Sur ces entrefaites, il arriva que trois géants (c’étaient des magiciens
très fameux), vinrent mettre le siège devant la capitale du royaume de
l’Ile d’Or. Pour être redoutables, ils n’avaient pas besoin d’être
suivis d’une armée, tant ils étaient robustes et cruels. Ils
s’avancèrent seuls jusqu’à la muraille, et firent savoir, en parlant
d’une voix de tempête, que si, avant trois jours, on ne leur livrait pas
la ville, ils la démoliraient pierre à pierre après avoir massacré tous
ses habitants; et ce qu’ils disaient, ils n’auraient pas manqué de le
faire. L’épouvante fut si grande que toutes les mères couraient à
travers les rues, serrant contre elles leurs enfants en pleurs, comme
des sarigues qui emportent leurs petits; parmi les courtisans, il y en
avait beaucoup qui se demandaient s’ils ne feraient pas sagement de
s’aller soumettre aux trois magiciens; car il est plus glorieux que
prudent de rester fidèle au moins fort.
Pour se tirer de péril, le roi s’avisa d’un moyen: il envoya des
courriers à tous les princes des environs, avec mission d’annoncer qu’il
donnerait sa fille en mariage à celui qui le délivrerait des géants.
Mais les princes, jugeant la lutte inégale, se gardèrent bien d’entrer
en campagne, si séduisante que fût la récompense promise; de sorte que,
un peu avant le soir du troisième jour, tout le monde s’attendait à
périr dans les décombres de la ville, lorsque quelques personnes,
guettant du haut de la muraille, virent les trois géants sortir avec des
gestes de douleur et d’effroi de la tente où ils faisaient la sieste, et
s’enfuir, en hurlant, comme des fous.
La joie générale fut d’autant plus grande que plus grand avait été le
désespoir; cependant, on se perdait en conjectures sur la cause d’une
délivrance si imprévue.
--Mon père, dit la petite princesse, c’est à l’oiseau que j’aime qu’il
faut rendre grâce de cet heureux événement. Il est entré, en voletant,
sous la tente de vos ennemis, et, de son bec, pendant qu’ils dormaient,
il leur a crevé les yeux. Je pense que vous tiendrez votre promesse et
que vous me permettrez d’avoir pour mari le rossignol du rosier
grimpant.
Mais le roi,--soit qu’il jugeât peu véritable le récit de la princesse,
soit que, malgré le service rendu, il lui répugnât, décidément, d’être
le beau-père d’un oiseau,--pria sa fille de ne pas lui rompre davantage
la tête; même il lui tourna le dos, de fort méchante humeur.
Le soir, tandis que le rossignol préludait dans les fleurs et les
feuilles:
--Ah! bel oiseau que j’adore, dit-elle, il n’est plus temps de se
réjouir; car mon père, bien que vous l’ayez délivré des géants, ne veut
pas consentir à nos épousailles.
Le rossignol répondit:
--Ne vous mettez pas en peine, ma princesse; tout ira bien, puisque nous
nous aimons.
Et il la consola en lui chantant de nouvelles chansons qu’il avait
composées.