Après les troubles civils du règne de Maximilien, en effet, la paix

dont on jouit sous Philippe le Beau, non seulement a ramené la

prospérité mais l'a portée à un point qu'elle n'avait jamais atteint.

L'admirable situation du pays qui, au Moyen Age, en avait fait le

centre du commerce du Nord, lui valut, dans le monde agrandi par les

découvertes des Espagnols et des Portugais, une importance économique

agrandie aux proportions nouvelles de l'univers. Anvers devient, à

partir du commencement du XVIe siècle, l'entrepôt du trafic mondial.

L'influence qui lui échut en partage de 1520 à 1580 environ n'a jamais,

ni auparavant ni depuis lors, appartenu à aucune ville. Jamais un port

n'a possédé une suprématie aussi exclusive, exercé une attraction

aussi irrésistible et offert un caractère aussi cosmopolite. Ce fut

un spectacle unique que celui qu'il présenta pendant ces années

d'étonnants progrès où, par une fortune extraordinaire, il constitua

tout à la fois le plus grand marché et la plus grande place de banque

de l'univers, où les navires et les capitaux y affluèrent, où l'on y

entendit parler toutes les langues, où il mérita enfin, par sa richesse

comme par sa beauté, d'être appelé l'une des fleurs du monde et fit des

Pays-Bas une «terre commune à toutes les nations».

Par une conséquence inévitable de sa prépondérance, toutes les

provinces qui l'entouraient s'orientèrent vers lui; il les pénétra de

son action, leur communiqua son esprit et y brusqua la transition entre

le régime économique du Moyen Age et le régime économique des temps

modernes.

De tous les caractères que présente ce dernier, le plus frappant,

on le sait, consiste dans l'essor du capitalisme. Favorisés par les

progrès de la centralisation monarchique, par les besoins financiers

des États, croissant avec la fréquence croissante des guerres, par

la généralisation des institutions de crédit, par les découvertes

géographiques et l'avancement des sciences, par la diffusion de

l'esprit d'entreprise enfin et l'ébranlement moral provoqué par la

Renaissance, de hardis entrepreneurs apparaissent, grands marchands,

banquiers, spéculateurs, aussi âprement attachés à la conquête de la

fortune que l'humaniste à la connaissance de la sagesse antique, aussi

dénués de scrupules que le diplomate formé à l'école de Machiavel.

Sous leur action, l'histoire économique évolue comme l'histoire de

l'art. Entre eux et les riches patriciens du Moyen Age, le contraste

n'est pas moins éclatant qu'entre Fra Angelico et Raphaël ou qu'entre

Van Eyck et Frans Floris. Les capitaux qu'ils manient sont infiniment

plus considérables que ceux des anciens _poorters_ et ils disposent

d'un marché infiniment plus étendu. De plus, ils ne sortent pas des

rangs de la vieille bourgeoisie marchande. Celle-ci, atteinte par la

perturbation de l'économie urbaine, ou se ruine, ou se transforme peu

à peu en une classe de rentiers, de fonctionnaires ou d'avocats. Les

«nouveaux riches» de la Renaissance sont en somme des aventuriers. Ils

n'ont pas d'ancêtres, pas de traditions de famille, et l'individualisme

économique se manifeste chez eux avec la vigueur propre à toutes les

forces qu'a affranchies l'ardente époque à laquelle ils appartiennent.

De toutes parts, naturellement, ils affluent vers Anvers, comme les

conquistadors de leur temps vers le Nouveau Monde. D'Allemagne,

d'Italie, d'Espagne, des provinces des Pays-Bas, ils y accourent

pour tenter la fortune comme courtiers d'affaires, agents de banque,

exportateurs, commissionnaires ou spéculateurs. Les plus heureux y

accumulent bientôt d'énormes richesses, d'autres sombrent dans de

retentissantes faillites. Ils y vivent d'une existence enfiévrée,

soumise à tous les hasards des hausses et des baisses provoquées

par les guerres, par les accaparements, par les fluctuations de la

bourse. Autant la vie économique avait été au Moyen Age réglementée,

surveillée, soustraite à la libre concurrence et répartie en des cadres

locaux et des groupements professionnels protégés les uns contre les

autres, autant elle s'épanche maintenant, dédaigneuse des entraves

anciennes et des usages séculaires, illimitée, impitoyable et sans

scrupules. Le caractère libéral et capitaliste qu'elle communique au

commerce anversois rayonne nécessairement au dehors, et, sous son

influence, on voit se modifier bientôt l'industrie des Pays-Bas.

