III

D'Argères avait oublié de se mettre en garde, et la curiosité de la

Muiron semblait s'être assoupie dans son bavardage; mais elle se

réveillait en sursaut et semblait s'écrier: «Mais à propos, à qui ai-je

le plaisir d'ouvrir mon coeur? Vos papiers, monsieur, s'il vous plaît,

avant que je continue.»

Un sourire moqueur, où la fine Muiron devina une intention taquine,

effleura les lèvres de d'Argères; mais tout à coup, par une illumination

soudaine de la mémoire, il vit passer devant lui une figure dont l'image

l'avait frappé, et dont le nom seul s'était envolé.

--Laure de Larnac? s'écria-t-il. Oui! au Conservatoire de musique, tout

un carême. Elle connaissait le père Habeneck! Il allait lui parler dans

sa loge. La tante, belle encore, digne, un peu roide, et la jeune fille,

un ange! toujours vêtue avec un goût, une simplicité!... des yeux noirs

admirable, des traits, une taille, une grâce!... Quel beau front! quels

cheveux! et l'air intelligent, mélancolique, attentif. Pâle, avec un air

de force et de santé pourtant; de la fermeté dans la douceur. Oui, oui,

je l'ai vue, je la vois encore!

--Alors monsieur est musicien? dit Toinette en le regardant avec

persistance comme pour se rappeler à son tour. Il venait beaucoup

d'artistes chez ces dames, et pourtant.

--Faites-moi le plaisir de continuer, répondit d'Argères d'un ton

d'autorité qui domina Toinette.

--Eh bien, monsieur, j'arrive au dénouement, reprit-elle. Les vingt ans

des amants révolus, il fallut bien les marier, car le jeune homme

devenait fou, et mademoiselle s'obstinait à refuser tous les partis et

ne voulait que lui. On revint faire les noces en Provence, et, six mois

après, une affreuse mort...

--Qui a laissé la veuve inconsolable, à ce qu'on dit? Voyons, est-ce

vrai mademoiselle Muiron? La main sur le coeur, vous qui êtes une

personne d'esprit et de sens, croyez-vous aux éternels regrets?

--Mon Dieu, j'étais comme vous, je n'y croyais pas d'abord; je me

disais: «C'est du vrai désespoir, mais enfin madame est si jeune, si

belle, la vie est si longue! Et puis madame fera encore des passions

malgré elle, et, un beau jour, elle voudra exister: elle aimera de

nouveau, elle qui n'a vécu encore que d'amour, et qui en vit toujours

par le souvenir: elle se remariera!»

--Et à présent?...

--A présent, monsieur, savez-vous qu'il y a tantôt trois ans qu'elle est

veuve, et qu'elle est pire que le premier jour?

--On dit qu'elle est folle; l'est-elle en effet?

D'Argères lança cette question comme Toinette lui avait lancé les

siennes, à l'improviste, résolu à s'emparer de son premier moment de

surprise.

Mais la Muiron ne broncha pas et répondit d'un air triste:

--Oui, je sais bien qu'on le croit, parce que les _âmes vulgaires_ ne

comprennent pas la vraie douleur. Plût au ciel qu'elle le fût un peu,

folle! Ce serait une crise, les médecins y pourraient quelque chose, et

j'espérerais une révolution dans ses idées; mais ma pauvre maîtresse a

autant de force pour regretter qu'elle en a eu pour espérer. Oui,

monsieur, elle regrette comme elle a su attendre. Elle est calme à faire

peur. Elle marche, elle dort, elle vit à peu près comme tout le monde,

sauf qu'elle paraît un peu préoccupée; vous ne diriez jamais, à la voir,

qu'elle a la mort dans l'âme.

--Je voudrais bien la voir, dit naïvement d'Argères. Est-ce que c'est

impossible?

--Impossible, non, si je sais qui vous êtes, dit Toinette triomphant

d'avoir mis enfin l'inconnu au pied du mur.

--Mademoiselle Muiron, répondit d'Argères avec un accent énergique sans

emphase, je suis un honnête homme, voilà ce que je suis.

Le côté sentimental et irréfléchi du caractère de Toinette céda un

instant. Elle regarda la belle et sympathique physionomie de d'Argères

avec un intérêt irrésistible; mais ses instincts cauteleux et ses

niaises habitudes reprirent le dessus.

