Rien ne serait plus inexact, toutefois, que de considérer Philippe

le Bon, ainsi qu'on l'a fait trop souvent, comme un ennemi mortel

des grandes villes, comme un tyran acharné à leur perte et cherchant

toutes les occasions de leur nuire. Il savait que sa puissance et sa

situation en Europe reposaient sur la prospérité des Pays-Bas, et

cette prospérité était trop intimement liée à celle des bourgeoisies

pour qu'il ait pu songer à les détruire. Ce qui est vrai, c'est que

sa politique centralisatrice était incompatible avec l'autonomie

municipale telle que le Moyen Age l'avait connue. La souveraineté

de l'État ne pouvait capituler devant les privilèges. Elle devait

nécessairement les réduire au droit commun et sacrifier l'intérêt

particulier à l'intérêt général. En combattant les prérogatives

urbaines, le prince poursuit évidemment son avantage, mais il agit

en même temps à l'avantage de la grande majorité de ses sujets. Il

considère sa «hauteur» et sa «seigneurie» comme la garantie du «bien

public», et il justifie par là l'obéissance qu'il exige. Désormais, les

grandes communes cessent de former autant d'immunités inaccessibles

au pouvoir central. Le prince collabore à la nomination de leurs

magistrats, fait vérifier leurs comptes par ses fonctionnaires, les

empêche d'exploiter les petites villes et les paysans, de remplir le

pays de leurs «bourgeois forains», et, bon gré mal gré, soumet les

jugements de leurs tribunaux à l'appel de ses conseils de justice.

Il importe de remarquer d'ailleurs qu'il est arrivé à ses fins sans

trop de peine. Car manifestement, les privilèges que les villes

prétendirent défendre contre lui avaient fait leur temps et étaient

condamnés à disparaître. Non seulement tout le monde, en dehors des

bourgeoisies, les supportait impatiemment, mais ils s'opposaient

encore à l'expansion des forces nouvelles qui, depuis le XVe siècle,

déterminent de plus en plus le développement économique. Les progrès

du capitalisme, de la navigation et de la circulation générale exigent

la suppression des entraves que la politique urbaine leur impose. Le

grand commerce se trouve désormais en face de l'économie urbaine comme

les villes s'étaient trouvées elles-mêmes, à l'origine, en face de

l'économie domaniale. Il exige la suppression des marchés privilégiés,

des étapes, des monopoles industriels. Lui aussi aspire au droit commun

et à la suppression de ces franchises municipales qui ne sont plus

qu'un obstacle à la liberté.

Mais les bourgeoisies qui en jouissent s'acharnent naturellement à

leur défense. Au lieu de s'adapter aux nécessités de l'époque, elles

restent obstinément fidèles au passé. Si la concurrence étrangère

restreint leurs exportations, bien loin de chercher à lui tenir tête

en renouvelant leur industrie, elles ne voient de salut que dans

un redoublement de protectionnisme. Au milieu de la transformation

qui s'accomplit autour d'elles, elles conservent inébranlable leur

confiance dans la législation médiévale qui a fait leur grandeur. Elles

considèrent que toute dérogation à leurs privilèges surannés amènera

fatalement leur «totale destruction et destitution». Elles n'admettent

pas que ces privilèges, irrémédiablement vieillis, ne constituent

plus que des entraves à l'exercice du commerce. Bruges a beau voir

les marchands l'abandonner de plus en plus pour Anvers; Dordrecht a

beau constater les progrès croissants du port d'Amsterdam, ni l'une

ni l'autre ne veulent comprendre que leurs privilèges sont la vraie

cause de leur décadence parce qu'ils écartent d'elles l'étranger.

L'expérience ne leur sert de rien et elles restent sourdes à la voix

des conseillers qui leur prédisent qu'en continuant à agir comme elles

le font, «elles détruiront totalement le fait de la marchandise».

