abolissait pour toujours l'antique constitution gantoise et qui
devait rester en vigueur jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Elle ne
se contente pas de soumettre les échevins de Gand, à la nomination du
prince: elle supprime encore les trois «membres» de la bourgeoisie
et veut que toute la population ne forme plus à l'avenir «qu'un seul
corps et communauté». La _collace_, c'est-à-dire le grand conseil
de la commune, n'existera plus: il est remplacé par la réunion de
quelques délégués des paroisses choisis par le bailli et l'échevinage
et décidant à la majorité des voix. Les métiers sont réduits au rôle
de simples groupements industriels étroitement soumis au pouvoir de
police des magistrats. Leurs doyens sont remplacés par des _oversten_
institués par le bailli et les échevins; leur classement est modifié
de fond en comble et mis en harmonie avec les transformations
subies par l'organisation économique; une foule de corporations ne
correspondant plus à aucun besoin sont abolies; de cinquante-trois,
leur nombre tombe à vingt et un. En dehors de sa banlieue, la ville
perd les derniers restes du pouvoir qu'elle avait conservé sur la
châtellenie, ainsi que le droit de créer des bourgeois forains. Enfin,
pour garantir à l'avenir son obéissance, un château fort va s'élever
sur l'emplacement du vieux monastère de Saint-Bavon, au confluent de
l'Escaut et de la Lys. On en commença les travaux pendant que des
supplices journaliers épouvantaient la population et que les maisons et
l'argenterie des métiers étaient vendues à l'encan.
La rigueur avec laquelle Charles-Quint traita cette ville de Gand où il
était né et à laquelle il avait témoigné jusqu'alors une bienveillance
particulière, ne s'explique pas seulement par sa volonté bien arrêtée
d'affirmer nettement sa souveraineté en face des bourgeoisies des
Pays-Bas. La «concession caroline» est beaucoup moins la vengeance
d'un potentat qu'un véritable programme de gouvernement. Il faut la
considérer comme une œuvre longuement méditée et où s'exprime la
politique moderne de l'État en face des grandes communes. Elle se
propose un double but. Ce qu'elle veut tout d'abord, c'est sacrifier
l'exclusivisme urbain et le protectionnisme des métiers à la liberté
économique et au commerce capitaliste. Un contemporain remarque que les
«marchands qui toujours désirent liberté pour faire leurs marchandises
ne vouloient hanter, fréquenter ne habiter Gand» à cause des franchises
excessives de ses bourgeois. Ils vinrent désormais s'y fixer en grand
nombre et y fondèrent de puissantes maisons. L'industrie, libérée de la
tutelle des corporations privilégiées, se développa largement. La ville
devint le grand marché des toiles flamandes et, lorsque le canal de
Terneuzen, commencé en 1547, lui eut donné un débouché sur la mer, elle
connut une ère nouvelle de prospérité qui alla grandissant jusqu'aux
troubles du règne de Philippe II et qui finit même par inquiéter
Anvers. En 1565, Guichardin la comparait à la plus riche des cités
italiennes de son temps, c'est-à-dire à Milan. Elle avait cessé d'être
une commune médiévale pour devenir une ville moderne.
