La personne la plus calme, en apparence, dans ce groupe pétrifié,
c'était Adriani. Laure, tranquille pour elle-même, qui ne sentait rien à
se reprocher, n'était pas sans inquiétude pour celui qui, en lui
marquant un attachement si tranché, s'exposait pour elle à d'injustes
affronts.
Adriani était homme de résolution, et, voyant bien clairement que la
marquise ne quitterait pas la place sans savoir à quoi s'en tenir, il
parla ainsi en s'adressant à la vieille dame avec une assurance
respectueuse:
--Il est tout simple que madame la marquise de Monteluz, car c'est à
elle que j'ai l'honneur de parler... (la marquise fit une légère
inclination de tête), veuille savoir quelle est la personne assez
audacieuse pour se présenter ainsi devant elle. Cette personne est
audacieuse, en effet, très-audacieuse; elle ne se le dissimule pas; mais
madame la marquise n'a pas sujet de s'en alarmer, puisque ce n'est pas
devant elle que l'audacieux s'attendait à être admis. Il se serait fait
présenter à elle selon toutes les formalités requises et avec tout le
respect qu'il sait lui devoir, si l'honneur de lui faire sa cour eût été
le but de sa visite.
La personne, la prononciation, les manières d'Adriani avaient tant de
distinction naturelle et acquise, et, en ce moment, sa volonté donnait
quelque chose de si décidé à sa physionomie, que la marquise, se
demandant vainement où elle avait entendu prononcer avec éclat le nom de
d'Argères, se figura qu'elle voyait devant elle quelque prince étranger.
Elle accepta donc paisiblement l'espèce de leçon que lui donnait
l'inconnu, certaine qu'il allait y joindre quelque chose d'assez
flatteur pour la dédommager.
Adriani poursuivit:
--Cependant, puisque l'occasion me sert si bien, et que me voilà
favorisé au point de me trouver en présence des deux châtelaines de
Larnac, je ne suis pas assez écolier pour ne pas en profiter avec
empressement. J'aurais cru d'abord qu'il me suffisait d'être présenté
par la fille à la mère pour être accepté de confiance; mais madame la
marquise daignant m'interroger...
La marquise ne broncha pas. Elle mettait la convenance fort au-dessus de
la courtoisie, et la fausse convenance au-dessus de la vraie, qui eût
exigé qu'elle acceptât, les yeux fermés, la caution de sa belle-fille.
Elle attendit la suite, en femme qui ne transige pas.
Adriani, qui l'observait attentivement sans pouvoir surprendre l'ombre
d'une incertitude ou d'un accommodement dans ses yeux clairs, poursuivit
sans se troubler:
--Je me vois donc forcé de faire ma propre apologie, en dépit de toutes
les règles de la modestie. Je la ferai très-courte. Je suis un homme
irréprochable. J'ai quelque talent, quelque fortune. J'appartiens à une
famille honorable. Je suis passionnément épris de madame Laure de
Monteluz. J'ai osé le lui dire et mettre mon existence à ses pieds. Loin
de m'encourager, elle m'a fui; je l'ai suivie, parce que je persiste, et
que je suis décidé à ne renoncer à mes espérances que chassé d'ici par
elle-même.
Laure resta immobile et comme recueillie dans une méditation calme. Un
pâle sourire éclairait sa figure.
La marquise était plus pétrifiée que jamais. Toinette retenait son
souffle.
Pourtant la marquise n'était pas ennemie de cette sorte de solennité
brusque, qu'elle attribuait à l'aplomb d'un grand personnage. Elle
aimait la lutte et l'obstination de la controverse.
--Monsieur, répondit-elle, dans les usages de la noblesse méridionale,
une demande en mariage exige la réunion des principaux membres d'une
famille; mais je crois deviner que vous êtes étranger, du moins à cette
partie de la France dont nous sommes, ma fille et moi.
--Oui, madame, répondit l'artiste avec vivacité et en regardant Laure,
qu'il lui tardait d'instruire mieux et plus vite que sa belle-mère. Je
suis à moitié étranger, puisque ma mère était Italienne, que je suis né
à Naples, et que je porte volontiers le nom d'Adriani.
Laure tressaillit, rougit faiblement, comme à la joie d'une agréable
découverte, et tendit de nouveau la main à l'artiste, sans faire la
moindre attention à l'étonnement de sa belle-mère et à la consternation
de Toinette.
