Il nous est bien permis de soulever le voile qui couvrait les sentiments
intimes de notre héroïne. Mais, pour les faire bien comprendre, il faut
retracer brièvement l'histoire de ces mêmes sentiments avant l'époque où
Toinette raconta à d'Argères-Adriani les événements de la vie de sa
maîtresse.
Quand nous disons notre héroïne, c'est pour rester classique dans cette
très-simple histoire; car Laure de Larnac n'était rien moins que ce
qu'on entend, en général, par une nature d'héroïne de roman. Elle
n'était nullement romanesque, et l'imagination, qui jette dans les
aventures et dans la vie exceptionnelle, n'était pas le moteur de ses
volontés ni de ses actions.
Elle était cependant poëte, en ce sens qu'elle était toute poésie, et
Adriani avait trouvé le vrai mot pour la peindre: elle avait l'aspect
tranquille et puissant d'une muse rêveuse. Mais sa rêverie perpétuelle,
même dans le temps où elle vivait sans douleur, était une sorte d'extase
d'amour, une absorption constante dans la plénitude du coeur. Il est des
êtres ainsi faits, des êtres extraordinairement intelligents, qui ne
sont intelligents que parce qu'ils sont aimants. Constatons-le, au
risque de tomber dans l'esprit critique de notre siècle et de disséquer
un peu trop l'être humain: le sentiment et la pensée, l'affection, la
raison, l'imagination deviennent une seule et même faculté dans leur
action sur une âme saine; mais l'initiative appartient toujours à l'un
de ces principes, et, pour parler tout simplement, les plus belles
natures, selon nous, sont celles qui commencent par aimer, et qui
mettent ensuite leur sagesse et leur poésie d'accord avec leur
tendresse.
Laure, intelligente et forte, n'avait pas seulement besoin d'aimer.
Enfant, elle avait pleuré sa mère avec un désespoir au-dessus de son
âge. L'amitié de son cousin Octave, enfant comme elle, avait été son
refuge.
Elle l'avait chéri comme si l'esprit de cette mère eût passé en lui. De
là une habitude et une nécessité d'aimer Octave qui eurent quelque chose
de fatal et auxquelles les forces de la puberté ne changèrent et
n'ajoutèrent rien de sensible pour elle-même.
Qu'était-ce qu'Octave? Toinette l'avait dit: un enfant beau et bon, qui
aimait autant que cela lui était possible; mais ce possible pouvait-il
se comparer à la puissance de Laure? Nullement. La vie physique jouait
un rôle trop prononcé dans cette organisation de chasseur antique. La
divinité pouvait s'éprendre de lui, il l'admirait sans la comprendre. Il
était content d'être saisi et enlevé par elle; mais il restait chasseur.
Ce fut la légende d'Adonis, que la déesse ravissait la nuit dans ses
sanctuaires, mais qui, au lever du jour, retournait aux bêtes des bois:
«Et il y retourna si bien, comme disent les bonnes gens, qu'il y trouva
la mort.»
L'obstination de la préférence dont il fut l'objet s'explique par
l'absence. Laure, arrachée à son compagnon d'enfance, en fit un amant
dans son âme, dès qu'elle eut compris l'impossibilité sociale de se
consacrer à son _frère_, à moins qu'il ne devînt son époux. Elle
n'hésita pas un instant, et, jusqu'au jour de l'hyménée, elle ignora que
le rôle d'épouse ne fût pas identique à celui de soeur.
Les transports de la passion d'Octave, suivis d'invincibles accablements
d'esprit, eussent dû jeter quelque soudaine clarté dans l'esprit de
Laure. Elle ferma instinctivement les yeux, et son exquise chasteté ne
comprit jamais que l'amour des sens n'est qu'une des faces de l'amour.
Elle crut à une inégalité de caractère qu'elle accepta avec son
inaltérable douceur, résultat d'un magnifique équilibre dans sa propre
organisation. Mais, peu à peu, elle s'effraya mortellement de ces
lacunes dans les soins de son mari. Octave était une espèce de sauvage
inculte et _incultivable_. Les talents et l'intelligence de sa femme lui
inspiraient un respect naïf, une vanité de paysan qui écarquille les
yeux en voyant sa petite fille lire et écrire; mais il eût vainement
essayé de comprendre et de sentir; il n'essaya point.
Laure n'eut point le sot amour-propre de s'en trouver blessée. Quand
elle le voyait s'endormir auprès de son piano, elle continuait à le
contempler et jouait comme sur du velours, ou chantait de la voix d'une
mère qui berce son enfant. Si Toinette, qui était imprudemment
épilogueuse dans ses jours de gaieté, lui disait: «Hélas! madame, à quoi
bon avoir appris tant de belles choses?» elle lui répondait avec un
sourire d'ange: «Cela sert peut-être à lui donner de jolis rêves!» Mais
elle voyait bien que l'inaction était le supplice de son jeune mari, et
que, faute de pouvoir remplir, seulement une heure, une occupation
intellectuelle quelconque, il lui fallait remplir toutes ses journées de
mouvement et d'émotions physiques.
Soumis et dévoué d'intention, Octave eût sacrifié ses goûts à la société
de sa femme. Il le tenta même dans les premiers jours de leur union, en
la voyant étonnée jusqu'à la stupéfaction devant le besoin qu'il
éprouvait de la quitter; mais ce changement d'habitudes le rendait
malade. Il devenait bleu quand il n'était pas au grand air, et il n'y en
avait pas assez, même dans un jardin, pour nourrir ses vastes poumons.
Il lui fallait le vent de la course et le sommet des montagnes.
Le jour où, en le voyant partir aux premiers rayons du soleil, elle lui
dit le coeur serré: «Je ne te reverrai donc pas avant la nuit?» il
s'étonna de lui-même, et lui répondit:
--C'est vrai, au fait! Viens avec moi. Nous ferons une petite chasse
tranquille, et nous ne nous quitterons pas.