Mais si la «concession caroline» répond à un moment de l'évolution
économique, les motifs qui ont surtout déterminé son auteur sont
d'ordre purement politique. Le prince ne s'est aussi étroitement soumis
la ville que pour la rendre incapable dans l'avenir de s'opposer à
ses desseins. La constitution gantoise conservait encore, malgré les
retouches qui y avaient été apportées sous le régime bourguignon, de
nombreux vestiges de son ancien caractère démocratique. L'échevinage ne
pouvait à lui seul engager la ville. Toutes les questions importantes
et particulièrement toutes les questions financières devaient être
soumises aux «trois membres» de la bourgeoisie. Sans leur consentement,
aucun impôt nouveau ne pouvait être levé, et ce consentement était
souvent bien difficile à obtenir, chaque «membre» prétendant que seules
les décisions prises à l'unanimité étaient valables. Il dépendait donc
d'un seul d'entre eux d'empêcher la perception d'une «aide» approuvée
par le reste de la population. Or, depuis le commencement du XVIe
siècle, les dépenses grandissantes du prince et surtout ses guerres
perpétuelles le forçaient à recourir continuellement aux subsides des
États Généraux. On comprend dès lors l'impatience avec laquelle il
supportait la prétention de quelques métiers de le frustrer par leur
refus des ressources qu'il jugeait indispensables à sa politique. En
effet, le mécanisme compliqué des États Généraux ne leur permettait
point de voter. Les représentants des diverses provinces qui y
siégeaient «n'avaient charge que d'ouïr» et devaient demander à leurs
commettants la réponse à faire. Presque toujours, la résistance d'une
ville encourageait les autres à suivre son exemple. Il arrivait donc
que l'obstination d'un seul «membre», c'est-à-dire d'une infime
minorité de la petite bourgeoisie, compromît la perception de tout un
impôt.
Pour sortir d'embarras, les gouvernantes aussi bien que l'empereur
avaient vainement cherché à substituer, dans les assemblées urbaines,
le vote majoritaire au vote à l'unanimité. Si incompatible que fût
celui-ci avec le fonctionnement normal de tout régime délibératif,
les métiers avaient toujours exigé son maintien comme une de
leurs franchises les plus précieuses. Rien d'étonnant, dans ces
circonstances, à voir Charles-Quint profiter de la révolte de Gand
pour supprimer un état de choses si défavorable à ses intérêts et à
l'administration financière de l'État. La suppression des «membres» de
Gand lui fournit une solution radicale. Désormais, les échevins et les
notables furent seuls appelés à donner leur consentement à l'impôt, et
ce consentement était certain d'avance, car les premiers étaient nommés
par les commissaires du souverain et les seconds appartenaient à la
haute bourgeoisie, classe toute dévouée à son service.
Ainsi, la sentence de 1540 achève l'incorporation de la ville à
l'État et trahit nettement les tendances de la politique monarchique.
Ne pouvant enlever à ses Pays-Bas le droit de voter l'impôt sans y
provoquer une révolte générale, l'empereur tourne la difficulté. Il
énerve, par la nouvelle constitution qu'il lui donne, la première ville
de Flandre, celle qui entraîne généralement, dans cette province, les
autres villes à sa suite. Il est évident que la «concession caroline»
formule le régime qu'il voudrait voir appliquer partout. Mais il
est caractéristique aussi qu'il ne l'ait pas généralisée. Malgré les
inconvénients qui en résultaient pour le pouvoir central, les villes
contre lesquelles on ne pouvait invoquer de griefs, conservèrent leurs
institutions anciennes. Les «nations» des communes brabançonnes en
particulier causèrent encore bien des soucis aux gouvernantes. Elles
en vinrent à bout par des «actes de compréhension[66]» que le souvenir
du châtiment des Gantois fit tolérer, crainte de pire. L'absolutisme
n'était pas assez puissant pour tout s'asservir. Il ne détruisait les
privilèges que s'il pouvait invoquer en sa faveur la terrible loi de
lèse-majesté. Mais ses tendances n'étaient douteuses pour personne, et
les franchises qu'il laissa subsister pour ne pas violer la tradition
ne pouvaient plus constituer un sérieux obstacle à ses progrès, nul
n'ignorant que toute tentative de les faire valoir contre lui serait le
signal de leur abolition.
[Note 66: On appelait ainsi une décision gouvernementale déclarant
qu'un impôt voté par la majorité était censé accepté aussi par la
minorité.]
CHAPITRE X
Les villes à l'époque de la Réforme.
I. Mouvements sociaux et politiques provoqués par la Réforme.--II. Les
villes sous le régime calviniste.
