Comme toutes les personnes réfléchies, qui discutent intérieurement,
Laure ne discutait jamais en paroles. Elle laissa couler ce flot de
réprobation sur la tête d'Adriani, auquel elle s'identifiait dans le
sentiment de la résistance; puis, sommée de promettre, elle refusa
nettement.
--Non, maman, dit-elle, jamais! Dans la crise de mes plus mortelles
douleurs, j'ai failli former des voeux qui maintenant détruiraient vos
craintes, mais qui me causeraient des remords. J'aurais volontiers juré,
dans ces moments-là, de n'aimer plus jamais; à présent, je ne suis pas
sûre de ne point aimer. Tant que cette affection sera incertaine et
incomplète, je suis résolue à éloigner l'homme qui me l'inspire; mais,
si, après avoir essayé tour à tour l'effet de sa présence et de son
absence, je me sens capable de m'attacher à lui, certaine de ne
rencontrer jamais un plus digne objet, j'obéirai à mon coeur. Ce sera
pour moi la volonté de Dieu; car, loin d'avoir à me combattre jusqu'à
présent, je ne fais autre chose que de lui demander le bienfait de la
vie, et, si l'amour triomphe de mon abattement, je le recevrai comme on
reçoit la grâce. Voilà ma pensée, voilà mes résolutions; je ne vous
tromperai jamais. Daignez ne voir aucune résistance personnelle contre
vous dans cette résistance de tout mon être à vos opinions.
--Laure! Laure! s'écria la marquise, plus émue qu'elle ne l'avait jamais
été dans une querelle, vous brisez votre vie et la mienne!
Il y avait une sorte de douleur dans son accent. Laure en fut touchée,
et, se jetant à genoux devant elle, elle lui prit les mains:
--Ma chère tante, lui dit-elle, revenant par instinct à l'habitude de
ses jeunes années, ne me retirez pas votre sollicitude, quelque indigne
que je vous paraisse. Dieu m'est témoin qu'en vous combattant je vous
respecte...
--Ah! vous ne m'avez jamais aimée! dit la marquise surprise par un
sentiment de tristesse.
Mais ce fut un éclair rapide; elle reprit, avec la froideur de
l'insinuation obstinée:
--Si vous aviez le moindre attachement pour moi, vous renonceriez à des
chimères plutôt que de m'affliger ainsi!
--Oui, oui, dit la jeune femme toujours à ses pieds, je renoncerais à
des chimères; mais à une certitude, je ne le dois pas. Écoutez-moi comme
une mère; ce sera la première fois de ma vie que j'aurai essayé de vous
attendrir, et, si j'échoue, je n'aurai rien à me reprocher. Vous ne me
connaissez pas, vous ne m'avez jamais connue, ou bien c'est vous qui
n'aimez pas vos enfants et qui ne pouvez sacrifier aucun de vos
principes austères à leur bonheur, à leur existence. Ce n'est point un
reproche que je vous adresse; vous avez la grandeur d'une mère
spartiate!...
--Dites d'une mère chrétienne, répliqua la marquise. Celle des
Macchabées vit torturer ses fils et leur prêcha la vraie foi jusque dans
les bras de la mort.
--Eh bien, connaissez mes souffrances et voyez mon agonie, répondit
Laure avec force; vous ajouterez cette palme à vos triomphes, si vous
restez indifférente et inébranlable. Je me meurs, ma mère, je m'éteins,
je deviens folle ou idiote, si quelqu'un ne me sauve et ne m'impose, par
sa foi et sa volonté, l'amour que je n'ai plus la force de trouver en
moi-même. J'ai trop souffert, voyez-vous! j'ai souffert depuis mon
enfance. Vous n'avez jamais voulu vous douter de cela, vous qui ne
pouvez pas souffrir! Vous n'avez jamais vu que je mourais, enfant, de la
mort de ma mère. Jamais vous n'avez eu une larme pour celle qui était
votre soeur, et cette insensibilité ou cette force faisait de vous, à
mes yeux, un objet d'épouvante, une puissance incompréhensible. Quand
vous me faisiez dire mes prières, à genoux devant vous, comme m'y voilà
encore, les sanglots m'étouffaient. Vous preniez mon mouchoir, vous le
passiez rudement sur ma figure inondée, et vous me disiez:
»--Ne pleurez pas, enfant; c'est mal, puisque votre mère est au ciel!
