IV

Suite de la lettre de d'Argères.

Août...

En voyant sur ma table toutes ces pages que je n'ai pas le temps de

relire, je me demande comment j'ai été si prolixe sur un sujet qui ne

t'intéresse sans doute nullement et qui ne saurait m'intéresser plus

d'un jour ou deux encore. J'ai envie de jeter tout cela au panier et de

reprendre ma lettre où je l'avais laissée avant de m'embarquer dans le

récit de cette aventure, si aventure il y a. Et, comme, au fait, il n'y

en a pas l'apparence, je peux continuer sans indiscrétion envers ma

belle désolée et sans crainte de te rendre jaloux de mon bonheur. Si je

t'ennuie, pardonne-le-moi en songeant que je suis seul dans une grande

maison silencieuse; que la soirée est longue, et que tu es la seule

victime que j'aie à immoler à mon oisiveté. D'ailleurs, mon récit va

s'augmenter d'une journée de plus, ce qui donne plus de consistance au

souvenir que je veux conserver de cette rencontre singulière, et le

moyen de le conserver, c'est de l'écrire, dussé-je, après l'avoir fini,

le garder pour moi seul.

Je _me suis laissé_, dans mon précédent chapitre, à table avec

mademoiselle Muiron. Bien que ses confidences eussent pour moi quelque

intérêt, je me trouvai insensiblement sur la causeuse plus disposé à

dormir qu'à l'écouter. Elle m'avait charitablement invité à fumer mon

cigare, assurant que sa maîtresse ne s'en apercevrait pas. Mes yeux se

fermèrent, et je m'endormis au léger bruit des assiettes et des tasses

qu'elle emportait avec précaution.

Quand je m'éveillai, il était au moins midi. La chaleur était

accablante; les cousins faisaient invasion dans mon pavillon, et, sauf

leur bourdonnement et les bruits lointains des travaux champêtres, un

profond silence régnait autour de moi. Je sortis, un peu honteux de mon

somme; mais je me trouvai complétement seul dans le jardin. Je pénétrai

dans la cour, pensant bien que madame de Monteluz m'avait assez oublié

pour qu'il ne fût pas nécessaire d'aller lui demander pardon de ma

grossière séance chez elle, et voulant au moins prendre congé de la

duègne. La cour était déserte, la maison muette. Je poussai jusqu'à la

basse-cour. Elle n'était occupée que par une volée de moineaux qui

s'enfuit à mon approche. Enfin, je trouvai une grosse servante au fond

d'une étable. Elle était en train de traire une vache maigre, et

m'apprit, sans se déranger, que madame devait être dans le petit bois,

au bout de la prairie, parce que c'était son heure de s'y promener; que

mademoiselle Muiron devait être chez le meunier, au bord de la rivière,

parce que c'était son heure d'aller acheter de la volaille. Quant au

jardinier, ce n'était pas son jour.

--Mais, si monsieur veut quelque chose, ajouta-t-elle d'un air candide,

je serai à ses ordres quand j'aurai battu mon beurre.

Je la chargeai de mes compliments pour mademoiselle Muiron, et je

revenais vers la maison, afin de reprendre le sentier qui conduit à

Mauzères, lorsque, par une fenêtre ouverte, au rez-de-chaussée, mes yeux

tombèrent sur un joli piano de Pleyel qui brillait comme une perle au

milieu du plus pauvre et du plus terne ameublement dont jamais femme

élégante se soit contentée. La vachère, qui m'avait suivi, portant son

vase de crème vers la cuisine, vit mon regard fixé avec une certaine

convoitise sur l'instrument, et me dit:

--Ah! vous regardez la jolie musique à madame! On n'avait jamais rien vu

de si beau ici, et madame musique que c'est un plaisir de l'entendre!

C'est mademoiselle Muiron qui a acheté ça à la vente du château de

Lestocq, pas loin d'ici. Elle a vu estimer ça comme elle passait en se

promenant; elle a dit: «Ça fera peut-être plaisir à madame.» Elle a mis

dessus, et elle l'a eu. Dame! elle fait tout ce qu'elle veut, celle-là!

Si vous voulez musiquer, faut pas vous gêner, allez, c'est fait pour ça.

Entrez, entrez! mademoiselle Muiron ne s'en fâchera pas, puisqu'elle

vous a fait déjeuner avec elle.

Là-dessus, elle poussa devant moi la porte du salon, qui n'était même

pas fermée au loquet, et s'en alla faire son beurre.

Je te disais, l'autre jour, que j'avais eu une jouissance extrême à

oublier tout, même l'art, ce tyran jaloux de nos destinées, ce mangeur

d'existences, ce boulet qui m'a longtemps rivé à mille sortes

d'esclavages; mais on boude l'art comme une maîtresse aimée. Il y a deux

mois que je n'ai rencontré que les chaudrons des auberges de la Suisse,

deux mois que je n'ai tiré un son de mon gosier, et, à la vue de ce joli

instrument, il me vint une envie extravagante de m'assurer que je

n'étais pas endommagé par l'inaction. J'entrai résolument, j'ouvris le

piano, et, tout naturellement, la première chose qui me vint sur les

lèvres fut le _Nessun maggior dolore_, que, la veille au soir, j'avais

entendu chanter de loin par la désolée, et qui a besoin de son

accompagnement pour être complet. Je le chantai d'abord à demi-voix, par

instinct de discrétion; mais je le répétai plus haut, et, la troisième

fois, j'oubliai que je n'étais pas chez moi et je donnai toute ma voix,

satisfait de m'entendre dans un local nu et sonore, et de reconnaître

que le repos de mon voyage m'avait fait grand bien.

Cette expérience faite, j'oubliai ma petite individualité pour savourer

la jouissance que ce court et complet chef-d'oeuvre doit procurer, même

après mille redites et mille auditions, à un artiste encore jeune. Je ne

sais pas si les vieux praticiens se blasent sur leur émotion, ou si elle

leur devient tellement personnelle, qu'ils exploitent avec un égal

plaisir une drogue ou une perle, pourvu qu'ils l'exploitent bien. Tu

m'as dit souvent, mon ami, que, devant un Rubens, tu ne te souvenais

plus que tu avais été peintre, et que tu contemplais sans pouvoir

analyser. Oui, oui, tu as raison. On est heureux de ne pas se rappeler

si on est quelqu'un ou quelque chose, et je crois qu'on ne devient

réellement quelque chose ou quelqu'un qu'après s'être fondu et comme

consumé dans l'adoration pour les maîtres.

