XI

La personne la plus calme, en apparence, dans ce groupe pétrifié,

c'était Adriani. Laure, tranquille pour elle-même, qui ne sentait rien à

se reprocher, n'était pas sans inquiétude pour celui qui, en lui

marquant un attachement si tranché, s'exposait pour elle à d'injustes

affronts.

Adriani était homme de résolution, et, voyant bien clairement que la

marquise ne quitterait pas la place sans savoir à quoi s'en tenir, il

parla ainsi en s'adressant à la vieille dame avec une assurance

respectueuse:

--Il est tout simple que madame la marquise de Monteluz, car c'est à

elle que j'ai l'honneur de parler... (la marquise fit une légère

inclination de tête), veuille savoir quelle est la personne assez

audacieuse pour se présenter ainsi devant elle. Cette personne est

audacieuse, en effet, très-audacieuse; elle ne se le dissimule pas; mais

madame la marquise n'a pas sujet de s'en alarmer, puisque ce n'est pas

devant elle que l'audacieux s'attendait à être admis. Il se serait fait

présenter à elle selon toutes les formalités requises et avec tout le

respect qu'il sait lui devoir, si l'honneur de lui faire sa cour eût été

le but de sa visite.

La personne, la prononciation, les manières d'Adriani avaient tant de

distinction naturelle et acquise, et, en ce moment, sa volonté donnait

quelque chose de si décidé à sa physionomie, que la marquise, se

demandant vainement où elle avait entendu prononcer avec éclat le nom de

d'Argères, se figura qu'elle voyait devant elle quelque prince étranger.

Elle accepta donc paisiblement l'espèce de leçon que lui donnait

l'inconnu, certaine qu'il allait y joindre quelque chose d'assez

flatteur pour la dédommager.

Adriani poursuivit:

--Cependant, puisque l'occasion me sert si bien, et que me voilà

favorisé au point de me trouver en présence des deux châtelaines de

Larnac, je ne suis pas assez écolier pour ne pas en profiter avec

empressement. J'aurais cru d'abord qu'il me suffisait d'être présenté

par la fille à la mère pour être accepté de confiance; mais madame la

marquise daignant m'interroger...

La marquise ne broncha pas. Elle mettait la convenance fort au-dessus de

la courtoisie, et la fausse convenance au-dessus de la vraie, qui eût

exigé qu'elle acceptât, les yeux fermés, la caution de sa belle-fille.

Elle attendit la suite, en femme qui ne transige pas.

Adriani, qui l'observait attentivement sans pouvoir surprendre l'ombre

d'une incertitude ou d'un accommodement dans ses yeux clairs, poursuivit

sans se troubler:

--Je me vois donc forcé de faire ma propre apologie, en dépit de toutes

les règles de la modestie. Je la ferai très-courte. Je suis un homme

irréprochable. J'ai quelque talent, quelque fortune. J'appartiens à une

famille honorable. Je suis passionnément épris de madame Laure de

Monteluz. J'ai osé le lui dire et mettre mon existence à ses pieds. Loin

de m'encourager, elle m'a fui; je l'ai suivie, parce que je persiste, et

que je suis décidé à ne renoncer à mes espérances que chassé d'ici par

elle-même.

Laure resta immobile et comme recueillie dans une méditation calme. Un

pâle sourire éclairait sa figure.

La marquise était plus pétrifiée que jamais. Toinette retenait son

souffle.

Pourtant la marquise n'était pas ennemie de cette sorte de solennité

brusque, qu'elle attribuait à l'aplomb d'un grand personnage. Elle

aimait la lutte et l'obstination de la controverse.

--Monsieur, répondit-elle, dans les usages de la noblesse méridionale,

une demande en mariage exige la réunion des principaux membres d'une

famille; mais je crois deviner que vous êtes étranger, du moins à cette

partie de la France dont nous sommes, ma fille et moi.

--Oui, madame, répondit l'artiste avec vivacité et en regardant Laure,

qu'il lui tardait d'instruire mieux et plus vite que sa belle-mère. Je

suis à moitié étranger, puisque ma mère était Italienne, que je suis né

à Naples, et que je porte volontiers le nom d'Adriani.

Laure tressaillit, rougit faiblement, comme à la joie d'une agréable

découverte, et tendit de nouveau la main à l'artiste, sans faire la

moindre attention à l'étonnement de sa belle-mère et à la consternation

de Toinette.

