Le lendemain, 30 avril, fut proclamée la «concession caroline» qui

abolissait pour toujours l'antique constitution gantoise et qui

devait rester en vigueur jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Elle ne

se contente pas de soumettre les échevins de Gand, à la nomination du

prince: elle supprime encore les trois «membres» de la bourgeoisie

et veut que toute la population ne forme plus à l'avenir «qu'un seul

corps et communauté». La _collace_, c'est-à-dire le grand conseil

de la commune, n'existera plus: il est remplacé par la réunion de

quelques délégués des paroisses choisis par le bailli et l'échevinage

et décidant à la majorité des voix. Les métiers sont réduits au rôle

de simples groupements industriels étroitement soumis au pouvoir de

police des magistrats. Leurs doyens sont remplacés par des _oversten_

institués par le bailli et les échevins; leur classement est modifié

de fond en comble et mis en harmonie avec les transformations

subies par l'organisation économique; une foule de corporations ne

correspondant plus à aucun besoin sont abolies; de cinquante-trois,

leur nombre tombe à vingt et un. En dehors de sa banlieue, la ville

perd les derniers restes du pouvoir qu'elle avait conservé sur la

châtellenie, ainsi que le droit de créer des bourgeois forains. Enfin,

pour garantir à l'avenir son obéissance, un château fort va s'élever

sur l'emplacement du vieux monastère de Saint-Bavon, au confluent de

l'Escaut et de la Lys. On en commença les travaux pendant que des

supplices journaliers épouvantaient la population et que les maisons et

l'argenterie des métiers étaient vendues à l'encan.

La rigueur avec laquelle Charles-Quint traita cette ville de Gand où il

était né et à laquelle il avait témoigné jusqu'alors une bienveillance

particulière, ne s'explique pas seulement par sa volonté bien arrêtée

d'affirmer nettement sa souveraineté en face des bourgeoisies des

Pays-Bas. La «concession caroline» est beaucoup moins la vengeance

d'un potentat qu'un véritable programme de gouvernement. Il faut la

considérer comme une œuvre longuement méditée et où s'exprime la

politique moderne de l'État en face des grandes communes. Elle se

propose un double but. Ce qu'elle veut tout d'abord, c'est sacrifier

l'exclusivisme urbain et le protectionnisme des métiers à la liberté

économique et au commerce capitaliste. Un contemporain remarque que les

«marchands qui toujours désirent liberté pour faire leurs marchandises

ne vouloient hanter, fréquenter ne habiter Gand» à cause des franchises

excessives de ses bourgeois. Ils vinrent désormais s'y fixer en grand

nombre et y fondèrent de puissantes maisons. L'industrie, libérée de la

tutelle des corporations privilégiées, se développa largement. La ville

devint le grand marché des toiles flamandes et, lorsque le canal de

Terneuzen, commencé en 1547, lui eut donné un débouché sur la mer, elle

connut une ère nouvelle de prospérité qui alla grandissant jusqu'aux

troubles du règne de Philippe II et qui finit même par inquiéter

Anvers. En 1565, Guichardin la comparait à la plus riche des cités

italiennes de son temps, c'est-à-dire à Milan. Elle avait cessé d'être

une commune médiévale pour devenir une ville moderne.