»Vous aviez raison; mais les enfants ont besoin de tendresse. C'est leur
religion, à eux, et vous m'eussiez fait plus de bien en me pressant sur
votre coeur et en mêlant une de vos larmes aux miennes, qu'en brisant
mes genoux et en écrasant ma sensibilité dans la prière. Vous n'avez
jamais eu pour moi la douce assistance de la pitié, plus féconde,
croyez-moi, que les remontrances du courage. On ne fortifie qu'en
aidant, en prenant sur soi une part du fardeau des affligés. Vous me
laissiez tout porter en me criant:
»--Délivre-toi toi-même!
»Oh! jamais une caresse! jamais une plainte! Aussi n'étais-je pas
exigeante en fait de commisération, et, quand Octave me disait: «Viens
jouer, ma _pauvre_ Laure!» je le suivais sans résistance et je
renfermais ma tristesse pour ne pas la lui faire partager. Tout est là,
voyez-vous! Quand on est aimant, on ne trouve sa propre énergie que dans
le désir de complaire aux autres. Abandonné à soi-même et certain de
souffrir seul, on succombe! Quand on a bien reconnu que les
encouragements de la froide raison n'expriment que l'impatience et la
lassitude de voir souffrir, on apprend à se contenir, on prend
l'extérieur de la résignation, et on se dévore soi-même. Voilà ce que
vous avez fait de moi! un être tranquille et silencieux, qui vit au
dedans et qui est forcé d'éclater ou de périr. Et, pendant mon long
amour pour Octave, n'avez-vous pas travaillé sans relâche à m'ôter le
seul rêve de bonheur auquel je me fusse attachée? C'est votre résistance
qui a fait la force et la durée de cet amour. Pendant mon union avec
lui, vous m'avez vue souffrir d'une terreur affreuse; quelquefois j'ai
osé vous dire:
»--Je crois qu'il ne m'aime pas!
»Il m'aimait pourtant, mais il n'était pas tout entier à l'affection, et
la vie d'intérieur lui était impossible. C'est vous qui l'aviez formé à
ce mépris du foyer domestique, ne redoutant pour lui aucun danger,
n'admettant pas que la société d'un fils ou d'un époux fût nécessaire à
sa mère ou à sa femme! Mes inquiétudes pour sa vie vous faisaient
sourire, et, quant à celles qui avaient son amour pour objet, vous me
répondiez:
»--Il n'a point de maîtresse ailleurs; il a des principes religieux;
donc, il vous aime, et, si vous n'êtes pas heureuse, c'est que vous
rêvez des sentiments romanesques que n'admet point la sainteté du
mariage.
»Eh bien, vous êtes peut-être dans la réalité, vous avez peut-être
l'appréciation juste de la fatalité qui préside aux destinées humaines!
Mais vous acceptez son arrêt sans effort, et, moi, je ne le peux pas;
non, tenez, ma mère, je ne le peux pas! Je ne vous demandais plus qu'une
chose: c'était de me laisser pleurer mon mari toute seule, là, dans un
coin, de savourer ma douleur jusqu'à ce qu'elle fût épuisée. Vous ne
l'avez pas voulu. Dès le lendemain d'une catastrophe effroyable, vous
m'avez reproché d'être sourde aux compliments de condoléance de votre
innombrable famille. Il fallait, au retour de la cérémonie funèbre,
faire les honneurs d'un repas: votre famille avait faim! Puis, tous les
jours, des visites du matin jusqu'à la nuit! Il fallait écouter ces
odieuses questions de l'oisiveté curieuse ou de la pitié sans
délicatesse, entendre vos parents se faire les uns aux autres le récit
de l'événement, l'horrible description des blessures!... Vous pouviez
affronter tout cela et dire à toutes choses: «La volonté de Dieu soit
faite!» Moi, je fuyais, je m'enfermais, j'étouffais mes cris. Toinette
m'a gardée, évanouie ou égarée, des nuits entières. Et, quand je me
traînais dans votre salon, vous ne me pardonniez pas une distraction,
une méprise de nom ou de personne, qui ne pouvait être taxée
d'impolitesse que par des amis sans coeur et des parents sans
entrailles.
»Eh bien, vous m'avez réduite à un tel état de contrainte morale, que je
me suis sentie, un jour, abrutie et comme retombée en enfance. C'est
alors que je me suis éloignée de vous pour respirer, pour tâcher de
reprendre mes esprits. Je n'avais pas de but devant moi; je m'en allais
au hasard. J'ai trouvé sur mon chemin une pauvre maison bien laide qui
m'appartenait, où j'avais le droit de m'appartenir moi-même, de
m'enfermer, de me faire oublier. L'amour d'un homme généreux et tendre
est venu m'y trouver. J'ai cru que je ne pourrais y répondre. Par
respect pour lui, je suis venue reprendre ma chaîne, croyant qu'il
m'oublierait. Il m'a suivie, il est là, il dit que je l'aimerai, il veut
que je l'aime. Il attendra que je le connaisse, que je l'apprécie; il
accepte toutes les épreuves, tous les retards, et je le repousserais
sans l'entendre! et je renoncerais à ma dernière chance de salut!