Ce fut une ivresse de bonheur pour Adriani que ce mouvement spontané.
Laure le savait artiste, et c'était un titre à ses yeux.
Quant à la marquise, qui, sans être musicienne, avait toujours montré
beaucoup d'encouragement et de condescendance pour la passion de Laure à
l'endroit de la musique, ou elle ne se rappela pas avoir ouï parler d'un
chanteur du nom d'Adriani, ou, si elle se souvint d'avoir lu ce nom
gravé sur les cahiers de sa belle-fille, elle ne voulut pas supposer que
ce fût celui qui se donnait pour riche et bien né. Elle se confirma dans
la supposition d'une destinée des plus brillantes, et reprit son résumé.
--Je crois, monsieur, d'après votre personne et votre langage, que vos
poursuites peuvent être très-flatteuses pour ma fille; mais, avec la
vivacité italienne qui vous caractérise, vous voulez marcher trop vite.
La chose est délicate au possible dans l'esprit de deux femmes appelées
par vous à se prononcer sans prendre conseil que d'elles-mêmes. Vous
nous permettrez donc de nous consulter d'abord, ma fille et moi, et
ensuite de réunir notre famille avant de prendre une résolution aussi
grave. C'est l'avis de ma fille et le mien.
Adriani interrogea les regards de Laure, qui restaient doux, mais
vagues.
--A quoi songez-vous, ma fille? dit la marquise étonnée de sa
préoccupation.
Laure se réveilla et dit avec calme:
--Je pensais à lui, maman, à ce qu'il nous dit. A quoi voulez-vous que
je songe quand il est là? Je l'aime autant qu'il m'est possible d'aimer,
et pourtant je ne peux pas encore lui répondre. Je ne peux pas, il le
sait bien.
--Ainsi, Laure, rien n'est changé entre nous? s'écria Adriani. Eh bien,
merci pour la part de confiance que vous me conservez. Je craignais
d'avoir à la reconquérir. Je ne m'en effrayais pourtant pas: j'y étais
si bien résolu! Soyez bénie, si cette fuite ne cache pas le désir de
m'échapper pour toujours.
--Ma fuite ne cache rien, répondit Laure. N'avez-vous pas reçu ma
lettre? Je n'ai jamais fait un pas ni dit un mot qui cachât quelque
chose; ne le savez-vous pas?
--Oui, je le sais. J'ai tort de parler comme je le fais. Je vous
comprends, je vous connais, et c'est pour cela que je vous adore. Vous
avez cru devoir me détacher de vous et m'y aider. Vous savez, Laure, que
je n'accepte pas votre opinion sur vous-même. Déterminé plus que jamais
à la combattre, me voilà à vos pieds. Il faut bien que vous m'y laissiez
jusqu'à ce que votre amitié pour moi devienne de l'amour ou de
l'aversion. Quant à moi, je n'accepterai qu'un seul arrêt de vous: celui
de la haine ou du mépris.
--Celui-là n'arrivera jamais, Adriani. Il m'est aussi impossible de
croire que vous me deviendrez odieux, qu'il m'est impossible de savoir
si je partagerai votre passion. Dans cette incertitude, mon rôle
vis-à-vis de vous peut-il se prolonger? Voulez-vous donc que, moi qui
n'ai qu'une vertu, celle de la franchise, j'accepte le personnage d'une
coquette, et que j'entretienne des espérances peut-être mal fondées?
Quittez-moi et donnez-moi du temps, voilà ce que je vous ai demandé, ce
que je vous demande encore.
--Et voilà, répondit Adriani avec impétuosité, ce que je ne peux pas
vous accorder, moi! Je sais très-bien contre quels souvenirs, contre
quels découragements j'ai à lutter pour vous vaincre. De loin,
j'échouerai à coup sûr. Mes lettres, en supposant que vous vous engagiez
à les lire, ne prouveront rien en ma faveur. Des paroles ne sont pas des
actions. Si vous me chassez, je suis perdu, je le sais; je suis maudit!
Adriani, à cette pensée, fut si fortement ému, que sa figure s'altéra et
que des larmes vinrent au bords de ses paupières; de vraies larmes
qu'une excitation volontaire n'arrachait pas au système nerveux d'un
artiste, mais qu'une douleur véritable répandait dans la voix et sur le
visage d'un homme, en dépit de lui-même.
