XIII

Journal de Comtois.

Mauzères, 10 septembre 18...

J'avais bien raison de penser que j'aurais du désagrément avec mon

artiste. Ce n'est pas qu'il soit mauvais garçon: c'est, au contraire, un

bien bon enfant, et que je considère comme un vrai camarade. Mais tous

les artistes sont, ou des toqués ou des canailles. Le mien est dans les

toqués. Il me fait volter de Mauzères à Vaucluse, et de Vaucluse à

Mauzères, le temps de défaire sa valise, de brosser son habit et de

refaire sa valise. Par bonheur que je m'étais dépêché d'aller voir la

fontaine de M. de Pétrarque; sans quoi, je ne l'aurais pas vue. Si ce

n'est que je crois qu'il a de l'amitié pour moi, je me demanderais

pourquoi il me garde, car je ne lui sers qu'à le raser, et encore

faut-il que je le guette pour l'empêcher de se raser lui-même. Je pense

bien qu'il n'a pas toujours eu le moyen de se faire servir et qu'il n'en

a pas l'habitude. Mais il paraît bien qu'il a celle de courir et

d'échiner son monde, car je suis sur les dents, qui, par parenthèse, me

font toujours bien mal.

Narration.

Adriani reçut, à Valence, un nouveau billet de Laure.

«Ne soyez pas inquiet, lui disait-elle, je suis en route; mais la pauvre

Toinette a une de ces migraines violentes qui exigent vingt-quatre

heures de repos. Je la soigne, afin d'arriver plus vite. Je serai au

Temple mardi soir.»

Adriani avait donc trente-six heures d'avance sur Laure. Il les mit à

profit pour lui ménager une surprise. Il s'arrêta une matinée à Valence

et mit à contribution tous les magasins de la ville pour se procurer des

meubles, des rideaux, des vases d'ornement, des tapis, tout ce qu'il put

trouver de moins pacotille, dans la pacotille que Paris fournit à la

province. Comtois eut l'esprit de découvrir un _bric-à-brac_ où son

maître fit main basse sur d'assez belles choses. En cette circonstance,

Comtois, malgré son éternel mal de dents, sut se rendre utile. Il

marchanda, paya, fit emballer et charger les _colis_, et fit gagner

beaucoup de temps par l'ordre qu'il apporta dans ces détails. Adriani

voulait aussi des fleurs. Comtois courut d'un côté, tandis qu'il courait

de l'autre, et les pépiniéristes des faubourgs livrèrent des caisses

d'orangers et de grenadiers en fleurs, des lauriers-roses, des dahlias,

des héliotropes, des verveines, enfin ce qu'on peut trouver à peu près

partout maintenant, mais en assez grande quantité pour rajeunir l'aspect

du triste jardin du Temple.

Un bateau prit ce chargement, et Adriani gagna Tournon pour disposer

aussitôt les moyens de transporter par terre sans interruption.

Presque tout arriva sans encombre. L'artiste et son valet de chambre,

aidés d'ouvriers pris à la journée, arrangèrent à la hâte le pauvre

manoir dont Laure avait subi la laideur et l'incommodité avec tant

d'indifférence. Il y eut bien des rideaux trop longs, des tentures mal

ajustées, mais les murs noircis du rez-de-chaussée disparurent sous les

étoffes, et le carreau disjoint sous les tapis. Les orties, qui

croissaient jusqu'au seuil du vestibule, furent arrachées. Le sable

s'étendit partout aux abords de la maison. Les caisses d'arbustes furent

disposées en massifs d'un aspect agréable, les plates-bandes reçurent

les pots de fleurs. De grands vases de terre cuite, d'une forme assez

heureuse, meublèrent de fleurs les coins du salon et les embrasures des

fenêtres. Des candélabres et des lustres de même matière et d'une égale

simplicité, mais dont le ton de glaise se mariait bien aux guirlandes de

lierre qu'Adriani y enroula lui-même, prirent ce sentiment de la grâce

que l'artiste sait donner aux moindres choses. Enfin, dans l'espace d'un

jour, tout fut transformé comme par enchantement dans la demeure de

Laure, et les ouvriers furent congédiés au coucher du soleil, afin

qu'elle y trouvât la solitude et le silence qu'elle aimait.