Je ne sais pas comment je chantai pour la quatrième fois, ce couplet. Je

dus le chanter très-bien, car ce n'était plus moi que j'écoutais, mais

le gondolier mélancolique des lagunes sous le balcon de la pâle

Desdemona. Je voyais un ciel d'orage, des eaux phosphorescentes, des

colonnades mystérieuses, et, sous la tendine de pourpre, une ombre

blanche penchée sur une harpe que la brise effleurait d'insaisissables

harmonies.

Quand j'eus fini, je me levai, satisfait de ma vision, de mon émotion,

et voulant pouvoir les emporter vierges de toute autre pensée; mais, en

me retournant, je vis, dans le fond de l'appartement, madame de

Monteluz, assise, la tête dans ses mains, et la Muiron agenouillée

devant elle. Il y eut un moment de stupéfaction de ma part, d'immobilité

de la leur. Puis madame de Monteluz, la figure couverte de son mouchoir,

et repoussant doucement Toinette qui voulait la suivre, sortit

précipitamment.

--Mon Dieu, je lui ai fait peut-être beaucoup de mal? dis-je à la

suivante. Il me semble qu'elle pleure! Et pourtant elle aime cet air,

elle le chante!

--Elle le chante bien, répondit Toinette, mais pas si bien que vous, et

elle ne se fait pas pleurer elle-même. Vous venez de lui arracher les

premières larmes qu'elle ait répandues depuis sa maladie, et c'est du

bien ou du mal que vous lui avez fait, je ne sais pas encore; mais je

crois que ce sera du bien. Elle est grande musicienne, mais elle ne se

souciait plus de rien, et c'est par complaisance pour moi qu'elle chante

et joue quelquefois, depuis que j'ai introduit ici ce piano. Je me

figure qu'elle a besoin de quelques secousses morales, dût-elle en

souffrir, et que ce qu'il y a de pire pour elle, c'est l'espèce

d'indifférence où elle est tombée.

Je trouvai que la Muiron ne raisonnait pas mal pour le moment.

--Mais est-ce donc à cause de cela, lui demandai-je, que vous m'avez

retenu ici à l'aide d'un mensonge?

--Eh bien, oui, répondit-elle, c'est à cause de cela. J'ai vu que vous

étiez artiste musicien: que ce soit par état ou par goût, qu'est-ce que

cela fait? Et puis vous êtes aimable, vous êtes charmant, et, si madame

pouvait se plaire dans votre compagnie, ne fût-ce qu'une heure ou deux,

cela lui rendrait peut-être le goût de vivre comme tout le monde. Est-ce

donc un si grand sacrifice que je vous demande, de vous intéresser toute

une matinée à la plus belle, à la plus malheureuse et à la meilleure

femme qu'il y ait sur la terre?

Je fus touché de la sincérité avec laquelle cette fille parlait, et je

lui offris de chanter encore, dût madame de Monteluz revenir pour me

chasser. La Muiron m'embrassa presque et me dit:

--Tenez! si vous saviez quelque chose de beau que madame ne connût pas?

C'est bien difficile, mais si cela se rencontrait! Tout ce qu'elle sait

lui rappelle le temps passé. Une musique qui ne lui rappelerait rien et

qui serait bonne, car elle s'y connaît, ne lui ferait peut-être que du

bien.

Je chantai ma dernière composition inédite; une idée riante et champêtre

qui m'est venue en traversant l'Oberland, et dont je suis aussi content

qu'on peut l'être d'une idée qui a pris forme. Pour moi, les idées

_latentes_, si je puis parler ainsi, ont un charme que la réalisation

détruit.

Madame de Monteluz, qui s'était sauvée dans le jardin pour pleurer,

m'entendit. Toinette, qui s'inquiétait d'elle, et qui alla la trouver,

revint me dire qu'elle me demandait, comme une charité, de recommencer.

Quand j'eus fini, la désolée ne donnant plus signe de vie, je pris

définitivement congé de Toinette; mais je n'avais pas gagné le revers du

coteau, que Toinette me rattrapa.

--Je cours après vous pour vous remercier de sa part, me dit-elle. Elle

a tant pleuré, qu'elle n'a presque pas la force de dire un mot, et elle

a une douleur si discrète, qu'elle ne voudrait pas que vous la vissiez

comme cela. Elle dit que ce serait bien mal vous récompenser de ce que

vous avez fait pour elle, car elle pense que les larmes sont

désagréables à voir.

--Désire-t-elle que je revienne un autre jour?

--Elle n'a pas dit cela; mais elle a dit: «Ah! mon Dieu, c'est déjà

fini! quand retrouverais-je...?» Elle s'est arrêtée. Puis elle a repris:

«Dis-lui... Non, rien, rien, remercie-le; dis-lui que c'est bien bon de

sa part, d'avoir chanté pour moi! que je suis bien reconnaissante.» Je

vous le dis, monsieur, et vous vous en allez?

--Je reviendrai, Toinette!

--Quand ça?

--Quand faut-il revenir?

--Dame! le plus tôt sera le mieux.

--Eh bien, ce soir. Je ne me présenterai pas. Elle ne me verra pas. Je

lui épargnerai ainsi la fatigue de s'occuper de moi. Je chanterai dans

la campagne, à portée d'être entendu. Mais ne l'avertissez point. Je

crois que l'inattendu sera pour beaucoup dans sa jouissance.

--Ah! monsieur, s'écria Toinette, je voudrais être jeune et jolie pour

vous faire plaisir en vous embrassant!

Elle dit cela en rougissant sous son rouge, comme si elle se croyait

encore aussi appétissante que modeste, et se sauva comme si j'eusse été

d'humeur à la poursuivre.