Pourquoi? Pour ne pas choquer des préjugés que je ne partage pas? Vous
vous trompez cependant en croyant que je suis infatuée d'idées nouvelles
et que je porte de l'exaltation dans ma résistance. Hélas! est-ce que
j'ai des idées, moi? Est-ce que, élevée comme je l'ai été, et ne vivant
d'ailleurs que pour Octave, je me suis jamais demandé ce que c'était
qu'une mésalliance? Jamais je n'ai si bien compris l'injustice et
l'erreur des opinions que vous défendez, que depuis une heure que je
vous écoute. Je ne les eusse peut-être jamais réprouvées si mon coeur,
qui s'éveille et s'agite, ne me faisait entendre des vérités plus
persuasives, plus chrétiennes et plus humaines que les vôtres. Vous me
croyez impie! Non, ma mère, je ne suis pas impie. Je crois autant que
vous à la loi de l'Évangile, mais je la comprends autrement. J'y vois
une doctrine pleine de tendresse, de dévouement et d'humilité, qui
m'ordonne d'aimer autrement qu'en vue des vanités et des ambitions de ce
monde.
Laure s'arrêta, épuisée, et chercha dans les yeux de sa belle-mère
l'émotion qui remplissait son âme et sa voix. Elle n'y trouva qu'une
incrédulité profonde, une sorte de raillerie muette qui était l'athéisme
du fanatisme. Qu'on nous passe cette antithèse, paradoxale en apparence.
Le fanatique n'aime Dieu qu'en Dieu et en dehors de l'humanité. Il
oublie ou il ignore que nous sommes tous formés de son essence, animés
de sa vie, et que, compter pour rien nos malheurs et nos droits, c'est
remettre le _Christ en croix_ dans la personne de l'humanité.
La marquise ne répondit à aucun des reproches de sa belle-fille. Elle
n'en tint aucun compte. Elle les accepta même comme des éloges, comme
une justice qui lui était rendue. En les lui adressant, Laure savait
bien qu'elle n'en serait pas blessée.
Elle n'avait pas non plus espéré la fléchir: elle la connaissait trop
bien. Elle avait voulu s'expliquer, se formuler une fois pour toutes.
La marquise se leva et la laissa à genoux. Laure dut se relever
d'elle-même sans avoir obtenu la plus légère marque de tendresse ou
d'indulgence.
--Vous êtes fort éloquente, ma fille, dit la marquise, et je comprends
le prestige que vous pouvez exercer sur des imaginations vives; mais la
mienne n'est pas de ce nombre, et je ne prends pas le réveil de vos sens
pour un besoin tout à fait divin de votre âme.
--Assez, madame, assez! dit Laure indignée. Ne m'aimez pas, j'y consens;
mais ne m'insultez pas, je ne le mérite point.
--Vous insulter, ma fille! Dieu m'en garde! Il n'y a rien là que de fort
naturel et même de légitime, quand un mariage bien assorti et d'un bon
exemple sanctionne nos désirs et termine les ennuis du veuvage. Mais
nous sommes coupables quand nous cédons à l'inquiétude des passions,
sans égard pour le respect que nous nous devons à nous-mêmes. Vous
seriez dans ce cas si vous me refusiez la promesse que j'ai réclamée de
vous tout à l'heure.
--Je vous la refuse encore.
--Vous y penserez cette nuit, et, demain, comme vos tantes de Roqueforte
et de Roquebrune viennent passer ici la journée avec leurs enfants,
j'espère que vous m'épargnerez la honte et l'embarras de leur présenter
M. Adriani.
--Et s'il en était autrement, madame? si je le leur présentais moi-même?
--Oh! libre à vous, ma fille! dit la marquise avec un sourire effrayant,
car c'était le premier depuis la mort de son fils, et il ressemblait à
une malédiction. Vous êtes maîtresse de vos actions, et je n'ai ni le
droit ni l'envie de vous imposer un deuil éternel. Vous le savez, je
suis désintéressée pour mon fils mort, comme je l'ai été pour mon fils
vivant. Mais, comme mes devoirs vis-à-vis du reste de ma famille
subsisteront tant que je serai de ce monde, il ne me convient pas de les
enfreindre pour vous faire plaisir. Aucune puissance humaine ne me
décidera à faire à mes parents l'affront de les éloigner d'ici, et la
pire des insultes serait de leur annoncer la possibilité de leur
alliance avec un chanteur. Vous y réfléchirez donc et vous choisirez. Ou
M. Adriani ne sera plus ici demain à midi, ou c'est moi qui sortirai de
votre maison pour n'y jamais rentrer.
