Le baron l'embrassa cordialement; mais il avait vu l'échange des
lettres, il connaissait la figure de la messagère, et, remarquant une
certaine agitation chez son hôte, il l'en plaisanta.
--Ah! tête d'artiste! lui dit-il en rentrant avec lui au château, vous
voilà déjà lancée dans un roman. Laissez donc les enfants seuls! vous
n'aurez pas plus tôt tourné les talons, qu'ils s'envoleront pour le pays
de la fantaisie. Moi qui revenais transporté de reconnaissance pour le
courage que vous aviez eu de m'attendre dans mon désert!... Ah! vous
avez su déjà peupler la solitude, mon bel ermite! Eh bien, c'est beau,
cela. Il n'y a qu'une belle femme dans le voisinage, vous la découvrez;
c'est une veuve inconsolable, vous la consolez. Ma foi, vous avez été
plus habile ou plus hardi que moi. Je me suis cassé le nez à sa porte.
Comment diable vous y êtes-vous pris? On n'a jamais vu de nonne mieux
claquemurée, de princesse ou de fée mieux défendue par les esprits
invisibles. Ah! je le devine, votre voix est le cor enchanté qui a
terrassé les monstres du désespoir et fait tomber les barrières du
souvenir. C'est affaire à vous, mon jeune maître. Je vous en fais
d'autant plus mon compliment que c'est un joli parti: vingt et quelques
années, pas d'enfants et une fortune de quinze ou vingt mille francs de
rente en fonds de terre, ce qui suppose un capital de...
--Elle n'a que cela? s'écria naïvement Adriani, qui, malgré lui,
craignait d'aspirer à une femme assez riche pour s'entendre dire qu'il
la recherchait par ambition.
Le baron se méprit sur cette exclamation et répondit en riant:
--Dame! ce n'est pas le Potose, et je vois que vous avez donné dans les
gasconnades de sa vieille suivante, une grande bavarde qui vient souvent
ici faire la dame, et qui, humiliée de résider dans le taudis du Temple,
vante à tout venant les merveilles du château de Larnac, situé,
dit-elle, dans le canton de Vaucluse. Le pays est célèbre, j'en
conviens; mais, nous autres habitants du Midi, nous savons bien qu'on y
donne le nom de château à de maigres pigeonniers. Sachez cela aussi, mon
cher enfant, et ne vous laissez pas éblouir par de beaux yeux baignés de
larmes; d'autant plus que, je ne sais pas si c'est vrai et si vous avez
été à même de vous en apercevoir, la châtelaine du Temple passe pour
être un peu folle.
--Fort bien, reprit Adriani; vous croyez que je songe à m'établir selon
les habitudes et les calculs de la vie bourgeoise!
--Mon Dieu, cher ami, pardonnez-moi, dit le baron. Je sais que vous êtes
un grand artiste, des plus fiers, incorruptible quand il s'agit de la
Muse; mais je suis un peu sceptique, vous savez! J'ai cinquante ans, et
je sais que, le lendemain du jour où l'artiste est riche, il est déjà
ambitieux. Pourquoi ne le seriez-vous pas? La fortune n'est qu'un but
pour celui qui, comme vous et moi, aspire à de poétiques loisirs... Vous
avez dit tout à l'heure un mot qui m'a frappé, étonné, je l'avoue; un
mot qui jurait dans votre bouche inspirée...
--Oui, j'ai dit: _Elle n'a que cela?_ et c'était un cri de joie.
Écoutez-moi, cher baron: j'aime cette femme. Je la vois tous les jours,
et, comme, en gardant le silence, je pourrais la compromettre auprès de
vous, puisque vous riez déjà d'une aventure que vous jugez accomplie ou
inévitable, je veux tout vous dire, et je jure que ce sera la vérité.
Adriani raconta avec détail et fidélité, au baron, tout ce qui s'était
passé entre madame de Monteluz et lui.
Le baron l'écouta avec intérêt, s'émerveilla de la rapide invasion d'un
amour si entier chez un homme qu'il croyait connaître, et que jusque-là
il n'avait pas connu jusqu'au fond, et finit par conseiller la prudence
à son jeune ami. Le baron était un digne homme et un excellent esprit à
beaucoup d'égards; mais la poésie de son âme s'était réfugiée dans ses
vers, et la vie de province avait grossi à ses yeux l'importance des
choses positives. Délicat dans le domaine des arts, mais en proie à des
soucis matériels qu'il cachait de son mieux, il avait, malgré son
lyrisme et ses enthousiasmes littéraires et musicaux, contracté quelque
chose de la sécheresse des vieux garçons.