Dès le commencement du XVIe siècle, c'est le marché d'Anvers qui

absorbe la plus grande partie de ses produits. C'est de lui qu'elle

reçoit les commandes; c'est lui qui, de plus en plus, est la garantie

de sa prospérité. Les marchés locaux sont abandonnés. Bruges, restée

fidèle à sa vieille législation surannée, proteste vainement contre

la violation flagrante de son droit d'étape. Le vide se fait dans

son port. Plus elle prétend y retenir les marchands, plus ils s'en

éloignent et plus ils se dirigent vers sa jeune concurrente, où le

principe de la liberté commerciale l'a emporté sur celui du privilège

et du monopole. Les métiers urbains cherchent vainement, de leur

côté, à lutter contre une situation devant laquelle ils se trouvent

aussi impuissants que les milices communales le sont devenues en face

des armées régulières. D'année en année, leur décadence s'accentue.

Les villes flamandes et brabançonnes ont vainement obtenu des ducs

de Bourgogne la prohibition des étoffes anglaises: le bon marché

de celles-ci leur ouvre malgré tout l'entrée du pays, et c'est par

milliers que les _kerseyes_ se déversent chaque année sur les quais

d'Anvers, cependant que la ruine s'abat sur la draperie urbaine. En

1545, à Ypres, «la négociation de la draperie est tellement déclinée

et diminuée» qu'il n'y reste plus qu'environ cent métiers battant.

A Gand, on n'en compte plus que vingt-cinq en 1543. Et le spectacle

est le même en Brabant. A Bruxelles, en 1537, il ne reste plus de

teinturiers en bleu; pour en attirer un dans la ville, il faut lui

promettre un subside de 600 florins.

Cette déchéance était fatale. Pour se maintenir, en effet, en présence

d'une concurrence hardie et favorisée par le commerce anversois,

la draperie urbaine eût dû renoncer complètement à son antique

organisation, abandonner les procédés auxquels une technique séculaire

l'avait habituée, sacrifier aux nécessités industrielles ses privilèges

protectionnistes et tout l'attirail d'une législation faite pour une

époque disparue. Mais pouvait-on demander aux artisans de rompre

avec un régime qui leur paraissait lié à leur propre existence?

Étaient-ils capables de s'élever au-dessus de l'étroit horizon dans

lequel ils avaient vécu durant tant de siècles? La réponse n'est pas

douteuse. En réalité, le régime des métiers n'eût pu disparaître que

par une révolution violente, que par une perturbation totale du régime

municipal. Il était trop vieux, trop profondément enraciné dans la

tradition et la coutume pour pouvoir se modifier. Il végéta donc et se

décrépit lentement. Toutes les mesures prises pour lui venir en aide

échouèrent.

Mais, contrastant avec la décadence de la draperie urbaine, la

draperie rurale entre dans une voie d'étonnants progrès. Condamnée

durant tout le Moyen Age, par les privilèges et la jalousie des grandes

villes, à une existence précaire et misérable, elle avait commencé

pendant la période bourguignonne à s'épanouir çà et là, malgré bien

des difficultés et d'incessantes protestations. Puis, tout à coup,

vers la fin du premier tiers du XVIe siècle, elle se développe en

pleine vigueur et fait surgir, à côté de l'antique organisation

corporative de l'industrie, une organisation bien différente et aussi

parfaitement adaptée au nouvel ordre économique que celle-là lui était

rebelle. Libre des entraves dans lesquelles la réglementation urbaine

enserre l'artisan, elle se plie, en effet, à toutes les exigences de

l'entreprise capitaliste. Chez elle, point de limites à la production,

point de métiers groupant les artisans en face du patron, intervenant

dans le taux des salaires, fixant les conditions de l'apprentissage et

limitant les heures de travail. Point de privilèges surtout, n'ouvrant

qu'aux bourgeois l'accès de la profession et en excluant le «forain».