I
MOUVEMENTS SOCIAUX ET POLITIQUES PROVOQUÉS PAR LA RÉFORME.
L'organisation urbaine du Moyen Age était en train de disparaître sous
l'action de la Renaissance, quand la Réforme provoqua, dans les villes
transformées, des perturbations nouvelles.
Dès 1518, on découvre parmi la population cosmopolite d'Anvers les
premiers symptômes du Luthéranisme et, depuis lors, malgré les
formidables «placards» promulgués par Charles-Quint, l'hérésie
se répand bientôt de proche en proche. D'ailleurs, la propagande
luthérienne, si elle menace l'Église établie, ne s'en prend ni à l'État
ni à la société. Les premiers protestants ne furent en rien des
révolutionnaires et ils conservèrent une fidélité intacte à l'empereur
qui les faisait monter sur le bûcher. Mais, par la brèche faite par
eux dans l'édifice des croyances traditionnelles, l'anabaptisme se
déverse presque aussitôt sur les Pays-Bas. Transporté d'Allemagne à
Emden en 1529 par Melchior Hoffmann, il se répand tout de suite sur
les provinces septentrionales et atteint rapidement le Brabant, la
Flandre et le Limbourg. La simplicité de sa théologie et son mysticisme
apocalyptique exercent sur les âmes populaires une attraction
irrésistible. Il condamne l'organisation sociale comme l'œuvre du
mal, il aspire à son anéantissement, il prétend fonder sur ses ruines
la cité céleste où s'effaceront toutes les inégalités et toutes les
injustices, où tous les rangs seront confondus dans l'amour et la
charité. Comment de telles promesses ne lui auraient-elles point gagné
l'adhésion enthousiaste des prolétaires que l'évolution économique
venait de multiplier dans les villes et les campagnes? Il exerça sur
eux, une influence analogue à celle que les doctrines des Lollards
avaient exercée jadis sur les tisserands du Moyen Age.
Les espoirs illimités dont il les nourrit, le contraste éblouissant
qu'il leur fait apparaître entre la misère de leur condition présente
et la félicité future du monde affranchi de la double oppression
de l'Église et de l'État, mettent la patience et la résignation
des masses travailleuses à une trop forte épreuve. Certes Hoffmann
ne prêchait pas la violence. Mais ses adeptes ne pouvaient manquer
d'y recourir tôt ou tard. En 1533, un prophète surgit du sein de la
populace: le boulanger Jan Matthijs de Haarlem. Il vient annoncer
aux «justes» et aux «purs» l'heure de la vengeance. Il ne suffit
plus d'attendre le règne de Dieu: il faut l'établir par l'épée,
anéantir les méchants, cimenter dans leur sang les remparts de la
nouvelle Jérusalem. Plus de prêtres! Mais aussi plus de propriété,
plus d'armée, plus de tribunaux, plus de maîtres! Désormais, la
question religieuse devient une question sociale. Contre l'anarchisme
mystique des anabaptistes, s'unissent, indépendamment des différences
confessionnelles, tous les soutiens de l'ordre établi. Les protestants
ne les haïssent pas moins que les catholiques. Ils sont traqués partout
avec l'impitoyable férocité qu'inspire la terreur. Pendant le siège
de Munster, où les chefs du mouvement ont été fonder la «nouvelle
Jérusalem», les soldats de Marie de Hongrie taillent en pièces les
bandes qui se sont mises en marche pour rejoindre leurs frères. Au mois
de juin 1535, un placard condamne à mort tous les anabaptistes, même
ceux qui abjureront leurs erreurs.