Adriani souffrait de lui avoir fait sa confidence, mais il ne se le
reprocha point. Il s'y était vu forcé pour conserver intacte l'auréole
de pureté autour de son idole.
Selon le baron, il n'y avait pas de grande douleur sans un peu
d'affectation à la longue. S'il n'osait pas tout à fait dire et penser
que madame de Monteluz posait les regrets, il n'en admettait pas moins
la probabilité d'un instinct de coquetterie sévèrement drapée dans son
deuil. Au fond, il était peut-être un peu piqué de n'avoir pas été reçu
et de voir son jeune hôte admis d'emblée; et puis il était contrarié de
trouver ce dernier préoccupé et absorbé par l'amour, lorsqu'il arrivait
chargé d'hémistiches qu'il brûlait naïvement de faire ronfler dans un
salon sonore, longtemps veuf d'auditeurs intelligents.
Le baron avait fait des poëmes épiques qui ne l'eussent jamais tiré de
l'obscurité s'il ne se fût heureusement avisé de traduire en vers
quelques chefs-d'oeuvre grecs. Grand helléniste, doué du vers facile et
harmonieux, il avait un talent réel pour habiller noblement la pensée
d'autrui. Pour son propre compte, il avait peu d'idées, et la forme ne
peut couvrir le vide sans cesser d'être forme elle-même. Elle est alors
comme un vêtement splendide, flasque et pendant sur un échalas.
Le succès de ses traductions avait presque affligé le baron. Il souriait
aux éloges, mais il était humilié intérieurement. Il aspirait toujours à
briller par lui-même, et, après trente ans de travail assidu et
minutieux, il rêvait la gloire et parlait de son avenir littéraire comme
un poëte de vingt ans. Après de nombreuses tentatives plus estimables
qu'amusantes dans des genres différents, il s'était mis en tête de
publier un petit recueil de vers choisis intitulé _la Lyre d'Adriani_.
Voici quel était son but:
Adriani faisait souvent lui-même ses paroles sur sa musique. Il était
grand poëte sans prétendre à l'être. Une idée simple mais nette, une
déduction logique, un langage harmonieux, qui était lui-même un rhythme
tout fait pour le chant, c'en était assez, selon lui, pour motiver et
porter ses idées musicales. Il avait raison. La musique peut exprimer
des idées aussi bien que des sentiments, quoi qu'on en ait dit; d'autant
plus que, pas plus qu'Adriani, nous ne voyons bien la limite où le
sentiment devient une idée et où l'idée cesse absolument d'être un
sentiment. La rage des distinctions et des classifications a mordu la
critique de ce siècle-ci, et nous sommes devenus si savants, que nous en
sommes bêtes. Mais, quand, par le sens éminemment contemplatif qui est
en elle, la musique s'élève à des aspirations qui sont véritablement des
idées, il faut que l'expression littéraire soit d'autant plus simple, et
procède, pour ainsi dire, par la lettre naïve des paraboles. Autrement,
les mots écrasent l'esprit de la mélodie, et la forme emporte le fond.
En entendant Adriani raisonner sur ce sujet et s'excuser modestement de
faire des vers à son propre usage, le baron, qui les trouva trop
simples, rêva de lui créer un petit fonds de poésies où il pût puiser
ses inspirations musicales. Ayant vu à Paris le succès d'enthousiasme du
jeune artiste, il se dit, avec raison, que sa bouche serait pour lui
celle de la Renommée, et il revint chez lui se mettre à l'oeuvre.
Il fallait donc qu'Adriani subît cette lecture ou plutôt cette
déclamation, et, quand il vit que son hôte souffrait réellement de sa
préoccupation, il s'exécuta et lui demanda communication du manuscrit,
en attendant l'heure où il lui serait permis d'aller au Temple.
C'était une grande erreur de la part du baron, que de vouloir infuser
son souffle au génie le plus individuel et le plus indépendant qu'il fût
possible de rencontrer. Dès les premiers mots, Adriani sentit que son
âme serait emprisonnée dans cet étui ciselé et diamanté par les mains du
baron. Sincère et loyal, il essaya de le lui faire comprendre, tout en
lui donnant la part d'éloges qui lui était justement due. L'éternel
combat entre le maëstro et le poëte de livret s'ensuivit. Le baron
n'admettait pas que la description dût être légèrement esquissée et que
la musique dût remplir de sa propre poésie le sujet ainsi indiqué.