Ici, tout homme, pourvu qu'il soit valide et sache lancer la navette,

est sûr d'être embauché. On ne s'inquiète ni de son passé ni de son

origine, et lui-même, isolé en face de l'employeur, se soumet aux

conditions qu'il stipule, trop heureux d'avoir trouvé un gagne-pain.

Ainsi se constitue dans les villages des environs d'Ypres, dans la

châtellenie de Bailleul, à Bergues-Saint-Winnoc, aux environs de Lille,

mais surtout à Hondschoote et à Armentières, un véritable prolétariat

industriel. Les miséreux, les vagabonds y affluent de tous les points

du pays. Bien plus! le malaise de l'industrie urbaine poussant les

ouvriers des grandes communes vers le plat-pays, on assiste au

spectacle inattendu d'un exode des villes vers les campagnes. Bref,

pour résister à la draperie anglaise, les Pays-Bas ont dû subir une

transformation analogue à celle de l'Angleterre elle-même, et l'on

remarque entre les jeunes agglomérations industrielles du XVIe siècle

et les vieilles villes, un contraste analogue à celui que l'on constate

à la même époque entre les _towns_ à privilèges, comme Worcester ou

Evesham, et les bourgs manufacturiers qui font alors pour la première

fois connaître à l'histoire les noms de Manchester, de Sheffield ou de

Birmingham.

C'est naturellement pour le marché d'Anvers que travaille cette

«nouvelle draperie»; c'est de là qu'elle reçoit les ordres qui font

confectionner, pour un seul marchand, des centaines, des milliers de

pièces. Il en va de même, d'ailleurs, de bien d'autres industries

écloses comme elle grâce au capitalisme et à la liberté économique.

La métallurgie et l'exploitation du charbon dans le pays de Liége,

le Namurois et le Hainaut se développent aussi en dehors des

métiers urbains, sous le régime du droit commun et de l'entreprise

individuelle, et, là aussi, le prolétariat industriel apparaît tout

d'abord dans les campagnes.

Mais il ne devait pas tarder à gagner les villes. Si les métiers

veillaient jalousement, en effet, sur les anciennes industries et

les condamnaient par cela même à végéter, ils ne pouvaient empêcher

l'introduction de fabrications inconnues au Moyen Age ni les soumettre

à leurs règlements. Le capitalisme ne manqua pas de profiter de la

situation. Pendant la première moitié du XVIe siècle, le tissage du

satin, des «bayes», de la moquette, des rubans, le soufflage du verre

font leur apparition dans une quantité de centres urbains, et, à côté

des corporations privilégiées, y acclimatent l'organisation nouvelle. A

Valenciennes, par exemple, la sayetterie reçoit l'impulsion de riches

entrepreneurs. La plupart des ouvriers qu'elle occupe viennent des

campagnes environnantes où ils retournent le samedi soir pour passer

le dimanche dans leur famille et y porter leur pauvre salaire, après

avoir travaillé en ville pendant toute la semaine. La tapisserie et

l'industrie linière nous montrent, elles aussi, le recul du métier

devant la force envahissante du capitalisme. Malgré les réclamations

des artisans urbains, elle emploie surtout des travailleurs libres,

c'est-à-dire des gens du plat-pays. La première occupe dans toute

la Flandre des milliers de tisserands. La seconde est activement

pratiquée, autour d'Audenarde, en une foule de paroisses. Les petits

ateliers familiaux y sont placés, par groupes de trente à soixante,

sous la direction de _Winkelmeesters_ (maîtres d'ateliers) au service

des patrons de la ville. Tous les dimanches, l'ouvrage effectué pendant

la semaine est apporté à ceux-ci en échange de la matière première

destinée à être mise en œuvre pendant la semaine suivante.