--Oui, vous êtes un charmant garçon, reprit-elle; mais le sort ne vous a

peut-être pas placé dans une position à pouvoir prétendre...

--Prétendre à quoi? s'écria d'Argères, révolté des idées que semblait

provoquer en lui cette sorte de duègne.

Mais la duègne était perverse avec innocence; encore _perverse_ n'est-il

pas le mot; elle n'était que dangereuse, et d'autant plus dangereuse

qu'au fond elle était de bonne foi.

--Je n'irai pas par quatre chemins, dit-elle: prétendre à la voir, c'est

prétendre à l'aimer; car, si vous avez le coeur libre, je vous défie

bien...

--Vous croyez les coeurs bien inflammables, doña Muiron! dit en riant

d'Argères.

--Monsieur croit plaisanter, répondit-elle en souriant aussi. Ce titre

m'appartient: je sors d'une famille espagnole, mes parents étaient

nobles.

--Soit! mais, en admettant que je n'aie pas le coeur libre,--et,

d'ailleurs, n'ayez pas tant de sollicitude pour moi,--quel danger

supposez-vous donc pour votre maîtresse à ce que je la voie passer ou

s'asseoir dans le jardin, ou regarder par-dessus sa haie, à supposer que

j'aie besoin de votre protection pour satisfaire cette fantaisie?

--Oh! pour elle, il n'y en a aucun, malheureusement peut-être; car, si

elle pouvait remarquer que vous êtes beau et bien fait, que vous avez un

son de voix enchanteur et des manières parfaites, elle serait à moitié

sauvée; mais elle ne vous verrait peut-être seulement pas, tout en ayant

les yeux attachés sur vous.

--Eh bien, alors! A quelle heure se lève-t-elle? quand met-elle la tête

à sa fenêtre?

--Elle n'a pas d'heure. Mais écoutez, monsieur le mystérieux! je sais

tout, car je devine tout.

--Quoi donc? s'écria d'Argères stupéfait.

--Vous êtes amoureux de madame, amoureux depuis longtemps. Vous la

connaissez. Vous n'êtes pas venu ici par hasard. Vous me questionnez,

non pas pour apprendre ce qui la concerne dans le passé, mais pour

entendre parler d'elle, pour savoir si elle revient un peu de son

désespoir. Enfin, depuis une heure, vous vous moquez de moi en faisant

semblant de vous souvenir vaguement de la belle Laure de Larnac. Tenez,

vous êtes un de ceux qui l'ont demandée en mariage, et, repoussé comme

tant d'autres, vous n'avez pu l'oublier. Vous espérez qu'à présent...

--Ta ta ta! quelle imagination vous avez! dit d'Argères. Vous êtes un

bas bleu, doña Antonia Muiron! vous faites des romans. Eh bien, je vais

vous en conter un qui est la vérité.

»J'avais un ami, un pauvre ami sentimental, romanesque comme vous. Il

n'était pas riche, il n'était pas beau. Il avait du talent, il était

dans les seconds violons à l'Opéra; il était de la société des concerts

au Conservatoire. C'est là qu'il vit la belle Laure, et que, sans la

connaître, sans rien espérer, sans oser seulement lui faire pressentir

son amour, il conçut pour elle une de ces belles passions qu'on trouve

dans les livres et quelquefois aussi dans la réalité. Il me la montra,

cette charmante fille; il me la nomma, car il savait son nom par M.

Habeneck, et je crois que c'est tout ce qu'il savait d'elle. Il la

dévorait des yeux; il voyait bien qu'il y avait tout un monde entre elle

et lui. Il n'espérait et n'essayait rien. Il vivait heureux dans sa

muette contemplation. Il était ainsi fait. C'était un esprit nuageux: il

était Allemand.

»Il la perdit de vue; il l'oublia. Il en aima une autre, deux autres,

trois ou quatre, peut-être, de la même façon. Il épousa sa

blanchisseuse. C'était un vrai Pétrarque, moins les sonnets. Il est

parti pour l'Allemagne, où il est maître de chapelle de je ne sais quel

petit souverain.

»Vous voyez bien que ce n'était pas moi, et je vous donne ma parole

d'honneur que je ne connais pas autrement votre maîtresse, et que, sans

le hasard qui m'amène dans ce pays, joint au hasard de votre agréable

conversation, son nom ne serait peut-être jamais rentré dans ma mémoire.