--Quand vous me peignez en quatre vers l'alouette s'élevant vers le
soleil, à travers les brises embaumées du matin, disait Adriani, vous
faites une peinture qui ne laisse rien à l'imagination. Or, la musique,
c'est l'imagination même; c'est elle qui est chargée de transporter le
rêve de l'auditeur dans la poésie du matin. Si vous me dites tout
bonnement _l'alouette monte_, ou _l'alouette vole_, c'est bien assez
pour moi. J'ai bien plus d'images que vous à mon service, puisque, dans
une courte phrase, je peux résumer le sentiment infini de ma
contemplation.
--A votre dire, s'écria le baron, les sons prouvent plus que les mots?
--En politique, en rhétorique, en métaphysique, en tout ce qui n'est pas
de son domaine, non certes; mais en musique, oui.
--C'est qu'on n'a pas encore fait de poésie vraiment lyrique dans notre
langue, mon cher. Est-ce que les anciens ne chantaient pas des poëmes
épiques? Est-ce que les gondoliers de Venise ne chantent pas l'Arioste
et le Tasse?
--Non pas! Ils les psalmodient sur un rhythme à la manière des anciens,
et c'est un peu comme cela que les faiseurs de romances et de ballades
ont rhythmé les vers romantiques de nos jours. Tout le monde peut faire
de cette musique-là, tout le monde en fait; mais ce n'est pas de la
musique, je vous le déclare. Paix à la cendre d'Hippolyte Monpou et
consorts! Pierre Dupont fait les choses plus ouvertement; il arrange son
chant pour ses paroles, auxquelles il donne, avec raison, la préférence.
Je donnerai de tout mon coeur le pas, dans mon estime, à vos vers sur ma
musique; mais je ne peux pas faire ma musique pour vos vers. Ils sont
beaux, si vous voulez, ils sont trop faits. Ils existent trop pour être
chantés.
La discussion dura jusqu'au déjeuner et reprit au dessert. Pour en
finir, Adriani promit d'essayer; mais la grande difficulté, c'est que le
volume devait porter le titre de _Lyre d'Adriani_, et que le baron eût
voulu un engagement sérieux de la part de son hôte.
--Vous avez de la gloire, lui disait-il, et je suis votre ancien et
fidèle ami. J'ai travaillé longtemps pour obtenir le succès que vous
avez conquis en deux matins. Vous reconnaissez que je possède le
vocabulaire limpide et harmonieux qui ne s'attache pas au gosier du
chanteur comme des arêtes de poisson. Vous m'avez dit cent fois que,
sous ce rapport-là, j'étais le plus musical des poëtes. Aidez-moi donc à
enfourcher mon Pégase et soyez le soleil qui dégourdira ses ailes.
--Oui, pensait Adriani, c'est-à-dire que tu voudrais que nous fussions,
moi le cheval, et toi le cavalier.
Le baron avait oublié le rendez-vous que son hôte attendait avec une si
vive impatience. Adriani fut forcé de le lui rappeler.
--Ah! folle jeunesse! dit le baron. Allez donc, courez à votre perte, et
oubliez la Muse pour la femme; c'est dans l'ordre!
Adriani arriva au Temple deux minutes après midi. Il était tourmenté par
le billet de Toinette. Il fallait que madame de Monteluz fût bien
souffrante pour garder la chambre, elle si matinale et si active dans sa
lenteur inquiète. Peut-être aussi était-ce un symptôme rassurant pour sa
guérison morale. Le calme n'est-il pas la santé de l'âme?
Toinette, contre sa coutume, ne vint pas à la rencontre d'Adriani. Le
jardin était désert, la maison fermée. Il se hasarda à frapper
doucement: rien ne bougea. Il fit le tour et trouva toutes les portes,
toutes les fenêtres closes. Il chercha Mariotte, l'unique habitante des
bâtiments extérieurs. Elle battait son beurre avec autant de
tranquillité que le premier jour où il lui avait parlé.
--Madame n'est pas levée? lui dit-il.
--Pas que je sache, répondit-elle.
--Et Toinette?
--Ma foi, je ne l'ai pas encore vue. Faut qu'elle ait mal dormi, et
madame pareillement.
--Vous n'avez donc pas encore pu remettre ma lettre?