Laure les vit, et l'effet en fut si soudain et si sympathique sur elle,
que ses yeux s'humectèrent aussi.
--Non, lui dit-elle, je ne veux pas que vous partiez triste; je ne veux
pas vous avoir rendu malheureux, ne fût-ce que passagèrement! Vous
resterez près de nous jusqu'à ce que je vous aie fait consentir à vous
éloigner sans amertume.--Toinette, va, je te prie, faire préparer la
chambre de M. Adriani. Je l'invite à passer quelques jours chez
moi.--Maman, ajouta-t-elle dès que Toinette fut sortie, je vous demande
pardon de prendre ce parti sans vous consulter. Il est des
circonstances, je le vois, où la conscience et le coeur sont d'accord
pour commander notre conduite, dût-elle ne pas être approuvée par les
êtres que nous respectons le plus. C'est à moi maintenant de vous
persuader humblement de penser comme moi sur le compte de l'_ami_ que
j'ose vous présenter de nouveau comme tel, et qui aspire à votre
bienveillance.
La marquise était si étourdie de ce qui se passait sous ses yeux,
qu'elle ne put d'abord trouver une parole. Tout son _usage_
l'abandonnait. Elle croyait rêver.
Elle connaissait Laure pour _entêtée_. C'est le mot que, depuis
l'enfance de sa pupille, elle appliquait, sans gaieté ni aigreur, à son
caractère. Le résultat de cette persistance dans les sentiments ayant
été un heureux mariage pour le fils de la marquise, celle-ci avait dû
reconnaître qu'elle ne regrettait pas d'avoir été _vaincue et dominée_
(c'est ainsi qu'elle parlait) par _cette petite fille_. Depuis la mort
d'Octave, l'accablement de Laure, également invincible, sa haine pour ce
que la marquise appelait le monde, surtout son absence récente, qui
ressemblait un peu à une révolte déguisée contre les habitudes de la
famille, avaient bien choqué les idées de la vieille dame; mais elle se
flattait de ramener sa bru à une soumission absolue, du moins en sa
présence. Elle fut donc abasourdie de la voir se fiancer, en quelque
sorte à sa barbe (elle en avait un peu), avec un inconnu, sans avoir
égard aux sages lenteurs et aux minutieuses enquêtes qu'elle se
réservait d'apporter, en obstacle ou en aide, dans tout projet de
mariage que Laure pourrait former.
--Vous avez été bien vite, en effet, ma chère Laure, dit-elle enfin d'un
ton d'autant plus aigre qu'il était plus réservé. Le parti très-étrange
que vous prenez de retenir monsieur, au risque de compromettre votre
réputation, est le fâcheux résultat d'imprudences commises sans doute
dans votre malheureux voyage. Il est trop tard assurément pour s'en
affliger, et je n'ai pas l'habitude de me faire persécutante sans
utilité. Puisque vous n'êtes plus parfaitement maîtresse de vos actions,
et que vous avez cru devoir témoigner à un tendre adorateur des
sentiments après l'aveu desquels il n'y a de possible que des
transactions, je dois baisser la tête en silence, et prier pour que
l'issue du roman soit heureuse pour vous, édifiante pour les autres.
Ayant ainsi parlé, et dit toutes ces choses dures d'une voix très-douce,
la dame se leva, salua Adriani, et quitta l'appartement avec
l'affectation d'une personne qui se sent de trop.
Il était temps qu'elle se retirât, elle l'avait senti elle-même en
voyant le feu de l'indignation monter au visage d'Adriani. Ce généreux
esprit se révoltait tout entier contre la sécheresse du coeur, et cette
dureté, presque insultante envers une femme aussi éprouvée que la pauvre
Laure, lui paraissait un crime. Même en dehors de son amour pour elle,
il eût éprouvé le besoin de la venger de ces froids sarcasmes. Quand la
marquise eut repoussé la porte sur elle, il était debout, l'oeil
menaçant, la bouche contractée par le dédain. Laure lui prit le bras
pour l'arracher à son anxiété.
--Eh bien, lui dit-elle en souriant, vous ne saviez pas ce qu'il fallait
braver pour approcher de moi, ici?
--Si, je le savais, répondit-il. Je suis venu quand même.
--Et vous resterez quand même.