Pendant une semaine, Laure essaya de le suivre à cheval; mais elle
reconnut bientôt que, même en ne lui imposant pas la chasse tranquille,
même en supportant de la fatigue et affrontant des dangers, elle le
gênait sans qu'il s'en rendît compte. Le vrai chasseur aime à être seul.
Ses plus doux moments sont ceux où il quitte ses compagnons et savoure
ses périls, ses découvertes, ses ruses, son obstination, son adresse,
sans en partager avec eux l'émotion. Le chasseur le plus positif goûte
un charme particulier dans le mystère des bois, dans l'indépendance
absolue de ses mouvements, de ses fantaisies, de ses haltes. C'est son
art, c'est sa poésie, à lui.
Laure comprit cela et ne le suivit plus. Octave, que les cris étouffés
de sa femme retenaient au bord des abîmes, se sentit soulagé d'un grand
poids quand il put s'abandonner de nouveau à sa force, à son adresse et
à sa témérité peu communes. Laure ne songea pas seulement à lui adresser
un reproche: pourvu qu'il fût heureux, elle ne s'inquiétait pas
d'elle-même; mais elle sentit involontairement l'ennui et la tristesse
de l'abandon. Elle combattit cette langueur. Elle cultiva ses talents,
elle s'adonna aux soins de l'intérieur, elle s'initia même à ses
affaires, qu'Octave n'eût jamais su gouverner. Elle remplit ses journées
d'une activité qui eût préservé de la réflexion une tête plus vive, mais
qui ne put remplir le vide de son coeur. Il lui eût fallu la présence
assidue de l'être aimé. Elle avait passé avec courage loin de lui les
années de l'adolescence, aspirant avec une foi naïve à l'avenir qui la
réunirait à lui sans distraction, sans partage, sans défaillance de
bonheur. Elle avait quitté Paris et le monde avec joie, à l'idée de
s'absorber dans le calme des félicités infinies, et elle se trouvait
vivre en tête-à-tête avec une belle-mère qui l'estimait sans la
comprendre et qui l'honorait sans l'aimer. Madame de Monteluz, la mère,
était un de ces êtres froids, convenables, honnêtes, qui, par esprit de
justice, ne veulent pas troubler violemment le bonheur des autres, mais
qui, par insensibilité de caractère, ne peuvent ni l'augmenter ni en
adoucir la perte.
Laure était donc accablée d'un malaise moral dont elle ne se rendait pas
bien compte à elle-même. Octave ne s'en doutait seulement pas. Il
trouvait cette façon de vivre toute naturelle. Il avait été élevé par sa
mère dans l'idée que les hommes ne doivent pas encombrer la maison, et
que les femmes aiment à se livrer aux soins domestiques sans subir le
contrôle de ces désoeuvrés. Il faisait comme avait fait son père: il
vivait dehors pour ne pas gêner les femmes, et il ne pouvait se défendre
de les trouver gênantes à la promenade. Quand il ne chassait pas avec la
rage d'un Indien, il pêchait avec la patience d'un Chinois. Il avait des
chevaux à dresser, à panser, à contempler, de grands abatis d'arbres à
surveiller, opérations dont le bruit et le désordre étaient pour lui un
spectacle et une musique en harmonie avec la rudesse de ses organes. Au
retour de ces agitations, il adorait sa femme, mais il n'avait pas une
idée à échanger avec elle. Il fallait manger et dormir, deux grandes
opérations dans l'existence d'un homme si robuste. Les courts élans de
sa passion, qui était pourtant réelle, ne se traduisaient par aucune
délicatesse. C'était de la passion physique dans l'amitié. La tendresse
et l'enthousiasme lui étaient également inconnus.
Ces deux époux ne vécurent pas assez longtemps ensemble pour que la
femme arrivât à se dire qu'elle était malheureuse. Peut-être ne se le
fût-elle jamais dit: sa puissance d'abnégation, son instinct de fidélité
lui eussent fait accepter l'éternel veuvage d'un époux vivant. Quand ce
deuil devint celui d'un mort, elle ne se souvint pas de déceptions
qu'elle ne s'était point encore avouées; mais un fait subsista dans son
passé: c'est qu'elle n'avait connu ni l'amour ni le bonheur, et qu'elle
pleura naïvement des biens qu'elle n'avait jamais possédés.
L'amour d'Adriani lui apportait donc tout un monde de révélations
qu'elle n'avait pas pressenties. Par lui, elle pouvait être initiée à sa
propre énergie, qu'elle ignorait et qui avait toujours été refoulée en
elle par la crainte de faire souffrir Octave. Quand Octave l'avait vue
triste, il s'était affecté et effrayé jusqu'à en avoir des attaques de
nerfs, mais sans comprendre comment il avait pu être la cause de sa
tristesse. C'est Laure qui avait dû le rassurer, le consoler, l'égayer
et le presser de retourner à ses forêts et à ses étangs.
Adriani ne s'était pas senti inquiet du passé de Laure. Quelques mots
échappés à Toinette avaient suffi pour lui ôter tout sentiment de
jalousie à propos de l'époux regretté. Il comprenait fort bien qu'il ne
lui serait pas difficile d'aimer mieux et de donner plus de bonheur;
mais il fallait que Laure consentît à le mettre à l'épreuve, et là se
rencontra une résistance qu'il n'avait pas prévue si énergique dans une
âme si éprouvée et si fatiguée.
Nous croyons pouvoir affirmer cependant que ce désespoir de veuve, si
réel et si profond, que, par moments, il avait engourdi et menacé de
détruire chez Laure la raison ou la vie, ne prenait pas sa source dans
un regret des jours de son mariage. Ce qu'elle croyait regretter,
c'était bien le beau et bon jeune homme à qui elle s'était dévouée; mais
ce qu'elle regrettait effectivement, c'était le temps de ses propres
aspirations, de ses propres illusions. En perdant cet époux, elle avait
vu disparaître le but de quinze années d'existence; car, dès la première
enfance, elle s'était consacrée à lui; elle avait été séparée de lui
ensuite pendant huit années (de douze à vingt ans); c'était donc toute
une vie qu'elle avait vécu pour rien, et le coup qui l'accablait, au
début d'une vie nouvelle, lui fit croire qu'elle ne s'en relèverait
jamais. Elle se crut morte avec Octave; elle désira mourir pour le
rejoindre; elle regretta de ne pas succomber à son épouvante devant
l'avenir.
