse par la longueur et la beauté de la route que l’on suit.
Bien que l’on appelle toujours «aller à Longchamps» cette promenade de
tout ce que Paris compte de riche, d’important et d’élégant, les
voitures, les cavaliers et les piétons ne sortent guère de cette noble
avenue qui conduit de l’entrée des Champs-Elysées à la barrière de
l’Etoile.
De trois à six heures, ce vaste espace est plein de monde; et je
n’imaginais réellement pas que tant d’équipages bien attelés pussent
être réunis ailleurs qu’à Londres. La famille royale avait là plusieurs
belles voitures; celle du duc d’Orléans était particulièrement
remarquable par la beauté de ses chevaux et son élégance d’ensemble.
[Illustration: TILBURY]
Les ministres d’Etat et toutes les légations étrangères étaient là
également; plusieurs dans des équipages vraiment parfaits, avec des
chasseurs à plumets de diverses couleurs; beaucoup avaient attelé à
quatre de très beaux chevaux, réellement bien harnachés. Enfin une
quantité de particuliers montraient aussi des voitures, ravissantes par
les jolies femmes qu’elles renfermaient et tout cela contribuait fort à
l’éclat de la scène.
Le seul personnage toutefois, à part le duc d’Orléans, qui eût deux
voitures, deux chasseurs emplumés et deux fois deux paires de chevaux
richement harnachés, était un certain M. T..., commerçant américain,
dont la grande fortune, et encore plus les colossales dépenses,
consternent les compatriotes raisonnables. On nous a assuré que
l’excentricité de ce gentleman trans-atlantique est telle que, pendant
les trois jours qu’a duré la promenade de Longchamps, il s’est montré
chaque fois avec des livrées différentes. Apparemment qu’il n’a aucune
raison de famille pour préférer une couleur à une autre.
[Illustration: CALÈCHE]
On voyait çà et là plusieurs cavaliers anglais très élégants, et la
réunion en était ornée, car les gracieuses lançades, l’allure, la robe
luisante de ces charmants animaux que sont les chevaux de selle anglais
étaient des plus attrayantes parties du spectacle. Il ne manquait pas
non plus de Français sur de très belles _montures_. Sous les arbres,
dans la contre-allée, se pressaient des milliers de piétons élégants. Si
bien que la scène entière était comme une masse mouvante de pompe et de
plaisir.
[Illustration: LANDAU]
Néanmoins le temps était loin, le premier jour, d’être favorable: le
vent était si aigrement froid que je décommandai la voiture que j’avais
demandée, et, au lieu d’aller à Longchamps, nous restâmes à nous
chauffer assis au coin du feu; avant trois heures, la terre était déjà
couverte de neige. Le jour suivant promettant d’être meilleur, nous nous
aventurâmes; mais le spectacle fut fâcheux; beaucoup de voitures étaient
ouvertes et les dames qui les occupaient frissonnaient dans leurs
claires et flottantes robes de printemps. Car c’est à Longchamps que
paraissent d’abord les modes de la nouvelle saison; et avant cette
promenade décisive personne ne peut dire, pour renseigné qu’il soit sur
ce chapitre, quel chapeau, quelle écharpe, quel schall, ou quelle
couleur sera préféré par les élégantes de Paris durant la saison à
venir. Conséquemment les modistes avaient fait leur devoir et avancé le
printemps. Mais c’était une tristesse de voir tant de ravissantes
branches de lilas, de gracieuses et flexibles cytises, dont chacune
était une œuvre d’art, tordues et torturées, pliées et cassées par le
vent. On eût dit que le paresseux printemps, humilié de voir imiter si
parfaitement les fleurs qu’il avait lui-même oublié d’apporter, envoyait
ce souffle inclément pour les détruire. Tout fut abîmé. Les rubans aux
teintes tendres furent bientôt couverts de grésil; tandis que les
plumes, au lieu de flotter, comme elles auraient dû sous la brise,
livraient une furieuse bataille au vent.
[Illustration: EN PROMENADE
(Achille Giroux del.) (Collection J. B.)]
Ce ne fut donc que le jour suivant--le dernier des trois--que Longchamps
montra réellement le brillant assemblage de voitures, de cavaliers et de
piétons dont je vous ai parlé. Ce dernier jour, bien qu’il fît encore
froid pour la saison (l’Angleterre même eût été honteuse d’un tel temps
le 17 avril), le soleil se montra et sourit pour consoler en quelque
sorte les pieux pèlerins.
Nous restâmes, comme tout Paris, à nous promener en voiture au milieu de
la foule élégante jusqu’à six heures, moment où graduellement on
commença à se retirer et à rentrer chez soi pour le dîner.
[Illustration]
[Illustration: SALLE DU PROCÈS MONSTRE, PRISE DU BANC DES TÉMOINS A
DÉCHARGE
(Delanniers lith.) (Extrait du _Charivari_, 1855)]