--Pauvre jeune homme! dit Toinette, qui paraissait ne songer qu'au héros

du récit de d'Argères. Il était... Alors, monsieur est musicien?

--Encore? dit d'Argères en riant. Eh bien, oui, je sais la musique; je

l'aime avec passion. J'ai entendu chanter votre maîtresse hier au soir,

en passant derrière cette vigne. Elle chante admirablement. On m'a dit

qu'elle n'avait pas sa raison. Cela m'a fait peur; j'en ai rêvé. Je suis

venu ici sans trop savoir pourquoi. Je suis l'hôte et l'ami du baron de

West. Je suis ce que, dans vos idées, vous appelez bien né. Je m'appelle

d'Argères. Je ne suis ni mauvais sujet ni endetté. Êtes-vous satisfaite?

êtes-vous tranquille? et puis-je prétendre à l'insigne honneur

d'apercevoir le bout du nez de votre maîtresse?

--Tenez, la voilà, monsieur, répondit Toinette en se levant avec

vivacité et en courant au-devant d'une personne que d'Argères ne voyait

pas encore, mais qui avait fait crier faiblement la porte du jardin.

Journal de Comtois.

Je me trouve dans une position bien désespérante, qui est de m'ennuyer à

mourir dans ce pays barbare et de ne pas savoir combien de jours encore

il faudra y rester. Voilà le baron de West qui était parti pour

vingt-quatre heures à Lyon, et qui, sur son retour, s'arrête à Vienne,

retenu, disent ses gens, par des affaires désagréables. Il paraîtrait

qu'il a de grands embarras de fortune. On ne comprend rien à la

fantaisie de mon maître, qui, au lieu de se rendre à Vienne pour causer

avec son ami, comme il paraît s'y être engagé, aime mieux continuer à

l'attendre ici. Après ça, c'est peut-être la peur que j'en ai qui me

fait parler, car il ne me fait pas l'honneur de me dire ses volontés.

Mais il avait tout de même un drôle d'air en me disant, ce soir:

--Comtois, vous me ferez blanchir six cravates.

Monsieur est de plus en plus singulier. Il est dehors toute la journée,

et à peine fait-il jour, qu'il se remet en campagne. Il ne chasse pas,

il ne fait pas d'herbiers, il ne court pas les filles de campagne, car

on le saurait déjà, et on le rencontre toujours seul. Enfin, il m'est

venu une idée qui me tourmente: c'est que monsieur, avec son air

distrait, est peut-être fou. Pour or ni argent, je ne resterais au

service d'un fou, quand même je devrais l'abandonner sur un chemin. Je

ne suis pas égoïste, mais la vue d'un homme sans raison me cause une

peur qui m'a toujours empêché de boire.

Je vas écrire à ma femme de m'envoyer de ses nouvelles ici; ça forcera

bien monsieur de me dire où nous allons, quand il sera question de faire

suivre les lettres.

Fragments d'une lettre de d'Argères.

* * * * *

A propos, si tu as des nouvelles de notre pauvre Daniel, tu songeras à

m'en donner. J'ai pensé à lui, depuis deux jours, plus que je n'ai fait

peut-être en toute ma vie, grâce à une circonstance assez romanesque.

Tu te rappelles sa passion extatique pour la belle Laure, cette brune

pâle, qui, de sa petite loge d'avant-scène, ne jetait pas seulement un

regard sur lui et ne s'est jamais doutée qu'elle eût un adorateur sous

ses pieds. Il nous la faisait tant remarquer et il la célébrait d'une

façon si comique, qu'il fallait qu'elle fût belle comme trente houris

pour qu'il ne lui attirât pas nos moqueries; mais elle était

incontestable, et la poésie même de Daniel ne pouvait pas nous empêcher

de la regarder avec l'admiration désintéressée qui nous était commandée

par le destin.

Eh bien, imagine-toi qu'hier matin, en flânant dans la campagne, j'ai

découvert cette même Laure, toujours belle, mais veuve désespérée, et

volontairement cloîtrée dans une espèce de ruine, au fond des déserts

légèrement raboteux du Vivarais.

--Voilà, diras-tu, ce que c'est que d'épouser un marquis! Si elle eût

daigné s'informer de notre ami Daniel et le rendre heureux, elle ne

serait pas veuve. Il n'y a que les gens qui meurent d'amour et de faim

pour échapper à tous les dangers et devenir centenaires.