L'espérance est une loi de la vie, surtout dans la jeunesse. La perdre,
c'est un état violent qui ne peut se prolonger sans amener la
destruction de l'être ainsi privé du souffle régénérateur. C'était toute
la maladie de Laure, mais elle était grave.
La nature luttait pourtant, et l'amour inassouvi, l'amour latent, sans
but connu, sans désir formulé, couvait sous la cendre. Laure en était
arrivée au point de redouter sa propre douleur, et de désirer s'y
soustraire; mais elle croyait trouver le remède dans l'oubli; elle ne
voulait pas croire et elle ne savait pas, inexpérimentée et candide
qu'elle était, que l'amour est le seul bien qui remplace l'amour.
Elle s'efforçait donc d'anéantir en elle-même le sentiment de
l'existence réelle, et de se perdre dans le rêve de l'inconnu. Elle
regardait les nuages et les étoiles, plongée dans des aspirations
religieuses et métaphysiques qui la soutinrent pendant quelque temps;
mais l'âme humaine ne peut suivre impunément ces routes sans limites et
sans issue. Le catholicisme a écrit le mot _mystère_ au fronton de son
temple, sachant bien que, pour croire, il ne pas faut trop chercher. Le
ciel ne se révèle pas. Il s'entr'ouvre à l'espérance, à l'enthousiasme,
à la science, et se referme aussitôt, ou se peuple, à nos yeux éblouis
et trompés, de fantaisies délirantes. Laure sentit que ces
hallucinations la menaçaient. Épouvantée, elle en détourna ses regards
et retomba brisée sur la terre, convaincue qu'elle ne pouvait embrasser
l'infini, et que son organisation positive dans l'affection
(c'est-à-dire essentiellement humaine et par là excellente) s'y refusait
plus que toute autre.
Elle en était là quand elle vit Adriani. Son premier pas vers lui fut
une attention plus marquée qu'elle n'avait encore pu en accorder à aucun
homme depuis son malheur; le second pas fut l'admiration envers une
belle nature qui se révélait dans un talent sympathique; le troisième
fut la reconnaissance. Mais, quand elle vit l'amour face à face, elle en
eut peur comme d'un spectre, et, pendant que l'artiste lui écrivait une
lettre, qu'elle ne devait pas recevoir, elle lui écrivait celle qui
suit:
«Noble coeur, adieu! Soyez béni. Je pars! il faut que je vous quitte.
J'ai trop peur de prendre les consolations que je recevrais de vous pour
celles que je vous donnerais. J'aurais encore bien des choses à vous
dire de moi, ami! Pourquoi ne vous les ai-je pas dites tout à l'heure
quand vous étiez là? pourquoi ne me sont-elles pas venues? Voilà
qu'elles m'apparaissent comme des lumières vives. C'est sans doute
l'orgueil qui agissait en moi et m'empêchait de m'accuser tout à fait
devant vous! Oui, voilà le danger de ma situation: c'est de me laisser
enivrer par le sentiment que vous m'exprimez, au point d'en être vaine
et de vous cacher combien je le mérite peu. Eh bien, il faut que je me
punisse du passé et du présent, il faut que je vous dise tout.
»Vous m'aimez sans me connaître. Ce ne peut pas être ma personne qui
vous a charmé: vous avez pu aspirer sans doute aux plus belles, aux plus
aimables femmes de l'univers, et je ne suis plus que le fantôme d'un
être déjà très-ordinaire. Je n'ai eu qu'un motif d'estime envers
moi-même: je me croyais capable d'un grand, d'un éternel amour. Là était
mon erreur, là est aussi la vôtre. Vous vénérez en moi l'ombre d'une
puissance qui n'exista jamais. J'ai été au-dessous de mon ambition,
au-dessous de ma tâche. Ami, plaignez-moi, et ne n'admirez plus, vous
qui m'admiriez pour avoir su aimer! Je ne l'ai pas su, j'ai mal aimé!
»Oui, voilà mon histoire en deux mots. Je n'ai pas été pour l'homme qui
m'avait remis le soin de son bonheur la sainte, l'ange que je me
flattais d'être. Je n'ai pas su l'absorber en moi, parce que j'ai trop
souhaité de l'absorber. Ce n'est pas ainsi qu'on doit aimer; vous me le
prouvez bien, vous qui ne me demandez rien que de me laisser chérir!
Moi, j'aurais voulu qu'il m'aimât au point de s'ennuyer loin de moi. Ses
distractions, ses amusements n'étaient pas les miens. Si je l'avais osé,
j'aurais haï ses plaisirs que je ne partageais pas. Je ne le lui ai
jamais dit, je ne l'ai jamais dit à personne; mais où est le mérite du
silence? La soumission n'est là qu'un calcul d'intérêt personnel qui
consent à souffrir beaucoup pour ne pas risquer de souffrir davantage.
J'aurais craint que la plainte n'éloignât tout à fait de moi celui que
mon égoïsme eût voulu détacher de lui-même et anéantir à mon profit. Mon
coeur était lâche, il était mécontent, c'est-à-dire coupable. La
docilité extérieure n'est qu'un masque transparent: on n'est pas habile,
on n'est pas fort quand on n'est pas sincère. Faute de pouvoir ou de
savoir accepter les goûts d'Octave, je lui en gâtais la jouissance par
une tristesse mal déguisée parce qu'elle était mal combattue et jamais
vaincue. Deux ou trois fois j'ai inquiété son repos, effrayé la
conscience de son affection et fait couler ses larmes. Trois fois! oui,
en six mois d'union qui nous étaient comptés et dont j'aurais dû lui
faire un siècle, une éternité de joie sans mélange, je l'ai troublé et
affligé trois fois! Et le jour même... Il faut que j'aie le courage de
remuer ces souvenirs affreux, vous m'y forcez! Le jour même qui devait
nous séparer pour jamais, je le vis quitter mes côtés et s'habiller pour
sortir, sans avoir la force de lui dire un mot. Il faisait un temps
affreux. J'étais sottement offensée de ce qu'il affrontait les rigueurs
de l'hiver pour un but qui n'était pas moi. J'ai pris ensuite le chagrin
violent que j'avais ressenti dans ce moment-là pour un pressentiment.