II

LES POPULATIONS URBAINES AU XVIe SIÈCLE.

Il fallait caractériser avec quelque détail le mouvement économique du

XVIe siècle pour faire comprendre les transformations que présente, à

la même époque, l'existence des bourgeoisies. Nous en avons dit assez

pour montrer combien leur situation diffère désormais de ce qu'elle

avait été au Moyen Age. Le monopole de l'industrie leur a échappé.

Les progrès du capitalisme comme les progrès de la technique et de la

fabrication ne leur ont pas permis de maintenir intact leur système

réglementaire, approprié aux besoins d'une époque disparue. Sans

doute, il n'a pas péri en entier. Le protectionnisme urbain domine

encore dans tout ce qui touche à l'approvisionnement du marché local.

Les métiers de l'alimentation municipale conservent leurs positions.

Bouchers, boulangers, forgerons, menuisiers, cordonniers, etc.,

continuent à posséder le privilège de subvenir seuls aux nécessités

journalières de la bourgeoisie. Repoussés de la grande industrie par

le travail rural, les métiers n'en cherchent que davantage à conserver

le domaine qui leur reste. Dans ce but, les règlements se multiplient

et leur minutie s'accentue sans cesse. Les corporations se partagent

jalousement le champ étroit qui demeure soumis à leur exploitation.

Chacune d'elle épie ses voisines et, à la moindre transgression de ses

droits, leur intente d'interminables procès. Entre les tourneurs et

les menuisiers, les tonneliers et les charpentiers, les corroyeurs et

les bourreliers, bref, entre tous les groupes d'artisans qui vivent

du marché urbain, les contestations sont incessantes. En même temps,

le métier se replie pour ainsi dire sur lui-même et se fait de moins

en moins accueillant aux nouveaux venus. La maîtrise tend à devenir

héréditaire, et les simples compagnons ne peuvent plus que bien

rarement y arriver, placée qu'elle est désormais en dehors de leurs

atteintes par les taxes exorbitantes qu'il faut payer pour l'acquérir.

Peu à peu, le corps des artisans locaux se scinde en deux groupes bien

distincts: au-dessus, une véritable aristocratie bourgeoise réalisant

dans la sécurité de la protection des bénéfices abondants et faciles;

en dessous, une classe de travailleurs-domestiques, partageant le

labeur des maîtres, en général bien traités par eux, mais auxquels

est enlevé tout espoir d'améliorer jamais leur condition. La vie

corporative, dans la phase nouvelle où elle est entrée, a perdu la

vigueur et l'énergie qu'elle avait déployées au Moyen Age. Attentifs à

leurs seuls intérêts, les maîtres cherchent à s'épargner les charges

qu'elle entraîne. Il faut que le pouvoir public intervienne souvent

pour les forcer à accepter les fonctions de «rewards» ou de _vinders_.

La plupart des métiers sont endettés; leurs vieilles institutions

charitables se soutiennent à peine. D'autre part, leurs privilèges

politiques ne profitent plus qu'aux maîtres. Eux seuls représentent

les corporations en face de l'autorité communale et l'on peut dire,

en employant une expression rigoureusement exacte dans sa trivialité,

qu'ils n'en invoquent plus les franchises que dans un intérêt de

boutique.