Je peux te dire pourtant, sans plaisanter, qu'elle m'a fait une

très-vive impression, cette pauvre désolée, car c'est ainsi qu'on

l'appelle dans le pays. Je ne crois pas qu'il y ait place pour le désir

de la possession, dans l'esprit de ceux qui la voient, sans être des

brutes, car autant vaudrait se fiancer avec la mort (moralement

parlant); mais c'est un beau personnage à étudier. Il vous émeut, il

vous remue comme une Desdemona rêveuse, comme une Ariane délaissée; et

je ne vois pas pourquoi, lorsque nous nous laissons aller à frémir ou à

pleurer devant des fictions de théâtre ou de roman, nous ne nous

intéresserions pas en artistes au chagrin d'une personne naturelle.

L'artiste n'est pas _ce qu'un vain peuple pense_. Il n'est ni blasé, ni

sceptique, ni moqueur quand il regarde au fond de lui-même. On croit que

nous ne pleurons pas de vraies larmes, nous autres, et que toute notre

âme est dans nos nerfs. Ils n'ont de l'artiste que le titre usurpé, ceux

qui ne sentent pas en eux un foyer de sensibilité toujours vive et

d'enthousiasme toujours prêt à flamber.

J'étais déjà au courant de l'histoire de son mariage et de son veuvage,

quand j'ai vu, hier matin, la belle désolée au soleil levant. Il n'y a

pas beaucoup de femmes qu'on puisse regarder à pareille heure sans en

rabattre. Celle-là y gagne encore: mieux on la voit, plus on trouve

qu'elle est bonne à voir. Et pourtant, c'est triste. Figure-toi, mon

ami, l'image de la douleur, le désespoir personnifié, ou, pour mieux

dire, la désespérance vivante, car il n'y a là ni larmes, ni soupirs, ni

cris, ni contorsions. C'est effrayant de tranquillité, au contraire.

C'est morne et incommensurable comme une mer de glace. Elle est toujours

habillée de blanc; c'est sa manière de continuer son deuil, qu'elle ne

veut pas rendre officiellement exagéré. Elle prétend ainsi ne le jamais

quitter sur ses vêtements ni dans sa vie, et s'arranger pour n'affliger

les yeux de personne. Je sais beaucoup d'autres choses sur elle, grâce

au babil d'une suivante vieillotte qui m'a pris en amour, Dieu sait

pourquoi.

Ce que mes yeux seuls m'ont appris bien clairement, c'est qu'elle est

frappée sans remède. Je craignais d'abord qu'elle ne fût folle; tu sais

ma terreur des fous! et, pendant quelques instants, je me suis senti

fort mal à l'aise; mais sa bizarrerie m'a paru très-compréhensible, et

même très-logique, dès que je me suis trouvé dans son intimité.

Car nous voilà très-liés en quarante-huit heures, et c'est si singulier,

qu'il faut que je te le raconte. Ça ne ressemble à rien de ce qui peut

arriver dans le monde auquel elle appartient et auquel j'ai appartenu;

et il faut une disposition exceptionnelle comme celle de son âme malade,

pour que notre connaissance se soit faite ainsi.

La suivante, Toinette, est dévouée à sa manière. A tout prix, elle

voudrait la distraire et la consoler, fallût-il la compromettre et la

perdre; mais, quand je serais d'humeur à profiter de ce beau zèle, une

vertu qui prend sa source dans le coeur même se défendrait, je crois,

sans péril, contre toutes les duègnes et toutes les sérénades de

l'Espagne et de l'Italie.

Ladite Toinette, lorsque sa maîtresse entra dans le jardin, où je

m'étais introduit sans préméditation grave, et où, depuis une heure,

nous parlions d'elle, courut à sa rencontre et parut vouloir lui faire

rebrousser chemin avant qu'elle me remarquât. Mais la dame est obstinée

comme l'inertie, et elle était déjà assez près de moi, lorsque je la vis

me chercher des yeux en disant:

--Ah! où donc? qui est-ce?

--C'est un voyageur, un Parisien, répondit l'autre: un ami du baron de

West, un homme _comme il faut_.

--Est-ce qu'il demande à me voir? reprit la désolée en s'arrêtant.

--Oh! non certes! Ce n'est pas une heure à rendre des visites.