C'en était un peut-être? C'est une dernière faveur du ciel, une dernière
bonté de Dieu envers nous, ces mystérieux avertissements qu'il nous
donne! Nous devrions les deviner et les suivre! Je ne pus démêler ce qui
se passait en moi. Je n'eusse rien empêché, je ne savais pas combattre
les désirs d'Octave; mais, au moins, je l'eusse embrassé une dernière
fois; il fût parti avec la conscience de mon amour.
»Je restai immobile, absorbée dans mon égoïste effroi de l'abandon. Il
se pencha vers moi pour m'embrasser: je fermai les yeux pour retenir mes
larmes, je feignis de dormir; je ne lui rendis pas sa dernière caresse.
On me l'a rapporté sanglant et déchiré, mort! mort sans que je lui aie
donné seulement l'adieu de chaque matin! mort sans que j'aie pu lui
pardonner le soir, dans un sourire, les angoisses journalières de mon
faible coeur! mort le jour même où, pour la première fois, mon âme
jalouse exhalait ce cri impie: «Il ne m'aime pas!» Ah! c'est là ce qui
l'a tué! Le doute est une malédiction, et la malédiction de l'amour
ouvre l'abîme des fatales destinées.
»L'infortuné! Ce n'était pas lui qui n'aimait pas, puisque sa conscience
était si tranquille. C'est moi, je vous l'ai dit, je vous le répète, qui
ai mal aimé!
»Vous le voyez, ma vie est un remords plus encore qu'un regret, et j'ai
si mal profité de mon bonheur, je l'ai tellement empoisonné par mes
muettes exigences, que ce n'est pas le passé que je pleure, c'est
l'avenir, que j'aurais pu consacrer à la tranquille félicité d'Octave,
et dont je lui avais déjà gâté les prémices.
»Je ne mérite donc pas d'être consolée; je ne le serais peut-être pas.
Je subis, dans l'horreur de ma solitude, une expiation inévitable. Elle
n'a pas duré assez longtemps; je ne suis point encore pardonnée, puisque
le bienfait de l'amour qui s'offre à moi, au lieu de me faire
tressaillir de joie, me fait reculer d'épouvante.
»Dans la première jeunesse, on croit pouvoir donner autant qu'on reçoit;
on ne s'inquiète pas du peu que l'on est et du peu que l'on vaut. Quand
on est vieilli et flétri comme moi par un châtiment céleste, on frémit à
l'idée de faire souffrir ce qu'on a souffert. Plus grand et meilleur que
moi, vous souffririez encore davantage. Plus attentif et plus réfléchi
qu'Octave, vous vous désabuseriez de moi, et, enchaîné peut-être par la
générosité, par le respect de vous-même, vous seriez le plus à plaindre
de nous deux.
»Tenez, le divin amour n'est fait que pour les belles âmes. La mienne
n'est pas un sanctuaire digne de le recevoir. Adieu, adieu! ne voyez
dans ma fuite qu'un hommage rendu à la grandeur de votre caractère et à
la noblesse de votre affection.
»Laure.»
Le vieux paysan qui combattait faiblement les envahissements de l'ortie
et du liseron dans le jardin du Temple, remit cette lettre à Adriani au
moment où il se levait, désespéré, pour fuir à jamais la maison
abandonnée. Avant de lire, Adriani interrogea le bonhomme; le message
lui avait été remis, sans aucune explication, par madame de Monteluz
elle-même, au moment où elle l'avait renvoyé du plus prochain relais de
poste. C'est lui qui l'y avait menée, ainsi que Toinette, avec ses
mulets. Il avait été appelé vers deux heures du matin par Toinette
elle-même, sa chaumière étant à une très-petite distance du Temple. Il
avait trouvé les malles faites, il les avait chargées sur la calèche, et
n'avait vu madame de Monteluz qu'au moment où elle y montait, et à celui
où elle en était descendue. Tout cela s'était passé sans que le rude
sommeil de Mariotte en fût troublé. Toinette avait chargé ce paysan de
garder la maison. Un arrangement antérieur avait confié à son fils la
régie du petit domaine. On ne savait pas quand on reviendrait, on ne
savait pas encore où l'on allait directement. Cela dépendrait des
lettres d'affaires que madame recevrait à Tournon. On descendrait
peut-être le Rhône en bateau, on remonterait peut-être par la route de
Lyon. Bref, cet homme ne savait rien, sinon, comme Mariotte, que _madame
était partie_. Il la regrettait; il disait que la bonne jeune dame était
bien un peu détraquée dans ses esprits, mais que jamais maîtresse plus
douce et plus généreuse n'avait parlé au pauvre monde.
Ce fut comme une oraison funèbre, car il ajouta:
--Je crois bien que nous ne la reverrons plus et qu'elle n'est pas pour
faire de vieux os. Elle a trop de mal dans son idée!
Adriani retourna au petit salon. Il se jeta sur le fauteuil où Laure
s'était assise la veille et dévora sa lettre. Il la commença avec
abattement; il la termina en la baisant avec transport. Quel plus doux
aveu pouvait-il recevoir que cette confession? De quel plus grand charme
Laure pouvait-elle se revêtir à ses yeux que de lui avouer, dans son
repentir naïf, et sans savoir ce qu'elle avouait, que sa conscience plus
que son coeur était fidèle à la mémoire d'Octave, et que ce coeur était
vierge d'un amour partagé, par conséquent d'un amour complet?
