II

Narration.

D'Argères, s'étant beaucoup fatigué, et subissant les fréquentes

souffrances des organisations nerveuses, dormit peu et mal. Il eut un

rêve obstiné qui lui fit entendre à satiété la romance du gondolier, et

qui fit passer en même temps devant lui l'image, à chaque instant

transformée, de la _désolée_. Tantôt c'était un ange du ciel, tantôt une

péri, une fée ou un monstre.

Lassé de ce malaise, il se leva avec le jour et prit machinalement le

chemin de la maison dont il avait aperçu la lueur aux premières clartés

des étoiles.

--Je veux tâcher de savoir, se disait-il, si c'est vraiment une folle

qui chantait si bien. Dans ce cas, je m'éloignerai toujours de cet

endroit, je ne passerai plus par ce sentier. Je me suis toujours figuré

que la folie était contagieuse pour moi, et ce que j'ai éprouvé cette

nuit me fait croire que j'ai une prédisposition...

Il se trouva au sommet du coteau de vignes et au niveau du toit de la

maison, qui s'élevait, ou plutôt s'abaissait devant lui, sur les

terrains inclinés en sens contraire.

Le jour commençait à blanchir le paysage et mêlait ses tons roses aux

tons bleuâtres de la nuit. Les terrains environnants, largement arrosés

d'eaux courantes, exhalaient des masses de brume argentée qui donnaient

une apparence fantastique à toute chose. Les ondulations du sol,

exagérées par ces vapeurs flottantes, semblaient s'ouvrir en profondeurs

immenses, et, dans toutes ces formes douteuses, l'imagination pouvait

voir des lacs à la place des prairies, des précipices où il n'y avait

que de paisibles vallées.

Au premier abord, le site parut splendide à notre voyageur. En réalité,

c'était un ensemble de lignes douces et de détails charmants comme il

s'en trouve partout, même dans les pays les plus largement accidentés.

A mesure qu'on descend le Rhône, après Lyon, on parcourt une série de

tableaux d'une apparence grandiose. Des monts dont la situation au bord

des flots rapides, les formes hardies et les tons tranchés, tantôt

blancs comme des ossements polis, tantôt sombres sous la végétation,

augmentent l'importance et rendent l'aspect menaçant ou sévère; des pics

déchiquetés, couronnés de vieilles forteresses qui se profilent sur un

ciel déjà bleu et pur comme celui de la Méditerranée; des vallées

largement échancrées et qui s'abaissent majestueusement vers le rivage:

tout paraît imposant dans ce panorama du fleuve qui vous rapproche de la

Provence.

Mais, derrière cette ceinture de rochers, la nature, tout en conservant

dans son ensemble l'âpre caractère des bouleversements volcaniques,

offre mille recoins charmants où l'on peut vivre en pleine idylle; des

prairies verdoyantes, des châtaigniers aussi beaux que ceux du Limousin,

des noyers aussi ronds que ceux de la Creuse, enfin des pampres et des

buissons sous lesquels disparaissent les antiques laves et les sombres

basaltes dont le sol est semé.

Dans les vallées qui s'ouvrent sur le Rhône, passent des vents terribles

ou tombent des soleils brûlants; mais, à mesure qu'on remonte le cours

des rivières qui s'épanchent dans le fleuve, on s'élève, vers les

Cévennes, dans une atmosphère différente, et, en une journée de voyage,

on pourrait, du fleuve à la montagne, quitter une région brûlante pour

une tout à fait froide, et un soleil de feu pour des neiges presque

éternelles.