--C'est vrai. Que veut-il donc?

--Il regardait les statues et il allait se retirer.

--Fort bien, qu'il les regarde.

--Il craindra sans doute d'être importun.

--Non; dis-lui qu'il ne me gêne pas.

Elle se trouvait vis-à-vis de moi; elle me fit un salut poli où il y

avait de la grâce naturelle, et rien de plus. Puis elle passa et

disparut derrière les arbres.

La Muiron me dit:

--Vous êtes content, j'espère; vous l'avez vue. A présent, vous allez

vous sauver.

Pourquoi me serais-je sauvé, puisqu'on me permettait de rester? Ce fut

la Toinette qui sortit du jardin ou qui feignit d'en sortir, curieuse

probablement de voir de quel air je regardais la belle Laure. Pendant

quelques moments, je crus me sentir sous son oeil d'Argus, clignant à

travers quelque bosquet. Mais je l'oubliai bientôt pour ne songer qu'à

regarder en effet sa maîtresse.

Quant à celle-ci, après avoir fait lentement le tour d'un carré de

verdure grillé par le soleil, elle revint s'asseoir sur un banc contre

un mur chargé de vignes, et si près de moi, si bien placée en profil,

qu'un sot eût pu croire qu'elle posait là pour se faire admirer.

Mais, malheureusement pour mon amour-propre, la vérité est qu'elle

m'avait déjà parfaitement oublié. Je pus donc me laisser aller à une

contemplation qui eût fait la béatitude ou plutôt la catalepsie de notre

ami Daniel.

Je n'étais pas tout à fait tranquille cependant. A la trouver si

absorbée, l'idée de la folie me revenait, et je craignais toujours de la

voir se livrer à quelque excentricité affligeante. Il n'en fut rien.

Elle resta presque un quart d'heure immobile comme une statue. Le soleil

montait, et, se faisant déjà chaud, tombait sur sa tête nue, sans

qu'elle prît garde à lui plus qu'à moi. Elle a toujours ces magnifiques

cheveux bruns touffus et bouffants qui font comme une couronne naturelle

à sa tête de Muse; mais ce n'est pas la Muse antique qui regarde et

commande: c'est la Muse de la renaissance qui rêve et contemple.

Elle a beaucoup souffert, sans doute, et la Muiron m'a dit qu'elle avait

été dangereusement malade pendant plus d'un an; mais la force et la

santé sont revenues. Le plus complet détachement de la vie a répandu sur

sa beauté, dont nous remarquions autrefois l'expression doucement

sérieuse, un sérieux encore plus doux. Cela est même très-étrange; elle

n'a pas l'air triste, elle a l'air attentif et recueilli, comme elle

l'avait en écoutant les symphonies de Beethoven. Mais il semble qu'elle

écoute encore une musique plus belle, et qu'elle soit recueillie dans

une satisfaction plus profonde. Elle a même pris un peu d'embonpoint qui

manquait aux contours de son visage et de son buste. Son teint est

toujours pâle, avec cette nuance légèrement ambrée qui exclut la pénible

idée d'une organisation trop lymphatique. Il y a encore du sang et de la

vie sous ce beau marbre. Ce qui paraît mort, bien mort, c'est la

volonté.

Pourtant l'expression du visage ne trahit ni la faiblesse ni

l'abattement. Cette âme n'est pas épuisée; elle s'attache à je ne sais

quelle certitude qui n'est certainement pas de ce monde.

Je remarquai aussi que, contre mon attente, il n'y avait ni désordre

dans sa chevelure, ni lâcheté dans sa mise. Sa robe et son peignoir de

mousseline étaient flottants et non traînants. Ses formes admirables

donnent à ses amples vêtements l'élégance chaste des draperies antiques.

Je n'avais jamais vu ses pieds ni remarqué ses mains. Ce sont des

modèles, des perfections. Enfin, c'est tout un idéal que cette femme.

Mais notre fou de Daniel avait raison de nous dire, dans son jargon, que

c'était un poëme pour ravir l'âme, et non un être pour émouvoir les

sens.

La vieille fille revint avec un thé sur un plateau. Elle approcha une

petite table verte et causa avec sa maîtresse un instant, pendant que je

me disposais à partir; mais j'étais emprisonné dans une sorte d'impasse.

