VIII

Le baron l'embrassa cordialement; mais il avait vu l'échange des

lettres, il connaissait la figure de la messagère, et, remarquant une

certaine agitation chez son hôte, il l'en plaisanta.

--Ah! tête d'artiste! lui dit-il en rentrant avec lui au château, vous

voilà déjà lancée dans un roman. Laissez donc les enfants seuls! vous

n'aurez pas plus tôt tourné les talons, qu'ils s'envoleront pour le pays

de la fantaisie. Moi qui revenais transporté de reconnaissance pour le

courage que vous aviez eu de m'attendre dans mon désert!... Ah! vous

avez su déjà peupler la solitude, mon bel ermite! Eh bien, c'est beau,

cela. Il n'y a qu'une belle femme dans le voisinage, vous la découvrez;

c'est une veuve inconsolable, vous la consolez. Ma foi, vous avez été

plus habile ou plus hardi que moi. Je me suis cassé le nez à sa porte.

Comment diable vous y êtes-vous pris? On n'a jamais vu de nonne mieux

claquemurée, de princesse ou de fée mieux défendue par les esprits

invisibles. Ah! je le devine, votre voix est le cor enchanté qui a

terrassé les monstres du désespoir et fait tomber les barrières du

souvenir. C'est affaire à vous, mon jeune maître. Je vous en fais

d'autant plus mon compliment que c'est un joli parti: vingt et quelques

années, pas d'enfants et une fortune de quinze ou vingt mille francs de

rente en fonds de terre, ce qui suppose un capital de...

--Elle n'a que cela? s'écria naïvement Adriani, qui, malgré lui,

craignait d'aspirer à une femme assez riche pour s'entendre dire qu'il

la recherchait par ambition.

Le baron se méprit sur cette exclamation et répondit en riant:

--Dame! ce n'est pas le Potose, et je vois que vous avez donné dans les

gasconnades de sa vieille suivante, une grande bavarde qui vient souvent

ici faire la dame, et qui, humiliée de résider dans le taudis du Temple,

vante à tout venant les merveilles du château de Larnac, situé,

dit-elle, dans le canton de Vaucluse. Le pays est célèbre, j'en

conviens; mais, nous autres habitants du Midi, nous savons bien qu'on y

donne le nom de château à de maigres pigeonniers. Sachez cela aussi, mon

cher enfant, et ne vous laissez pas éblouir par de beaux yeux baignés de

larmes; d'autant plus que, je ne sais pas si c'est vrai et si vous avez

été à même de vous en apercevoir, la châtelaine du Temple passe pour

être un peu folle.

--Fort bien, reprit Adriani; vous croyez que je songe à m'établir selon

les habitudes et les calculs de la vie bourgeoise!

--Mon Dieu, cher ami, pardonnez-moi, dit le baron. Je sais que vous êtes

un grand artiste, des plus fiers, incorruptible quand il s'agit de la

Muse; mais je suis un peu sceptique, vous savez! J'ai cinquante ans, et

je sais que, le lendemain du jour où l'artiste est riche, il est déjà

ambitieux. Pourquoi ne le seriez-vous pas? La fortune n'est qu'un but

pour celui qui, comme vous et moi, aspire à de poétiques loisirs... Vous

avez dit tout à l'heure un mot qui m'a frappé, étonné, je l'avoue; un

mot qui jurait dans votre bouche inspirée...

--Oui, j'ai dit: _Elle n'a que cela?_ et c'était un cri de joie.

Écoutez-moi, cher baron: j'aime cette femme. Je la vois tous les jours,

et, comme, en gardant le silence, je pourrais la compromettre auprès de

vous, puisque vous riez déjà d'une aventure que vous jugez accomplie ou

inévitable, je veux tout vous dire, et je jure que ce sera la vérité.

Adriani raconta avec détail et fidélité, au baron, tout ce qui s'était

passé entre madame de Monteluz et lui.

Le baron l'écouta avec intérêt, s'émerveilla de la rapide invasion d'un

amour si entier chez un homme qu'il croyait connaître, et que jusque-là

il n'avait pas connu jusqu'au fond, et finit par conseiller la prudence

à son jeune ami. Le baron était un digne homme et un excellent esprit à

beaucoup d'égards; mais la poésie de son âme s'était réfugiée dans ses

vers, et la vie de province avait grossi à ses yeux l'importance des

choses positives. Délicat dans le domaine des arts, mais en proie à des

soucis matériels qu'il cachait de son mieux, il avait, malgré son

lyrisme et ses enthousiasmes littéraires et musicaux, contracté quelque

chose de la sécheresse des vieux garçons.