Comtois resta le dernier pour épousseter, pour enlever les brins de

mousse et les feuilles de rose restées sur le tapis, pour allumer le feu

parfumé de branches résineuses, pour donner aux draperies le coup de

main du maître. Puis il se retira, assez satisfait des éloges d'Adriani,

pour aller coucher à Mauzères et y annoncer son maître, qui n'avait pas

encore pris le temps de s'y montrer. Pourtant Comtois, qui avait

l'habitude de se plaindre, se plaignit dans son journal, comme on l'a vu

au commencement de ce chapitre, d'être éreinté et de n'avoir rien à

faire. Il ne fit aucune mention des embellissements du Temple. Ayant

deviné très au-delà de la réalité, et commençant à ressentir pour _son

artiste_ une sorte d'attachement, il ne voulut pas gloser davantage sur

ses amours. En outre, Comtois comptait pour rien d'avoir travaillé comme

un nègre toute la journée, et ce qu'il appelait être utile à son maître

eût consisté, selon lui, en dorloteries à sa personne, accompagnées de

_conversations intéressantes_. La conversation était le rêve de Comtois,

et toute préoccupation contraire de la part de ses maîtres lui

paraissait constituer le délit d'ingratitude.

Quand Adriani se trouva seul dans le petit salon rajeuni et parfumé du

Temple, il essaya le piano, qu'il avait fait tirer de sa caisse et

replacer au centre de l'appartement. Le local était devenu moins sonore;

le chant, plus voilé, semblait plus intime et plus mystérieux. Puis,

accablé de fatigue, l'artiste se jeta sur une chaise dans un coin. Il ne

voulait pas fouler le premier divan de velours réservé à Laure. Il

regardait l'ensemble de son ornementation, que vingt bougies allumées

rendaient plus gaie. Il se rappelait le moment où il était entré en ce

lieu après la fuite de Laure, et, comparant l'effroi et la détresse

qu'il avait éprouvés à l'espoir et à la joie qu'il y apportait

maintenant, il regardait dans cette vie de quatre ou cinq jours comme

dans un rêve.

--Et si elle n'arrivait pas! se dit-il tout à coup; si c'était elle qui

fût malade!... un accident en voyage... non! mais la volonté de sa

belle-mère, des ménagements, des devoirs...

Il imagina tout, plutôt qu'un manque de foi; mais une terreur vague

s'emparait de lui à chaque minute qui s'écoulait. Enfin, vers neuf

heures, il entendit le roulement lointain d'une voiture. Il s'élança

dehors. Laure arrivait en effet. Elle avait trouvé, au relais de poste,

les mulets de sa ferme conduits par le vieux Ladouze, qu'Adriani avait

envoyé d'avance à sa rencontre pour la mener par la traverse inévitable.

S'il en eût eu le temps, Adriani aurait fait faire un chemin.

La surprise de Laure fut bien vive et bien douce quand elle vit le

miracle accompli dans sa demeure. Quelques jours auparavant, elle ne

s'en serait peut-être pas aperçue; mais elle vit tout par les yeux du

coeur. Aucune prévoyance, aucune recherche ne lui échappa. En entrant

dans le salon et en voyant le piano ouvert, elle chercha des yeux

l'enchanteur.

--Où est-il donc? s'écria-t-elle.

--Monsieur... monsieur chose? lui dit Mariotte, qui ne pouvait retenir

aucun nom; il était là tout à l'heure, et il a bien travaillé toute la

journée pour faire arranger tout ce que madame avait été acheter à la

ville. Il a dit bien des fois: «Tâchez que madame soit contente!» Il

s'est occupé de tout, même du souper qui attend madame; il m'a dit de ne

mettre que deux couverts et il est parti; mais voilà ce qu'il m'a donné

pour madame.

C'était un billet.

«Laure, lui disait-il, quand vous daignerez me recevoir, envoyez

Mariotte par le sentier des vignes.»

--Tout de suite, dit Laure à Mariotte, courez!--Et chère Toinette, mets

un troisième couvert.