Ce fut une ivresse de bonheur pour Adriani que ce mouvement spontané.

Laure le savait artiste, et c'était un titre à ses yeux.

Quant à la marquise, qui, sans être musicienne, avait toujours montré

beaucoup d'encouragement et de condescendance pour la passion de Laure à

l'endroit de la musique, ou elle ne se rappela pas avoir ouï parler d'un

chanteur du nom d'Adriani, ou, si elle se souvint d'avoir lu ce nom

gravé sur les cahiers de sa belle-fille, elle ne voulut pas supposer que

ce fût celui qui se donnait pour riche et bien né. Elle se confirma dans

la supposition d'une destinée des plus brillantes, et reprit son résumé.

--Je crois, monsieur, d'après votre personne et votre langage, que vos

poursuites peuvent être très-flatteuses pour ma fille; mais, avec la

vivacité italienne qui vous caractérise, vous voulez marcher trop vite.

La chose est délicate au possible dans l'esprit de deux femmes appelées

par vous à se prononcer sans prendre conseil que d'elles-mêmes. Vous

nous permettrez donc de nous consulter d'abord, ma fille et moi, et

ensuite de réunir notre famille avant de prendre une résolution aussi

grave. C'est l'avis de ma fille et le mien.

Adriani interrogea les regards de Laure, qui restaient doux, mais

vagues.

--A quoi songez-vous, ma fille? dit la marquise étonnée de sa

préoccupation.

Laure se réveilla et dit avec calme:

--Je pensais à lui, maman, à ce qu'il nous dit. A quoi voulez-vous que

je songe quand il est là? Je l'aime autant qu'il m'est possible d'aimer,

et pourtant je ne peux pas encore lui répondre. Je ne peux pas, il le

sait bien.

--Ainsi, Laure, rien n'est changé entre nous? s'écria Adriani. Eh bien,

merci pour la part de confiance que vous me conservez. Je craignais

d'avoir à la reconquérir. Je ne m'en effrayais pourtant pas: j'y étais

si bien résolu! Soyez bénie, si cette fuite ne cache pas le désir de

m'échapper pour toujours.

--Ma fuite ne cache rien, répondit Laure. N'avez-vous pas reçu ma

lettre? Je n'ai jamais fait un pas ni dit un mot qui cachât quelque

chose; ne le savez-vous pas?

--Oui, je le sais. J'ai tort de parler comme je le fais. Je vous

comprends, je vous connais, et c'est pour cela que je vous adore. Vous

avez cru devoir me détacher de vous et m'y aider. Vous savez, Laure, que

je n'accepte pas votre opinion sur vous-même. Déterminé plus que jamais

à la combattre, me voilà à vos pieds. Il faut bien que vous m'y laissiez

jusqu'à ce que votre amitié pour moi devienne de l'amour ou de

l'aversion. Quant à moi, je n'accepterai qu'un seul arrêt de vous: celui

de la haine ou du mépris.

--Celui-là n'arrivera jamais, Adriani. Il m'est aussi impossible de

croire que vous me deviendrez odieux, qu'il m'est impossible de savoir

si je partagerai votre passion. Dans cette incertitude, mon rôle

vis-à-vis de vous peut-il se prolonger? Voulez-vous donc que, moi qui

n'ai qu'une vertu, celle de la franchise, j'accepte le personnage d'une

coquette, et que j'entretienne des espérances peut-être mal fondées?

Quittez-moi et donnez-moi du temps, voilà ce que je vous ai demandé, ce

que je vous demande encore.

--Et voilà, répondit Adriani avec impétuosité, ce que je ne peux pas

vous accorder, moi! Je sais très-bien contre quels souvenirs, contre

quels découragements j'ai à lutter pour vous vaincre. De loin,

j'échouerai à coup sûr. Mes lettres, en supposant que vous vous engagiez

à les lire, ne prouveront rien en ma faveur. Des paroles ne sont pas des

actions. Si vous me chassez, je suis perdu, je le sais; je suis maudit!

Adriani, à cette pensée, fut si fortement ému, que sa figure s'altéra et

que des larmes vinrent au bords de ses paupières; de vraies larmes

qu'une excitation volontaire n'arrachait pas au système nerveux d'un

artiste, mais qu'une douleur véritable répandait dans la voix et sur le

visage d'un homme, en dépit de lui-même.