Mais si la «concession caroline» répond à un moment de l'évolution

économique, les motifs qui ont surtout déterminé son auteur sont

d'ordre purement politique. Le prince ne s'est aussi étroitement soumis

la ville que pour la rendre incapable dans l'avenir de s'opposer à

ses desseins. La constitution gantoise conservait encore, malgré les

retouches qui y avaient été apportées sous le régime bourguignon, de

nombreux vestiges de son ancien caractère démocratique. L'échevinage ne

pouvait à lui seul engager la ville. Toutes les questions importantes

et particulièrement toutes les questions financières devaient être

soumises aux «trois membres» de la bourgeoisie. Sans leur consentement,

aucun impôt nouveau ne pouvait être levé, et ce consentement était

souvent bien difficile à obtenir, chaque «membre» prétendant que seules

les décisions prises à l'unanimité étaient valables. Il dépendait donc

d'un seul d'entre eux d'empêcher la perception d'une «aide» approuvée

par le reste de la population. Or, depuis le commencement du XVIe

siècle, les dépenses grandissantes du prince et surtout ses guerres

perpétuelles le forçaient à recourir continuellement aux subsides des

États Généraux. On comprend dès lors l'impatience avec laquelle il

supportait la prétention de quelques métiers de le frustrer par leur

refus des ressources qu'il jugeait indispensables à sa politique. En

effet, le mécanisme compliqué des États Généraux ne leur permettait

point de voter. Les représentants des diverses provinces qui y

siégeaient «n'avaient charge que d'ouïr» et devaient demander à leurs

commettants la réponse à faire. Presque toujours, la résistance d'une

ville encourageait les autres à suivre son exemple. Il arrivait donc

que l'obstination d'un seul «membre», c'est-à-dire d'une infime

minorité de la petite bourgeoisie, compromît la perception de tout un

impôt.

Pour sortir d'embarras, les gouvernantes aussi bien que l'empereur

avaient vainement cherché à substituer, dans les assemblées urbaines,

le vote majoritaire au vote à l'unanimité. Si incompatible que fût

celui-ci avec le fonctionnement normal de tout régime délibératif,

les métiers avaient toujours exigé son maintien comme une de

leurs franchises les plus précieuses. Rien d'étonnant, dans ces

circonstances, à voir Charles-Quint profiter de la révolte de Gand

pour supprimer un état de choses si défavorable à ses intérêts et à

l'administration financière de l'État. La suppression des «membres» de

Gand lui fournit une solution radicale. Désormais, les échevins et les

notables furent seuls appelés à donner leur consentement à l'impôt, et

ce consentement était certain d'avance, car les premiers étaient nommés

par les commissaires du souverain et les seconds appartenaient à la

haute bourgeoisie, classe toute dévouée à son service.

Ainsi, la sentence de 1540 achève l'incorporation de la ville à

l'État et trahit nettement les tendances de la politique monarchique.

Ne pouvant enlever à ses Pays-Bas le droit de voter l'impôt sans y

provoquer une révolte générale, l'empereur tourne la difficulté. Il

énerve, par la nouvelle constitution qu'il lui donne, la première ville

de Flandre, celle qui entraîne généralement, dans cette province, les

autres villes à sa suite. Il est évident que la «concession caroline»

formule le régime qu'il voudrait voir appliquer partout. Mais il

est caractéristique aussi qu'il ne l'ait pas généralisée. Malgré les

inconvénients qui en résultaient pour le pouvoir central, les villes

contre lesquelles on ne pouvait invoquer de griefs, conservèrent leurs

institutions anciennes. Les «nations» des communes brabançonnes en

particulier causèrent encore bien des soucis aux gouvernantes. Elles

en vinrent à bout par des «actes de compréhension[66]» que le souvenir

du châtiment des Gantois fit tolérer, crainte de pire. L'absolutisme

n'était pas assez puissant pour tout s'asservir. Il ne détruisait les

privilèges que s'il pouvait invoquer en sa faveur la terrible loi de

lèse-majesté. Mais ses tendances n'étaient douteuses pour personne, et

les franchises qu'il laissa subsister pour ne pas violer la tradition

ne pouvaient plus constituer un sérieux obstacle à ses progrès, nul

n'ignorant que toute tentative de les faire valoir contre lui serait le

signal de leur abolition.

[Note 66: On appelait ainsi une décision gouvernementale déclarant

qu'un impôt voté par la majorité était censé accepté aussi par la

minorité.]

CHAPITRE X

Les villes à l'époque de la Réforme.

I. Mouvements sociaux et politiques provoqués par la Réforme.--II. Les

villes sous le régime calviniste.