C'est entre ces deux extrêmes, dans une des plus fertiles parties du

Vivarais, que se trouvait notre voyageur, et le vallon qui s'offrait à

ses regards était riant et paisible. Pourtant, du point où il se

trouvait placé, outre les caprices de la brume qui transformait tous les

objets, les premiers plans conservaient le caractère étrange et rude qui

est propre aux lieux bouleversés par les premiers efforts de la

formation terrestre. Par un de ces accidents géologiques qui se

rencontrent souvent, le coteau des vignes se déchirait brusquement à son

sommet, et la maison de _la Désolade_, adossée à cette déchirure,

s'appuyait sur une terrasse naturelle de roches volcaniques assez

escarpée. Une pente rapide, semée de débris et, pour ainsi dire, pavée

de scories, conduisait de l'habitation à la prairie, traversée de

ruisseaux grouillants et semée de belles masses d'arbres. D'autres

vignobles garnissaient les coteaux environnants qui se relevaient vite

vers le nord et enfermaient le ciel dans un cadre d'horizons de peu

d'étendue. C'était une retraite naturelle et comme un grand jardin fermé

de grands murs, que cette vallée gracieuse, entourée de collines

riantes, dont les flancs abrupts se montraient pourtant çà et là sous la

verdure, et semblaient dire: «Restez ici, c'est un paradis, mais

n'oubliez pas que c'est une prison.»

Telle fut, du moins, l'impression de d'Argères, et la tristesse le

saisit au milieu de son admiration. L'aspect de la demeure située

immédiatement sous ses pieds n'y contribua pas peu. C'était une de ces

petites constructions indéfinissables que des transformations

successives ont rendues mystérieuses en les rendant contrefaites. Le

vrai nom de cette maison était _le Temple_, dénomination répandue à

foison dans tous les coins et recoins de la France, l'ordre des

templiers ayant possédé partout et bâti partout. J'ignore si cette

propriété avait eu de l'importance et si le petit bâtiment auquel la

tradition avait conservé son nom solennel était le corps principal ou le

dernier vestige de constructions plus étendues. La base massive

annonçait des temps reculés. Le premier étage signalait l'intention de

quelques embellissements au temps de la renaissance; le sommet, couronné

de lourdes mansardes en oeil-de-boeuf à mascarons éraillés du temps de

Louis XIV, formait un contraste absurde; mais ces disparates se

fondaient, autant que possible, dans un ton général de gris-verdâtre et

sous des masses de lierre qui annonçaient l'abandon dans le passé,

l'indifférence dans le présent.

Le jardin qui entourait la maison et ses minces dépendances, à savoir un

pigeonnier sans pigeons, une cour sans chiens et une basse-cour sans

volailles, avec quelques hangars vides et des celliers en ruine, était

assez vaste et bien planté. Des roses et des oeillets y fleurissaient

encore avec beaucoup d'éclat dans des corbeilles de gazon desséché.

Quelque prédécesseur, moins apathique que la _désolée_, avait soigné ces

allées et planté ces bosquets; mais ils étaient à peu près livrés à

eux-mêmes sous la main d'un vieux paysan qui cultivait des légumes dans

les carrés, et qui, n'ayant aucune prétention à l'horticulture, venait

là une ou deux fois par semaine donner un coup de bêche et un regard,

quand il n'avait rien de mieux à faire. L'herbe poussait donc au milieu

du sable des allées, et, le long des murs, les gravats et le ciment

écroulés blanchissaient l'herbe. Les branches, chargées de fruits,

barraient le passage, les fruits jonchaient la terre, l'eau était verte

dans les bassins. La bourrache et le chardon s'en donnaient à coeur joie

d'étouffer les violettes; les fraisiers _traçaient_ autour d'eux d'une

manière véritablement échevelée, étendant, à grande distance de leur

pied touffu, ces longues tiges qui se replantent d'elles-mêmes et

forment d'immenses réseaux improductifs quand on les abandonne à leur

folle santé.

D'Argères vit tout cela en faisant le tour de l'établissement. Il put

même entrer dans le jardin, qui n'avait pas de porte et dont la clôture

avait disparu en beaucoup d'endroits. Le jour se fit tout à fait et le

soleil parut, sans qu'aucun bruit troublât dans la maison ou dans

l'enclos le morne silence de la désolation.