Adriani avait déjà pressenti qu'il n'avait pas à lutter contre un mort.
Il ne se trompa pas sur la véritable portée de cette lettre ingénue. Il
reconnut que l'urne pouvait être couronnée de fleurs et inaugurée par
lui, sans amertume, au seuil de son avenir. Laure perdrait ses remords
et se relèverait vis-à-vis d'elle-même le jour où elle saurait ce que
c'est que le véritable amour, et combien peu elle avait offensé Dieu en
le rêvant sur le coeur impuissant d'Octave.
Ainsi, en croyant décourager Adriani et l'éloigner d'elle, Laure avait
resserré le lien qu'elle voulait rompre. L'extrême candeur agit souvent
comme ferait l'extrême habileté. Elle obéit à la loi du vrai d'une
manière toute fatale. Si la ruse prend le masque de la loyauté, c'est
parce qu'elle sait bien que la loyauté est le seul pouvoir infaillible
sur les bons esprits.
X
Adriani fut dérangé dans de douces méditations par le vieux paysan qui
venait emballer le piano.
--Où vous a-t-on dit de l'envoyer? lui demanda-t-il.
--Nulle part, monsieur. On m'a commandé de ne pas le laisser à
l'humidité, de le mettre tout de suite dans sa caisse et de le tenir
tout prêt, parce qu'on le ferait réclamer bientôt. Il paraît que madame
y tient beaucoup, car elle m'a recommandé cela elle-même.
Adriani prit une prompte résolution.
--Où elle va, je le saurai, se dit-il; où elle sera, je la rejoindrai.
Il savait l'heure et le lieu du premier départ en poste. C'en était
assez. Il retourna à Mauzères, embrassa le baron, lui emprunta un
cabriolet et partit avec Comtois.
Au relais, il apprit que les deux voyageuses avaient pris, en effet, la
route de Tournon. Il commanda des chevaux de poste et arriva au bord du
Rhône avant la nuit. Là, il eut une inspiration. Toinette devait lui
avoir écrit; elle devait avoir prévu son anxiété et ses poursuites. Ou
elle les seconderait, ou elle s'efforcerait de l'en décourager; mais
elle n'était pas femme à rester oisive au milieu d'une telle aventure.
Il courut au bureau de la poste, exhiba son passe-port, et retira une
lettre à son adresse:
«Monsieur, disait Toinette, madame l'a voulu. C'est bien malgré moi!
Mais aussi pourquoi n'avez-vous pas daigné me dire si votre fortune
répond à vos manières et si le nom que vous portez est le votre? J'ai eu
peur d'avoir été trop loin, et je me suis trouvée sans défense, quand
madame m'a dit:
--Partons, je le veux!
--Quelle est son idée? Croiriez-vous que je n'en sais rien? Jamais je ne
l'ai vue comme elle est. C'est une volonté, une activité qui sentent la
fièvre. Je ne la reconnais plus. Je vous écris du bateau à vapeur où
nous sommes déjà embarquées, attendant la cloche du départ. Tout ce que
je sais, c'est que nous descendons jusqu'à Avignon. Il me paraît bien
impossible que nous n'allions pas au moins saluer madame la marquise au
château de Larnac. Vous trouverez une autre lettre de moi, bureau
restant, comme celle-ci, à Avignon.
»Tournon, sept heures du matin.»
Adriani descendit le Rhône et trouva un autre bulletin de Toinette qui
lui annonçait qu'on se rendait effectivement au château de Larnac, où,
depuis le mariage de son fils, la marquise de Monteluz avait, à la
prière de Laure, établi sa résidence.
«Je ne pense pas que nous y fassions un long séjour disait Toinette. Ne
venez donc pas nous y rejoindre, monsieur. Je vous en ai assez dit sur
le caractère et les idées de madame la marquise pour que vous compreniez
qu'une imprudence pourrait nous amener des peines. Si vous voulez
écrire, envoyez-moi vos lettres.»
Suivait l'adresse détaillée.
Adriani ne tint pas compte des terreurs de Toinette. Il continua sa
route et alla s'installer au village de Vaucluse, à une lieue de Larnac,
fort décidé à affronter la belle-mère et toute la famille plutôt que de
renoncer à ses espérances. Il avait le meilleur prétexte du monde pour
se trouver dans un lieu qui attire tous les voyageurs par la beauté des
sites environnants, le voisinage de la célèbre fontaine et les souvenirs
du grand poëte.
Il apprit bientôt que la jeune marquise de Monteluz était de retour dans
son château. Mieux connue dans ce pays que dans le Vivarais, elle n'y
passait pas pour folle le moins du monde. Tout le monde respectait son
deuil et plaignait son infortune. Adriani fut condamné à entendre, de la
bouche de son hôte qu'il avait questionné avec précaution, le récit
épique de la mort du jeune marquis, et à feindre de l'écouter comme une
chose nouvelle. Il en fut dédommagé par les grands éloges qu'on donnait
à la beauté de celle qu'on appelait la _nouvelle Laure de Vaucluse_. On
parlait aussi de sa bonté, de sa grâce et de ses talents.
Après avoir entendu ainsi, en déjeunant, la causerie de son hôte,
Adriani, arrivé depuis une heure et incapable de goûter un moment de
repos avant d'avoir atteint le but de sa course, se disposa à sortir, en
disant à Comtois de ne pas l'attendre et de ne pas s'inquiéter de lui.
--Eh quoi! monsieur, s'écria Comtois effaré, vous ne dormirez pas un
instant?
--Libre à vous de dormir toute la journée, mon cher Comtois.
--Mais c'est que monsieur me laisse là dans un pays affreux, où je ne
connais pas une âme... Et si monsieur ne revenait pas?
--Je compte revenir, Comtois, et je n'entreprends rien de tragique.
Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui va se noyer?