Il est donc certain que, dans leur conflit avec les villes, les princes

bourguignons agirent en somme dans l'intérêt public. Ils rallièrent

autour d'eux non seulement le clergé, la noblesse, les paysans, mais

encore cette classe d'hommes nouveaux qui, au XVe siècle, inaugure une

vie économique dans laquelle le capitalisme tend à sa libre expansion.

Bien plus, au sein même des villes, une bonne partie de la bourgeoisie

riche se prononce pour eux. Un nombre de plus en plus considérable de

ses membres abandonnent désormais le commerce et cherchent au service

de l'État une carrière honorable et lucrative. Gênés par l'exclusivisme

des métiers, inquiets du ralentissement de l'industrie urbaine, les

fils des patriciens entrent en foule dans les carrières libérales

et le fonctionnarisme. Les institutions nouvelles créées par la

centralisation monarchique, conseils de justice, chambres des comptes,

offices administratifs de toute sorte les attirent de plus en plus, les

détournent de la politique municipale et les attachent au service du

prince qui les paie. De même que la noblesse, à l'époque bourguignonne,

se transforme peu à peu en une noblesse de cour, de même la haute

bourgeoisie fournit maintenant au prince un recrutement assuré pour les

emplois que l'augmentation de son pouvoir multiplie sans cesse.

Pour contre-balancer tant de circonstances défavorables à leur cause,

il eût fallu que les villes fussent capables de s'entr'aider. Mais

c'est à quoi s'opposait précisément leur politique particulariste.

Elles ne surent ni s'entendre ni combiner leurs efforts. Jalouses

les unes des autres, elles s'abandonnent mutuellement à l'heure du

péril. En 1437, Bruges en lutte avec Philippe le Bon voit la Flandre

se détourner d'elle. Les Gantois connurent le même sort en 1452. Sauf

Ninove, toutes les villes de leur châtellenie les laissèrent seuls

au moment décisif. Malgré leurs supplications, les autres «membres»

du comté se bornèrent à leur offrir leurs bons offices pour les

réconcilier avec le duc.

Il ne faut donc point s'étonner si le conflit de l'État avec les villes

se dénoua presque partout d'une manière pacifique sous le règne de

Philippe le Bon.

Liége, il est vrai, combattit le duc avec un acharnement incroyable

et paya, on le sait, de sa destruction complète sous Charles le

Téméraire, son obstination héroïque à lui résister. Mais Liége n'était

pas une ville bourguignonne. Elle ne luttait pas seulement pour ses

franchises, mais pour l'indépendance séculaire de la principauté

ecclésiastique dont elle était la capitale et qui soutint ses efforts.

Plus encore que l'ennemie des privilèges urbains, elle vit dans la

maison de Bourgogne la conquérante et l'étrangère. Et il ne faut pas

oublier surtout que l'intervention du roi de France explique à la

fois son audace et la rigueur avec laquelle elle fut traitée par son

vainqueur.

Nulle part, dans leurs propres domaines, les ducs n'agirent avec

la cruauté qu'ils manifestèrent envers elle. D'ailleurs, ce n'est

qu'en Flandre, c'est-à-dire dans le pays où les villes jouissaient

des privilèges les plus étendus et avaient aussi le plus largement

empiété sur les prérogatives princières, qu'ils eurent à prendre les

armes contre les bourgeoisies. Encore, le soulèvement de Bruges, en

1436-1437, ne fut-il pas bien redoutable. Mais Gand ne craignit pas

d'affronter en face son souverain avec cette sombre énergie et cette

incroyable ténacité dont son histoire fournit tant d'exemples.

Grâce au nombre de ses «bourgeois-forains», aux paysans qu'elle enrôla

de force, aux mercenaires anglais dont elle loua les services, la

puissante commune put tenir en échec pendant plus d'un an les garnisons

chargées de la bloquer. Mais ses milices, malgré tout leur courage,

n'étaient plus capables d'affronter une bataille rangée contre une

armée régulière. Les progrès de l'art de guerre enlevaient aux soldats

improvisés des métiers toute chance de vaincre. La défaite sanglante

que leur firent éprouver à Gavere, le 23 juillet 1453, les vieilles

bandes picardes et bourguignonnes de Philippe, consacra d'une manière

éclatante l'irrémédiable impuissance du système militaire des communes.