L'espèce de curiosité qui poussait d'Argères à cet examen ne put lutter

contre l'accablement d'une journée de fatigue et d'une nuit sans

sommeil, augmenté du sentiment d'horrible ennui que distillait, pour

ainsi dire, le lieu où il se trouvait. Assis sur les débris informes de

statues antiques que quelque propriétaire, à moitié indifférent, avait

fait poser sur le gazon dans un angle du jardin, il se promit de s'en

aller sans chercher à voir personne. Mais, en se levant, il se trouva en

face d'une vieille femme qu'il n'avait pas entendue venir.

C'était une camériste prétentieuse, communicative, assez dévouée pour

supporter l'ennui de ce séjour, pas assez pour ne pas s'en plaindre au

premier venu. Un étranger, un passant, un être humain, quel qu'il fût,

était une bonne fortune pour elle, et, loin de signaler le délit

d'indiscrétion où d'Argères s'effrayait d'être surpris, elle

l'accueillit avec toutes les grâces dont elle était encore capable.

Elle avait été jolie, elle était mise avec aussi peu de recherche que le

comportaient l'abandon d'une telle retraite et l'heure matinale, et

pourtant son jupon de soie usé n'avait pas une seule tache, et sa

camisole blanche était irréprochable. Ses cheveux blonds, qui tournaient

au gris-jaunâtre, étaient bien lissés sous sa cornette de nuit. Elle

avait de longs doigts blancs et pointus qui sortaient de gants coupés et

qui décelaient, par leur forme particulière, la femme curieuse, vivant

de projets, et portée à l'intrigue par besoin d'imagination. Cette

femme, frottée aux lambris et aux meubles où s'agite le monde, avait une

apparence de distinction qui pouvait abuser pendant quelques instants.

D'Argères y fut pris, et, croyant avoir affaire à une mère, il se leva

et salua très-respectueusement, bien que cette figure flétrie et

problématiquement rosée dès le matin lui parût assez hétéroclite.

Antoinette Muiron (c'était son nom, que sa jeune maîtresse abrégeait en

l'appelant Toinette depuis l'enfance) avait élevé mademoiselle de Larnac

avec une véritable tendresse. Romanesque sans intelligence, remuante,

nerveuse, coquette sans passion, amoureuse sans objet, Toinette était

devenue vieille fille sans trop s'en apercevoir. Elle avait oublié de

vivre pour elle-même, à force de vouloir faire vivre les autres à sa

guise. C'était une bonne et douce créature au fond, car son idée fixe

était d'_arranger_ le bonheur des êtres qu'elle chérissait et soignait

sans relâche. Mais cette prétention la rendait obsédante, et elle

exerçait une sorte de tyrannie secrète et cachée sur quiconque n'était

point en garde contre ses innocentes et dangereuses insinuations.

D'Argères apprit bien vite, et presque malgré lui, tout le roman de la

_désolée_. Mademoiselle Muiron, frappée du bon air et de la belle figure

de cet auditeur inespéré, s'empara de lui comme d'une proie. Elle était

de ces personnes qui, sans avoir beaucoup de jugement, ont une certaine

pénétration superficielle. Dès le premier salut échangé avec lui, elle

comprit fort bien que l'inconnu éprouvait un secret embarras et ne

cherchait qu'une échappatoire pour se dérober bien vite au reproche

qu'il méritait. Ce n'était pas le compte de la bonne Muiron. Elle alla

au-devant de ses scrupules et lui fournit, avec une rare présence

d'esprit, le prétexte qu'il eût en vain cherché pour motiver sa présence

à pareille heure dans le jardin.

--Monsieur était curieux de voir nos antiques? lui dit-elle d'un air

prévenant. Oh! mon Dieu, nous ne les cachons pas, et je voudrais qu'ils

méritassent la peine qu'il a prise d'entrer ici.

D'Argères, frappé de la jolie et facile prononciation de celle qu'il

s'obstinait à prendre pour une mère, crut voir une épigramme bien

décochée dans cette avance naïve, et se confondit en excuses.

--En effet, dit-il en jetant un regard sur les torses brisés qui lui

avaient servi de siége et dont il ne se souciait pas le moins du monde,

je suis amateur passionné... occupé de recherches... et fort distrait de

mon naturel. Je n'aurais pas dû me permettre, chez des femmes... Entrer

ainsi, je suis impardonnable... Je me retire désolé...