Laure les vit, et l'effet en fut si soudain et si sympathique sur elle,

que ses yeux s'humectèrent aussi.

--Non, lui dit-elle, je ne veux pas que vous partiez triste; je ne veux

pas vous avoir rendu malheureux, ne fût-ce que passagèrement! Vous

resterez près de nous jusqu'à ce que je vous aie fait consentir à vous

éloigner sans amertume.--Toinette, va, je te prie, faire préparer la

chambre de M. Adriani. Je l'invite à passer quelques jours chez

moi.--Maman, ajouta-t-elle dès que Toinette fut sortie, je vous demande

pardon de prendre ce parti sans vous consulter. Il est des

circonstances, je le vois, où la conscience et le coeur sont d'accord

pour commander notre conduite, dût-elle ne pas être approuvée par les

êtres que nous respectons le plus. C'est à moi maintenant de vous

persuader humblement de penser comme moi sur le compte de l'_ami_ que

j'ose vous présenter de nouveau comme tel, et qui aspire à votre

bienveillance.

La marquise était si étourdie de ce qui se passait sous ses yeux,

qu'elle ne put d'abord trouver une parole. Tout son _usage_

l'abandonnait. Elle croyait rêver.

Elle connaissait Laure pour _entêtée_. C'est le mot que, depuis

l'enfance de sa pupille, elle appliquait, sans gaieté ni aigreur, à son

caractère. Le résultat de cette persistance dans les sentiments ayant

été un heureux mariage pour le fils de la marquise, celle-ci avait dû

reconnaître qu'elle ne regrettait pas d'avoir été _vaincue et dominée_

(c'est ainsi qu'elle parlait) par _cette petite fille_. Depuis la mort

d'Octave, l'accablement de Laure, également invincible, sa haine pour ce

que la marquise appelait le monde, surtout son absence récente, qui

ressemblait un peu à une révolte déguisée contre les habitudes de la

famille, avaient bien choqué les idées de la vieille dame; mais elle se

flattait de ramener sa bru à une soumission absolue, du moins en sa

présence. Elle fut donc abasourdie de la voir se fiancer, en quelque

sorte à sa barbe (elle en avait un peu), avec un inconnu, sans avoir

égard aux sages lenteurs et aux minutieuses enquêtes qu'elle se

réservait d'apporter, en obstacle ou en aide, dans tout projet de

mariage que Laure pourrait former.

--Vous avez été bien vite, en effet, ma chère Laure, dit-elle enfin d'un

ton d'autant plus aigre qu'il était plus réservé. Le parti très-étrange

que vous prenez de retenir monsieur, au risque de compromettre votre

réputation, est le fâcheux résultat d'imprudences commises sans doute

dans votre malheureux voyage. Il est trop tard assurément pour s'en

affliger, et je n'ai pas l'habitude de me faire persécutante sans

utilité. Puisque vous n'êtes plus parfaitement maîtresse de vos actions,

et que vous avez cru devoir témoigner à un tendre adorateur des

sentiments après l'aveu desquels il n'y a de possible que des

transactions, je dois baisser la tête en silence, et prier pour que

l'issue du roman soit heureuse pour vous, édifiante pour les autres.

Ayant ainsi parlé, et dit toutes ces choses dures d'une voix très-douce,

la dame se leva, salua Adriani, et quitta l'appartement avec

l'affectation d'une personne qui se sent de trop.

Il était temps qu'elle se retirât, elle l'avait senti elle-même en

voyant le feu de l'indignation monter au visage d'Adriani. Ce généreux

esprit se révoltait tout entier contre la sécheresse du coeur, et cette

dureté, presque insultante envers une femme aussi éprouvée que la pauvre

Laure, lui paraissait un crime. Même en dehors de son amour pour elle,

il eût éprouvé le besoin de la venger de ces froids sarcasmes. Quand la

marquise eut repoussé la porte sur elle, il était debout, l'oeil

menaçant, la bouche contractée par le dédain. Laure lui prit le bras

pour l'arracher à son anxiété.

--Eh bien, lui dit-elle en souriant, vous ne saviez pas ce qu'il fallait

braver pour approcher de moi, ici?

--Si, je le savais, répondit-il. Je suis venu quand même.

--Et vous resterez quand même.