--Non pas quand même, mais parce que. La vue de cette femme me fait
bénir ma persévérance, et elle m'explique tout. Ce n'est pas d'avoir
perdu Octave, c'est d'être restée sous le joug de sa mère, qui vous fait
désespérer de toutes choses et de vous-même. C'est là le souffle de mort
qui vous tuerait, et auquel mon influence et ma volonté doivent vous
soustraire.
--Pardonnez-lui, Adriani. Elle obéit à une croyance, et, d'ailleurs, ce
n'est pas le moment de la maudire: c'est à elle que vous devez d'être
ici pour quelques jours. Si je n'avais pas eu la certitude qu'en
apprenant qui vous êtes elle allait vous faire quelque affront, je ne me
serais pas départie si aisément de la conduite que je m'étais tracée
envers vous; mais j'ai pris les devants, en lui rappelant que je suis
ici chez moi et qu'elle n'en peut chasser personne.
--Qu'elle soit donc bénie, cette barre de fer qui vous enferme, mais qui
pliera ou se rompra devant vous, j'en fais le serment. Oublions-la pour
le moment, et laissez-moi vous parler de moi, à propos de ce que vous
venez de dire. Ce que je suis, je vois bien qu'elle ne le sait pas
encore; il est temps que vous le sachiez vous-même.
--Non, non! répondit Laure, j'en sais assez. Vous êtes l'admirable
Adriani dont la fierté et le désintéressement égalent le génie et
l'inspiration. Si vous avez, en effet, de la fortune (on m'avait dit le
contraire), laissez-moi l'ignorer ou ne l'apprendre que par hasard. Ah!
mon ami, croyez-vous que, si mon coeur se refuse à l'amour qui vous est
dû, l'obstacle soit en vous? Non, certes. Quelle que soit votre
condition dans la vie, je ne veux connaître de vous que vous-même.
--Eh bien, reprit Adriani, c'est de moi-même que je vous parlerai en
vous disant que je dois la fortune à des hasards, et non à des travaux
qui pourraient me distraire de vous.
Il raconta alors tout ce qui était contenu dans la lettre que nous avons
rapportée, et qu'il n'avait pu faire tenir à Laure.
Ils causaient ensemble depuis deux heures, lorsque Toinette revint dire
à la jeune femme que sa belle-mère désirait qu'elle voulût bien monter
dans sa chambre un instant.
--Qu'y a-t-il, Toinette? dit Laure en se levant. Est-on bien courroucé
contre nous?
--Hélas! oui, madame, répondit Toinette, qui avait les yeux rouges et
gonflés; madame m'a fait mille questions, et jamais juge criminel n'a
torturé de la sorte un témoin. Que pouvais-je lui répondre? Monsieur eût
bien mieux fait de me dire son secret. J'aurais pu présenter la vérité
dans son meilleur jour.
--Quel secret, Toinette? dit Adriani impatienté. De ce que je voyage
sous mon nom de famille pour éviter les importunités qui accablent un
artiste dont le pseudonyme est connu de tous les amateurs, et dont
heureusement la figure est moins connue que les ouvrages, doit-on
conclure que je rougis de ma profession? Est-ce là l'opinion de la
marquise? Prend-elle l'espèce de modestie, qui est le refuge de mon
indépendance de promeneur, pour une lâcheté d'imbécile?
--Je ne saurais vous dire ce qu'elle pense; mais votre nom d'Adriani l'a
intriguée. Elle a une mémoire désolante. Elle m'a demandé brusquement si
vous chantiez. J'ai répondu que c'est par la musique que vous aviez fait
connaissance avec nous. J'ai cru tout arranger en racontant la vérité,
moi! Elle s'est écriée: _C'est cela!_ Et, après m'avoir traitée comme
une intrigante, avec ses petites paroles pincées qui vous figent le
sang, elle m'a ordonné d'appeler madame.
--J'y vais, dit Laure tranquillement. Tu as bien fait d'être sincère,
Toinette.--Et vous, mon ami, ne soyez pas inquiet pour moi. J'ai
peut-être plus d'énergie qu'on ne m'en supposerait.
Laure trouva sa belle-mère à genoux sur un prie-Dieu. La chambre petite
et sombre qu'elle occupait au château de Larnac était pauvre, nue et
propre comme celle d'une religieuse. Jamais Laure n'avait pu la faire
consentir à prendre sa part dans le bien-être qu'elle avait apporté dans
la famille. Hautaine et stoïque, la noble dame couchait sur la dure, et,
autant par orgueil que par humilité, elle ne souffrait pas le velours
d'un coussin entre ses genoux et le bois de chêne de son prie-Dieu.