--Mais non, mais non! s'écria Toinette en lui barrant le passage de

l'allée étroite dans laquelle il voulait s'élancer; restez et regardez à

votre aise, monsieur! Il paraît que c'est très-beau, quoique bien abîmé.

Moi, je n'y connais rien, je le confesse, mais ce sont des curiosités.

C'est le grand-oncle de madame de Monteluz, un homme instruit, qui

demeurait ici autrefois, et qui avait recueilli cela aux environs. Il

paraît que c'est du temps des Romains.

--Oui, en effet, c'est romain, dit d'Argères d'un air capable dont il

riait en lui-même.

--Il y en a qui prétendent que c'est même du temps des Gaulois.

--Ma foi, oui, reprit d'Argères, ça pourrait bien être gaulois!

--Si monsieur veut les dessiner...

--Oh! je craindrais d'abuser...

--Nullement, monsieur; madame n'est pas levée et vous ne gênerez

personne.

D'Argères, comprenant enfin qu'il n'était pas en présence d'une autorité

supérieure, se sentit tout à coup fort à l'aise.

--Merci, dit-il un peu brusquement, je ne dessine pas.

--Ah! je comprends, monsieur écrit!

--Non plus, je vous jure.

--Sans doute, sans doute! écrire sur des choses si peu certaines...

Monsieur a le goût des collections? monsieur se compose un musée?

--Pas davantage.

--Ah! monsieur a bien raison, c'est ruineux; monsieur se contente d'être

savant et de s'y connaître. C'est le mieux, bien certainement.

--Oui-da, pensa le voyageur, je suis venu ici par curiosité, mais voici

une suivante qui veut m'en punir en exerçant la sienne sur moi avec

usure!

Et, comme il ne répondait pas, Toinette reprit:

--Monsieur est de Paris, cela se voit.

--Vous trouvez?

--Cela se sent tout de suite. L'accent, l'habillement... Oh!

certainement, vous n'êtes pas un provincial. Monsieur est en visite

probablement chez le baron de West? C'est à deux pas d'ici. C'est un

homme fort honorable, d'un âge mûr, et qui serait pour madame un bon

voisin et un véritable ami, j'en suis sûre, si elle ne s'obstinait pas à

ne recevoir personne.

--Après tout, pensa encore d'Argères, puisque je suis venu pour savoir à

quoi m'en tenir sur l'état mental de cette voisine, et qu'il m'est si

facile de me satisfaire, pourquoi ne contenterais-je pas cette

babillarde de soubrette en l'écoutant? Questionner et répondre sont un

seul et même plaisir pour ces sortes de natures.--Comment appelez-vous

votre maîtresse? dit-il d'un ton doucement familier, en se rasseyant sur

les blocs de marbre.

Toinette, charmée du procédé, ne se le fit pas demander deux fois, et,

s'asseyant aussi sur une grosse boule qui avait bien pu représenter la

tête d'un dieu:

--Mais je vous l'ai déjà nommée! s'écria-t-elle: c'est madame de

Monteluz!

--Qui était mademoiselle de?... fit d'Argères de l'air d'un homme qui

connaît toutes les femmes du grand monde et qui cherche à se remémorer.

--C'était mademoiselle Laure de Larnac.

--Une famille languedocienne? Tous les noms en ac...

--Oui, monsieur. Languedocienne d'origine; mais, depuis longtemps, les

Larnac étaient fixés en Provence, du côté de Vaucluse. Un beau pays,

monsieur! les amours de Pétrarque! Et des propriétés! madame a là un

château... Si elle voulait l'habiter, au lieu de cette affreuse masure,

de ce pays sauvage! De tout temps, monsieur, les Larnac ont fait honneur

à leur fortune. Les Monteluz aussi, car ce sont deux familles d'égale

volée. Il y a eu un marquis de Monteluz, grand-père du marquis dont

madame est veuve, qui n'allait jamais à Paris et à la cour, par

conséquent, sans dépenser...