La chute de Munster (25 juin 1535) mit fin aux tentatives
révolutionnaires de l'anabaptisme. La crise avait été trop violente
pour pouvoir se répéter. La secte pourtant ne disparut point, mais
ses tendances se modifièrent. Elle cessa de se recruter parmi les
prolétaires. Elle donna naissance à des communautés de fidèles doux
et inoffensifs, prétendant restaurer le christianisme primitif sur
la base de l'amour du prochain et de la conscience individuelle,
sans clergé ni sacrements. Néanmoins, elle resta longtemps en butte
à l'animadversion publique. Nulle confession n'a fourni autant de
victimes à la répression de l'hérésie, et quand apparurent dans les
Pays-Bas les premiers Calvinistes, on les confondit tout d'abord avec
les anabaptistes, qu'ils haïssaient pourtant à l'égal des catholiques.
Et pourtant le calvinisme ne fut pas moins révolutionnaire que
l'anabaptisme, mais il le fut autrement. Au lieu d'attaquer la société,
c'est l'Église qu'il prétend détruire. Il ne la prétend détruire,
d'ailleurs, que pour la remplacer par une Église nouvelle, la sienne.
Et cette Église, organe de la loi divine, doit réformer l'État suivant
son esprit, c'est-à-dire se le soumettre. L'idéal consiste dans la
subordination de l'autorité laïque à l'autorité religieuse. Le but
à atteindre est l'État théocratique tel que le maître l'a fondé à
Genève. L'évangile doit triompher, fût-ce en dépit du prince, qui
n'est plus qu'un tyran lorsqu'il s'oppose à la parole de Dieu. Ainsi
la révolution déchaînée par les anabaptistes sur le terrain social,
se transporte avec le calvinisme sur le terrain politique. Elle fait
appel à la fois à toutes les classes du peuple. Sa propagande hardie,
active, belliqueuse lui recrute bientôt des adhérents dans les milieux
les plus divers, depuis la noblesse et le capitalisme jusqu'à la petite
bourgeoisie et aux salariés industriels.
Il faut reconnaître pourtant que c'est parmi ces derniers qu'elle fit
les progrès les plus rapides. On constate que ses principaux foyers
d'expansion se trouvent précisément dans les contrées où règne la
grande industrie. C'est à Tournai, à Valenciennes et à Lille, c'est à
Hondschoote et à Armentières, c'est autour d'Audenarde, c'est dans les
ports de Hollande et de Zélande, c'est enfin au centre même de la vie
économique des Pays-Bas, à Anvers, qu'elle accomplit ses progrès les
plus rapides; elle triomphe surtout là où le travailleur est réduit à
une existence précaire et où ses souffrances le poussent à embrasser
toutes les nouveautés. Le mécontentement, l'esprit de révolte, l'espoir
d'améliorer son sort ont agi confusément en faveur du calvinisme et
fait germer les semences jetées au sein du peuple par la prédication
de ses «ministres». Détachés déjà de l'église traditionnelle par
l'anabaptisme, une foule d'ouvriers se jettent fougueusement dans la
doctrine nouvelle, et à mesure que l'excitation des esprits augmente,
des gens sans aveu, des vagabonds, des coureurs d'aventures, bref tous
les éléments de trouble qu'agite chaque mouvement du corps social, se
préparent à lui apporter le concours de leur force brutale et unissent
les convoitises de leurs appétits aux énergies de la foi évangélique.
La maladresse de Philippe II, qui a succédé à son père en 1555,
l'opposition déchaînée contre lui par la haute noblesse, la crise
industrielle provoquée par l'émigration de milliers de calvinistes
fuyant la persécution religieuse, le désarroi de la gouvernante
Marguerite de Parme, le compromis des seigneurs enfin et l'audace de
ses revendications amenèrent brusquement, en 1566, une catastrophe
décisive: le soulèvement des iconoclastes. Parti de la contrée
industrielle de Hondschoote et d'Armentières, le mouvement se propage
de ville en ville jusqu'aux extrémités des Pays-Bas. Le peuple croit
le moment venu de détruire l'«idolâtrie romaine». Ses bandes forcent
les églises, y brisent les statues, y lacèrent les tableaux, et, mêlés
à leurs rangs, des pillards s'emparent avidement du riche butin que le
fanatisme religieux met à leur merci.