Cette vieille écervelée me gâte un peu ma Desdemona. Mais, après tout,

ce n'est pas sa faute; je ne suis pas obligé d'embrasser la Muiron, et

au fond cette confidente de la tragédie a un très-bon coeur.

Je tins ma parole: je retournai au Temple à l'entrée de la nuit, non

sans être épié, je crois, par M. Comtois, mon valet de chambre, qui est

fort curieux et qui s'inquiète de mes moeurs. J'entendis madame de

Monteluz, qui avait retenu presque toute ma ballade, et qui en cherchait

la fin avec ses doigts sur le piano. Placé sous sa fenêtre, le long du

rocher, je la répétai plusieurs fois. On fit silence longtemps; mais

tout à coup je vis un spectre auprès de moi: c'était elle. Elle me

tendait les deux mains en me disant:

--Merci, merci! vous êtes bon, vous êtes vraiment bon!

Elle avait la voix émue; mais l'obscurité m'empêcha de voir si elle

avait beaucoup pleuré et si elle pleurait encore. Je ne distinguais

d'elle que sa taille élégante sous ses voiles blancs et le pâle ovale de

sa tête, penchée vers moi avec une bonhomie languissante.

--Je ne veux pas que vous vous fatiguiez davantage, me dit-elle d'un ton

presque amical. Venez vous reposer en jouant un peu du piano.

J'entendis alors la Muiron, dont l'ombre moins svelte se dessina

derrière la sienne, lui dire à demi-voix:

--Chez vous? à cette heure-ci? comme si elle eût été avide de constater

un fait acquis à sa politique.

--Eh bien, pourquoi pas? répondit madame de Monteluz.

--C'est à cause de ce que l'on pourrait dire, reprit Toinette, qui parla

encore plus bas et dont je devinai plutôt que je n'entendis

l'observation.

A quoi madame de Monteluz répondit tout haut:

--Je te demande un peu ce que cela peut me faire!

En même temps, elle passa son bras sous le mien et fit quelques pas

auprès de moi en remontant vers la maison.

--Prenez garde, madame! s'écria Toinette. Monsieur, soutenez madame.

En effet, le sentier était fort dangereux; je l'avais pris pendant le

crépuscule pour gagner un rocher isolé dont la situation hardie m'avait

tenté; mais la nuit s'était faite, et, pour regagner les terrasses du

jardin, il fallait côtoyer un petit abîme assez menaçant.

--Ne craignez rien pour moi, et regardez à vos pieds, me dit la désolée

en prenant les devants avec assurance. Muiron, prends garde toi-même.

--Vous me ferez tomber si vous faites vos imprudences! lui cria encore

la Muiron en s'attachant à moi avec frayeur. Voyez, monsieur, si ce

n'est pas déraisonnable! ça fige le sang! Ne passez pas par là, madame;

faisons le tour!

Madame de Monteluz ne semblait pas l'entendre. Elle franchit le pas

dangereux sans paraître y songer, et, tout étonnée ensuite de l'effroi

de la Muiron, elle lui dit:

--Mais de quoi donc t'inquiètes-tu? Tu sais bien que je n'ai plus le

vertige.

Mon ami, il y avait bien des choses dans ce peu de mots, et encore plus

peut-être dans ce _Qu'est-ce que cela peut me faire?_ qu'elle avait dit

auparavant. Pour une femme délicate, n'avoir _plus_ le vertige en

côtoyant les précipices, c'est ne plus se soucier de la vie. Pour une

femme pure, ne pas se soucier de l'opinion, c'est abdiquer ce que les

femmes placent au-dessus de leur vertu. Il y a là un abîme de dégoût de

toute chose, plus profond que ceux auxquels peut se briser la vie ou la

réputation.

Je me demandais, en marchant dans le jardin, silencieux à ses côtés, si

je devais me blesser du profond dédain pour ma personne que cette

confiance et cette aménité couvraient d'un voile si transparent. J'ai

été un peu gâté, tu le sais. J'ai failli devenir fat ou vaniteux au

commencement de ma carrière; tu m'as averti, tu m'as préservé...

Pourtant le _vieil homme_, ou plutôt le jeune homme reparaît apparemment

encore quelquefois. J'étais piqué, j'étais sot.

Quand nous rentrâmes dans la pièce que l'ancien propriétaire décorait

sans doute du titre usurpé de salon, la figure de madame de Monteluz me

frappa comme si je la voyais pour la première fois. Ce n'était plus la

même femme qui m'avait surpris et comme effrayé le matin. Elle avait

pleuré; ses beaux yeux limpides en avaient un peu souffert, mais toute

sa physionomie en était adoucie et embellie. Un voile de mélancolie

s'était répandu sur cette tranquillité sculpturale. Ce n'était plus la

mer éclatante et pétrifiée sous la glace, à laquelle je l'avais

comparée, c'était un lac bleu doucement ému sous les souffles plaintifs

de l'automne.

Je lui fis encore de la musique; elle me servit elle-même du thé avec

des soins charmants qui ne parurent plus lui coûter que de légers

efforts de présence d'esprit. Elle parla musique et peinture avec moi,

et les noms de plusieurs personnes connues d'elle et de moi dans l'art

ou dans le monde vinrent se placer naturellement dans notre entretien et

former un lien commun dans nos souvenirs. Elle me dit que j'étais un

grand artiste, me questionna sur mes études; mais, bien que Muiron, qui

ne nous quittait pas, en prît occasion pour essayer de m'interroger

indirectement sur ma position et mes relations, madame de Monteluz la

tint en respect par une discrétion exquise sur tout ce qui sortait tant

soit peu du domaine de l'art. Elle parut m'accepter de confiance.

Ma vanité se remit sur ses pieds. Je crus un moment avoir commencé

l'oeuvre de sa guérison; mais, en y regardant mieux, je vis que la grâce

de cet accueil n'était qu'un plus grand effort d'abnégation. Le peu de

curiosité qu'elle me témoignait, au milieu d'une admiration d'artiste

plus que satisfaisante pour mon amour-propre, était la plus grande

preuve possible de l'oubli, où, comme homme, je suis destiné à être

enseveli par elle.