En face de ces vieux corps engourdis dans le privilège, les ouvriers

des industries nouvelles entretiennent dans les villes qu'a atteintes

l'action du capitalisme une activité constamment accrue par les

progrès de l'exportation. Entre leur situation et celle des métiers,

on retrouve, mais bien autrement prononcé, le contraste que nous

avons observé au Moyen Age entre les artisans de la draperie et ceux

des autres professions. Simples salariés comme les foulons et les

tisserands de jadis, ils ne jouissent pas comme ceux-ci des avantages

du régime corporatif. Ils sont soumis sans défense à l'exploitation de

leurs patrons. Le pouvoir public, si plein de sollicitude pour le petit

commerce, les abandonne à leur sort. S'il intervient en leur faveur, ce

n'est que par la réorganisation de la bienfaisance, et ce fait en dit

long sur leur misère. Bon nombre d'entre eux, d'ailleurs, ne sont que

des mendiants contraints au travail ou des fils de mendiants, auxquels

les nouvelles institutions charitables ont fourni le moyen d'apprendre

quelque «art mécanique». D'autres, nous l'avons vu plus haut, viennent

de la campagne louer leurs bras en ville et n'appartiennent pas à la

bourgeoisie. Ils constituent dans la population un élément flottant au

gré des moments de crise ou de prospérité. Les étrangers qui passent

par le pays s'étonnent de trouver dans la plupart des villes, à côté

d'opulents marchands, une plèbe pauvre et mécontente.

Mais son mécontentement est impuissant et stérile. Car ce prolétariat

inorganisé est incapable de discipliner ses forces en vue d'une action

commune. Il n'a pas conscience de former une classe distincte. Il est

en dehors de la société comme il est en dehors du droit public. Les

constitutions urbaines ne lui font aucune place. Aussi conservatrices

dans le domaine politique que dans le domaine économique, elles

l'excluent soigneusement de toute participation au pouvoir municipal.

Les cadres de la bourgeoisie restent, au XVIe siècle, ce qu'ils avaient

été au XIVe. Les «membres» du corps communal ne subissent pas la

moindre modification, alors que tout a changé autour d'eux. A Gand,

par exemple, malgré le dépérissement de la draperie, le métier des

tisserands conserve son ancienne influence aux assemblées générales

de la commune. La place faite aux différents métiers dans l'organisme

administratif se mesure à leur importance passée, non à leur importance

présente. Qu'une branche d'industrie languisse ou prospère, les

corporations qui la représentent continueront à jouir de leurs droits

acquis et sanctionnés par leurs privilèges. Ainsi, la représentation

des intérêts, que le régime démocratique s'était ingénié à établir dans

les villes, n'est plus qu'une caricature. Figée dans l'immobilité,

elle ne répond plus aux besoins de l'époque. Les institutions établies

subsistent immuables, et l'on ne s'inquiète pas de savoir si elles

s'adaptent encore à la réalité et répartissent exactement les droits et

les devoirs. En fait, l'organisation urbaine, en demeurant telle que

l'avait faite le «commun» au XIVe siècle, est devenue, par la force

des circonstances, purement aristocratique. L'évolution économique et

sociale a eu pour résultat de l'abandonner entièrement à une minorité

de groupes privilégiés. La bourgeoisie, qui avait compris jadis toute

la population des villes, n'en renferme plus qu'une partie. Elle

constitue une caste presque inaccessible aux masses travailleuses

suscitées par le nouveau capitalisme, et déjà les faits préparent le

changement de sens que le socialisme contemporain devait donner au mot

«bourgeois».

Si le prolétariat industriel est soigneusement privé de toute

intervention légale, et si les hommes dont il se compose appartiennent

à des milieux trop différents et sont trop misérables pour songer à

revendiquer des droits politiques, il n'en est pas moins vrai qu'il a

plus d'une fois suscité des émeutes assez graves et vivement inquiété

les autorités. Mais ces mouvements n'ont jamais été provoqués que par

sa détresse. La hausse formidable des prix, qui se manifeste dans

toute l'Europe pendant le XVIe siècle et que les Pays-Bas ressentirent

depuis 1550 environ, empirèrent encore sa condition, car la hausse des

salaires ne compensa que très maigrement la baisse de la valeur des

monnaies. Aussi, n'y a-t-il rien d'étonnant à constater depuis lors

de très nombreux soulèvements, provoqués soit par la perception d'un

impôt nouveau, soit, le plus souvent, par le renchérissement des grains

ou de la bière. Ces émeutes d'ailleurs, pour violentes qu'elles aient

été parfois, furent toujours très courtes et n'eurent jamais d'autres

résultats que le pillage des greniers à blé ou l'effraction des

maisons de quelques riches marchands. Bien différente des communiers

du Moyen Age, la foule affamée d'hommes, de femmes et d'enfants qui

les provoqua, était sans armes, et les compagnies militaires de la

bourgeoisie en venaient facilement à bout. Quelques exécutions,

pour l'exemple, achevaient la répression. Le magistrat modérait

provisoirement le prix du pain, et tout rentrait dans l'ordre, jusqu'à

ce qu'une nouvelle crise de misère provoquât une nouvelle explosion

d'impuissante colère.