Il me fallait traverser l'endroit même où déjeunait madame de Monteluz,

ou couper à travers les buissons, ce qui eût pu lui sembler

extraordinaire. Je pris le parti d'aller la saluer en me retirant; mais

elle m'arrêta au passage par une politesse qui me jeta dans le plus

grand étonnement.

Comme elle me rendait mon salut d'un air qui ne témoignait ni surprise

ni mécontentement, je me hasardai à lui demander pardon de mon

importunité. Je crus rêver quand elle me répondit sans embarras ni

circonlocution:

--C'est moi, monsieur, qui vous demande pardon de n'avoir pas fait

attention à vous; mais j'ai perdu ici l'habitude de me conduire en

maîtresse de maison. Cette habitation est si laide et si pauvre, que je

ne songe pas à en faire les honneurs. Je n'oserais pas non plus vous

inviter à partager mon maigre déjeuner; mais on s'occupe à vous en

préparer un meilleur.

J'eus besoin de me rappeler les coutumes hospitalières du pays pour ne

pas trouver cette brusque invitation déplacée. Je regardai la femme de

chambre, qui me fit rapidement signe d'accepter.

--Oui, oui, monsieur, s'écria-t-elle en me poussant un siége de jardin

vis-à-vis de sa maîtresse, je cours veiller à cela, et je reviendrai

vous avertir.

Et elle partit, légère comme une vieille linotte.

J'étais embarrassé comme un collégien. On a beau avoir de l'usage, on

n'est pas à l'aise dans une situation incompréhensible.

--Monsieur, me dit la belle désolée en me regardant avec un visible

effort d'attention, c'est bien impoli de vous avouer que je ne me

souviens pas du tout de vous. Ce n'est pas ma faute; j'ai fait une

grande maladie, j'ai oublié beaucoup de choses; mais la femme qui me

soigne, et qui est une amie pour moi bien plus qu'une servante, m'assure

que je vous ai vu, _autrefois_, chez ma tante, chez ma mère...

Ici, la conversation tomba, car je balbutiai je ne sais quoi

d'inintelligible, et madame de Monteluz pensait déjà à autre chose. Elle

n'entendit pas mes dénégations, qui n'étaient peut-être pas

très-énergiques. Je confesse que l'attrait de l'aventure me gagnait et

qu'en me scandalisant un peu, l'officieux mensonge de l'extravagante

Toinette ne me contrariait pas beaucoup.

Je regardais cette femme qui ressemblait à une somnambule et qui, après

l'effort d'une réception si gracieuse, était déjà à cent lieues de moi

et répétait: _Chez ma mère_, comme si elle se parlait à elle-même.

Il me fallut, pour deviner comment cette liaison d'idées, _ma tante, ma

mère_, la replongeait dans son mal, me rappeler qu'elle avait épousé le

fils de sa tante. Je vis qu'elle n'était point en tête-à-tête avec moi,

mais avec le spectre de son cher Octave, assis entre nous deux, et cette

découverte me mit tout à coup à l'aise en détruisant tout germe de

fatuité en moi-même.

Après une pause assez longue, elle me regarda d'un air étonné, comme une

personne qui se réveille, et me demanda si je demeurais loin.

--Mon Dieu, non, madame, répondis-je; je suis fixé pour quelques jours

seulement à Mauzères.

--Oui, c'est à deux ou trois lieues d'ici, n'est-ce pas? dit-elle

parlant par complaisance et sans savoir de quoi, car elle ne peut

ignorer que Mauzères soit à dix minutes de chemin de sa maison.

--C'est beaucoup plus près que cela, répondis-je en souriant.

Elle eut un imperceptible mouvement comme pour secouer sa tête

endolorie, afin d'en écarter l'idée fixe, et, reprenant la parole avec

une certaine volubilité, comme si elle eût craint d'oublier, avant de

l'avoir dit, ce qu'elle voulait dire:

--C'est vrai, dit-elle; le baron de West est mon proche voisin, à ce

qu'il paraît. Je ne le vois pas, et c'est uniquement par sauvagerie, par

inertie. Je sais que son caractère est aussi honorable que son talent.

On l'aime et on l'estime beaucoup dans le pays. Il est venu me rendre

visite; j'étais souffrante, je n'ai pu le recevoir; mais il a trop

d'esprit pour ne pas savoir qu'une personne comme moi est tout excusée

d'avance, et que, si je ne le prie pas de revenir, la privation est

toute pour moi et non pour lui.