Mariotte n'alla pas loin, Adriani attendait à l'entrée de la première

vigne. Il n'exigeait pas, dans sa pensée, d'être appelé si vite; mais,

du revers du coteau, il écoutait le doux bruit de l'arrivée de sa

maîtresse, et il contemplait avec délices la petite lueur que

l'éclairage de la maison faisait monter derrière les pampres noirs au

sommet du ravin. Il se rappelait que, si, le lendemain de son arrivée à

Mauzères, il n'eût remarqué cette lueur et demandé à un garde-chasse si

c'était le lever de la lune, il n'eût peut-être jamais connu Laure.

C'était la réponse de cet homme qui lui avait fait ralentir le pas et

entendre la voix pénétrante de la désolée.

Combien de fois, depuis, Adriani, en prenant ou évitant le sentier,

avait interrogé ce point rapproché de l'horizon, pour savoir si l'on

dormait ou si l'on veillait au Temple? Bien peu de fois en réalité,

puisque si peu de jours séparaient l'envahissement de cet amour de sa

première éclosion; mais ces jours d'enivrement sont si pleins, qu'ils

semblent résumer des siècles.

Jusque-là, la maison, peu éclairée, s'était signalée quelquefois à

l'approche d'Adriani par un reflet si faible que, pour des yeux

indifférents, il eût été insaisissable. En ce moment elle brillait comme

un phare, malgré les rideaux dont il l'avait en quelque sorte voilée;

mais le feu de la cuisine de Mariotte projetait sa lueur aux alentours,

et c'était comme un heureux présage dans le ciel, comme une fanfare de

vie dans l'habitation.

Adriani bondit de joie en voyant arriver Mariotte. Surprise dans

l'obscurité, elle poussa un cri si vigoureusement accentué, que Laure

l'entendit du salon, et, facilement frappée de l'attente de quelque

catastrophe comme celle qui lui avait enlevé Octave, elle sortit et

courut impétueusement à la rencontre d'Adriani.

C'était la première fois, depuis trois ans, qu'elle éprouvait une

émotion vive, produite par un fait extérieur, et que son corps engourdi

reprenait le mouvement de la course. Elle tomba essoufflée, tremblante,

dans les bras d'Adriani, mais rajeunie, en fait, de cent ans de langueur

qui s'étaient amassés sur sa tête.

Ce fut, relativement au passé, le plus doux moment de la vie de

l'artiste. Laure, revenue de son effroi, pleura, mais c'était de joie.

Elle entraîna d'un pas rapide Adriani au salon. Elle regarda et admira

tout naïvement, appuyée sur son bras, et s'extasiant comme eût fait une

provinciale, mais comprenant comme une artiste en quoi le goût avait

triomphé du manque d'éléments de luxe. Elle voulut voir aux flambeaux le

parterre improvisé autour de la maison, et, quand Mariotte annonça que

le souper était servi, elle admira encore toutes les petites merveilles

qui avaient rendu la salle à manger presque élégante et l'aspect de la

table moins cénobitique. Comtois avait dépisté, chez le bric-à-brac de

Valence, un service à peu près complet en vieille faïence ornée,

très-belle, et quelques autres objets provenant, selon toute apparence,

de la saisie ou du pillage de quelque mobilier seigneurial à l'époque

révolutionnaire. Mariotte avait lavé, frotté et un peu cassé toute la

journée. En somme, la petite salle était riante, éclairée, séchée. Des

bandes d'indienne à fleurs roses, attachées aux murs par quelques clous

plantés à la hâte dans les corniches, cachaient l'affreux papier jaune

d'ocre en lambeaux, et donnaient l'air de fraîcheur et de propreté qui

est, en somme, le seul luxe nécessaire.

C'était toute une révolution dans la vie d'une femme qui, naguère, n'eût

pas songé à faire replacer une vitre dont l'absence l'enrhumait à son

insu, que d'accepter avec plaisir ce retour aux délicatesses de la vie.

Les délicatesses de l'âme, dont celles de ce bien-être matériel étaient

l'expression, touchaient profondément aussi cette veuve dont l'époux

rude, lourd et stoïque, avait raillé et presque méprisé les tendres

prévenances. Adriani donnait à Laure le genre de soins qu'elle avait

offerts en vain à Octave. Il aimait donc comme elle comprenait qu'on dût

aimer.