I

MOUVEMENTS SOCIAUX ET POLITIQUES PROVOQUÉS PAR LA RÉFORME.

L'organisation urbaine du Moyen Age était en train de disparaître sous

l'action de la Renaissance, quand la Réforme provoqua, dans les villes

transformées, des perturbations nouvelles.

Dès 1518, on découvre parmi la population cosmopolite d'Anvers les

premiers symptômes du Luthéranisme et, depuis lors, malgré les

formidables «placards» promulgués par Charles-Quint, l'hérésie

se répand bientôt de proche en proche. D'ailleurs, la propagande

luthérienne, si elle menace l'Église établie, ne s'en prend ni à l'État

ni à la société. Les premiers protestants ne furent en rien des

révolutionnaires et ils conservèrent une fidélité intacte à l'empereur

qui les faisait monter sur le bûcher. Mais, par la brèche faite par

eux dans l'édifice des croyances traditionnelles, l'anabaptisme se

déverse presque aussitôt sur les Pays-Bas. Transporté d'Allemagne à

Emden en 1529 par Melchior Hoffmann, il se répand tout de suite sur

les provinces septentrionales et atteint rapidement le Brabant, la

Flandre et le Limbourg. La simplicité de sa théologie et son mysticisme

apocalyptique exercent sur les âmes populaires une attraction

irrésistible. Il condamne l'organisation sociale comme l'œuvre du

mal, il aspire à son anéantissement, il prétend fonder sur ses ruines

la cité céleste où s'effaceront toutes les inégalités et toutes les

injustices, où tous les rangs seront confondus dans l'amour et la

charité. Comment de telles promesses ne lui auraient-elles point gagné

l'adhésion enthousiaste des prolétaires que l'évolution économique

venait de multiplier dans les villes et les campagnes? Il exerça sur

eux, une influence analogue à celle que les doctrines des Lollards

avaient exercée jadis sur les tisserands du Moyen Age.

Les espoirs illimités dont il les nourrit, le contraste éblouissant

qu'il leur fait apparaître entre la misère de leur condition présente

et la félicité future du monde affranchi de la double oppression

de l'Église et de l'État, mettent la patience et la résignation

des masses travailleuses à une trop forte épreuve. Certes Hoffmann

ne prêchait pas la violence. Mais ses adeptes ne pouvaient manquer

d'y recourir tôt ou tard. En 1533, un prophète surgit du sein de la

populace: le boulanger Jan Matthijs de Haarlem. Il vient annoncer

aux «justes» et aux «purs» l'heure de la vengeance. Il ne suffit

plus d'attendre le règne de Dieu: il faut l'établir par l'épée,

anéantir les méchants, cimenter dans leur sang les remparts de la

nouvelle Jérusalem. Plus de prêtres! Mais aussi plus de propriété,

plus d'armée, plus de tribunaux, plus de maîtres! Désormais, la

question religieuse devient une question sociale. Contre l'anarchisme

mystique des anabaptistes, s'unissent, indépendamment des différences

confessionnelles, tous les soutiens de l'ordre établi. Les protestants

ne les haïssent pas moins que les catholiques. Ils sont traqués partout

avec l'impitoyable férocité qu'inspire la terreur. Pendant le siège

de Munster, où les chefs du mouvement ont été fonder la «nouvelle

Jérusalem», les soldats de Marie de Hongrie taillent en pièces les

bandes qui se sont mises en marche pour rejoindre leurs frères. Au mois

de juin 1535, un placard condamne à mort tous les anabaptistes, même

ceux qui abjureront leurs erreurs.