Laure s'approcha de sa belle-mère, prit sa main et la baisa avec une
froideur égale à la sienne, en lui disant:
--Non, ma mère, vous ne sortirez pas d'ici; vous ne quitterez pas une
maison qui est devenue la vôtre, et où la tombe de votre fils vous
attache pour jamais.
Elle sortit sans s'expliquer davantage, passa dans sa chambre et écrivit
à Adriani:
«Partez, mon ami, pour que ma belle-mère ne parte pas. Je lui dois ici
le sacrifice de ma propre satisfaction. Mais je vous ai promis quelques
jours. Partez ce soir pour Mauzères, je partirai demain pour le Temple.»
Toinette porta ce billet à Adriani sans savoir ce qu'il contenait.
Adriani n'eut pas une hésitation, pas un doute. Il partit à l'heure
même, sans dire un mot. La marquise dîna de bon appétit. Ce fut toute la
satisfaction qu'elle exprima à sa belle-fille. Le lendemain, lorsqu'elle
s'éveilla (et elle était fort matinale), elle apprit que Laure et
Toinette étaient aussi parties dans la nuit, sans rien dire à personne.
La tante de Roqueforte et la tante de Roquebrune, la cousine de
Miremagne et le cousin de Montesclat arrivèrent fort exactement à midi,
avec une nuée de petits cousins bruyants et de petites cousines
endimanchées. Tout ce monde, qui accourait pour saluer le retour de
_madame Octave_, fut plus ou moins désappointé, mais surtout intrigué
d'apprendre qu'elle était déjà repartie. Dans un milieu moins intime, la
marquise eût pu expliquer ce mystère par la classique défaite des
affaires de famille; mais ni les Larnac ni les Monteluz ne pouvaient
avoir des intérêts cachés pour les deux ou trois cents personnes qui, de
près ou de loin, réclamaient leur confiance à titre de parents. La
curiosité des provinciaux est ardente et naïve. Accablée de questions,
la marquise prit le parti de dire ce qu'elle croyait, de bonne foi, être
la vérité.
--Écoutez, dit-elle, je ne peux ni ne veux vous tromper; mais, pour le
repos et la considération de la famille, il faut que ceci reste entre
nous et ne devienne pas la pâture du pays. Que le peuple et la
bourgeoisie croient donc que madame Octave a de graves affaires dans le
Vivarais. C'est un devoir pour vous tous de parler ainsi.
--Sans doute, sans doute, dit la tante de Roqueforte; nous comprenons
bien qu'il y a autre chose, et c'est...
--C'est ce qu'il y a de plus triste au monde, reprit la marquise. Ma
belle-fille est folle!
Là-dessus, elle raconta comme quoi, _sans motifs appréciables à la
raison humaine_, Laure, après être partie pour voyager, était revenue,
au moment où elle annonçait dans ses lettres l'intention de prolonger
son absence; comme quoi elle était arrivée, l'avant-veille, à Larnac,
avec l'intention apparente d'y rester, et comme quoi elle était repartie
au bout de vingt-quatre heures, sans s'expliquer aucunement.
--Tout me porte à croire, ajoutait la marquise, qu'elle a pris goût à sa
petite propriété dans l'Ardèche, et qu'elle a la fantaisie d'y faire
bâtir, pour passer les étés dans un climat moins chaud que le nôtre.
Dans tout cela, je ne vois rien à blâmer, sinon le silence qu'elle garde
sur ses projets; mais cela même ne saurait m'offenser, puisque la pauvre
créature ne sait pas trop elle-même ce qu'elle veut, et que l'air
distrait et presque égaré que vous lui avez vu par moments est
maintenant sa physionomie habituelle. J'attendrai de savoir où elle est
pour aviser à ce que je dois faire. Si son mal augmente au point que mes
soins lui soient nécessaires, je tâcherai de la ramener ici, ou bien je
la suivrai où elle souhaitera que je la suive. Me voilà donc parmi vous
comme l'oiseau sur la branche, et attendant, en ceci comme en toutes
choses, la volonté de Dieu!
Il ne fut point question d'Adriani. On sut, au bout de quelques jours,
qu'un inconnu avait fait une visite aux dames de Larnac; mais on
n'apprit sur cette visite rien d'assez particulier pour la faire
coïncider avec le départ subit de Laure. La marquise répondit, sur ce
point, de manière à écarter toute idée de rapprochement, et dit qu'elle
croyait avoir reçu ce jour-là les offres d'un commis-voyageur dont elle
ne savait même pas le nom.