III

LE SOULÈVEMENT DE GAND SOUS CHARLES-QUINT.

Il arriva pourtant que les métiers, mécontents du pouvoir central,

firent appel à ces prolétaires dont ils évitaient d'habitude si

soigneusement le contact. Il en fut ainsi, par exemple, en 1539, lors

du conflit entre la gouvernante Marie de Hongrie et les Gantois, à

propos du refus opposé par ceux-ci à la levée d'une «aide» motivée par

l'invasion de François Ier dans les Pays-Bas. Les artisans profitèrent

de la circonstance pour rétablir le régime municipal aboli par la

paix de Gavere[64], c'est-à-dire pour en revenir tout à la fois au

gouvernement direct de la commune par ses «trois membres» et au

particularisme du Moyen Age. On ne peut douter des tendances qui les

animaient quand on les voit, dans leur haine contre le capitalisme

et la liberté économique, exiger la rentrée en vigueur du privilège

interdisant l'exercice de toute industrie dans un rayon de trois lieues

autour de la ville. Mais presque aussitôt, ils se virent débordés par

la plèbe. L'autorité de leurs doyens est ouvertement méconnue. Des

bandes de gens sans aveu se déversent du plat-pays dans la ville,

l'emplissent de leurs clameurs, l'effrayent de leurs violences et

s'apprêtent à piller les couvents et les maisons des riches. Bientôt,

à Audenarde, à Courtrai, à Ypres, à Lille, à Grammont, à Armentières,

«les povres gens et aultres de petit estat» prennent une attitude

menaçante. Mais le péril est plus apparent que réel. Le peuple,

abandonné à lui-même, s'agite dans l'anarchie. Sa faiblesse militaire

et son aveuglement politique sont égaux à sa turbulence. Pour résister

aux forces de l'empereur, ils traînent sur leurs remparts délabrés les

vieilles bombardes du Moyen Age et sollicitent l'appui de François Ier,

alors en paix avec Charles-Quint et qui se hâte de lui faire connaître

leurs étranges sollicitations.

[Note 64: Voy. p. 239.]

Exaspéré par tant d'outrecuidance, Charles résolut d'infliger aux

Gantois un châtiment exemplaire. Arrivé au milieu d'eux, le 14 février

1540, entouré d'un appareil militaire imposant, il chargea le procureur

général du grand conseil de Malines d'instruire leur procès. Pour

mieux faire ressortir sa toute-puissance souveraine, il eut soin de ne

point traiter la ville en belligérante: il affecta de ne voir en elle

qu'une simple rebelle. La sentence fut prononcée le 29 avril. Elle

proclamait les Gantois coupables de sédition et de lèse-majesté. En

conséquence, elle leur enlevait tous leurs privilèges, dont les chartes

seraient remises au prince, confisquait tous les biens appartenant

à la commune et aux métiers, ainsi que l'artillerie de la ville,

décidait que Roland, la grosse cloche du beffroi, serait «dépendue».

Les échevins, trente bourgeois, le doyen des tisserands, dix hommes

de chaque métier, cinquante personnes du «membre» des tisserands et

cinquante _creesers_[65] «deschaus et à teste nue» et tous «estant en

linge» feront amende honorable à l'empereur. Les fossés de l'enceinte,

depuis la porte d'Anvers jusqu'à l'Escaut, seront comblés. Enfin, la

ville paiera sa part dans l'aide refusée, plus une amende de 150.000

«carolus» d'or, et elle remboursera tous ceux qu'elle a contraints à

lui faire des avances pendant les troubles.

[Note 65: On appelait ainsi, c'est-à-dire braillards, la populace

qui avait fait la loi à la ville pendant les troubles.]

Les anciennes démocraties des Pays-Bas · 第 14 / 16 段