IV

Après avoir traversé toutes les villes et toutes les solitudes, après

avoir défié des ténèbres plus denses que la poix et des incendies plus

furieux qu’un coucher du soleil, il s’arrêta, ébloui, car il voyait

enfin, lumineuse et diaphane, la porte diamantine. Il était arrivé! il

allait pénétrer dans l’auguste paradis de la Joie et des Rêves; là, il

vivrait éternellement heureux, ayant oublié les tristesses du monde

obscur, respirant un air subtil fait de l’âme des roses et de la claire

haleine des étoiles; et d’angéliques lys, par milliers, seraient les

encensoirs de sa gloire.

Comme il pressait le pas, il tourna la tête, à cause d’un petit rire.

Une jeune femme lui faisait signe, à demi nue sur un lit d’herbes

fleuries, montrant, dans toute sa blancheur grasse, une bouche pareille

à une rose un peu grande et des bouts de seins, pareils à deux petites

roses.

--Eh! bel enfant, dit-elle, que vous avez donc là, au front, une jolie

flamme bleue!

--Oui, dit-il, elle est jolie.

--Vous ne savez pas ce que vous feriez si vous étiez courtois et

complaisant comme il faut l’être avec les dames?

--Que ferais-je? demanda-t-il.

--Vous me laisseriez regarder de plus près cette petite lueur; et, pour

prix, je vous donnerais un baiser de ma bouche sur votre front. Il n’est

rien de plus agréable que les baisers que je donne.

L’enfant ne vit aucun inconvénient à faire ce que voulait la jeune femme

demi-nue. Quel péril y avait-il à laisser admirer, par cette belle

créature sans méchanceté l’invincible lumière qui avait triomphé des

bourrasques et de l’eau furieuse? et il se sentait doucement ému à cause

de l’espoir du baiser.

Il inclina son front pour qu’elle y mît sa bouche, pour qu’elle regardât

à son aise la clarté d’or et d’azur.

De son côté, elle s’approchait, souriante, ouvrant ses lèvres roses.

O délicieux instant! Mais sous le souffle de la jeune femme, pendant le

baiser, la petite flamme bleue s’éteignit. Et, tout à coup, le voyageur

fut enveloppé d’une nuit profonde. Et depuis bien des années il se

lamente, marchant à tâtons, se heurtant à d’invisibles murs, roulant

dans des précipices imprévus. Et jamais plus il ne retrouvera la route

de l’incomparable Jardin.

Les oiseaux bleus · 第 65 / 74 题