Laure eut comme un attendrissement enjoué pendant le souper. Elle avait

l'esprit libre, aussi présent que si elle n'eût jamais senti les

atteintes d'une paralysie morale. Elle ne ressentait aucune fatigue de

son voyage. Cependant elle était réellement fatiguée, et, pendant le

dessert, la joue appuyée sur sa main, l'oeil appesanti sous ses longues

paupières, la bouche rosée et souriante, elle s'assoupit au son de la

voix d'Adriani, qui causait gaiement avec Toinette.

--Ah! mon cher enfant, dit la pauvre Muiron en baissant la voix, que de

folies vous nous faites faire! Mais aussi que de miracles vous savez

faire! Si la marquise nous voyait là, tous trois, je crois que ses

grands yeux d'émail nous changeraient en statues; mais, après tout, quoi

qu'elle dise et quoi qu'il arrive, j'ai tant de joie de voir ma Laure

guérie, que je danserais si je n'avais peur de la réveiller. Car elle

dort, monsieur! Et voilà une chose qui ne lui est pas arrivée depuis son

malheur, de s'assoupir avant trois ou quatre heures du matin! Si elle

dort toute une nuit, je dirai que vous êtes un magicien. Et voyez donc

comme elle est belle, comme elle a l'air heureux! Elle a sa figure

d'enfant. Elle était jolie comme cela dans son berceau. Ah! tenez, si

elle se met véritablement à vous aimer, vous serez bien tout ce qui vous

plaira, prince ou baladin: moi, je vous aimerai aussi de toute mon âme

pour me l'avoir sauvée.

La Muiron dit encore à Adriani bien des choses encourageantes. Elle lui

raconta que la marquise avait déjà maintes fois tourmenté Laure depuis

un an pour l'engager, non pas à se marier tout de suite, mais à en

accepter l'idée, et elle l'avait fait obséder des hommages de plusieurs

prétendants plus ou moins désagréables. Il y en avait pourtant deux

_fort bien_, disait Toinette: jeunes, riches, aussi beaux garçons

qu'Octave et plus civilisés. Laure avait été révoltée, indignée

intérieurement de leurs prétentions. Elle les avait découragés dès le

premier jour. Aussi, je désespérais de la voir jamais se consoler,

ajoutait Toinette; je me demandais quel _demi-dieu_ il fallait être pour

lui ouvrir les yeux, et, si vous y réussissez, je me dirai que vous êtes

un dieu tout entier.

Lorsque Toinette sut, peu à peu, l'histoire d'Adriani, elle ne combattit

plus ses espérances par d'inutiles appréhensions. Elle souhaita vivement

que les préjugés de la marquise fussent comptés pour rien, et son rôle

se concentra dans celui d'avocat et de panégyriste enthousiaste du jeune

artiste auprès de sa maîtresse.

Des jours heureux, mais trop vite troublés, se levèrent sur la destinée

d'Adriani. Laure lui avait fait promettre de ne lui adresser aucune

question sur l'avenir, pendant toute la semaine qu'elle venait lui

consacrer. Elle consentait à l'écouter plaider la cause de son amour, à

mettre à l'épreuve sa soumission et son dévouement de tous les instants.

Était-elle encore incertaine au dedans d'elle-même? Pouvait-elle

résister à tant d'éloquence vraie, à tant d'attentions exquises, à tant

de respects et de charmes d'intimité que l'artiste sut mettre au service

de sa passion? Et si elle n'y résistait plus intérieurement, si elle

prenait confiance en elle-même, si elle associait son avenir au sien,

pourquoi tardait-elle à le lui dire? Parfois Adriani, dont l'âme jeune

et bouillante avait peine à s'identifier aux accablements de cette âme

éprouvée, s'imagina que Laure obéissait à un instinct de coquetterie

légitime et retardait sa joie pour lui en faire sentir le prix. Il en

fut heureux et fier: cette douce et naïve fierté de Laure lui semblait

le réveil de la nature dans le coeur de la femme.

Mais il n'en était point encore ainsi. Laure était plus parfaite et

moins heureuse qu'elle ne semblait. Elle ne faisait ni désirer ni

attendre; elle attendait, elle désirait encore elle-même le réveil

complet de son être. Il y avait en elle une ténacité singulière et

difficile à vaincre, pour une situation donnée dans la vie morale.