--Non pas quand même, mais parce que. La vue de cette femme me fait

bénir ma persévérance, et elle m'explique tout. Ce n'est pas d'avoir

perdu Octave, c'est d'être restée sous le joug de sa mère, qui vous fait

désespérer de toutes choses et de vous-même. C'est là le souffle de mort

qui vous tuerait, et auquel mon influence et ma volonté doivent vous

soustraire.

--Pardonnez-lui, Adriani. Elle obéit à une croyance, et, d'ailleurs, ce

n'est pas le moment de la maudire: c'est à elle que vous devez d'être

ici pour quelques jours. Si je n'avais pas eu la certitude qu'en

apprenant qui vous êtes elle allait vous faire quelque affront, je ne me

serais pas départie si aisément de la conduite que je m'étais tracée

envers vous; mais j'ai pris les devants, en lui rappelant que je suis

ici chez moi et qu'elle n'en peut chasser personne.

--Qu'elle soit donc bénie, cette barre de fer qui vous enferme, mais qui

pliera ou se rompra devant vous, j'en fais le serment. Oublions-la pour

le moment, et laissez-moi vous parler de moi, à propos de ce que vous

venez de dire. Ce que je suis, je vois bien qu'elle ne le sait pas

encore; il est temps que vous le sachiez vous-même.

--Non, non! répondit Laure, j'en sais assez. Vous êtes l'admirable

Adriani dont la fierté et le désintéressement égalent le génie et

l'inspiration. Si vous avez, en effet, de la fortune (on m'avait dit le

contraire), laissez-moi l'ignorer ou ne l'apprendre que par hasard. Ah!

mon ami, croyez-vous que, si mon coeur se refuse à l'amour qui vous est

dû, l'obstacle soit en vous? Non, certes. Quelle que soit votre

condition dans la vie, je ne veux connaître de vous que vous-même.

--Eh bien, reprit Adriani, c'est de moi-même que je vous parlerai en

vous disant que je dois la fortune à des hasards, et non à des travaux

qui pourraient me distraire de vous.

Il raconta alors tout ce qui était contenu dans la lettre que nous avons

rapportée, et qu'il n'avait pu faire tenir à Laure.

Ils causaient ensemble depuis deux heures, lorsque Toinette revint dire

à la jeune femme que sa belle-mère désirait qu'elle voulût bien monter

dans sa chambre un instant.

--Qu'y a-t-il, Toinette? dit Laure en se levant. Est-on bien courroucé

contre nous?

--Hélas! oui, madame, répondit Toinette, qui avait les yeux rouges et

gonflés; madame m'a fait mille questions, et jamais juge criminel n'a

torturé de la sorte un témoin. Que pouvais-je lui répondre? Monsieur eût

bien mieux fait de me dire son secret. J'aurais pu présenter la vérité

dans son meilleur jour.

--Quel secret, Toinette? dit Adriani impatienté. De ce que je voyage

sous mon nom de famille pour éviter les importunités qui accablent un

artiste dont le pseudonyme est connu de tous les amateurs, et dont

heureusement la figure est moins connue que les ouvrages, doit-on

conclure que je rougis de ma profession? Est-ce là l'opinion de la

marquise? Prend-elle l'espèce de modestie, qui est le refuge de mon

indépendance de promeneur, pour une lâcheté d'imbécile?

--Je ne saurais vous dire ce qu'elle pense; mais votre nom d'Adriani l'a

intriguée. Elle a une mémoire désolante. Elle m'a demandé brusquement si

vous chantiez. J'ai répondu que c'est par la musique que vous aviez fait

connaissance avec nous. J'ai cru tout arranger en racontant la vérité,

moi! Elle s'est écriée: _C'est cela!_ Et, après m'avoir traitée comme

une intrigante, avec ses petites paroles pincées qui vous figent le

sang, elle m'a ordonné d'appeler madame.

--J'y vais, dit Laure tranquillement. Tu as bien fait d'être sincère,

Toinette.--Et vous, mon ami, ne soyez pas inquiet pour moi. J'ai

peut-être plus d'énergie qu'on ne m'en supposerait.

Laure trouva sa belle-mère à genoux sur un prie-Dieu. La chambre petite

et sombre qu'elle occupait au château de Larnac était pauvre, nue et

propre comme celle d'une religieuse. Jamais Laure n'avait pu la faire

consentir à prendre sa part dans le bien-être qu'elle avait apporté dans

la famille. Hautaine et stoïque, la noble dame couchait sur la dure, et,

autant par orgueil que par humilité, elle ne souffrait pas le velours

d'un coussin entre ses genoux et le bois de chêne de son prie-Dieu.