En somme, c'est une femme ravissante, une nature adorable. Tu la

connais, si tu te souviens bien de sa figure, qui est le moule exact de

son esprit et de son caractère. C'est un esprit sérieux, c'est un

caractère angélique. On voit que cette bouche n'a jamais pu dire une

médisance, une méchanceté, une dureté quelconque. On sent que cette âme

n'a jamais admis la pensée du mal. C'est une musique que sa voix, et

toute la douceur, toute l'égalité de son âme, sont dans sa moindre

inflexion, dans sa plus insignifiante parole. Elle a pourtant la

prononciation nette et le _r_ un peu vibrant des femmes méridionales.

Mais une distinction à la fois innée et acquise efface ce que cette

habitude a de vulgaire et d'affecté chez les Languedociennes, pour n'y

laisser que ce qu'elle a d'harmonieux et de secrètement énergique. Je

n'osais pas la prier de chanter; ce fut Muiron qui s'en chargea, et

j'appuyai sur la proposition.

--Chanter après vous, me dit-elle, serait une grande preuve d'humilité

chrétienne, et je n'hésiterais pas si je le pouvais; mais, aujourd'hui,

non! je ne le pourrais pas! Un autre jour, si vous voulez.

--Un autre jour? lui dis-je en me levant. Il me sera donc permis de

venir vous distraire encore un peu avec mes chansons?

--Ai-je dit un autre jour? répondit-elle. C'est bien présomptueux! je

n'ose pas vous le demander.

--Eh bien, moi, lui dis-je, je le demande comme une grâce; mais, avant

tout, je tiens à ne pas tromper une personne dont je respecte la

tristesse, dont je vénère la confiance. Il y a eu malentendu entre

mademoiselle Muiron et moi, à coup sûr. Elle vous a dit que j'avais

l'honneur d'être connu de vous, puisque vous vous êtes accusée ce matin

d'un manque de mémoire. Mademoiselle Muiron s'est trompée absolument. Je

ne me suis jamais présenté dans votre famille, je ne vous ai jamais

rencontrée dans le monde, je ne vous ai vue qu'au Conservatoire, il y a

quatre ans, sans que vous ayez jamais fait la moindre attention à moi.

--Eh bien, répondit-elle avec une bienveillance nonchalante, c'est égal,

nous nous connaissons maintenant.

--Non, madame. Je crois que j'ai le bonheur de vous connaître, car il

suffit de vous voir...; mais...

--Eh bien, c'est la même chose pour vous, dit-elle en m'interrompant: il

suffit de vous entendre; vous avez l'esprit juste et le coeur vrai. Je

n'ai pas besoin d'en savoir davantage pour vous écouter avec sympathie.

--Alors, vous ne m'ordonnez pas, vous me défendez peut-être de vous dire

qui je suis? C'est le comble de l'indifférence.

Le ton un peu amer que, malgré moi, je mis dans ces paroles, parut la

frapper. Elle me regarda avec étonnement et jusque dans les yeux, avec

une absence de timidité qui était la suprême expression d'une totale

absence de coquetterie; puis elle me tendit la main avec une grande

franchise en me disant:

--Non, ce n'est pas de l'indifférence, c'est de la confiance, vous

l'avez dit. Si votre figure n'est pas celle d'un galant homme, je suis

devenue aveugle; si votre intelligence n'est pas supérieure, je suis

devenue inepte. De votre côté, vous ne m'avez pas regardée une seconde

sans voir que j'ai cent ans; vous n'êtes pas revenu, ce soir, chanter

exprès pour moi, sans m'apporter l'aumône d'une profonde pitié. Cela ne

m'humilie pas, vous voyez! je l'accepte, au contraire, avec une

véritable reconnaissance. Ne me dites pas qui vous êtes, et revenez

demain.

Muiron était bien désappointée de la première partie de cette

conclusion. Elle me suivit encore sous prétexte de me reconduire, et

finit par me dire naïvement:

--Eh bien, voyons, là, monsieur, puisque vous vouliez donner à madame

des éclaircissements sur votre position, donnez-les-moi; ce sera la même

chose!

--Non pas, mon aimable Toinette, lui répondis-je en riant; ma

_position_, comme vous dites, devient ici, grâce à vous, un secret que

je me ferais un devoir de révéler à votre maîtresse, mais que je me fais

un plaisir de vous taire.

--Monsieur s'amuse! dit-elle, à la bonne heure! Pourtant il a tort de me

traiter si mal. Il me met, moi, dans une position très-délicate.

--Où vous vous êtes jetée résolument vous-même.

--Plaignez-vous, ingrat! vous brûliez de voir madame, et vous voilà

accueilli par elle comme un ami.

--Vous errez, ma chère. Je ne brûlais pas de la voir et je ne suis pas,

et je n'aurai jamais le bonheur d'être son ami.

--Alors... vous nous quittez? vous ne reviendrez plus? dit-elle avec

effroi.

--Je reviendrai demain et je partirai après-demain. Bonsoir,

mademoiselle Toinette.

--Tenez, vous êtes amoureux, fit-elle entre ses dents en me tournant le

dos. Eh bien, puisque vous n'avez pas de confiance en moi, ce sera tant

pis pour vous!

Je la quittai sur cette belle conclusion, et je me moquai d'elle

intérieurement, car je jure...

* * * * *

Je ne sais pas pourquoi d'Argères ne jura pas. Il n'acheva pas sa

lettre, il ne l'envoya pas à son ami, il ne partit pas. Huit jours

après, il lui en envoya une plus concise que voici:

V

Lettre de d'Argères à Descombes.

Non, je ne t'oublie pas. Je t'ai écrit des volumes ces jours derniers.

Je les ai mis de côté pour t'en montrer l'_épaisseur_, comme pièces

justificatives de cette assertion. Mais je ne te les ferai pas lire. Au

commencement d'un amour qu'on ignore en soi-même, on est très-bavard.