Elle ne s'était pourtant pas mise en prières dans ce moment par
ostentation ni par hypocrisie. Elle s'était sentie indignée, et elle
demandait à Dieu de n'en rien faire paraître. Sincère, mais complétement
inintelligente des délicatesses du coeur, elle croyait avoir remporté
une victoire décisive sur elle-même, quand, sans élever la voix, ni
ressentir la moindre accélération de son sang, elle avait réussi à
blesser avec préméditation la dignité ou la sensibilité d'autrui.
--Ma fille, dit-elle en se relevant, asseyez-vous, et veuillez m'écouter
avec sagesse. Vous avez apparemment, sur l'importance des distinctions
sociales, des idées qui diffèrent entièrement des miennes?
--Je crois que oui, en effet, chère maman, répondit Laure.
--Je m'en étais doutée quelquefois, reprit la marquise, surtout dans ces
derniers temps; mais l'éloignement que nous avons l'une et l'autre pour
toute espèce de discussion oiseuse nous a empêchées de nous bien
connaître jusqu'à ce jour, et je le regrette. J'aurais pu combattre en
vous des tendances dangereuses aux idées révolutionnaires de ce
malheureux siècle. J'aime à croire pourtant que ces tendances sont
combattues en vous-même par le sentiment de votre propre dignité, et
qu'en ajournant les espérances blessantes de M. Adriani, vous vous
rappelez _ce_ qu'il est et _qui_ vous êtes.
Elle fit une pause pour attendre la réponse de son interlocutrice, qui
avait pris, dès l'enfance, l'habitude de ne jamais l'interrompre. Laure
répondit en résumant, en quelques mots, sans réflexion aucune,
l'histoire qu'Adriani venait de lui raconter. Puis elle attendit à son
tour le jugement que porterait la marquise.
--D'après ce que vous me dites, répondit celle-ci, et je veux supposer
que M. d'Argères vous a bien dit la vérité, je vois qu'il mérite de
l'estime et des égards. Sa naissance, quoique sortable, à ce que je
crois, ne me paraît pas à la hauteur de la vôtre; sa fortune, si elle
est bien réelle, est supérieure à celle que vous possédez; mais je vous
estime assez pour croire que ce ne serait pas à vos yeux une
compensation suffisante. Cependant, j'admets les inclinations de coeur
qui font accepter sans rougir la richesse, bien que mon fils n'eût
jamais obtenu mon consentement pour vous épouser, si votre origine eût
été au-dessous de la sienne. Ce sont là, ma fille, des scrupules et des
convictions personnels que je ne prétendrais pas vous imposer, s'il n'y
avait pas d'autre obstacle entre vous et les projets inouïs de M.
d'Argères; mais il en existe un si réel, que je ne puis me dispenser de
vous en retracer l'importance. Vous savez, ma fille, que je n'ai pas la
sottise de mépriser les artistes, pas plus que je ne méprise aucune
condition honnête. J'ai connu, par rapport à vous, et je vous ai fait
connaître des musiciens renommés, entre autres M. Habeneck, qui était un
homme très-bien élevé, et qui, en vous donnant quelques leçons
d'accompagnement pour faire plaisir à votre maître de piano, n'a rien
voulu recevoir pour prix de sa peine. Cela m'a forcée à l'inviter à
dîner, et je ne l'ai pas regretté, en voyant qu'il ne _buvait pas_ comme
font la plupart des musiciens, et pouvait parler sur son art d'une
manière intéressante. Vous avez désiré qu'on fît de la musique chez
nous. J'y répugnais, parce que votre fortune, suffisante ailleurs, ne
nous permettait pas d'exercer à Paris une hospitalité bien convenable,
et que je craignais un air d'intimité de notre part avec des artistes.
J'ai cédé pourtant, et j'ai consenti à de petites réunions où des
musiciens choisis, s'attirant les uns les autres, sont venus procurer
aux personnes de votre société des moments agréables. J'ai eu tort
certainement, si vous avez pu conclure de là que ces artistes étaient
vos égaux. Je suis répréhensible de n'avoir pas prévu que cette idée
germerait tôt ou tard dans une tête que je ne savais pas aussi exaltée
qu'elle l'était, ou qu'elle l'est devenue. Mon but était, d'abord, de
satisfaire vos goûts et d'y employer des revenus qui étaient vôtres;
ensuite, de vous faire briller dans un monde d'élite, où vos talents et
votre beauté pouvaient vous mettre à même de vous établir plus
avantageusement, pécuniairement parlant, que vous n'avez voulu le faire.