--Non, monsieur; la voilà avec votre louis d'or, sur le bord de l'auge à
ma vache. Prenez-les, puisque vous allez voir madame vous-même, et
peut-être avant moi.
Adriani reprit la lettre et laissa le louis.
--Eh bien, et ça? dit Mariotte.
--C'est pour vous.
--Pour moi? Tiens, pourquoi donc?
Adriani était déjà sorti du cellier et retournait vers la maison. Tout à
coup une idée le frappa. Il revint sur ses pas.
--Mariotte, dit-il à la fille au front bas, qui examinait son louis en
riant toute seule et très-haut, à quelle heure mademoiselle Muiron vous
a-t-elle donc remis cette lettre pour moi?
--Ma foi, monsieur, elle m'a réveillée au beau milieu de la nuit pour me
dire que, sitôt levée, il faudrait vous la porter. Je ne sais pas quelle
heure il faisait, mais le jour ne se montrait point du tout.
Adriani fut effrayé de cette circonstance. Ou Laure avait été grièvement
malade dans la nuit, ou le billet avait été écrit d'avance pour
retarder, pour éviter peut-être l'entrevue promise.
Il attendit deux mortelles heures dans l'enclos. Son inquiétude devint
de l'épouvante. Il entendit enfin du bruit dans la maison. Il chercha
une porte ouverte, et vit Mariotte sur celle de la cuisine. Elle riait
encore toute seule.
--Qu'avez-vous à rire? lui demanda-t-il; ne craignez-vous pas de
réveiller madame?
--Ah bah! fit la grosse fille; je la croyais levée. Est-ce que vous ne
l'avez pas encore vue? Est-ce qu'elle n'est point descendue au jardin?
--Non, j'en viens. Mais Toinette est debout, sans doute?
--Je ne sais pas.
--Avec qui parliez-vous donc tout à l'heure?
--Avec mes louis d'or, monsieur. Dame! on n'en a pas souvent six dans sa
poche. «C'est donc le rendez-vous des or! que je me disais. Madame qui
m'en fait donner cinq, cette nuit...»
--Elle vous a fait payer vos gages, cette nuit?
--Oh! bien plus que mes gages, qui sont de...
--N'importe. Comment vous a-t-on remis cela? à quelle heure?
--Quand je vous dis que je n'en sais rien. Il faisait nuit noire.
Mademoiselle Muiron m'a remis sa lettre pour vous, et puis elle a mis
cet or-là, qui était dans du papier, sur la chaise à côté de mon lit, en
me disant: «Mariotte, je viens de faire mes comptes. Je vous apporte
votre dû et un petit cadeau de madame, parce qu'elle a été contente de
vous.» Là-dessus, j'ai dit: «C'est bien,» et je me suis rendormie sur
l'autre oreille sans ouvrir le papier.
--Mais c'est un départ ou un testament! s'écria Adriani, à qui une sueur
froide monta au front.
Et il s'élança dans la maison.
--Ah! mon Dieu, monsieur, vous me faites peur! dit Mariotte en le
suivant. Est-ce que madame se serait fait mourir?
Adriani parcourut le rez-de-chaussée. Il trouva le salon comme il
l'avait laissé la veille. On ne l'avait pas rangé. Le coussin qu'il
avait placé lui-même sous les pieds de Laure était toujours près du
fauteuil, et le fauteuil près de la cheminée, où il avait fait brûler
les pommes de pin pour réchauffer l'atmosphère salpêtrée de
l'appartement. Le piano était ouvert. Les bougies avaient brûlé jusqu'à
la bobèche.
Mariotte avait été frapper à la chambre de Toinette. Personne n'avait
répondu. Elle y était entrée. Le lit était défait, les armoires ouvertes
et vides. Adriani, à cette nouvelle, envoya Mariotte frapper chez madame
de Monteluz. Même silence; mais Mariotte ne put entrer: on avait emporté
la clef de la chambre. Adriani, terrifié, enfonça la porte: même vide,
même désertion que chez Toinette.
--Où mettait-on les malles, les cartons de voyage? dit-il à la servante.
--Là, répondit-elle en entrant dans le cabinet. Ils n'y sont plus;
madame est partie!
Ce mot tomba sur le coeur de l'artiste comme une montagne. Il entendit
bourdonner dans ses oreilles comme un beffroi sonnant les funérailles
d'un monde écroulé. Il s'assit sur la dernière marche de l'escalier, la
tête dans ses mains, tandis que la paysanne insouciante se mettait à
balayer philosophiquement les corridors.