Adriani souffrait de lui avoir fait sa confidence, mais il ne se le

reprocha point. Il s'y était vu forcé pour conserver intacte l'auréole

de pureté autour de son idole.

Selon le baron, il n'y avait pas de grande douleur sans un peu

d'affectation à la longue. S'il n'osait pas tout à fait dire et penser

que madame de Monteluz posait les regrets, il n'en admettait pas moins

la probabilité d'un instinct de coquetterie sévèrement drapée dans son

deuil. Au fond, il était peut-être un peu piqué de n'avoir pas été reçu

et de voir son jeune hôte admis d'emblée; et puis il était contrarié de

trouver ce dernier préoccupé et absorbé par l'amour, lorsqu'il arrivait

chargé d'hémistiches qu'il brûlait naïvement de faire ronfler dans un

salon sonore, longtemps veuf d'auditeurs intelligents.

Le baron avait fait des poëmes épiques qui ne l'eussent jamais tiré de

l'obscurité s'il ne se fût heureusement avisé de traduire en vers

quelques chefs-d'oeuvre grecs. Grand helléniste, doué du vers facile et

harmonieux, il avait un talent réel pour habiller noblement la pensée

d'autrui. Pour son propre compte, il avait peu d'idées, et la forme ne

peut couvrir le vide sans cesser d'être forme elle-même. Elle est alors

comme un vêtement splendide, flasque et pendant sur un échalas.

Le succès de ses traductions avait presque affligé le baron. Il souriait

aux éloges, mais il était humilié intérieurement. Il aspirait toujours à

briller par lui-même, et, après trente ans de travail assidu et

minutieux, il rêvait la gloire et parlait de son avenir littéraire comme

un poëte de vingt ans. Après de nombreuses tentatives plus estimables

qu'amusantes dans des genres différents, il s'était mis en tête de

publier un petit recueil de vers choisis intitulé _la Lyre d'Adriani_.

Voici quel était son but:

Adriani faisait souvent lui-même ses paroles sur sa musique. Il était

grand poëte sans prétendre à l'être. Une idée simple mais nette, une

déduction logique, un langage harmonieux, qui était lui-même un rhythme

tout fait pour le chant, c'en était assez, selon lui, pour motiver et

porter ses idées musicales. Il avait raison. La musique peut exprimer

des idées aussi bien que des sentiments, quoi qu'on en ait dit; d'autant

plus que, pas plus qu'Adriani, nous ne voyons bien la limite où le

sentiment devient une idée et où l'idée cesse absolument d'être un

sentiment. La rage des distinctions et des classifications a mordu la

critique de ce siècle-ci, et nous sommes devenus si savants, que nous en

sommes bêtes. Mais, quand, par le sens éminemment contemplatif qui est

en elle, la musique s'élève à des aspirations qui sont véritablement des

idées, il faut que l'expression littéraire soit d'autant plus simple, et

procède, pour ainsi dire, par la lettre naïve des paraboles. Autrement,

les mots écrasent l'esprit de la mélodie, et la forme emporte le fond.

En entendant Adriani raisonner sur ce sujet et s'excuser modestement de

faire des vers à son propre usage, le baron, qui les trouva trop

simples, rêva de lui créer un petit fonds de poésies où il pût puiser

ses inspirations musicales. Ayant vu à Paris le succès d'enthousiasme du

jeune artiste, il se dit, avec raison, que sa bouche serait pour lui

celle de la Renommée, et il revint chez lui se mettre à l'oeuvre.

Il fallait donc qu'Adriani subît cette lecture ou plutôt cette

déclamation, et, quand il vit que son hôte souffrait réellement de sa

préoccupation, il s'exécuta et lui demanda communication du manuscrit,

en attendant l'heure où il lui serait permis d'aller au Temple.

C'était une grande erreur de la part du baron, que de vouloir infuser

son souffle au génie le plus individuel et le plus indépendant qu'il fût

possible de rencontrer. Dès les premiers mots, Adriani sentit que son

âme serait emprisonnée dans cet étui ciselé et diamanté par les mains du

baron. Sincère et loyal, il essaya de le lui faire comprendre, tout en

lui donnant la part d'éloges qui lui était justement due. L'éternel

combat entre le maëstro et le poëte de livret s'ensuivit. Le baron

n'admettait pas que la description dût être légèrement esquissée et que

la musique dût remplir de sa propre poésie le sujet ainsi indiqué.