Philippe II s'empressa lui aussi de profiter de l'occasion. Depuis son
avènement il n'avait cessé de capituler devant l'opposition politique
conduite par Egmont et par Orange. L'outrage fait à l'Église lui
permettait enfin de prendre sa revanche. Dès l'été de 1567, le duc
d'Albe, revêtu de pouvoirs illimités et suivi d'une armée d'élite,
vient remplacer à Bruxelles la gouvernante Marguerite de Parme. Il
n'a pas seulement pour mission de punir les iconoclastes; le roi l'a
chargé d'extirper l'hérésie et d'imposer aux Pays-Bas l'absolutisme
dans toute sa rigueur. La vieille constitution des provinces, respectée
par Charles-Quint, est foulée aux pieds. Le duc gouverne seul, sans
consulter le Conseil d'État, sans convoquer les États Généraux. Quant
aux villes, ce qui leur reste encore de privilèges et d'autonomie est
balayé par l'arbitraire. Le régime imposé à Gand en 1540 devient celui
de toutes les grandes communes. Des citadelles sont construites à
Anvers, à Valenciennes, à Maestricht. Dès 1570, Albe croit son œuvre
accomplie. Il a repoussé victorieusement l'armée de Guillaume d'Orange,
décapité les principaux seigneurs de l'opposition, fait exécuter par le
feu, le glaive, la corde, des centaines d'iconoclastes, de calvinistes,
de suspects. Il a rétabli l'obéissance par la terreur. Il croit qu'un
simple corrégidor suffirait maintenant pour administrer le pays.
Mais sa tyrannie a exaspéré la nation entière. Le régime espagnol
sous lequel il l'a courbée n'est guère moins odieux à la majorité
catholique qu'à la minorité protestante. Les impôts du 10e et du
20e denier, imités des _alcalabas_ castillans et que le duc prétend
imposer aux provinces pour qu'elles payent désormais elles-mêmes
l'entretien des troupes qui les asservissent, soulèvent une résistance
passive, mais indomptable. En face de leurs garnisons espagnoles,
les villes savent que le recours aux armes n'aurait d'autre résultat
que d'inutiles massacres. C'est à la grève générale qu'elles ont
recours. Les artisans ferment leurs boutiques, les vendeurs désertent
les halles; la vie économique est suspendue, et le terrible duc,
devant cette muette protestation de tout un peuple, s'abandonne à
d'impuissants accès de rage.
II
LES VILLES SOUS LE RÉGIME CALVINISTE.
C'est au milieu de cette situation qu'un hardi coup de main fait tomber
la petite place de La Brielle, le 1er avril 1572, au pouvoir des Gueux
de mer. Aussitôt, dans toutes les villes voisines dont les garnisons
sont absentes, le peuple s'insurge, ouvre les portes aux libérateurs,
dépose les magistrats. Les calvinistes prennent la tête du mouvement.
S'appuyant sur le prolétariat, sur les pêcheurs, sur la foule des
pauvres gens que les nouveaux impôts ont réduits au désespoir, ils
font tourner au profit de leur foi la situation politique. En quelques
semaines, tous les bannis que la tyrannie d'Albe a chassés des
provinces, tous les protestants qui ont préféré l'exil à l'abjuration,
affluent sur les côtes de la Zélande. Des huguenots français viennent
grossir leurs rangs. La conviction religieuse, la haine du papisme, la
haine de l'Espagnol, le courage farouche enfin de gens qui n'ont plus
rien à perdre que la vie font de cette masse hétérogène et cosmopolite
la plus redoutable des armées, pourvu qu'elle trouve un chef. Et ce
chef, Guillaume de Nassau, accourt bientôt se mettre à sa tête et
risquer avec elle le tout pour le tout. Avec lui, le chaos s'organise.
La populace maîtresse des villes en tumulte rentre dans l'ordre. Tout
cède à la nécessité de la défense et s'abandonne à la direction du
clair et persévérant génie du Taciturne.