Gand n'essaya pas, comme après Roosebeke, de continuer plus longtemps

une résistance impossible. Le 30 juillet, deux mille de ses bourgeois

vinrent en chemise s'agenouiller sur les champs devant le duc et lui

crier merci. Ils s'engagèrent à payer une amende de 350.000 ridders

d'or et, en signe de soumission, à murer une des portes de la ville

et à en tenir une autre fermée tous les jeudis. Ces humiliantes

satisfactions offertes à la majesté offensée du prince ne furent

d'ailleurs que la moindre partie du châtiment. Comme Bruges, en 1437,

Gand dut renoncer à l'indépendance quasi absolue et à l'hégémonie

territoriale dont il avait joui jusqu'alors. Tous les usages contraires

au texte de ses chartes furent abolis. Les doyens des métiers, des

bourgeois et des tisserands cessèrent de participer aux élections

magistrales; le bailli recouvra le contrôle sur l'administration

urbaine; les franchises des bourgeois forains furent amoindries;

les échevins perdirent le droit d'évoquer devant eux un procès où un

bourgeois était en cause, si celui-ci consentait à ester en justice

en dehors de la commune, enfin et surtout les petites villes et les

villages de la châtellenie furent soustraits au pouvoir des Gantois.

Ainsi, Gand était à son tour ramené au droit commun. Dépouillé de sa

seigneurie et des franchises qu'il avait si largement ajoutées à ses

privilèges légaux, il ne formait plus qu'une ville comme une autre et

se courbait au niveau de ses semblables. Du reste, le duc ne lui enleva

que ses prérogatives politiques: il ne toucha ni à son droit d'étape ni

à son autonomie locale. Il l'aida même à réparer les désastres causés

pendant la guerre en lui accordant, quelques semaines après la bataille

de Gavere, l'établissement de deux foires.

On peut considérer sa conduite en cette circonstance comme tout à fait

caractéristique de sa politique à l'égard des villes. Nulle part il ne

chercha à leur imposer brutalement le régime du bon plaisir. Il laissa

subsister dans chacune d'elles le gouvernement local qui s'y était

institué. Il respecta les libertés octroyées par ses prédécesseurs. Il

se garda bien surtout, par une intervention indiscrète et tracassière,

de mécontenter l'opinion. Il eut soin de choisir les «commissaires»

chargés de le représenter lors de la rénovation annuelle des

magistrats et de contrôler leurs comptes, parmi des nobles ou des

fonctionnaires familiarisés avec les mœurs et les usages locaux.

L'intervention de ces commissaires fut d'ailleurs singulièrement

bienfaisante. Il suffit de parcourir les apostilles inscrites par eux

dans les registres communaux pour apprécier la conscience qu'ils mirent

à s'acquitter presque tous de leur mission. Grâce à eux, quantité de

dépenses inutiles furent supprimées, quantités d'abus abolis et maintes

innovations heureuses introduites dans la comptabilité urbaine.

Le gouvernement s'ingénia de plus à trouver des remèdes à la décadence

économique provoquée dans la plupart des villes de Flandre et de

Brabant par la diminution croissante de l'industrie drapière. Dans leur

intérêt, il prohibe l'importation des draps et des fils d'Angleterre.