La chute de Munster (25 juin 1535) mit fin aux tentatives

révolutionnaires de l'anabaptisme. La crise avait été trop violente

pour pouvoir se répéter. La secte pourtant ne disparut point, mais

ses tendances se modifièrent. Elle cessa de se recruter parmi les

prolétaires. Elle donna naissance à des communautés de fidèles doux

et inoffensifs, prétendant restaurer le christianisme primitif sur

la base de l'amour du prochain et de la conscience individuelle,

sans clergé ni sacrements. Néanmoins, elle resta longtemps en butte

à l'animadversion publique. Nulle confession n'a fourni autant de

victimes à la répression de l'hérésie, et quand apparurent dans les

Pays-Bas les premiers Calvinistes, on les confondit tout d'abord avec

les anabaptistes, qu'ils haïssaient pourtant à l'égal des catholiques.

Et pourtant le calvinisme ne fut pas moins révolutionnaire que

l'anabaptisme, mais il le fut autrement. Au lieu d'attaquer la société,

c'est l'Église qu'il prétend détruire. Il ne la prétend détruire,

d'ailleurs, que pour la remplacer par une Église nouvelle, la sienne.

Et cette Église, organe de la loi divine, doit réformer l'État suivant

son esprit, c'est-à-dire se le soumettre. L'idéal consiste dans la

subordination de l'autorité laïque à l'autorité religieuse. Le but

à atteindre est l'État théocratique tel que le maître l'a fondé à

Genève. L'évangile doit triompher, fût-ce en dépit du prince, qui

n'est plus qu'un tyran lorsqu'il s'oppose à la parole de Dieu. Ainsi

la révolution déchaînée par les anabaptistes sur le terrain social,

se transporte avec le calvinisme sur le terrain politique. Elle fait

appel à la fois à toutes les classes du peuple. Sa propagande hardie,

active, belliqueuse lui recrute bientôt des adhérents dans les milieux

les plus divers, depuis la noblesse et le capitalisme jusqu'à la petite

bourgeoisie et aux salariés industriels.

Il faut reconnaître pourtant que c'est parmi ces derniers qu'elle fit

les progrès les plus rapides. On constate que ses principaux foyers

d'expansion se trouvent précisément dans les contrées où règne la

grande industrie. C'est à Tournai, à Valenciennes et à Lille, c'est à

Hondschoote et à Armentières, c'est autour d'Audenarde, c'est dans les

ports de Hollande et de Zélande, c'est enfin au centre même de la vie

économique des Pays-Bas, à Anvers, qu'elle accomplit ses progrès les

plus rapides; elle triomphe surtout là où le travailleur est réduit à

une existence précaire et où ses souffrances le poussent à embrasser

toutes les nouveautés. Le mécontentement, l'esprit de révolte, l'espoir

d'améliorer son sort ont agi confusément en faveur du calvinisme et

fait germer les semences jetées au sein du peuple par la prédication

de ses «ministres». Détachés déjà de l'église traditionnelle par

l'anabaptisme, une foule d'ouvriers se jettent fougueusement dans la

doctrine nouvelle, et à mesure que l'excitation des esprits augmente,

des gens sans aveu, des vagabonds, des coureurs d'aventures, bref tous

les éléments de trouble qu'agite chaque mouvement du corps social, se

préparent à lui apporter le concours de leur force brutale et unissent

les convoitises de leurs appétits aux énergies de la foi évangélique.

La maladresse de Philippe II, qui a succédé à son père en 1555,

l'opposition déchaînée contre lui par la haute noblesse, la crise

industrielle provoquée par l'émigration de milliers de calvinistes

fuyant la persécution religieuse, le désarroi de la gouvernante

Marguerite de Parme, le compromis des seigneurs enfin et l'audace de

ses revendications amenèrent brusquement, en 1566, une catastrophe

décisive: le soulèvement des iconoclastes. Parti de la contrée

industrielle de Hondschoote et d'Armentières, le mouvement se propage

de ville en ville jusqu'aux extrémités des Pays-Bas. Le peuple croit

le moment venu de détruire l'«idolâtrie romaine». Ses bandes forcent

les églises, y brisent les statues, y lacèrent les tableaux, et, mêlés

à leurs rangs, des pillards s'emparent avidement du riche butin que le

fanatisme religieux met à leur merci.