Aveuglément dévouée dans ses affections, elle savait si bien ne pouvoir

plus se reprendre, qu'elle était réellement tremblante à la pensée de se

donner. Elle se faisait de l'amour partagé une si haute idée, qu'elle

avait comme une terreur religieuse à l'entrée du sanctuaire. Plus

jalouse d'elle-même qu'Adriani ne se sentait fondé à l'être, elle

craignait d'apercevoir dans ses souvenirs l'ombre d'Octave la disputant

à un nouvel amour. Et, comme chaque jour atténuait cette image pour

grandir celle d'Adriani, comme chaque point de comparaison était à

l'avantage triomphant et incontestable de ce dernier, elle se disait

que, plus elle attendrait, plus elle serait digne de lui. Elle eût

regardé comme un crime, envers cet amant si abandonné à son empire, de

récompenser tant de flamme pure par une tendresse équivoque ou

insuffisante.

--Non, non, lui dit-elle à la fin de la semaine promise, je ne veux pas

vous aimer à demi. Une passion qui n'est pas payée par une passion

équivalente est un supplice. A Dieu ne plaise que je vous le fasse

connaître! Attendons encore. Ne sommes-nous pas bien ici?

Adriani, qui craignait qu'elle ne parlât de séparation, la remercia avec

ivresse. Elle prit son bras et lui dit:

--Sortons de l'enclos; vous me l'avez fait si joli et si précieux, que

je m'y trouve bien; mais je me souviens maintenant de m'y être enfermée

volontairement par suite de je ne sais qu'elle manie monastique. Je veux

secouer toutes ces lâches fantaisies. Venez! nous prendrons possession

ensemble de ces collines où je ne me suis encore promenée qu'avec les

yeux.

En marchant, elle admira avec lui, au coucher du soleil, la beauté du

pays environnant, et, du sommet d'une éminence, elle vit les tourelles

de Mauzères.

--Cela me paraît bien joli, lui dit-elle, et c'est si près! Ah! pourquoi

cela n'est-il pas à vous! nous pourrions passer l'automne dans ce pays.

Nous nous verrions, comme à présent, tous les jours, sans scandaliser

personne, et je crois que nulle part ailleurs nous ne serions plus

libres. Je ne crains pas l'opinion, moi, et je saurais la braver s'il le

fallait; mais je n'aime pas les agressions inutiles et qui semblent

provoquer l'attention. Le bonheur n'est pas arrogant. Il sait bien qu'on

le jalouse et qu'il humilie ceux qui n'ont pas su le trouver. Le mien

aimerait à se cacher, non par lâcheté, mais par modestie.

--Mauzères sera à moi, se dit Adriani.

Dès le soir même, en se retrouvant auprès du baron, il amena la

conversation avec lui sur les agréments de sa propriété, feignant de

s'intéresser beaucoup aux questions agricoles et domestiques qui

partageaient sa vie avec le _commerce des Muses_. Le baron tira de son

sein un de ces problématiques soupirs qui n'appartiennent qu'aux

propriétaires, et lui dit:

--Hélas! mon ami, tout cela est bel et bon; mais le proverbe dit vrai:

«Qui a terre, a guerre!» Vous me croyez ici le plus heureux des hommes;

eh bien, si je trouvais de ma propriété ce qu'elle vaut (je ne dis pas

ce qu'elle m'a coûté en embellissements et réparations), je bénirais

l'acquéreur qui me débarrasserait de mes soucis.

Le baron hésita un peu avant de continuer; mais, voyant qu'Adriani

l'écoutait avec intérêt:

--Je vais vous confier ma position comme à un ami, lui dit-il: je dois

presque autant que je possède.

--Quoi! vous si sage? dit Adriani en souriant.

--Mon cher enfant, la poésie est un goût ruineux! Vous l'ignorez, vous

qui cumulez l'ode et le chant; mais sachez que les vers ne se vendent

point et que les succès purement littéraires coûtent à un homme la

bourse et la vie. Mes poëmes sont lus, mais si peu achetés, qu'il m'a

fallu faire tous les frais de publication, lesquels ne me sont jamais

rentrés. Je n'ai pas voulu, en les offrant aux éditeurs, mettre ma

renommée à la merci de leurs intérêts. J'ai beaucoup écrit, beaucoup

imprimé, ne m'inquiétant pas d'encombrer la boutique des libraires,

pourvu que la critique et le public fussent tenus en haleine, et que mon

nom se fît au prix de ma fortune. Je ne m'en repens pas. J'ai préféré

l'art à la richesse. N'ayant, Dieu merci, ni femme ni enfants, quel plus

noble usage pouvais-je faire de mes biens que de les répandre dans mon

Hippocrène? J'aimais aussi le commerce des lettrés. J'ai vécu à Paris,

j'ai ouvert un salon, j'ai donné des dîners, des soirées littéraires.

