LES MOTS PERDUS

I

Il arriva une fois qu’une très cruelle Fée, jolie comme les fleurs,

méchante comme les serpents qui se cachent dessous, résolut de se venger

de tout le peuple d’un grand pays. Où était situé ce pays? dans la

montagne ou dans la plaine, au bord d’un fleuve ou près de la mer? C’est

ce que l’histoire ne dit point. Peut-être était-il voisin du royaume où

les couturières se montrèrent habiles à broder de lunes et d’étoiles les

robes des princesses. Et quelle offense avait subie la Fée? C’est ce que

le conte ne dit pas davantage. On avait peut-être omis de la prier au

baptême de la fille du roi. Quelque opinion qu’il vous plaise d’avoir

sur ces deux points, tenez pour assuré qu’elle était fort en courroux.

Elle se demanda d’abord si, afin de désoler la contrée, elle n’y ferait

point mettre le feu à tous les palais et à toutes les chaumines par les

mille petits génies qui lui servaient de pages, si elle n’y flétrirait

point tous les lilas et toutes les roses, si elle n’y rendrait pas

toutes les jeunes filles laides et vieilles comme des branle-dents. Elle

aurait pu déchaîner par les rues des tarasques vomissant des fumées et

des flammes, ordonner au soleil de faire un détour pour ne point passer

sur la ville détestée, commander aux orages de déraciner les arbres et

de renverser les édifices. Elle s’arrêta à un dessein plus abominable

encore. Comme un voleur que rien ne presse choisit dans un écrin les

plus précieux joyaux, elle ôta de la mémoire des hommes et des femmes

ces trois mots divins: «Je vous aime!» et se déroba, le mal commis, avec

un petit rire qui eût été plus affreux qu’un ricanement de diable, s’il

n’avait eu les plus roses lèvres du monde.

Les oiseaux bleus · 第 37 / 74 题