Rien ne fut capable de la divertir de son affliction. «Je suis laide! Je
suis laide!» répétait-elle toujours. C’était en vain que son fiancé
l’assurait du contraire, avec les plus grands serments. «Laissez-moi!
vous mentez, par miséricorde. Je comprends tout à présent. Ce n’est pas
de l’amour que vous ressentez pour moi, c’est de la pitié! La mendiante
n’avait aucun intérêt à me tromper; pourquoi l’eût-elle fait? Il n’est
que trop vrai: je suis vilaine. Je ne conçois pas que vous puissiez
seulement endurer mon aspect.» Pour la détromper, il imagina de faire
venir beaucoup de gens auprès d’elle; chaque homme déclarait que
Jacinthe était faite à souhait pour le plaisir des yeux; même plusieurs
femmes en dirent autant, d’une façon un peu moins affirmative. Tout cela
ne faisait que blanchir; la pauvre enfant s’obstinait dans la conviction
qu’elle était un objet d’épouvante; «vous vous entendez pour m’en faire
accroire!» et, comme l’amoureux la pressait de fixer malgré tout le jour
de leur mariage: «Moi, votre femme! s’écria-t-elle, jamais! Je vous
chéris trop tendrement pour vous faire don d’une chose aussi affreuse
que je suis.» Vous devinez quel fut le désespoir de ce jeune homme si
sincèrement épris. Il se jeta à genoux, il pria, il supplia; elle
répondait toujours la même chose: «Qu’elle était trop laide pour se
marier.» Que faire? le seul moyen de démentir la vieille, de prouver la
vérité à Jacinthe, c’eût été de lui mettre un miroir devant les yeux.
Mais, de miroir, dans tout le royaume, il n’y en avait point; et la
terreur inspirée par la reine était si grande, qu’aucun artisan n’eût
consenti à en faire un. «Eh bien, j’irai à la cour! dit enfin le fiancé.
Si barbare que soit notre maîtresse, elle ne pourra manquer d’être émue
par mes larmes et par la beauté de Jacinthe; elle rétractera, ne fût-ce
que pour quelques heures, l’ordre cruel d’où vient tout le mal.» Ce ne
fut pas sans peine que l’on décida la jeune fille à se laisser conduire
au palais; elle ne voulait pas se montrer, étant si laide; et puis, à
quoi servirait un miroir, sinon à la convaincre davantage encore de son
irrémédiable malheur! Pourtant elle finit par consentir, voyant que son
ami pleurait.
V
--Çà, qu’est-ce? dit la méchante reine. Qui sont ces gens, et que me
veut-on?
--Majesté, vous avez devant vous le plus déplorable amant qui soit sur
toute la terre.
--Voilà une bonne raison pour me venir troubler!
--Ne soyez pas impitoyable.
--Eh! qu’ai-je à faire dans vos chagrins d’amour?
--Si vous permettiez qu’un miroir...
La reine s’était levée, frémissante de colère.
--On a osé parler de miroir, dit-elle en grinçant des dents.
--Ne vous courroucez point, Majesté, de grâce! et daignez m’entendre.
Cette jeune fille, que vous voyez devant vous, si fraîche et si jolie,
est tombée dans la plus étrange erreur; elle s’imagine qu’elle est
laide...
--Eh bien! dit la reine avec un rire féroce, elle a raison! car je ne
vis jamais, j’imagine, de plus épouvantable objet.
Jacinthe, à ce mot, crut qu’elle mourrait de tristesse. Le doute n’était
plus possible, puisque aux yeux de la reine, comme à ceux de la
mendiante, elle était si laide en effet. Lentement elle baissa les
paupières, tomba sur les marches du trône, pâmée, l’air d’une morte.
Mais l’amant, lui, en entendant la cruelle parole, ne se montra point
résigné; il cria violemment que Sa Majesté était folle, à moins qu’elle
n’eût quelque raison pour mentir de la sorte. Il n’eut pas le temps
d’ajouter un mot! des gardes l’avaient empoigné, le maintenaient
solidement; et, sur un signe de la reine, quelqu’un s’avança, qui était
le bourreau; il était toujours à côté du trône, parce qu’on pouvait, à
chaque instant, avoir besoin de lui.
--Fais ton devoir, dit la reine en désignant celui qui l’avait insultée.
Le bourreau leva tranquillement un large glaive, tandis que Jacinthe, ne
sachant où elle était, tâtonnant l’air de ses mains, ouvrait un œil
languissamment... et alors deux cris retentirent, bien différents l’un
de l’autre; un cri de joie car, dans le bel acier nu, Jacinthe s’était
vue, si délicieusement jolie! et un cri d’angoisse, un râle, parce que
la laide et méchante reine rendait l’âme, de honte et de colère de
s’être vue aussi dans l’imprévu miroir.