--Quand vous me peignez en quatre vers l'alouette s'élevant vers le

soleil, à travers les brises embaumées du matin, disait Adriani, vous

faites une peinture qui ne laisse rien à l'imagination. Or, la musique,

c'est l'imagination même; c'est elle qui est chargée de transporter le

rêve de l'auditeur dans la poésie du matin. Si vous me dites tout

bonnement _l'alouette monte_, ou _l'alouette vole_, c'est bien assez

pour moi. J'ai bien plus d'images que vous à mon service, puisque, dans

une courte phrase, je peux résumer le sentiment infini de ma

contemplation.

--A votre dire, s'écria le baron, les sons prouvent plus que les mots?

--En politique, en rhétorique, en métaphysique, en tout ce qui n'est pas

de son domaine, non certes; mais en musique, oui.

--C'est qu'on n'a pas encore fait de poésie vraiment lyrique dans notre

langue, mon cher. Est-ce que les anciens ne chantaient pas des poëmes

épiques? Est-ce que les gondoliers de Venise ne chantent pas l'Arioste

et le Tasse?

--Non pas! Ils les psalmodient sur un rhythme à la manière des anciens,

et c'est un peu comme cela que les faiseurs de romances et de ballades

ont rhythmé les vers romantiques de nos jours. Tout le monde peut faire

de cette musique-là, tout le monde en fait; mais ce n'est pas de la

musique, je vous le déclare. Paix à la cendre d'Hippolyte Monpou et

consorts! Pierre Dupont fait les choses plus ouvertement; il arrange son

chant pour ses paroles, auxquelles il donne, avec raison, la préférence.

Je donnerai de tout mon coeur le pas, dans mon estime, à vos vers sur ma

musique; mais je ne peux pas faire ma musique pour vos vers. Ils sont

beaux, si vous voulez, ils sont trop faits. Ils existent trop pour être

chantés.

La discussion dura jusqu'au déjeuner et reprit au dessert. Pour en

finir, Adriani promit d'essayer; mais la grande difficulté, c'est que le

volume devait porter le titre de _Lyre d'Adriani_, et que le baron eût

voulu un engagement sérieux de la part de son hôte.

--Vous avez de la gloire, lui disait-il, et je suis votre ancien et

fidèle ami. J'ai travaillé longtemps pour obtenir le succès que vous

avez conquis en deux matins. Vous reconnaissez que je possède le

vocabulaire limpide et harmonieux qui ne s'attache pas au gosier du

chanteur comme des arêtes de poisson. Vous m'avez dit cent fois que,

sous ce rapport-là, j'étais le plus musical des poëtes. Aidez-moi donc à

enfourcher mon Pégase et soyez le soleil qui dégourdira ses ailes.

--Oui, pensait Adriani, c'est-à-dire que tu voudrais que nous fussions,

moi le cheval, et toi le cavalier.

Le baron avait oublié le rendez-vous que son hôte attendait avec une si

vive impatience. Adriani fut forcé de le lui rappeler.

--Ah! folle jeunesse! dit le baron. Allez donc, courez à votre perte, et

oubliez la Muse pour la femme; c'est dans l'ordre!

Adriani arriva au Temple deux minutes après midi. Il était tourmenté par

le billet de Toinette. Il fallait que madame de Monteluz fût bien

souffrante pour garder la chambre, elle si matinale et si active dans sa

lenteur inquiète. Peut-être aussi était-ce un symptôme rassurant pour sa

guérison morale. Le calme n'est-il pas la santé de l'âme?

Toinette, contre sa coutume, ne vint pas à la rencontre d'Adriani. Le

jardin était désert, la maison fermée. Il se hasarda à frapper

doucement: rien ne bougea. Il fit le tour et trouva toutes les portes,

toutes les fenêtres closes. Il chercha Mariotte, l'unique habitante des

bâtiments extérieurs. Elle battait son beurre avec autant de

tranquillité que le premier jour où il lui avait parlé.

--Madame n'est pas levée? lui dit-il.

--Pas que je sache, répondit-elle.

--Et Toinette?

--Ma foi, je ne l'ai pas encore vue. Faut qu'elle ait mal dormi, et

madame pareillement.

--Vous n'avez donc pas encore pu remettre ma lettre?

--Non, monsieur; la voilà avec votre louis d'or, sur le bord de l'auge à

ma vache. Prenez-les, puisque vous allez voir madame vous-même, et

peut-être avant moi.