Il seconde les efforts de Bruges dans sa lutte contre l'ensablement

du Zwin. Il pousse de toutes ses forces, au développement des foires

d'Anvers et soutient les villes hollandaises dans leur conflit avec

la Hanse, dont elles parviennent, grâce à lui, à s'approprier le

trafic. Au milieu de la crise provoquée par la nouvelle orientation du

commerce, qui se détourne de Bruges, et par la concurrence anglaise,

qui ruine la draperie urbaine, il n'a rien épargné pour venir en aide

aux communes en détresse. Mais il ne pouvait évidemment les sauver

malgré elles. L'étroitesse de vues de la politique municipale lui

dicta bien souvent des mesures que, laissé à lui-même, il n'aurait

certainement pas prises. Sollicité en sens divers par des villes

dont les intérêts sont incompatibles, il ne distingue pas toujours

nettement la voie à suivre, hésite, tâtonne et prend souvent des

décisions contradictoires. On le voit tout ensemble maintenir Bruges

en possession de ses droits d'étape et favoriser le développement

des foires d'Anvers, qui ruinent les vieux monopoles commerciaux. En

Flandre, pour satisfaire les Yprois, il restreint dans les environs de

leur ville l'exercice de la draperie rurale, qu'ailleurs il autorise

et protège. On sent, à ces fluctuations, que, sollicité tout à la fois

par les tendances du passé et celles de l'avenir, il ne peut parvenir à

prendre nettement position. Entre le nouveau capitalisme, «qui toujours

cherche liberté», et le vieux protectionnisme municipal, il tente

une conciliation impossible. Le seul but qu'il s'assigne résolument,

c'est la subordination des villes au pouvoir supérieur du prince,

c'est-à-dire de l'État.

Ses institutions centralisatrices fournirent d'ailleurs à bon nombre

de villes des ressources nouvelles et contribuèrent à les réconcilier

avec le régime qui s'imposait à elles. L'établissement d'une Université

à Louvain en 1426, celui de conseils de justice à Gand, à Bruxelles,

à Malines, et de chambres des comptes à Lille, Bruxelles et La Haye,

en fixant à demeure dans toutes ces localités un nombreux personnel

de fonctionnaires, d'avocats, d'employés subalternes de toute espèce

et en y faisant affluer les étudiants, les plaideurs ou les gens

de finance, furent pour la population locale une source permanente

d'abondants profits. Par la création de grands corps sédentaires, tels

que l'administration ecclésiastique en avait seule possédé jusqu'alors,

l'administration civile contribua à son tour à l'entretien de la vie

urbaine.

Mais, tout en l'entretenant, elle la transforme. La résidence au sein

de la bourgeoisie d'un groupe nombreux de fonctionnaires de l'État y

atténue forcément l'exclusivisme municipal. En rapports continuels

avec l'organisation générale du pays, les villes ne peuvent plus

se considérer comme autant de petits mondes à part. Elles sentent

qu'elles font partie d'un tout plus grand qu'elles et dont, au lieu

de la diriger, elles subissent l'action. Si défiante que la petite

bourgeoisie reste à son égard, elle la tolère parce qu'elle la craint

et que d'ailleurs elle en profite. Quant aux classes riches, nous

l'avons déjà dit, elles se hâtent de profiter des circonstances et de

porter désormais au service de l'État une activité qu'elles n'avaient

dépensée jusqu'alors que dans le cercle restreint de la politique

communale.

Ces changements ne se sont point accomplis, à la vérité, sans

rencontrer de résistance. Après la mort de Philippe le Bon (1467),

l'absolutisme hautain de Charles le Téméraire compromit très gravement

les résultats acquis. N'étant encore que comte de Charolais, il s'était

un jour vanté devant les Bruxellois que, «par Saint-Georges, une fois

si jamais il devenoit duc il le leur feroit bien sentir et ne feroient

point de luy comme ils avoient fait du père qui leur avoit esté trop

doux et les avoit enrichis et donné l'orgueil qu'ils avoient».

Il tint rigoureusement sa parole. Le sac de Liége fit comprendre aux

villes qu'elles avaient désormais un maître inaccessible à la clémence

et «qui aimoit mieux être haï que contemné». L'autonomie municipale,

que Philippe avait respectée, fut livrée au bon plaisir du prince. Les

traditions anciennes, les droits acquis, les privilèges fondamentaux

furent foulés aux pieds. A Gand, l'élection des échevins fut abandonnée

exclusivement aux commissaires du duc; il abolit les trois «membres» de

la bourgeoisie et voulut qu'à l'avenir tous les habitants ne formassent

plus «qu'un seul corps et communauté». En Hollande, il prétendit nommer

lui-même les magistrats municipaux. Dans son radicalisme autoritaire

et niveleur, il eut même un instant l'idée de substituer à Liége,

à la vieille coutume locale, la rigueur savante du droit romain.