--Quel âge avait le mari de madame? demanda d'Argères, qui craignit une

généalogie.

--Hélas! monsieur, vingt ans! l'âge de madame. Deux beaux, deux bons

enfants qui avaient été élevés ensemble! Ils étaient cousins germains.

Les Larnac et les Monteluz...

--Et madame a maintenant?...

--Vingt-trois ans, monsieur, tout au juste. Monsieur le marquis n'a vécu

que six mois après son mariage. Il s'est tué à la chasse... Un accident

affreux! En sautant un fossé, son fusil...

--Pourquoi diable allait-il à la chasse? dit brusquement d'Argères;

après six mois de mariage, il n'était donc déjà plus amoureux de sa

femme?

--Oh! que si fait, monsieur! Amoureux comme un fou, comme un ange qu'il

était, le pauvre enfant!

--Alors il était bête, dit d'Argères, entraîné fatalement par je ne sais

quel instinct de jalousie à dénigrer le défunt.

--Non, monsieur, reprit Toinette. Il n'était pas bête, il savait se

faire aimer.

Elle fit cette réponse sur un ton moitié sublime, moitié ridicule, qui

était toute l'expression de son âme naïve et rusée, de son caractère

_poseur_ et sincère en même temps; puis elle continua en baissant la

voix d'une manière confidentielle:

--Il n'avait pas reçu une éducation bien savante, il avait fort bon ton:

les gens de naissance sucent le savoir-vivre avec le lait de leur mère;

mais il avait fort peu quitté sa province, et mademoiselle de Larnac eût

pu choisir un mari plus brillant, plus cultivé, plus semblable à elle,

mais non pas un plus galant homme ni un coeur plus généreux. Ils avaient

été élevés ensemble, je vous l'ai dit, sous les yeux de madame de

Monteluz et sous les miens, car mademoiselle fut orpheline dès l'âge de

quatre à cinq ans, et madame sa tante fut sa tutrice avant de devenir sa

belle-mère. Nous vivions dans ce beau château près de Vaucluse, où la

marquise vint se fixer, et les deux enfants étaient inséparables. Octave

était si doux, si complaisant, si grand, si fort, si beau, si bon! Quand

mademoiselle eut douze ans, malgré qu'elle fût l'innocence même, et

qu'elle parlât de son petit mari avec la même idée qu'une soeur peut

avoir pour son frère, madame de Monteluz me dit:

»--Ma chère Muiron, ces enfants s'aiment trop. Voici le moment où cette

amitié peut nuire à leur repos, à leur raison, à leur réputation même.

Laure étant plus riche que mon fils, on ne manquera pas de dire que je

l'élève dans la pensée de faire faire un bon mariage à Octave et que je

l'accapare à notre profit. Il faut qu'elle passe quelques années au

couvent, loin de nous, qu'elle apprenne à se connaître, à s'apprécier

elle-même. Quand elle sera en âge de se marier, elle n'aura pas été

influencée, car elle aura eu le temps d'oublier; elle sera libre, et si,

alors, elle aime encore mon fils, ce sera tant mieux pour mon fils. Je

n'aurai rien à me reprocher.

»Ce plan était bien sage, mais il ne pouvait pas être compris par ces

pauvres enfants, qui se quittèrent avec des larmes déchirantes. Vous

eussiez dit, monsieur, la séparation de Paul et de Virginie. Madame de

Monteluz eut une fermeté dont je ne me serais pas sentie capable pour ma

part. Elle me recommanda même de ne pas parler trop souvent de son

Octave à ma Laure; car je l'accompagnai, monsieur; oh! je ne l'ai jamais

quittée! Sa pauvre mère me l'avait trop bien confiée en mourant! Nous

fûmes envoyées à Paris au couvent du Sacré-Coeur, où mademoiselle eut

une chambre particulière, et où il me fut permis de la servir et de lui

faire compagnie après les classes. Mademoiselle était adorée des

religieuses et de ses compagnes. Elle était des premières dans toutes

les études. Elle réussissait dans les arts mieux que toutes les autres,

et elle avait l'air de ne pas s'en douter, ce dont on lui savait un gré

infini. Mais son plus grand plaisir était de venir causer avec moi. Et

de qui causions-nous, je vous le demande? D'Octave, toujours d'Octave!