--Je suis sûr, madame, que M. de West pense tout le contraire.

Elle ne répondit pas. Je vis qu'il lui était presque impossible de

soutenir une conversation, non qu'elle y éprouvât de la répugnance, mais

parce qu'elle avait perdu absolument l'habitude d'échanger ses idées. Je

me levai, très-peu désireux dès lors de profiter des bonnes intentions

de Toinette, qui me faisait jouer un personnage indiscret et importun.

Mais, en ce moment, la vieille folle arrivait et me criait d'un air

triomphant:

--Monsieur est servi! S'il veut bien me suivre... Je refusai. Madame de

Monteluz insista.

--Ah! monsieur, me dit-elle, ne m'ôtez pas l'occasion de réparer mes

torts envers M. de West en traitant son hôte comme le mien; vous me

feriez croire qu'il me garde rancune et qu'il vous a défendu de me les

pardonner en son nom.

Je suivis machinalement la Toinette. Il est bien certain que je mourais

de faim et de lassitude. Elle me conduisit dans un pavillon fort délabré

où il y avait deux chaises de paille, une table chargée de mets assez

rustiques et une vieille causeuse couverte d'indienne déchirée. Par

compensation, le vin du cru est bon et la vue magnifique.

La Muiron s'assit vis-à-vis de moi, en personne habituée à _manger avec

les maîtres_, et me fit les honneurs, tout en reprenant son bavardage.

J'appris d'elle qu'après la mort du cher Octave, _madame_ avait toujours

résidé près de sa belle-mère aux environs de Vaucluse, mais que ces deux

femmes, tout en s'estimant beaucoup, ne pouvaient se consoler l'une par

l'autre. La mère est une âme forte et rigide en qui la douleur s'est

changée en dévotion. Elle se soutient par la prière, par des pratiques

minutieuses; elle est toute à l'idée du devoir et du salut. Il paraît

que cela s'accorde en elle avec le goût du monde, qu'elle appelle

respect des convenances et nécessité du bon exemple. Autant que j'ai pu

en juger par les appréciations de la Muiron, qui est un peu folle, mais

pas très-sotte, madame de Monteluz, la mère, est un esprit assez froid

et absolu, qui, sans le vouloir, froisse l'extrême sensibilité de la

désolée, et qui commence à s'impatienter doucement de ne pas la trouver

plus résignée au fond de l'âme. De là un peu de persécution, tantôt à

propos de la religion, tantôt à propos de l'étiquette. La pauvre jeune

femme s'est trouvée mal à l'aise sous cette domination, qui ne gênait

pas seulement ses actions, mais qui voulait s'étendre sur ses sentiments

les plus intimes. Elle a emporté sa blessure dans la solitude,

prétextant une visite à je ne sais quels parents du haut Languedoc, et

des intérêts à surveiller. Elle est partie comme pour voyager et elle a

marché un peu au hasard. Elle a trouvé sur son chemin cette jolie petite

terre et cette vilaine petite maison, qu'un grand-oncle lui avait

laissées en héritage et qu'elle ne connaissait pas. Cette solitude lui a

plu. L'idée de ne connaître personne aux environs et de pouvoir se

laisser oublier là, a été pour elle comme un soulagement nécessaire,

après une contrainte au-dessus de ses forces. Elle y est depuis trois

mois et frémit à l'idée de retourner chez les grands-parents vauclusois.

Cette infortunée savoure l'horreur de son isolement et les privations

d'une vie de cénobite, comme un écolier en vacances savoure le plaisir

et la liberté. C'est l'officieuse Muiron qui, depuis ces trois mois,

s'est chargée de mentir en écrivant à la belle-mère que sa bru avait à

s'occuper de sa propriété du Temple, qu'elle s'en occupait, que cela lui

faisait du bien, ajoutant chaque semaine qu'elle en avait encore pour

une semaine. Mais toutes ces semaines tirent à leur fin, non pas tant

parce que la belle-mère s'inquiète là-bas, que parce que la Muiron

s'ennuie ici.

Pourtant, depuis deux jours, les choses ont changé de face comme je te

le dirai demain, car je m'aperçois que je t'écris un volume, qu'il est

tard, et que tu peux te reposer, ainsi que moi, sur ce premier chapitre.

Adriani · 第 16 / 31 题