Despote par caractère, il le fut davantage encore par conviction. Il

crut sincèrement que la toute-puissance du souverain était la seule

garantie de l'ordre et de cette justice implacable, mais égale pour

tous, qu'il prétendait faire régner dans ses états. Mais il en fut de

son gouvernement interne comme de sa politique extérieure. L'orgueil et

l'obstination insensée qui firent si lamentablement échouer celle-ci

causèrent également la chute de celui-là. La catastrophe du Téméraire

devant les murs de Nancy (1477) donna dans les Pays-Bas le signal d'une

réaction particulariste qui faillit ruiner l'État créé par Philippe le

Bon.

Plus le despotisme ducal avait rigoureusement justifié par le «droit

commun» ses intolérables empiétements, plus on se rejeta vers les

privilèges. Toutes les grandes communes s'empressèrent de mettre à

profit l'anéantissement de l'armée ducale et le désarroi de leur jeune

princesse[63] pour rétablir leurs franchises et remettre en vigueur

leurs anciens gouvernements. Partout les métiers coururent aux armes

et la démocratie urbaine se reconstitua telle qu'elle avait existé au

XIVe siècle. Mais son succès ne dura qu'un instant. A peine restaurée,

elle dévoila son impuissance. Le particularisme urbain déchaîna bientôt

la rivalité de tous contre tous. Les campagnes et les petites villes,

retombées sous le joug des grandes communes, se déclarèrent contre

elles. Bruges et Gand soulevèrent le mécontentement d'Anvers dont leur

protectionnisme menaçait les progrès, et qui ne tarda pas à revenir

à la cause du prince. Les villes hollandaises, qui devaient pour une

large part à la politique bourguignonne la suprématie naissante de

leur marine, abandonnèrent aussi l'opposition après un premier moment

d'effervescence. La Flandre seule ne déposa pas les armes. Plus ses

villes avaient jadis été puissantes et privilégiées, plus elles étaient

incapables de comprendre la nécessité de concilier leurs intérêts avec

ceux de l'État.

[Note 63: Charles ne laissait comme héritière que sa fille Marie de

Bourgogne, alors âgée de vingt ans.]

Mais les métiers sentaient bien que leurs forces ne pouvaient plus

suffire à leur donner la victoire. Reprenant pour leur compte la

conduite des _Leliaerts_ de 1302, ils s'adressent au roi de France. Ils

appellent Louis XI à la rescousse, comme leurs vieux ennemis avaient

jadis appelé Philippe le Bel. Le régime démocratique cherche à se

maintenir par les mêmes moyens que le régime patricien vieillissant:

par l'appui de l'étranger. Ce sont des mercenaires français qui

viennent combattre pour lui, car les milices communales se bornent à

veiller sur leurs remparts et n'osent plus affronter en rase campagne

les armées régulières.

Maladroitement dirigée par Maximilien d'Autriche, qui avait épousé

Marie de Bourgogne au mois d'août 1477, la guerre dura longtemps à

travers des péripéties sur lesquelles nous ne pouvons insister ici.