Quand on se sent pris véritablement, on devient muet. Chez moi, ce n'est

pas consternation, c'est plutôt recueillement. Te voilà au fait. Je suis

sous l'empire d'une passion. Si elle était partagée, je ne te dirais

même pas ce qui me concerne. Elle ne l'est pas: donc, j'avoue que je ne

suis pas un amant heureux, mais que je suis cependant heureux de sentir

que j'aime.

Je m'arrête sur ces deux mots, car je vois à ta lettre, cher ami, que

tes esprits ont pris réellement un vol qui n'est pas le mien. Je dois te

sembler ridicule. Cela m'est égal; mais je ne voudrais pas te sembler

importun par mon indifférence à tes occupations. Tu te plains de n'être

plus artiste. Je n'en crois rien. Peut-on avoir goûté les suprêmes

jouissances de la vie et les dédaigner pour des jouissances vulgaires?

Non. La fièvre de spéculations qui te possède en ce moment n'est autre

chose elle-même qu'une fougue d'artiste. J'ai été surpris le jour où,

accrochant ta palette aux pauvres murailles de ton atelier, tu m'as dit:

--L'art, c'est la soif de tout. Il faut la richesse pour assouvir les

besoins que l'imagination nous crée!

Je t'ai répondu, il m'en souvient:

--Prends garde! la soif assouvie, il n'y a peut-être plus d'artiste.

--Eh bien, disais-tu, meure l'artiste et avec lui la souffrance!

Je t'ai combattu; mais j'ai apprécié ensuite ta situation et tes

facultés. Fils d'un riche et habile spéculateur, il y avait en toi des

tendances innées, une capacité non développée, mais certaine, pour la

spéculation. L'art t'avait séduit, il t'appelait de son côté. Tu avais

pris, dès l'enfance, dans la riche galerie de ton père, la compréhension

et l'enthousiasme de la peinture. Peut-être aussi mon exemple t'avait-il

influencé. Blâmé, repoussé de ta famille, réduit à souffrir des

privations que tu n'avais pas connues, tu as eu plus de talent que de

bonheur et tu t'es découragé, peut-être au moment de vaincre!

Réconcilié avec ton père à la condition que tu abandonnerais cette

carrière improductive pour le suivre dans la sienne, tu t'es jeté,

d'abord avec dégoût, et puis bientôt avec ardeur, dans les jeux de la

fortune. Tu as connu là de nouvelles émotions, plus vives, plus

absorbantes que les autres. Et maintenant, tu avoues que les jouissances

que la fortune achète ne sont rien et s'épuisent en un instant. Tu dis

que la jouissance est précisément dans le travail, l'agitation, les

transports qu'exigent et procurent les chances de gain et de perte. Je

te comprends, joueur que tu es! Impressionnable et avide d'excitations,

artiste en un mot, tu fais, de la spéculation, une espèce de passion que

tu pourrais appeler l'art pour l'art.

Te dirai-je que je souffre de te voir lancé dans cette arène brûlante?

J'aurais mauvaise grâce, quand c'est par toi que moi-même... Mais ce

n'est pas de moi qu'il s'agit. Je ne songe qu'au péril de ta situation.

Je ne m'occupe pas des chances de désastre: tu les supporterais

vaillamment dès que les catastrophes seraient un fait accompli, puisque

jamais ton honneur ne sera mis en jeu. Mais je songe, cher ami, à la

rapidité de ces existences fébriles, à l'énorme dépense de forces

qu'elles absorbent, à l'étiolement prématuré des facultés qui nous ont

été données pour un bonheur plus calme et des émotions mieux ménagées.

Je songe à ceux que nous avons vus briller et disparaître, blasés,

malades ou tristes, lassés ou éteints, au milieu de leur poursuite, et

jusqu'après avoir atteint leur but apparent, la richesse! Je reviens à

mon triste dire: la soif assouvie, l'artiste, l'homme, peut-être, sont

anéantis!

Je ne t'accorde pas encore que ce soit un mal consommé. Je suis loin de

le penser, et, puisque tu jettes ce cri d'effroi: «Je ne me sens déjà

plus artiste!» c'est que tu sens qu'il est encore temps de t'arrêter.

Permets-moi de croire que je t'y déciderai, et que j'aurai, à mon retour

à Paris, quelque influence sur toi: non pour te ramener, au grand

désespoir des tiens, dans le grenier où nous avons peut-être trop

souffert, mais pour te rendre au repos, aux plaisirs intellectuels, à la

vérité, à l'amour, que tu commences à nier! L'amour! arrête-toi devant

ce blasphème! Tu parles à un amoureux qui poursuit son idéal dans les

yeux d'une femme, comme tu poursuis le tien sur la roue de la fortune.

Cette déesse-là est aveugle comme Cupidon, et, en somme, nous marchons

tous deux dans les ténèbres; mais je crois mon but plus réel que le

tien, et les sentiers qui m'y conduisent sont bordés des fleurs de la

poésie.

Ne ris pas, mon cher Adolphe: j'ai presque envie de pleurer quand je te

vois railler nos rêves du passé et nos misères pleines d'espérance et de

courage.

Quant au principal objet de ta lettre, je te dis non; et mille fois

merci, mon ami. Je n'y tiens pas; je trouve que c'est assez. Pour rien

au monde je ne voudrais m'embarquer sur ces mers inconnues. Je dois, je

veux, avec toi, prêcher d'exemple.

Journal de Comtois.

Monsieur est, je le crains, un triste sire. Je ne sais pas encore ce

qu'il est, mais il s'en cache si bien, que ce doit être très-fâcheux.

Sitôt que je le saurai, je le quitterai. Le tout, c'est qu'il me ramène

à Paris; autrement, le voyage serait à ma charge.

J'ai fait la connaissance d'une voisine qui me désennuie un peu. C'est

la femme de charge d'une dame folle qui demeure tout près d'ici. Elle

s'appelle Antoinette Muiron, et a beaucoup de conversation et d'esprit.

Cette dame folle est riche et de grande maison, ce qui est cause que

monsieur voudrait profiter de ce qu'elle n'a pas sa tête pour l'épouser.