Il n'y avait pas moyen de faire autrement, car c'était un grand amour,

une sainte passion que l'absence augmentait au lieu de la diminuer.

Quand mademoiselle chantait ou étudiait son piano:

»--Cela fera plaisir à Octave, disait-elle; il aime la musique.

»Si elle dessinait ou apprenait les langues, la poésie:

»--Il aimera tout cela, disait-elle encore.»

»Enfin, tout était pour lui, et c'est à lui qu'elle pensait sans cesse.

Elle lui écrivait des lettres. Ah! monsieur, quelles jolies lettres! si

enfant, si honnêtes et si tendres! Il n'y a pas de roman où j'en aie

jamais trouvé de pareilles. Madame de Monteluz m'avait bien défendu de

me prêter à cela, mais je ne savais pas résister. Laure me disait comme

ça:

»--Je sais bien, à présent, pourquoi ma bonne tante veut me contrarier.

C'est par fierté, par délicatesse; mais je mourrai si je ne reçois pas

de lettres d'Octave, et je suis bien sûre qu'elle ne veut pas ma mort.

--Et les lettres d'Octave, comment étaient-elles? dit d'Argères, qui ne

pouvait se défendre d'écouter avec attention.

--Ah! dame! les lettres d'Octave étaient bien gentilles, bien honnêtes

et bien aimantes aussi; mais ce n'était pas ce style, cette grâce, cette

force. Il fallait deviner un peu ce qu'il voulait dire. Octave n'aimait

pas l'étude. Il aimait trop le mouvement, la vie de château, la chasse,

le grand air...

--Quand je vous le disais! s'écria d'Argères. Il était bête! Ceux qu'on

adore sont toujours comme cela.

--Eh bien, il était un peu simple, je vous l'accorde, répondit Toinette,

qui prenait plaisir à être écoutée; il avait le tempérament rustique,

et, en fait de talents, il n'avait pas de grandes dispositions.

--Oui, en fait de musique, il aimait la grosse trompe, et, en fait de

langues, il écorchait la sienne. Je parie qu'il avait l'accent

marseillais?

--Pas beaucoup, monsieur; mais qu'est-ce que cela fait quand on aime?

--S'il eût aimé, il se fût instruit pour être digne d'une femme comme

votre Laure.

--S'il eût pensé devoir le faire, il l'eût fait. Mais il n'y songea

point, et, comme ma Laure n'y songea point non plus, il resta comme il

était. Quand le temps d'épreuves parut devoir être fini, mademoiselle

avait dix-huit ans. Les deux amants se revirent sous les yeux de la

mère, à Paris. Octave pleura, Laure s'évanouit. En reconnaissant que

cette passion n'avait fait que grandir, madame de Monteluz fut bien

embarrassée. Son fils était trop jeune pour se marier. Elle voulait

qu'il eût au moins vingt ans. Laure devait-elle attendre jusque-là pour

s'établir? Laure jura qu'elle attendrait, et elle attendit. Madame de

Monteluz fit voyager son fils, et resta à Paris, où elle conduisit

mademoiselle dans le monde, disant et pensant toujours, la noble dame,

qu'elle ne devait pas éviter, mais chercher, au contraire, l'occasion de

faire connaître à sa pupille les avantages de sa fortune, les bons

partis où elle pouvait prétendre et les hommes qui pouvaient lui faire

oublier son ami d'enfance. Tout cela fut inutile. Mademoiselle passa à

travers les bals et les salons comme une étoile. Elle y fut remarquée,

admirée, adorée... C'est là que monsieur a dû la rencontrer.

Cette question fut lancée avec un éclair de pénétration subite qui fit

sourire d'Argères.

Adriani · 第 15 / 31 题