L'obstination des Gantois la prolongea jusqu'en 1492, alors même que

toutes chances de l'emporter s'étaient évanouies. L'origine étrangère

de Maximilien, l'inintelligence dont il fit preuve en affichant un

absolutisme imité de celui de Charles le Téméraire, sa rupture, après

la mort de Marie, avec une grande partie de la noblesse, l'insuffisance

enfin de ses ressources et ses nombreuses absences en Allemagne où,

dès 1486, la couronne du roi des Romains lui était échue, expliquent

suffisamment la durée d'une résistance que la France ne soutint que de

loin et sans grande énergie. En réalité, en dehors de la Flandre et,

en Flandre en dehors de Gand, les partisans de la vieille politique

municipale et de la démocratie urbaine qui la soutenait, n'étaient plus

qu'une impuissante minorité. Les Gantois eux-mêmes s'en détachaient peu

à peu. Soumis à la domination du démagogue Jean de Coppenhole, ancien

clerc des échevins parvenu au pouvoir à la faveur des troubles, ils

vivaient dans un état d'anarchie et de violence contre lequel finit par

s'insurger une partie considérable de la bourgeoisie. Le métier des

bateliers, la plus influente des corporations depuis que la décadence

de la draperie a enlevé toute influence aux tisserands, demande la

fin d'une guerre ruineuse et sans issue. Pour maintenir encore sa

prépondérance, Coppenhole fait décapiter leur doyen et leur oppose

les petits métiers, chez lesquels l'extrême particularisme industriel

entretient l'extrême particularisme municipal. Un cordonnier devient

capitaine général de la commune. Mais les bateliers se soulèvent, et, à

son tour, Coppenhole monte sur l'échafaud. Dès lors, la paix n'est plus

qu'une question de jours. Elle est conclue à Cadzant le 29 juillet 1492

et ramène Gand à l'état de choses établi dans ses murs après la paix de

Gavere.

Avec cette capitulation de la plus indomptable des villes, se clôt

dans les Pays-Bas la période des guerres municipales. L'avènement de

Philippe le Beau, en 1494, en appelant au pouvoir un prince national,

achève d'apaiser les esprits. Le conflit que depuis un siècle se

livraient l'État et les communes, le principe médiéval de l'autonomie

particulariste et le principe moderne de la centralisation monarchique,

s'achève par le triomphe de celui-ci. Mais ce triomphe n'a pas courbé

les villes sous l'absolutisme. Il leur reste assez de forces sinon pour

lutter encore contre l'État, au moins pour intervenir largement dans

ses affaires et l'obliger à tenir compte de leurs intérêts et de leur

volonté.

CHAPITRE IX

Les villes à l'époque de la Renaissance.

I. Les transformations économiques et leur influence sur le régime

urbain.--II. Les populations urbaines au XVIe siècle.--III. Le

soulèvement de Gand sous Charles-Quint.

I

LES TRANSFORMATIONS ÉCONOMIQUES ET LEUR INFLUENCE SUR LE RÉGIME URBAIN.

Les changements politiques, économiques et sociaux qui, depuis le

commencement de l'époque bourguignonne, avaient peu à peu modifié la

situation des villes, transformé leur commerce et leur industrie,

altéré la nature de leur population et tout à la fois provoqué

leur lutte contre le prince et décidé de l'issue de cette lutte,

s'accentuèrent si rapidement à partir des premières années du XVIe

siècle que, dès le règne de Philippe le Beau, les bourgeoisies se

trouvèrent, à tous égards, en face d'un état de choses complètement

différent de celui qui, depuis quatre siècles, avait déterminé

leurs intérêts, leurs tendances et leurs institutions. Au point de

vue politique tout d'abord, le souverain, grâce aux combinaisons et

aux hasards de la politique matrimoniale, a acquis une force qui

fait de lui le plus puissant potentat de l'Europe et contre laquelle

toute rébellion est impossible. Le successeur des ducs de Bourgogne

est devenu avec Charles-Quint maître de l'Espagne, du Milanais, du

royaume de Naples, des domaines de la maison d'Autriche, de l'Empire;

il aspire à la domination universelle et ses provinces patrimoniales,

administrées en son nom par des gouvernantes (Marguerite d'Autriche

puis Marie de Hongrie) obéissent à ses ordres, trop heureuses de

l'autonomie interne dont il les laisse jouir. Car très habilement il

évite d'y froisser les vieilles traditions nationales et d'y semer, par

un absolutisme cassant, un mécontentement que le roi de France, son

rival, ne manquerait pas d'exploiter contre lui. D'ailleurs, en dépit

de l'exiguïté de leur territoire, les Pays-Bas possèdent une telle

richesse que le crédit de l'empereur repose sur eux en grande partie et

qu'il importe de les ménager.

Les anciennes démocraties des Pays-Bas · 第 13 / 16 段