Mademoiselle Muiron ne dit pas la chose comme elle est, mais elle

s'inquiète beaucoup de savoir qui est monsieur, et je vois à son

tourment que les choses vont vite. Après tout, je ne peux rien lui

apprendre de monsieur, puisque je ne le connais ni d'Ève ni d'Adam; mais

le mal qu'il se donne pour épouser une folle prouve assez qu'il n'a ni

sou ni maille, et qu'il ne se respecte pas infiniment.

Mademoiselle Muiron est très-aimable, mais bien défiante, et, quand je

lui dis que sa maîtresse est aliénée, elle fait celle qui se moque de

moi; mais on ne m'attrape pas comme on veut, et je sais bien que cette

dame ne sort jamais, qu'elle ne reçoit personne, excepté mon maître,

qu'elle chante la nuit, et qu'elle est toujours habillée de blanc.

Monsieur flatte sa manie, qui est la musique, et, de chansons en

chansons, il la mettra dans le cas d'être forcée de l'épouser. Voilà son

plan, qui est bien visible, malgré qu'il s'en cache, même avec moi.

Narration.

Le lendemain de la journée que d'Argères avait racontée à son ami, récit

qui resta dans ses papiers, Laure de Monteluz, un instant secouée par

les larmes qu'avaient provoquées des chants véritablement admirables,

retomba dans son inertie, et d'Argères la trouva rentrée dans son marbre

comme une Galathée déjà lasse de vivre. Disons quelques mots de ce jeune

homme que Comtois et Toinette trouvaient si cruellement mystérieux.

Il avait eu ce qu'on appelle une jeunesse orageuse. Beau, intelligent,

richement doué, confiant, prodigue, impressionnable, il avait mangé son

patrimoine. Forcé de travailler pour vivre, il n'en avait pas été plus

malheureux. Malgré quelques douleurs et quelques traverses passagères,

tout lui avait souri dans la vie: l'art, le succès, le gain, les femmes

surtout. En cela son existence ressemblait à celle de tous les artistes

d'élite, de tous les hommes favorisés par la nature, accueillis et

adoptés par le monde.

Ce qui le rendait remarquable dans le temps où nous vivons, c'est

qu'après avoir usé et abusé d'une vie de triomphes et de plaisirs, il

était encore, à trente ans, aussi jeune de corps et d'esprit, aussi

impressionnable, aussi naïf de coeur, aussi droit de jugement que le

premier jour. C'était une si belle organisation, que nul excès n'avait

pu la flétrir au physique, nulle déception la déflorer au moral. Les

funestes enivrements qui dévorent tant d'existences vulgaires, et même

beaucoup d'existences choisies, n'avaient rien épuisé, rien terni dans

la sienne. Ceci est un phénomène que l'affectation du scepticisme rend

très-difficile à constater de nos jours, mais dont l'existence n'est pas

une pure fiction de roman. Il est encore de ces natures privilégiées

dont la virginité morale est inviolable et qui ne le savent pas

elles-mêmes.

D'Argères avait aimé souvent, et beaucoup aimé; mais, faute de

rencontrer sa _pareille_, il n'avait jamais été lié par l'amour. Il

avait souffert, il avait fait souffrir. Né pour être fidèle, il avait

été volage. Sincère, il avait trompé en se trompant lui-même sur la

durée et la portée de ses affections. Les amours faciles ne l'avaient

pas empêché d'être l'éternel amant du difficile. L'idéal remplissait son

âme sans l'attrister. Le positif avait accès dans sa vie sans la

dévorer. Tout entier à ce qui le passionnait, il regardait peu derrière

lui, devant lui encore moins. Pour le passé, il avait la générosité;

pour l'avenir, le courage des forts.

Cet homme, oublieux sans ingratitude, entreprenant sans outrecuidance,

ne se connaissait pas d'ennemis, parce qu'il n'enviait et ne haïssait

personne. Il aimait l'art avec son imagination et avec ses entrailles.

Il ne savait donc ce que c'est que la jalousie et les mille odieuses

petitesses qui désolent la profession de l'artiste.

Il aimait le monde et la solitude, l'inaction complète et le travail

dévorant, le bruit et le silence, la jouissance et le rêve. La

succession rapide de ses goûts et de ses changements d'habitudes pouvait

paraître du caprice et de l'inconséquence: c'était, au contraire,

l'effet d'une logique naturelle qui le poussait à se compléter par des

jouissances diverses.

Il aimait aussi les voyages. Il avait parcouru l'Europe, et, tout en

courant vite, tout en vivant beaucoup pour son compte, son grand oeil

bleu, qui voyait bien, avait embrassé, dans une appréciation juste, les

hommes et les choses. Cette expérience ne l'avait rendu ni amer ni

pessimiste en aucune façon. Les belles âmes ont une bonté souveraine qui

leur fait une loi facile de l'indulgence, une foi solide du progrès.

--Il faudrait être niais pour ne pas voir le mal, disait-il; il faut

être impitoyable pour le croire éternel.

D'Argères avait donc de grands instincts religieux. Il n'est guère de

véritable artiste sans spiritualisme sincère et profond. La foi de

l'artiste est même plus solide que celle du philosophe. Elle n'est pas

discutable pour lui, elle est son instinct, son souffle, sa vie même.

D'Argères était à la fois un grand esprit et un bon enfant. Il était

homme, et c'est avouer que l'insensibilité de cette belle Laure, qu'il

admirait trop pour ne pas l'aimer déjà un peu, lui fit éprouver, dans

les premiers moments, une certaine mortification intérieure; mais son

bon sens prit aisément le dessus et il se moqua de lui-même.

--Après tout, se dit-il, c'est moi qui ai voulu la voir, et, l'ayant

vue, c'est moi qui ai voulu me produire devant elle. Ses larmes et sa

confiance sont un payement fort honnête de mon petit mérite. Que me

doit-elle de plus?

Et puis, en la voyant si navrée et comme incurable, il se prenait d'une

tendre compassion pour elle. Il se reprochait généreusement de s'amuser

aux bagatelles de l'amour-propre, devant une souffrance si absolue et si

peu importune. Peut-on s'irriter contre le silence des tombes?