Elle ne s'était pourtant pas mise en prières dans ce moment par

ostentation ni par hypocrisie. Elle s'était sentie indignée, et elle

demandait à Dieu de n'en rien faire paraître. Sincère, mais complétement

inintelligente des délicatesses du coeur, elle croyait avoir remporté

une victoire décisive sur elle-même, quand, sans élever la voix, ni

ressentir la moindre accélération de son sang, elle avait réussi à

blesser avec préméditation la dignité ou la sensibilité d'autrui.

--Ma fille, dit-elle en se relevant, asseyez-vous, et veuillez m'écouter

avec sagesse. Vous avez apparemment, sur l'importance des distinctions

sociales, des idées qui diffèrent entièrement des miennes?

--Je crois que oui, en effet, chère maman, répondit Laure.

--Je m'en étais doutée quelquefois, reprit la marquise, surtout dans ces

derniers temps; mais l'éloignement que nous avons l'une et l'autre pour

toute espèce de discussion oiseuse nous a empêchées de nous bien

connaître jusqu'à ce jour, et je le regrette. J'aurais pu combattre en

vous des tendances dangereuses aux idées révolutionnaires de ce

malheureux siècle. J'aime à croire pourtant que ces tendances sont

combattues en vous-même par le sentiment de votre propre dignité, et

qu'en ajournant les espérances blessantes de M. Adriani, vous vous

rappelez _ce_ qu'il est et _qui_ vous êtes.

Elle fit une pause pour attendre la réponse de son interlocutrice, qui

avait pris, dès l'enfance, l'habitude de ne jamais l'interrompre. Laure

répondit en résumant, en quelques mots, sans réflexion aucune,

l'histoire qu'Adriani venait de lui raconter. Puis elle attendit à son

tour le jugement que porterait la marquise.

--D'après ce que vous me dites, répondit celle-ci, et je veux supposer

que M. d'Argères vous a bien dit la vérité, je vois qu'il mérite de

l'estime et des égards. Sa naissance, quoique sortable, à ce que je

crois, ne me paraît pas à la hauteur de la vôtre; sa fortune, si elle

est bien réelle, est supérieure à celle que vous possédez; mais je vous

estime assez pour croire que ce ne serait pas à vos yeux une

compensation suffisante. Cependant, j'admets les inclinations de coeur

qui font accepter sans rougir la richesse, bien que mon fils n'eût

jamais obtenu mon consentement pour vous épouser, si votre origine eût

été au-dessous de la sienne. Ce sont là, ma fille, des scrupules et des

convictions personnels que je ne prétendrais pas vous imposer, s'il n'y

avait pas d'autre obstacle entre vous et les projets inouïs de M.

d'Argères; mais il en existe un si réel, que je ne puis me dispenser de

vous en retracer l'importance. Vous savez, ma fille, que je n'ai pas la

sottise de mépriser les artistes, pas plus que je ne méprise aucune

condition honnête. J'ai connu, par rapport à vous, et je vous ai fait

connaître des musiciens renommés, entre autres M. Habeneck, qui était un

homme très-bien élevé, et qui, en vous donnant quelques leçons

d'accompagnement pour faire plaisir à votre maître de piano, n'a rien

voulu recevoir pour prix de sa peine. Cela m'a forcée à l'inviter à

dîner, et je ne l'ai pas regretté, en voyant qu'il ne _buvait pas_ comme

font la plupart des musiciens, et pouvait parler sur son art d'une

manière intéressante. Vous avez désiré qu'on fît de la musique chez

nous. J'y répugnais, parce que votre fortune, suffisante ailleurs, ne

nous permettait pas d'exercer à Paris une hospitalité bien convenable,

et que je craignais un air d'intimité de notre part avec des artistes.

J'ai cédé pourtant, et j'ai consenti à de petites réunions où des

musiciens choisis, s'attirant les uns les autres, sont venus procurer

aux personnes de votre société des moments agréables. J'ai eu tort

certainement, si vous avez pu conclure de là que ces artistes étaient

vos égaux. Je suis répréhensible de n'avoir pas prévu que cette idée

germerait tôt ou tard dans une tête que je ne savais pas aussi exaltée

qu'elle l'était, ou qu'elle l'est devenue. Mon but était, d'abord, de

satisfaire vos goûts et d'y employer des revenus qui étaient vôtres;

ensuite, de vous faire briller dans un monde d'élite, où vos talents et

votre beauté pouvaient vous mettre à même de vous établir plus

avantageusement, pécuniairement parlant, que vous n'avez voulu le faire.