J'étais, je suis toujours une provinciale, moi; je n'en rougis pas, bien
au contraire! Mais je voulais faire de vous une Parisienne, afin de
n'avoir pas à me reprocher de vous avoir tenue dans un milieu où l'amour
de mon fils vous devînt une sorte de nécessité. Eh bien, ma chère Laure,
toutes mes précautions ont été déjouées par vous. D'abord, vous avez
épousé mon fils; ensuite, vous avez cru qu'il vous était possible de
vous remarier avec un artiste. Voyons, n'est-ce pas pas là votre pensée
dans ces derniers temps?
--Je sais, maman, répondit Laure, que je voudrais en vain modifier vos
idées sur l'inégalité des conditions. Je ne l'entreprendrai pas.
Incapable de modifier les miennes, mon respect pour vous m'ordonne de me
taire quand vous avez prononcé.
--Alors, vous pensez vous retrancher peut-être sur ce que M. d'Argères
n'est pas ce qu'on appelle un artiste? Vous l'essayeriez en vain, ma
très-chère. Des malheurs que je ne suis pas très-disposée à plaindre,
puisqu'il avoue avoir perdu sa fortune en dissipations de jeune homme,
l'ont réduit volontairement à subir cette dégradation. Je dis
volontairement, parce que vous prétendez que sa famille lui a offert une
pension pour l'y faire renoncer. J'ai une médiocre opinion, je vous le
confesse, d'un homme qui blesse ouvertement celle de ses parents, et je
préférerais beaucoup pour vous M. d'Argères ruiné, mais fidèle aux
convenances de sa caste, que M. Adriani enrichi par le hasard et
illustré par son savoir-faire. Je sais que nous avons eu, dans
l'émigration, de très-grands seigneurs réduits à faire usage de leurs
talents d'agrément en pays étranger. C'est par nécessité qu'ils ont pris
ce parti, et ils sont bien excusés par la persécution révolutionnaire;
mais, dans le cas de votre M. d'Argères, il n'en est point ainsi. C'est
son goût qui l'a poussé au travail, et le travail ne dégrade pas
l'homme, mais il le déplace à jamais. M. d'Argères a cessé d'exister
pour ses pairs le jour où il a laissé imprimer, sur une affiche de
concert ou de spectacle, le nom d'Adriani, et à paraître de sa personne
devant des spectateurs payants. Vous pensez qu'il n'a jamais monté sur
les tréteaux? Vous vous trompez, et sa mémoire le trompe lui-même. Je me
suis parfaitement rappelé tout à l'heure la manière dont notre
grand-cousin, M. de Montesclat, nous parla de lui, il y a environ trois
ans, à son retour de Paris. Lui aussi se pique de flonflons, et il nous
dit qu'il n'avait rien entendu de plus parfait dans son voyage qu'un
certain Adriani qui avait chanté, je ne sais plus sur quel théâtre, au
bénéfice de je ne sais plus quoi... Attendez! c'était au bénéfice des
réfugiés italiens. Oui, c'est cela. Triste prétexte ou triste motif, ma
fille, qui prouverait que ce monsieur a des opinions fort contraires à
celles de votre monde!
La marquise parla encore longtemps sur ce ton et démontra par _a_ plus
_b_ qu'un homme, livré à la critique, l'était à l'insulte: en quoi elle
ne se trompait pas beaucoup: mais, comptant pour rien, ignorant même
tout à fait ce que les vocations vraies ordonnent aux artistes de savoir
souffrir, elle fit de subtiles distinctions entre l'honneur du
gentilhomme, qui peut demander raison à un malotru, et celui de
l'artiste, qui ne peut faire tirer l'épée à toute une salle, et qui,
pour recevoir l'aumône des applaudissements, s'expose de gaieté de coeur
à l'outrage des sifflets. Enfin, elle fut logique à son point de vue,
diserte à sa manière, et conclut en suppliant sa belle-fille de lui
faire un serment sur l'Évangile: c'est qu'elle renverrait _l'artiste_ le
lendemain, après lui avoir ôté radicalement la prétention d'être son
mari.