--Non, monsieur... Mais enfin... si monsieur prenait fantaisie d'aller
plus loin sans moi...
--Vous m'êtes donc bien attaché, monsieur Comtois? dit Adriani d'un air
moqueur.
--Ce n'est pas pour ça, répondit Comtois piqué; mais on est toujours
inquiet quand on ne voit pas devant soi. Avec monsieur, on marche
toujours _dans les ténèbres_.
--Ténèbres? dit Adriani en partant d'un éclat de rire qui acheva de
mortifier Comtois. Il fait le plus beau soleil du monde, mon cher!
--N'importe, reprit Comtois irrité. Je ne connaissais pas monsieur pour
un artiste; je suis entré à son service, de confiance, et je voudrais
que monsieur prît la peine de me rassurer ou de me congédier.
--Fort bien! vous dédaignez les arts! dit Adriani, que les angoisses de
son valet de chambre commençaient à divertir, et qui, en achevant de
s'habiller, n'était pas fâché de lui rendre ses mépris en taquineries
inquiétantes; c'est mal à vous, monsieur Comtois. Entre gens de rien,
comme vous et moi, on devrait se soutenir, au lieu de se soupçonner.
--Aurait-il vu mon journal? pensa Comtois.
Il sentit l'ironie et baissa le ton.
--Mon Dieu, monsieur, je ne prétends pas que monsieur...
--Si fait, vous pensez que je vous ai amené au bout de la France et que
je vais vous y oublier. Les artistes sont tous fous, égoïstes,
indélicats. Dame! vous les connaissez bien, je le vois, et il n'y a pas
moyen de vous en faire accroire!
--Monsieur plaisante! dit Comtois épouvanté.
Et, se croyant aux prises avec un aventurier qui levait le masque, il
supputait des frais de séjour illimité à Vaucluse, dans une vaine
attente de son retour, et des frais de route pour retourner seul à
Paris.
Adriani prit son chapeau et se dirigea vers la porte, sans autre
explication. Comtois pâlit. Son maître avait laissé presque tous ses
effets à Mauzères. Pressé de partir, il n'avait emporté qu'une légère
valise et un nécessaire de voyage fort simple. Il n'y avait pas là de
quoi indemniser Comtois.
Adriani attendait qu'il lui adressât quelque impertinence, afin de
savoir à quoi s'en tenir sur son caractère; mais Comtois n'avait pas
d'autre vice que la sottise. Esclave du devoir, il se sentait condamné à
la confiance par celle que son maître lui avait témoignée en mille
occasions. Adriani sourit en voyant cette anxiété refoulée par le
respect humain.
--A propos, dit-il en revenant sur ses pas, comme frappé d'un souvenir:
j'ai mis mon portefeuille dans ce tiroir. Prenez-le sur vous. Comtois;
bien que les gens de cette auberge aient l'air honnête, ce sera encore
plus sûr.
Il lui donna la clef du tiroir et sortit.
Comtois ouvrit précipitamment le portefeuille et vit qu'il contenait une
dizaine de mille francs en billets de banque. Le calme se fit dans son
âme, l'appétit lui revint. Il acheva tranquillement le déjeuner de son
maître, et savoura les excellentes truites de la Sorgue accommodées avec
une véritable _maestria_ par l'hôte de l'hôtel de _Pétrarque_. Il rangea
tout, ensuite, avec les plus grands égards pour la chambre de son
maître, nettoya son encrier de voyage et s'en servit pour consigner dans
son journal les réflexions suivantes:
«Bourgade de Vaucluse, 1er septembre 18...
«Monsieur n'est qu'un artiste, c'est la vérité; mais, malgré ça, c'est
un très-galant homme, qui montre aux gens, dans l'occasion, le cas
qu'il fait de leur probité. Monsieur est aussi un homme fort aimable.
Il a causé avec moi, ce matin, pour la première fois, et m'a mis à
même de voir qu'il n'est pas sans esprit et sans éducation.»
Après quoi, Comtois alla voir la grotte et le lac souterrain de
Vaucluse; ce qui lui fournit matière à une lettre descriptive adressée à
son _épouse_, et qui commençait ainsi:
«Rien de plus étonné que moi à la vue de cette eau chantée par M.
Pétrarque! etc.»
Constatons un fait, avant de laisser M. Comtois à ses élucubrations:
c'est qu'il avait pour sa femme une affection protectrice. Il avouait
volontiers à ses amis qu'il avait fait un _mariage de garnison_, car
elle était simple cuisinière et ne mettait pas un mot d'orthographe;
mais elle avait de l'esprit naturel, disait-il, et devinait des choses
au-dessus de sa portée. Voilà pourquoi il n'était pas fâché de
l'éblouir, dans l'occasion, par une supériorité qu'il jugeait
incontestable.
Adriani avait pourtant passé devant la source sans lui accorder un
regard. Il avait traversé les montagnes environnantes, se dirigeant à
vol d'oiseau vers le village de Gordès, qu'on lui avait indiqué comme
voisin de Larnac. Il arrivait au milieu du jour, insensible à la fatigue
et à une chaleur accablante, au terme de sa course.
Là seulement, il put songer à admirer le pays, qui était superbe, et des
vallées fertiles, protégées de montagnes d'un assez beau caractère.
Larnac était un vieux manoir d'un aspect imposant par sa situation,
d'une importance médiocre cependant, mais rendu confortable par la
longue résidence d'une famille aisée et les soins que la belle-mère de
Laure y avait donnés durant la tutelle de cette dernière. Dans les
premiers jours de son mariage, Laure elle-même avait rempli sa demeure
d'une certaine élégance, sans luxe déplacé. Elle eût voulu faire aimer
cet intérieur à son jeune mari. Depuis la mort d'Octave, Laure ne
s'était plus souciée ni occupée de rien; mais la marquise avait
entretenu toutes choses avec ponctualité.
