IV

Rien ne fut capable de la divertir de son affliction. «Je suis laide! Je

suis laide!» répétait-elle toujours. C’était en vain que son fiancé

l’assurait du contraire, avec les plus grands serments. «Laissez-moi!

vous mentez, par miséricorde. Je comprends tout à présent. Ce n’est pas

de l’amour que vous ressentez pour moi, c’est de la pitié! La mendiante

n’avait aucun intérêt à me tromper; pourquoi l’eût-elle fait? Il n’est

que trop vrai: je suis vilaine. Je ne conçois pas que vous puissiez

seulement endurer mon aspect.» Pour la détromper, il imagina de faire

venir beaucoup de gens auprès d’elle; chaque homme déclarait que

Jacinthe était faite à souhait pour le plaisir des yeux; même plusieurs

femmes en dirent autant, d’une façon un peu moins affirmative. Tout cela

ne faisait que blanchir; la pauvre enfant s’obstinait dans la conviction

qu’elle était un objet d’épouvante; «vous vous entendez pour m’en faire

accroire!» et, comme l’amoureux la pressait de fixer malgré tout le jour

de leur mariage: «Moi, votre femme! s’écria-t-elle, jamais! Je vous

chéris trop tendrement pour vous faire don d’une chose aussi affreuse

que je suis.» Vous devinez quel fut le désespoir de ce jeune homme si

sincèrement épris. Il se jeta à genoux, il pria, il supplia; elle

répondait toujours la même chose: «Qu’elle était trop laide pour se

marier.» Que faire? le seul moyen de démentir la vieille, de prouver la

vérité à Jacinthe, c’eût été de lui mettre un miroir devant les yeux.

Mais, de miroir, dans tout le royaume, il n’y en avait point; et la

terreur inspirée par la reine était si grande, qu’aucun artisan n’eût

consenti à en faire un. «Eh bien, j’irai à la cour! dit enfin le fiancé.

Si barbare que soit notre maîtresse, elle ne pourra manquer d’être émue

par mes larmes et par la beauté de Jacinthe; elle rétractera, ne fût-ce

que pour quelques heures, l’ordre cruel d’où vient tout le mal.» Ce ne

fut pas sans peine que l’on décida la jeune fille à se laisser conduire

au palais; elle ne voulait pas se montrer, étant si laide; et puis, à

quoi servirait un miroir, sinon à la convaincre davantage encore de son

irrémédiable malheur! Pourtant elle finit par consentir, voyant que son

ami pleurait.

V

--Çà, qu’est-ce? dit la méchante reine. Qui sont ces gens, et que me

veut-on?

--Majesté, vous avez devant vous le plus déplorable amant qui soit sur

toute la terre.

--Voilà une bonne raison pour me venir troubler!

--Ne soyez pas impitoyable.

--Eh! qu’ai-je à faire dans vos chagrins d’amour?

--Si vous permettiez qu’un miroir...

La reine s’était levée, frémissante de colère.

--On a osé parler de miroir, dit-elle en grinçant des dents.

--Ne vous courroucez point, Majesté, de grâce! et daignez m’entendre.

Cette jeune fille, que vous voyez devant vous, si fraîche et si jolie,

est tombée dans la plus étrange erreur; elle s’imagine qu’elle est

laide...

--Eh bien! dit la reine avec un rire féroce, elle a raison! car je ne

vis jamais, j’imagine, de plus épouvantable objet.

Jacinthe, à ce mot, crut qu’elle mourrait de tristesse. Le doute n’était

plus possible, puisque aux yeux de la reine, comme à ceux de la

mendiante, elle était si laide en effet. Lentement elle baissa les

paupières, tomba sur les marches du trône, pâmée, l’air d’une morte.

Mais l’amant, lui, en entendant la cruelle parole, ne se montra point

résigné; il cria violemment que Sa Majesté était folle, à moins qu’elle

n’eût quelque raison pour mentir de la sorte. Il n’eut pas le temps

d’ajouter un mot! des gardes l’avaient empoigné, le maintenaient

solidement; et, sur un signe de la reine, quelqu’un s’avança, qui était

le bourreau; il était toujours à côté du trône, parce qu’on pouvait, à

chaque instant, avoir besoin de lui.

--Fais ton devoir, dit la reine en désignant celui qui l’avait insultée.

Le bourreau leva tranquillement un large glaive, tandis que Jacinthe, ne

sachant où elle était, tâtonnant l’air de ses mains, ouvrait un œil

languissamment... et alors deux cris retentirent, bien différents l’un

de l’autre; un cri de joie car, dans le bel acier nu, Jacinthe s’était

vue, si délicieusement jolie! et un cri d’angoisse, un râle, parce que

la laide et méchante reine rendait l’âme, de honte et de colère de

s’être vue aussi dans l’imprévu miroir.

Les oiseaux bleus · 第 20 / 74 题