L'espèce de maladie ou plutôt de courbature morale qui pesait sur cette

femme amena entre elle et d'Argères une manière d'être assez inusitée,

et l'espèce d'abîme creusé entre eux par sa douleur fut précisément la

cause d'une sorte d'intimité étrange et soudaine. Il est très-certain

qu'à cette époque, sans avoir jamais eu aucun symptôme d'aliénation, la

veuve d'Octave ne jouissait pourtant pas d'une lucidité complète. Pour

avoir trop contenu les manifestations d'un désespoir violent, elle avait

pris une habitude de stupeur dont il ne dépendait pas toujours d'elle de

sortir. Plongée ou ravie dans des contemplations intérieures, tantôt

pénibles, tantôt douces, elle était devenue si étrangère au monde

extérieur, qu'elle n'avait pas toujours la notion du temps qui

s'écoulait et des êtres qui l'entouraient. Elle passa quelques jours

dans un redoublement de fatigue pendant lequel d'Argères resta des

heures entières à l'observer et à la suivre, tantôt de près, tantôt à

distance, sans qu'elle se rendît bien compte de sa présence. Elle le

salua plusieurs fois, comme si, à chaque fois, il venait d'arriver,

oubliant qu'elle l'avait déjà salué. Elle le quitta au milieu d'un

échange de paroles courtoises et revint, après avoir rêvé seule au bout

d'une allée, reprendre la conversation où elle l'avait laissée, sans

s'apercevoir qu'elle l'eût interrompue.

Dans d'autres moments, elle vint finir près de lui une réflexion ou une

rêverie qu'elle avait commencée en elle-même. Enfin, il y eut dans son

cerveau des lacunes qui permirent à ce jeune homme, déjà épris, de la

voir plus souvent et plus longtemps que les convenances ne semblaient le

permettre, et qui l'eussent compromise dans un pays moins désert, dans

une demeure moins isolée, et sous les yeux d'une personne moins dévouée

que Toinette.

Tant que d'Argères crut à l'impossibilité de devenir amoureux d'un

fantôme, il se laissa aller à l'espèce d'attrait curieux qu'il éprouvait

à l'observer.

Le piano était aussi pour quelque chose dans l'instinct qui l'entraînait

vers le Temple, et qui l'y retenait une partie de la journée. Il avait

l'âme pleine de pensées musicales qui recommençaient à le tourmenter et

dont il demandait à sa propre audition la sanction définitive. La

désolée l'écoutait de loin, voulant lui laisser toute liberté et ne pas

gêner les hésitations de sa fantaisie par une attente indiscrète. La

délicate réserve qu'elle y apporta fit croire parfois à l'artiste que sa

jouissance musicale était épuisée, et qu'elle devenait insensible à

cette distraction comme à toutes les autres. Il demanda à Toinette s'il

ne devenait pas plus ennuyeux qu'agréable. Celle-ci lui répondit qu'il

ne devait rien craindre: ou madame de Monteluz l'écoutait avec plaisir,

ou elle ne l'entendait pas du tout, car elle avait la faculté de

s'abstraire complétement.

Laure avait pris l'habitude de passer presque toute la journée en plein

air. La maison ne lui offrant aucune ressource de bien-être et

l'attristant sensiblement, elle cherchait le soleil, la vue des arbres,

et marchait lentement, mais sans relâche, sans jamais sortir de l'enclos

qui, tant jardin que bosquet et prairie, présentait, au revers de la

colline, un assez vaste parcours. Néanmoins, cette obstination

ambulatoire, cette inaction absolue, avec une physionomie absorbée,

étaient des symptômes effrayants que Toinette n'osait confier à

personne, et qui, augmentant avec la santé apparente de sa maîtresse,

lui faisaient perdre la tête aussi, et se jeter dans l'espoir d'une

aventure de roman, comme on s'attache à une ancre de salut.

D'Argères observait aussi ces symptômes avec une terreur secrète. Sa

répugnance pour les fous lui faisait croire que la belle Laure ne

pourrait jamais être à ses yeux qu'un objet de pitié; mais, par un

phénomène bien connu des imaginations vives, cette pitié et cet effroi

le fascinaient et s'emparaient de sa contemplation, de sa rêverie, de sa

pensée continuelle.

Il croyait l'oublier en faisant de la musique. La maison étant déserte

et l'hôtesse invisible, il s'installait devant le piano, où ses idées

les plus riantes prenaient, malgré lui, une teinte de sombre tristesse.

Il en était épouvanté, et voulait fuir la contagion qui semblait s'être

attachée à cette morne demeure, et même à cet instrument qui lui

semblait tout à coup humide de larmes ou brûlant de fièvre. Mais, tout à

coup aussi, la désolée passait à portée de sa vue, et il subissait

l'influence magnétique de sa marche lente et soutenue. Cette beauté,

extasiée dans un rêve d'infini, s'emparait de lui comme pour l'emporter

dans un monde inconnu, à travers des pensées sans issue et des énigmes

sans mot. C'était un sphinx qui, sans le regarder, sans le voir,

l'enlaçait irrésistiblement dans les spirales sans fin de sa promenade

fantastique.

Oppressé d'une angoisse terrible, l'artiste s'élançait dehors et

croisait les pas de la désolée comme pour rompre le charme. Elle se

réveillait alors et venait à lui d'abord sans le reconnaître; puis, son

regard étonné s'adoucissait, un faible sourire errait sur ses traits;

elle lui disait quelques mots sans suite, et, après quelques

tâtonnements de sa volonté pour rentrer dans le monde réel, elle lui

parlait avec une douceur pénétrante. Peu à peu, elle reprenait les

grâces de la femme, grâces d'autant plus persuasives qu'elles étaient

involontaires. Tantôt elle s'excusait de son manque d'égards, traitant

naïvement d'Argères comme un artiste religieusement ému traite un grand

maître; tantôt s'excusant de son indiscrétion et disant avec une

simplicité d'enfant:

--Restez, je m'en vas! Je n'écouterai plus, je me tiendrai bien loin!