Le mot de ponctualité est celui qui convient le mieux pour résumer le
caractère et l'existence entière de cette femme que son entourage
distinguait de Laure en l'appelant _la marquise_, tandis que Laure,
marquise aussi, mais tenue dans une sorte d'infériorité de convenance,
était désignée sous le nom de _madame Octave_. Nous suivrons cette
donnée quant à la belle-mère, pour éviter toute confusion.
Son _nom de fille_, comme on dit encore dans les anciennes familles,
était Andrée d'Oppédète. Elle avait été fort belle, mais froide, sans
charme et sans grâce. Élevée dans un couvent d'Avignon, produite ensuite
dans le monde d'Avignon, de Marseille, de Nîmes et d'Uzès, mariée à un
gentilhomme sans avoir, mais dont les ancêtres avaient fourni des
viguiers à toutes les vigueries de la Provence: épouse sans amour, mère
sans faiblesse, femme sans reproche, elle avait mené, sous le plus beau
soleil du monde, une vie glacée par les préjugés aristocratiques et
religieux, si obstinés dans le midi de la France. Ces préjugés n'étaient
pas chez elle à l'état violent. Toute violence lui était inconnue. Ils
étaient à l'état de foi inébranlable, béate, indestructible. Vue d'un
seul côté, c'était une très-respectable nature, rigide sur tous les
points d'honneur, désintéressée, libérale autant que lui permettaient
ses idées d'ordre et la médiocrité de sa fortune; indulgente autant que
peut l'être une orthodoxie à seize quartiers: chaste autant que peut
l'être une femme qui, par ordre du confesseur, subit sans amour la loi
du mariage.
Longtemps la belle Andrée brilla dans le monde provençal comme un meuble
d'apparat qui ornait les fêtes sans les égayer. Sans sortir de sa
famille, qui se ramifiait par ses alliances à une population entière de
cousins, d'oncles, de germains et issus de germains, elle se trouvait
très-répandue. Les devoirs de famille lui créèrent donc des habitudes de
représentation et d'hospitalité, et, quand elle avait dit _le monde_,
objet de son respect ou de ses égards, elle croyait parler de l'univers,
et ne se doutait pas que l'opinion pût dicter ses arrêts ailleurs que
dans le petit groupe que formaient, en somme, ses grandes relations au
sein d'une petite caste.
Le récit de Toinette, relativement à la longue opposition de la marquise
au mariage d'Octave et de sa pupille, était parfaitement véridique.
Cette mère rigide, cette fière patricienne pauvre, eût laissé mourir
d'amour et de douleur son fils et sa nièce plutôt que de se laisser
soupçonner de calcul et de captation. Elle ne céda qu'en voyant Laure
toucher à sa majorité sans varier sa préférence; mais, en cédant, elle
se garda bien de témoigner aucune joie d'un mariage qui redorait un peu
le blason de sa famille. Elle ne ressentit même aucune admiration pour
la constance et la générosité de sa pupille. Elle les regarda comme des
choses toutes simples, à la hauteur desquelles sa fierté, à défaut de sa
sensibilité, l'eût placée, et elle se contenta de dire:
--C'est bien, je me rends!
La mort tragique de son fils n'entama point ce mâle courage. Elle avait
sans doute des entrailles maternelles, et elle en ressentit le
déchirement; mais, la première consternation passée, on ne s'aperçut de
sa douleur qu'à la disparition complète du rare et pâle sourire qui
effleurait parfois jadis ses traits austères. Quelques fils argentés se
mêlèrent à ses cheveux, jusque-là noirs comme l'ébène. On jugea qu'elle
avait mortellement souffert sous son air résigné. C'est possible, c'est
probable; mais ce ne fut pas seulement la piété qui triompha de ses
regrets, ce fut l'orgueil et même la vanité. Il n'est point de femme
belle sans complaisance secrète pour elle-même. Faute de charmes, la
belle Andrée n'avait jamais plu à personne. Elle le savait, elle l'avait
senti. Elle savait aussi qu'elle ne pouvait briller ni par l'esprit, ni
par l'instruction. Elle s'enveloppa dans sa fermeté de caractère, qu'en
plus d'une occasion on avait remarquée, et que son mari vantait pour
avoir quelque chose à vanter dans son intérieur. Elle s'y enferma si
bien, que nulle matrone romaine n'y eût mis plus de pompe et de
solennité.
Au moment où Adriani approchait du château, Laure et sa belle-mère,
assises dans un assez beau salon, qui passait pour somptueux dans un
pays où le luxe a fort peu pénétré, causaient ensemble pour la première
fois depuis bien longtemps. Laure, involontairement, mais profondément
froissée par le stoïcisme intolérant de la marquise, s'était presque
toujours renfermée dans un silence respectueux, se disant, avec raison,
qu'une personne dont toute l'action morale se bornait à la _science des
égards_ n'avait pas droit à autre chose que des égards. Arrivée la
veille et très-fatiguée, Laure s'était levée tard et commençait avec la
marquise un entretien qui ne pouvait être un épanchement et qui prenait
le caractère d'une explication.
--Eh bien, ma fille, dit la marquise, dont la voix inflexible ne savait
mettre aucune douceur dans ce parler maternel, vous êtes reposée, vous
pouvez me parler de vous-même. Mademoiselle Muiron, que j'ai interrogée
ce matin sur votre santé, m'a répondu que vous étiez à la fois mieux et
plus mal; mais cette bonne personne a si peu de jugement, que j'aime
mieux ne m'en rapporter qu'à vous. Je ne saurais la suivre dans son
langage affecté et dans ses réponses embrouillées. Voyons, comment vous
trouvez-vous au physique et au moral, après l'étrange voyage que vous
venez de faire?
Laure se sentit peu disposée à répondre à des marques d'intérêt qui
ressemblaient à une critique. Elle se contenta de sourire avec
mélancolie et de demander pourquoi la marquise qualifiait son voyage
d'étrange.