Pourtant, les provinces du Sud restent au pouvoir de l'Espagne. Durant
l'héroïque résistance de la Hollande et de la Zélande, à Albe d'abord
(1572-1573), à Requesens ensuite (1573-1576), elles ne cherchent point
à secouer le joug qui pèse sur elles. A mesure que la rébellion prend
un caractère de plus en plus calviniste, la sympathie qu'elle avait
tout d'abord rencontrée en Belgique, où l'élément catholique l'emporte
de beaucoup, fait place peu à peu à la défiance. Lorsque, en 1576,
après la mort inopinée du gouverneur Requesens, le Conseil d'État et
les États Généraux se sont chargés d'administrer provisoirement le
pays, on les voit affirmer leur obéissance au roi, leur résolution de
ne tolérer que l'exercice exclusif du catholicisme, et manifester plus
nettement encore leur antipathie croissante pour le prince d'Orange.
La haute noblesse cherche à exploiter les circonstances pour reprendre
l'ascendant dont elle a joui sous Marguerite de Parme et pour rendre au
pays sa vieille constitution traditionnelle, telle qu'elle existait au
temps des ducs de Bourgogne et de Charles-Quint.
C'est alors que les villes entrent en scène. L'opposition loyaliste,
telle que l'entend la noblesse, ne peut plus leur suffire. Elles
exigent des mesures radicales. La haine que le régime espagnol a
suscitée les pousse à une rupture déclarée avec Philippe II. Le succès
de la résistance en Hollande et en Zélande excite chez elles l'espoir
d'une libération définitive. Dans la bourgeoisie instruite, les
pamphlets politiques éclos au lendemain de la Saint-Barthélemy et qui
reconnaissent formellement au peuple le droit de déposer le tyran sont
avidement dévorés et exploités contre le roi. Mais, surtout, dès que
la pacification de Gand a conclu entre les provinces rebelles et les
provinces obéissantes une alliance défensive proclamant le respect de
la liberté de conscience individuelle, la propagande calviniste reprend
plus active que jamais et, comme jadis, elle attire à elle ces masses
populaires qu'elle avait déjà soulevées quelques années auparavant.
Bientôt, en Belgique comme en Hollande, la cause religieuse se confond
avec la cause politique. On n'est plus anti-espagnol qu'à la condition
d'adhérer en même temps à la Réforme, et celle-ci profite de toutes
les rancunes que Philippe II a amassées contre lui. Les magistrats
urbains, les membres du Conseil d'État, les députés des provinces aux
États Généraux, bref, toutes les autorités constituées ont beau rester
catholiques, manifestement le pouvoir a glissé de leurs mains dans
celles de la foule travaillée à la fois par les «ministres» et par les
émissaires d'Orange. La bourgeoisie de Bruxelles terrorise les États
Généraux qui siègent au milieu d'elle. Et tout de suite, Gand, excité
par l'exemple de la capitale, pousse les choses à l'extrême. Deux
démagogues, appuyés sur le parti calviniste, s'emparent du gouvernement
de la ville. Grâce aux troupes envoyées par Orange pour battre en
brèche la citadelle où s'est réfugiée la garnison espagnole, ils
installent un régime purement protestant, persécutent les catholiques,
ouvrent des temples où de fougueux prédicants excitent le peuple au
renversement des idoles et à l'expulsion du clergé. Mais, pour donner
à la révolution religieuse l'apparence de la légalité et pour mieux
marquer en même temps son opposition à la monarchie, on en revient
à la constitution abolie par Charles-Quint en 1540 et l'on remet en
vigueur tous les anciens privilèges. Comme au Moyen Age, la commune
est de nouveau répartie en trois «membres»; on assemble la collace,
les métiers rentrent en possession de leurs droits politiques, tandis
qu'à l'extérieur les petites villes et les villages de la châtellenie
repassent sous le pouvoir des Gantois.