J'ai rendu des services aux artistes; j'ai voyagé pour retremper mon

inspiration et pouvoir chanter _ex professo_ les merveilles de la nature

et des antiques civilisations. Que vous dirai-je? on m'a cru riche parce

que j'ai mangé mon fonds avec mon revenu et que j'ai eu la libéralité

des vrais riches. Je n'avais pourtant qu'une fortune médiocre, et le peu

qui m'en reste est grevé d'hypothèques; je vis encore honorablement;

mais chaque année fait la boule de neige, et je serai bientôt forcé de

vendre Mauzères, qui est tout ce que j'ai, pour payer le capital et les

intérêts arriérés de mes dettes.

--Eh bien, vendez Mauzères sans attendre que le mal empire.

--Sans doute, sans doute! il faudrait le pouvoir!

--Qui vous en empêche?

--Ma fâcheuse position, qui est enfin connue dans le pays, et qui fait

qu'on attend le jour de l'expropriation pour acheter à meilleur compte.

Et puis la baisse de prix que des intempéries particulières et des

mortalités de bestiaux ont amenée dans nos localités et qui est si

considérable, que je me trouverais réduit à néant. Par exemple, Mauzères

vaut trois cent mille francs; je ne le vendrais peut-être pas cent

cinquante mille cette année. Je serais littéralement sans pain, puisque,

devant deux cent mille francs, je n'aurais pas même de quoi

désintéresser mes créanciers. C'est grave! je ne suis plus jeune, et,

s'il me fallait subir l'humiliation des poursuites, je me brûlerais la

cervelle.

--Ainsi, en vendant Mauzères aujourd'hui trois cent mille francs, si

cela était possible, vous auriez encore cent mille francs pour vivre?

--Je m'estimerais fort heureux; car, avec les intérêts, dont je paye

seulement une partie, je n'ai pas le revenu de cette somme.

--Eh bien, mon ami, voulez-vous me vendre Mauzères?

--A vous, mon cher Adriani? Non. Pour la moitié de la somme qu'il me

faudrait, vous trouverez, en ce moment, vingt propriétés dans ce

pays-ci, qui seront de la même valeur.

--N'importe, dit Adriani, j'aime Mauzères et je paye la convenance:

c'est rationnel et légitime.

--Vous me sauvez! s'écria le baron.

Mais il eut un scrupule d'honnête homme et se ravisa.

--Non, non, reprit-il, je ne dois pas vous laisser faire cette folie!

vous avez deux motifs pour la faire: votre amour d'abord, je le devine

de reste; et puis la généreuse idée de sauver un ami!

--Ce sont deux excellents motifs, et je n'en connais pas de meilleurs

sur la terre. N'en ayez pas de scrupule: Mauzères vaut, en dehors de

votre position précaire et d'un moment de crise particulière à cette

province, trois cent mille francs.

--Sur l'honneur!

--Vous l'avez dit, cela me suffit sans aucun serment de votre part; je

ne vous interroge plus, je raisonne. Je dis donc que, dans deux ou trois

ans (avant peut-être), cet immeuble aura recouvré toute sa valeur. Je ne

serai donc point lésé, et le service que je vous rends peut être

considéré comme une simple avance de fonds. Aimez-vous cette résidence?

restez-y, et permettez-moi seulement de vous la solder et d'y demeurer

avec vous.

--Non, non, dit le baron. Je brûle de vivre à Paris; je me rouille, je

m'étiole ici. Oh! mes cinq mille livres de rente et Paris, voilà mon

rêve depuis dix ans!

Il y eut cependant encore un certain combat de délicatesse entre les

deux amis. Adriani insista si bien, que le baron céda et laissa voir

autant d'empressement pour vendre qu'Adriani en éprouvait pour acheter.

Adriani · 第 24 / 31 题