--Je ne prétends pas ridiculiser vos démarches, ma très-chère, répondit
la marquise, encore moins les blâmer. Je me suis permis seulement de
penser que vous étiez bien jeune pour quitter ainsi l'aile maternelle,
et bien faible de santé pour vous jeter dans la solitude.
Laure garda le silence, décidée à n'entamer jamais aucune lutte avec sa
belle-mère. Celle-ci reprit:
--Vous êtes maîtresse de vos actions, je le sais, et je reconnais vos
droits à l'indépendance. Ce n'est donc pas de moi que vous relèverez
jamais, mais des convenances d'un monde qui n'aura pas pour vous
l'indulgence à laquelle vous prétendez.
--Je ne prétends à rien, répondit Laure; mais puis-je savoir de quoi ce
monde souverain m'accuse?
--De rien que je sache; mais il s'étonne un peu, et peut-être
trouverez-vous avec moi qu'il ne faudrait même pas inquiéter les
jugements humains.
--Je pense que vous avez toujours raison, chère maman, dit la jeune
femme avec une douceur sans abandon. Vous ne pouvez pas vous tromper, et
vos pensées sont un code, comme vos actions sont un modèle infaillible
vis-à-vis du monde: mais je ne suis plus du monde, moi, vous le savez.
--Je regrette, reprit la marquise, sans montrer son mécontentement par
la moindre émotion, que vous persistiez dans cette bizarrerie de vous
croire affranchie de tous les liens que subissent sans effort les âmes
bien nées. J'aurais cru que le temps et le recueillement de la solitude,
que les fruits de la prière et la gravité de votre rôle de veuve, vous
procureraient enfin le courage de donner le bon exemple. Je suis
persuadée que vous ne sentez pas le danger où vous mettez les âmes, en
vous montrant si consternée, si indifférente aux témoignages d'estime
qui vous entourent. Permettez à mon affection de vous dire qu'on se doit
aux autres, et que les regrets les mieux fondés, le chagrin le plus
légitime, peuvent revêtir une apparence de romanesque et de passionné
qui ne sied point à une jeune femme...
La marquise en était là de son sermon, quand Toinette entra, la figure
bouleversée, en disant à Laure:
--Madame, vous plaît-il de venir un instant?
--Qu'est-ce donc? dit la marquise en se levant. Est-il arrivé un
accident à quelqu'un de la maison?
--Non, madame, répondit Toinette embarrassée. C'est quelqu'un qui
demande à voir madame Octave.
--Un homme de la campagne? reprit la marquise. Qu'il vienne; nous
écoutons tout le monde.
--Non, dit Laure, qui avait compris, du premier regard, le trouble de
Toinette, et dont le coeur s'ouvrait inopinément à une profonde
satisfaction: c'est une visite, n'est-ce pas, Toinette?
--Eh bien, quelle est donc cette manière d'annoncer? dit la marquise à
Toinette. Vous vous levez, ma fille? Vous allez au-devant de la
personne?... Sachez d'abord qui c'est.
--C'est une personne que je connais, répondit Laure en allant jusqu'à la
porte du salon, et en tendant la main à Adriani.
Adriani entra en baisant cette main avec transport. La marquise resta
stupéfaite.
Adriani était si ému, si enivré d'être reçu ainsi, qu'il ne voyait pas
seulement la marquise.
--Maman, dit Laure à sa belle-mère avec l'aisance la moins équivoque, je
vous présente M. d'Argères, dont je n'ai pas encore eu le temps de vous
parler, mais qui mérite de vous un bon accueil.
--Je n'ai pas à en douter, ma fille, répondit la marquise en saluant
Adriani, d'après celui que vous lui faites. Vous avez connu monsieur
dans votre voyage, et il faut que ce soit un homme d'un grand mérite
pour qu'une si nouvelle connaissance ait déjà pris place dans votre
intimité.
Adriani, qui tenait toujours la main de Laure dans les siennes, se
réveilla comme en sursaut, non pas tant aux paroles de la marquise,
qu'il entendit confusément, qu'au regard terrible qu'elle attacha sur
lui. Il n'y avait pourtant aucune colère dans ce regard; mais il s'en
échappait un froid de glace qui passait dans tous les membres.
Adriani quitta la main de Laure après l'avoir baisée une seconde fois;
il salua profondément la marquise, et, surmontant l'espèce de paralysie
que lui causait l'aspect de cette femme, il la regarda fixement aussi,
attendant qu'elle passât de l'épigramme au reproche.
La marquise restait debout, et cette attitude était fort significative.
Laure ne pouvait ni s'asseoir ni faire asseoir son hôte, avant que la
vieille dame, habituée d'ailleurs au rôle de première maîtresse de la
maison, leur en eût donné l'exemple.
Cette situation bizarre dura presque une minute, c'est-à-dire un siècle,
si l'on se représente l'embarras intérieur d'Adriani.
Mais il avait trop d'usage pour ne pas paraître aussi à l'aise que si la
marquise l'eût reçu à bras ouverts, et cette aisance la frappa vivement.
Elle sentit quelque chose de supérieur dans cet inconnu, et, comme, à
ses yeux, la supériorité, c'était un grand nom ou une grande position
dans le monde, elle craignit d'avoir été trop loin et se rassit en
invitant, d'un geste royal, sa belle-fille et son hôte à en faire
autant. Puis elle se renferma dans un silence majestueux, mais droite
sur son fauteuil et attendant une explication.
Il n'appartenait pas à Laure de la donner. Elle ne pouvait disposer de
la révélation, qu'Adriani ne voulait sans doute pas faire à un tiers, de
ses sentiments secrets. Elle eût été bien embarrassée de donner le
moindre éclaircissement sur la position qu'il occupait dans la société,
puisqu'elle n'avait pas seulement songé à s'en enquérir.
Toinette, qui, par privilége d'ancienneté, avait place au salon, s'était
réfugiée dans un coin où, feignant de ranger une corbeille à ouvrage,
épouvantée de l'attitude que prenaient les choses, mais curieuse d'en
voir l'issue, elle offrait la vivante image de la perplexité.