Philippe II s'empressa lui aussi de profiter de l'occasion. Depuis son

avènement il n'avait cessé de capituler devant l'opposition politique

conduite par Egmont et par Orange. L'outrage fait à l'Église lui

permettait enfin de prendre sa revanche. Dès l'été de 1567, le duc

d'Albe, revêtu de pouvoirs illimités et suivi d'une armée d'élite,

vient remplacer à Bruxelles la gouvernante Marguerite de Parme. Il

n'a pas seulement pour mission de punir les iconoclastes; le roi l'a

chargé d'extirper l'hérésie et d'imposer aux Pays-Bas l'absolutisme

dans toute sa rigueur. La vieille constitution des provinces, respectée

par Charles-Quint, est foulée aux pieds. Le duc gouverne seul, sans

consulter le Conseil d'État, sans convoquer les États Généraux. Quant

aux villes, ce qui leur reste encore de privilèges et d'autonomie est

balayé par l'arbitraire. Le régime imposé à Gand en 1540 devient celui

de toutes les grandes communes. Des citadelles sont construites à

Anvers, à Valenciennes, à Maestricht. Dès 1570, Albe croit son œuvre

accomplie. Il a repoussé victorieusement l'armée de Guillaume d'Orange,

décapité les principaux seigneurs de l'opposition, fait exécuter par le

feu, le glaive, la corde, des centaines d'iconoclastes, de calvinistes,

de suspects. Il a rétabli l'obéissance par la terreur. Il croit qu'un

simple corrégidor suffirait maintenant pour administrer le pays.

Mais sa tyrannie a exaspéré la nation entière. Le régime espagnol

sous lequel il l'a courbée n'est guère moins odieux à la majorité

catholique qu'à la minorité protestante. Les impôts du 10e et du

20e denier, imités des _alcalabas_ castillans et que le duc prétend

imposer aux provinces pour qu'elles payent désormais elles-mêmes

l'entretien des troupes qui les asservissent, soulèvent une résistance

passive, mais indomptable. En face de leurs garnisons espagnoles,

les villes savent que le recours aux armes n'aurait d'autre résultat

que d'inutiles massacres. C'est à la grève générale qu'elles ont

recours. Les artisans ferment leurs boutiques, les vendeurs désertent

les halles; la vie économique est suspendue, et le terrible duc,

devant cette muette protestation de tout un peuple, s'abandonne à

d'impuissants accès de rage.

II

LES VILLES SOUS LE RÉGIME CALVINISTE.

C'est au milieu de cette situation qu'un hardi coup de main fait tomber

la petite place de La Brielle, le 1er avril 1572, au pouvoir des Gueux

de mer. Aussitôt, dans toutes les villes voisines dont les garnisons

sont absentes, le peuple s'insurge, ouvre les portes aux libérateurs,

dépose les magistrats. Les calvinistes prennent la tête du mouvement.

S'appuyant sur le prolétariat, sur les pêcheurs, sur la foule des

pauvres gens que les nouveaux impôts ont réduits au désespoir, ils

font tourner au profit de leur foi la situation politique. En quelques

semaines, tous les bannis que la tyrannie d'Albe a chassés des

provinces, tous les protestants qui ont préféré l'exil à l'abjuration,

affluent sur les côtes de la Zélande. Des huguenots français viennent

grossir leurs rangs. La conviction religieuse, la haine du papisme, la

haine de l'Espagnol, le courage farouche enfin de gens qui n'ont plus

rien à perdre que la vie font de cette masse hétérogène et cosmopolite

la plus redoutable des armées, pourvu qu'elle trouve un chef. Et ce

chef, Guillaume de Nassau, accourt bientôt se mettre à sa tête et

risquer avec elle le tout pour le tout. Avec lui, le chaos s'organise.

La populace maîtresse des villes en tumulte rentre dans l'ordre. Tout

cède à la nécessité de la défense et s'abandonne à la direction du

clair et persévérant génie du Taciturne.