Adriani reprit la lettre et laissa le louis.

--Eh bien, et ça? dit Mariotte.

--C'est pour vous.

--Pour moi? Tiens, pourquoi donc?

Adriani était déjà sorti du cellier et retournait vers la maison. Tout à

coup une idée le frappa. Il revint sur ses pas.

--Mariotte, dit-il à la fille au front bas, qui examinait son louis en

riant toute seule et très-haut, à quelle heure mademoiselle Muiron vous

a-t-elle donc remis cette lettre pour moi?

--Ma foi, monsieur, elle m'a réveillée au beau milieu de la nuit pour me

dire que, sitôt levée, il faudrait vous la porter. Je ne sais pas quelle

heure il faisait, mais le jour ne se montrait point du tout.

Adriani fut effrayé de cette circonstance. Ou Laure avait été grièvement

malade dans la nuit, ou le billet avait été écrit d'avance pour

retarder, pour éviter peut-être l'entrevue promise.

Il attendit deux mortelles heures dans l'enclos. Son inquiétude devint

de l'épouvante. Il entendit enfin du bruit dans la maison. Il chercha

une porte ouverte, et vit Mariotte sur celle de la cuisine. Elle riait

encore toute seule.

--Qu'avez-vous à rire? lui demanda-t-il; ne craignez-vous pas de

réveiller madame?

--Ah bah! fit la grosse fille; je la croyais levée. Est-ce que vous ne

l'avez pas encore vue? Est-ce qu'elle n'est point descendue au jardin?

--Non, j'en viens. Mais Toinette est debout, sans doute?

--Je ne sais pas.

--Avec qui parliez-vous donc tout à l'heure?

--Avec mes louis d'or, monsieur. Dame! on n'en a pas souvent six dans sa

poche. «C'est donc le rendez-vous des or! que je me disais. Madame qui

m'en fait donner cinq, cette nuit...»

--Elle vous a fait payer vos gages, cette nuit?

--Oh! bien plus que mes gages, qui sont de...

--N'importe. Comment vous a-t-on remis cela? à quelle heure?

--Quand je vous dis que je n'en sais rien. Il faisait nuit noire.

Mademoiselle Muiron m'a remis sa lettre pour vous, et puis elle a mis

cet or-là, qui était dans du papier, sur la chaise à côté de mon lit, en

me disant: «Mariotte, je viens de faire mes comptes. Je vous apporte

votre dû et un petit cadeau de madame, parce qu'elle a été contente de

vous.» Là-dessus, j'ai dit: «C'est bien,» et je me suis rendormie sur

l'autre oreille sans ouvrir le papier.

--Mais c'est un départ ou un testament! s'écria Adriani, à qui une sueur

froide monta au front.

Et il s'élança dans la maison.

--Ah! mon Dieu, monsieur, vous me faites peur! dit Mariotte en le

suivant. Est-ce que madame se serait fait mourir?

Adriani parcourut le rez-de-chaussée. Il trouva le salon comme il

l'avait laissé la veille. On ne l'avait pas rangé. Le coussin qu'il

avait placé lui-même sous les pieds de Laure était toujours près du

fauteuil, et le fauteuil près de la cheminée, où il avait fait brûler

les pommes de pin pour réchauffer l'atmosphère salpêtrée de

l'appartement. Le piano était ouvert. Les bougies avaient brûlé jusqu'à

la bobèche.

Mariotte avait été frapper à la chambre de Toinette. Personne n'avait

répondu. Elle y était entrée. Le lit était défait, les armoires ouvertes

et vides. Adriani, à cette nouvelle, envoya Mariotte frapper chez madame

de Monteluz. Même silence; mais Mariotte ne put entrer: on avait emporté

la clef de la chambre. Adriani, terrifié, enfonça la porte: même vide,

même désertion que chez Toinette.

--Où mettait-on les malles, les cartons de voyage? dit-il à la servante.

--Là, répondit-elle en entrant dans le cabinet. Ils n'y sont plus;

madame est partie!

Ce mot tomba sur le coeur de l'artiste comme une montagne. Il entendit

bourdonner dans ses oreilles comme un beffroi sonnant les funérailles

d'un monde écroulé. Il s'assit sur la dernière marche de l'escalier, la

tête dans ses mains, tandis que la paysanne insouciante se mettait à

balayer philosophiquement les corridors.

Adriani · 第 20 / 31 题