Il semblait alors qu'elle eût oublié qu'elle était chez elle, et qu'elle

s'imaginât que d'Argères était le maître de la maison et le propriétaire

du piano.

Cet état de choses insolite et bizarre dura plusieurs jours, pendant

lesquels d'Argères, attiré et retenu comme le fer par l'aimant, ne

rentra à Mauzères que contraint et forcé par l'heure et le sentiment des

convenances. Ce peu de jours, qui pouvait avoir dans l'esprit de la

désolée la durée d'un instant comme celle d'une sieste, suffit pour

créer à cette dernière une habitude, un besoin d'entendre d'Argères et

de l'apercevoir à chaque instant, besoin dont elle ne pouvait se rendre

compte, mais qu'elle éprouvait réellement, comme on va le voir.

Vers la fin de la semaine, comme M. Comtois écrivait sur son journal:

«Dieu merci, on s'en va! monsieur m'a dit de redemander ses cravates à

la lingerie,» d'Argères, se sentant gagner par un trouble intérieur

qu'il était encore temps de combattre par la fuite, résolut de ne plus

retourner au Temple et d'aller rejoindre, à Vienne, le baron, dont

l'absence menaçait de se prolonger.

En conséquence, il ordonna à l'heureux Comtois de faire sa malle pour le

lendemain matin, et il s'enferma pour écrire des lettres et mettre en

ordre ses papiers. Il crut devoir adresser à madame de Monteluz quelques

mots d'excuse pour la prévenir que des affaires imprévues l'empêchaient

d'aller prendre congé d'elle; mais il ne put jamais trouver l'expression

respectueuse sans froideur, et affectueuse sans passion. Il déchira

trois fois sa lettre, et il s'impatientait contre le problème qui

s'agitait en lui, lorsqu'on frappa à sa porte. Il cria: _Entrez_, et vit

apparaître Antoinette Muiron.

--Que diable venez-vous faire ici? lui dit-il avec l'espèce de dépit que

l'on éprouve à la pensée d'être vaincu fatalement par un faible

adversaire. Pourquoi quittez-vous votre maîtresse, qui est seule, ou pis

que seule, avec votre maritorne de laitière?

--Monsieur, répondit Toinette sans se troubler d'un accueil si maussade,

je ne suis pas inquiète de madame dans un moment plus que dans l'autre.

Elle n'est pas folle, comme il plaît à votre valet de chambre de le

dire: elle n'a jamais eu l'idée du suicide...

--Et que m'importe ce que pense mon valet de chambre? pourquoi

connaissez-vous mon valet de chambre? pourquoi venez-vous ici le

questionner?

--Je suis venue le questionner sur votre départ, parce que j'ai vu

tantôt dans vos yeux que vous ne vouliez pas revenir.

--Eh bien, après?

--Pourquoi partir demain, monsieur, puisque vous aviez encore une

semaine à nous donner?

--Et pourquoi rester, je vous le demande? La tristesse de madame de

Monteluz se communique à moi et me fait mal; je ne vous l'ai pas caché;

je ne peux en aucune façon l'en distraire...

--Ah! voilà où vous vous trompez, monsieur! Votre musique lui faisait

tant de bien!

--Ma musique, ma musique! Qu'elle prenne un chanteur à ses gages!

--Allons, dit la Muiron avec un sourire de triomphe, c'est un dépit

d'amoureux; je le savais bien!

--Eh bien, ce serait une raison de plus pour me sauver! Et vous qui me

retenez d'une manière si ridicule, pour ne rien dire de plus, quand vous

savez fort bien qu'il n'y a de danger que pour moi, je vous trouve

obsédante, folle, presque odieuse! N'avez-vous pas dit que ce serait

_tant pis pour moi_? Eh bien, allez au diable, et je dirai tant pis pour

vous!

Malgré sa douceur habituelle, d'Argères était irrité. La Muiron le

désarma en fondant en larmes.

--Oui, je suis folle, dit-elle, mais je ne suis pas odieuse! J'aime ma

maîtresse, et je la vois perdue si elle reste ainsi.

--Arrachez-la à cette solitude, dit d'Argères radouci; reconduisez-la

chez ses parents.

--Oui, monsieur, je le ferai; mais ce sera pire. Elle n'aura pas plus de

consolation, et on la tourmentera par-dessus le marché.

--Faites-la voyager!

--Oui, si elle y consentait; mais comment gouverner une personne qui

vous supplie de la laisser tranquille, comme un mourant supplierait le

bourreau de ne pas le torturer?

--Mais que puis-je à tout cela, moi? Rien, vous le savez de reste!

--Qui sait, monsieur? Vous l'avez fait pleurer; c'était déjà un grand

miracle. Depuis ce jour-là, elle est encore plus triste, c'est vrai;

mais elle est aussi moins abattue. Elle vous parle dix fois par jour,

tandis qu'elle passait des quarante-huit heures sans dire un mot. Elle

vous voit, elle vous entend.

--Pas toujours!

--Presque toujours! tandis qu'elle ne m'entendait ni ne me voyait la

moitié du temps. Enfin, elle est tourmentée aujourd'hui, ce soir

surtout; elle ne sait de quoi.

--Ce n'est pas de mon départ? Elle ne s'en doute seulement pas.

--Elle n'a pas remarqué votre manière de lui dire adieu, et pourtant

elle sent que vous la quittez. Quelque chose le lui dit. Elle croit que

ça ne lui fait rien, et ça lui fait du mal.

D'Argères sentit que Toinette était dans le vrai. Il se défendit de plus

en plus faiblement, et finit par prendre son chapeau pour la reconduire.

Dans le vestibule de Mauzères, ils virent Comtois en observation, qui

dit tout bas à Toinette avec un sourire horriblement sardonique:

--Eh bien, monsieur va voir votre malade?

--Oui, monsieur Comtois, répondit Toinette avec aplomb; ne savez-vous

pas que votre maître est médecin?

Comtois, tout étourdi de cette nouvelle, retourna dans l'antichambre et

écrivit sur son journal:

«Je m'en étais toujours douté, monsieur est un homme de peu: c'est un

médecin.»

Adriani · 第 17 / 31 题