J'étais, je suis toujours une provinciale, moi; je n'en rougis pas, bien

au contraire! Mais je voulais faire de vous une Parisienne, afin de

n'avoir pas à me reprocher de vous avoir tenue dans un milieu où l'amour

de mon fils vous devînt une sorte de nécessité. Eh bien, ma chère Laure,

toutes mes précautions ont été déjouées par vous. D'abord, vous avez

épousé mon fils; ensuite, vous avez cru qu'il vous était possible de

vous remarier avec un artiste. Voyons, n'est-ce pas pas là votre pensée

dans ces derniers temps?

--Je sais, maman, répondit Laure, que je voudrais en vain modifier vos

idées sur l'inégalité des conditions. Je ne l'entreprendrai pas.

Incapable de modifier les miennes, mon respect pour vous m'ordonne de me

taire quand vous avez prononcé.

--Alors, vous pensez vous retrancher peut-être sur ce que M. d'Argères

n'est pas ce qu'on appelle un artiste? Vous l'essayeriez en vain, ma

très-chère. Des malheurs que je ne suis pas très-disposée à plaindre,

puisqu'il avoue avoir perdu sa fortune en dissipations de jeune homme,

l'ont réduit volontairement à subir cette dégradation. Je dis

volontairement, parce que vous prétendez que sa famille lui a offert une

pension pour l'y faire renoncer. J'ai une médiocre opinion, je vous le

confesse, d'un homme qui blesse ouvertement celle de ses parents, et je

préférerais beaucoup pour vous M. d'Argères ruiné, mais fidèle aux

convenances de sa caste, que M. Adriani enrichi par le hasard et

illustré par son savoir-faire. Je sais que nous avons eu, dans

l'émigration, de très-grands seigneurs réduits à faire usage de leurs

talents d'agrément en pays étranger. C'est par nécessité qu'ils ont pris

ce parti, et ils sont bien excusés par la persécution révolutionnaire;

mais, dans le cas de votre M. d'Argères, il n'en est point ainsi. C'est

son goût qui l'a poussé au travail, et le travail ne dégrade pas

l'homme, mais il le déplace à jamais. M. d'Argères a cessé d'exister

pour ses pairs le jour où il a laissé imprimer, sur une affiche de

concert ou de spectacle, le nom d'Adriani, et à paraître de sa personne

devant des spectateurs payants. Vous pensez qu'il n'a jamais monté sur

les tréteaux? Vous vous trompez, et sa mémoire le trompe lui-même. Je me

suis parfaitement rappelé tout à l'heure la manière dont notre

grand-cousin, M. de Montesclat, nous parla de lui, il y a environ trois

ans, à son retour de Paris. Lui aussi se pique de flonflons, et il nous

dit qu'il n'avait rien entendu de plus parfait dans son voyage qu'un

certain Adriani qui avait chanté, je ne sais plus sur quel théâtre, au

bénéfice de je ne sais plus quoi... Attendez! c'était au bénéfice des

réfugiés italiens. Oui, c'est cela. Triste prétexte ou triste motif, ma

fille, qui prouverait que ce monsieur a des opinions fort contraires à

celles de votre monde!

La marquise parla encore longtemps sur ce ton et démontra par _a_ plus

_b_ qu'un homme, livré à la critique, l'était à l'insulte: en quoi elle

ne se trompait pas beaucoup: mais, comptant pour rien, ignorant même

tout à fait ce que les vocations vraies ordonnent aux artistes de savoir

souffrir, elle fit de subtiles distinctions entre l'honneur du

gentilhomme, qui peut demander raison à un malotru, et celui de

l'artiste, qui ne peut faire tirer l'épée à toute une salle, et qui,

pour recevoir l'aumône des applaudissements, s'expose de gaieté de coeur

à l'outrage des sifflets. Enfin, elle fut logique à son point de vue,

diserte à sa manière, et conclut en suppliant sa belle-fille de lui

faire un serment sur l'Évangile: c'est qu'elle renverrait _l'artiste_ le

lendemain, après lui avoir ôté radicalement la prétention d'être son

mari.

Adriani · 第 22 / 31 题