Pourtant, les provinces du Sud restent au pouvoir de l'Espagne. Durant

l'héroïque résistance de la Hollande et de la Zélande, à Albe d'abord

(1572-1573), à Requesens ensuite (1573-1576), elles ne cherchent point

à secouer le joug qui pèse sur elles. A mesure que la rébellion prend

un caractère de plus en plus calviniste, la sympathie qu'elle avait

tout d'abord rencontrée en Belgique, où l'élément catholique l'emporte

de beaucoup, fait place peu à peu à la défiance. Lorsque, en 1576,

après la mort inopinée du gouverneur Requesens, le Conseil d'État et

les États Généraux se sont chargés d'administrer provisoirement le

pays, on les voit affirmer leur obéissance au roi, leur résolution de

ne tolérer que l'exercice exclusif du catholicisme, et manifester plus

nettement encore leur antipathie croissante pour le prince d'Orange.

La haute noblesse cherche à exploiter les circonstances pour reprendre

l'ascendant dont elle a joui sous Marguerite de Parme et pour rendre au

pays sa vieille constitution traditionnelle, telle qu'elle existait au

temps des ducs de Bourgogne et de Charles-Quint.

C'est alors que les villes entrent en scène. L'opposition loyaliste,

telle que l'entend la noblesse, ne peut plus leur suffire. Elles

exigent des mesures radicales. La haine que le régime espagnol a

suscitée les pousse à une rupture déclarée avec Philippe II. Le succès

de la résistance en Hollande et en Zélande excite chez elles l'espoir

d'une libération définitive. Dans la bourgeoisie instruite, les

pamphlets politiques éclos au lendemain de la Saint-Barthélemy et qui

reconnaissent formellement au peuple le droit de déposer le tyran sont

avidement dévorés et exploités contre le roi. Mais, surtout, dès que

la pacification de Gand a conclu entre les provinces rebelles et les

provinces obéissantes une alliance défensive proclamant le respect de

la liberté de conscience individuelle, la propagande calviniste reprend

plus active que jamais et, comme jadis, elle attire à elle ces masses

populaires qu'elle avait déjà soulevées quelques années auparavant.

Bientôt, en Belgique comme en Hollande, la cause religieuse se confond

avec la cause politique. On n'est plus anti-espagnol qu'à la condition

d'adhérer en même temps à la Réforme, et celle-ci profite de toutes

les rancunes que Philippe II a amassées contre lui. Les magistrats

urbains, les membres du Conseil d'État, les députés des provinces aux

États Généraux, bref, toutes les autorités constituées ont beau rester

catholiques, manifestement le pouvoir a glissé de leurs mains dans

celles de la foule travaillée à la fois par les «ministres» et par les

émissaires d'Orange. La bourgeoisie de Bruxelles terrorise les États

Généraux qui siègent au milieu d'elle. Et tout de suite, Gand, excité

par l'exemple de la capitale, pousse les choses à l'extrême. Deux

démagogues, appuyés sur le parti calviniste, s'emparent du gouvernement

de la ville. Grâce aux troupes envoyées par Orange pour battre en

brèche la citadelle où s'est réfugiée la garnison espagnole, ils

installent un régime purement protestant, persécutent les catholiques,

ouvrent des temples où de fougueux prédicants excitent le peuple au

renversement des idoles et à l'expulsion du clergé. Mais, pour donner

à la révolution religieuse l'apparence de la légalité et pour mieux

marquer en même temps son opposition à la monarchie, on en revient

à la constitution abolie par Charles-Quint en 1540 et l'on remet en

vigueur tous les anciens privilèges. Comme au Moyen Age, la commune

est de nouveau répartie en trois «membres»; on assemble la collace,

les métiers rentrent en possession de leurs droits politiques, tandis

qu'à l'extérieur les petites villes et les villages de la châtellenie

repassent sous le pouvoir des Gantois.

Les anciennes démocraties des Pays-Bas · 第 15 / 16 段