le Bon, ainsi qu'on l'a fait trop souvent, comme un ennemi mortel
des grandes villes, comme un tyran acharné à leur perte et cherchant
toutes les occasions de leur nuire. Il savait que sa puissance et sa
situation en Europe reposaient sur la prospérité des Pays-Bas, et
cette prospérité était trop intimement liée à celle des bourgeoisies
pour qu'il ait pu songer à les détruire. Ce qui est vrai, c'est que
sa politique centralisatrice était incompatible avec l'autonomie
municipale telle que le Moyen Age l'avait connue. La souveraineté
de l'État ne pouvait capituler devant les privilèges. Elle devait
nécessairement les réduire au droit commun et sacrifier l'intérêt
particulier à l'intérêt général. En combattant les prérogatives
urbaines, le prince poursuit évidemment son avantage, mais il agit
en même temps à l'avantage de la grande majorité de ses sujets. Il
considère sa «hauteur» et sa «seigneurie» comme la garantie du «bien
public», et il justifie par là l'obéissance qu'il exige. Désormais, les
grandes communes cessent de former autant d'immunités inaccessibles
au pouvoir central. Le prince collabore à la nomination de leurs
magistrats, fait vérifier leurs comptes par ses fonctionnaires, les
empêche d'exploiter les petites villes et les paysans, de remplir le
pays de leurs «bourgeois forains», et, bon gré mal gré, soumet les
jugements de leurs tribunaux à l'appel de ses conseils de justice.
Il importe de remarquer d'ailleurs qu'il est arrivé à ses fins sans
trop de peine. Car manifestement, les privilèges que les villes
prétendirent défendre contre lui avaient fait leur temps et étaient
condamnés à disparaître. Non seulement tout le monde, en dehors des
bourgeoisies, les supportait impatiemment, mais ils s'opposaient
encore à l'expansion des forces nouvelles qui, depuis le XVe siècle,
déterminent de plus en plus le développement économique. Les progrès
du capitalisme, de la navigation et de la circulation générale exigent
la suppression des entraves que la politique urbaine leur impose. Le
grand commerce se trouve désormais en face de l'économie urbaine comme
les villes s'étaient trouvées elles-mêmes, à l'origine, en face de
l'économie domaniale. Il exige la suppression des marchés privilégiés,
des étapes, des monopoles industriels. Lui aussi aspire au droit commun
et à la suppression de ces franchises municipales qui ne sont plus
qu'un obstacle à la liberté.
Mais les bourgeoisies qui en jouissent s'acharnent naturellement à
leur défense. Au lieu de s'adapter aux nécessités de l'époque, elles
restent obstinément fidèles au passé. Si la concurrence étrangère
restreint leurs exportations, bien loin de chercher à lui tenir tête
en renouvelant leur industrie, elles ne voient de salut que dans
un redoublement de protectionnisme. Au milieu de la transformation
qui s'accomplit autour d'elles, elles conservent inébranlable leur
confiance dans la législation médiévale qui a fait leur grandeur. Elles
considèrent que toute dérogation à leurs privilèges surannés amènera
fatalement leur «totale destruction et destitution». Elles n'admettent
pas que ces privilèges, irrémédiablement vieillis, ne constituent
plus que des entraves à l'exercice du commerce. Bruges a beau voir
les marchands l'abandonner de plus en plus pour Anvers; Dordrecht a
beau constater les progrès croissants du port d'Amsterdam, ni l'une
ni l'autre ne veulent comprendre que leurs privilèges sont la vraie
cause de leur décadence parce qu'ils écartent d'elles l'étranger.
L'expérience ne leur sert de rien et elles restent sourdes à la voix
des conseillers qui leur prédisent qu'en continuant à agir comme elles
le font, «elles détruiront totalement le fait de la marchandise».
Il est donc certain que, dans leur conflit avec les villes, les princes
bourguignons agirent en somme dans l'intérêt public. Ils rallièrent
autour d'eux non seulement le clergé, la noblesse, les paysans, mais
encore cette classe d'hommes nouveaux qui, au XVe siècle, inaugure une
vie économique dans laquelle le capitalisme tend à sa libre expansion.
Bien plus, au sein même des villes, une bonne partie de la bourgeoisie
riche se prononce pour eux. Un nombre de plus en plus considérable de
ses membres abandonnent désormais le commerce et cherchent au service
de l'État une carrière honorable et lucrative. Gênés par l'exclusivisme
des métiers, inquiets du ralentissement de l'industrie urbaine, les
fils des patriciens entrent en foule dans les carrières libérales
et le fonctionnarisme. Les institutions nouvelles créées par la
centralisation monarchique, conseils de justice, chambres des comptes,
offices administratifs de toute sorte les attirent de plus en plus, les
détournent de la politique municipale et les attachent au service du
prince qui les paie. De même que la noblesse, à l'époque bourguignonne,
se transforme peu à peu en une noblesse de cour, de même la haute
bourgeoisie fournit maintenant au prince un recrutement assuré pour les
emplois que l'augmentation de son pouvoir multiplie sans cesse.
Pour contre-balancer tant de circonstances défavorables à leur cause,
il eût fallu que les villes fussent capables de s'entr'aider. Mais
c'est à quoi s'opposait précisément leur politique particulariste.
Elles ne surent ni s'entendre ni combiner leurs efforts. Jalouses
les unes des autres, elles s'abandonnent mutuellement à l'heure du
péril. En 1437, Bruges en lutte avec Philippe le Bon voit la Flandre
se détourner d'elle. Les Gantois connurent le même sort en 1452. Sauf
Ninove, toutes les villes de leur châtellenie les laissèrent seuls
au moment décisif. Malgré leurs supplications, les autres «membres»
du comté se bornèrent à leur offrir leurs bons offices pour les
réconcilier avec le duc.
Il ne faut donc point s'étonner si le conflit de l'État avec les villes
se dénoua presque partout d'une manière pacifique sous le règne de
Philippe le Bon.
Liége, il est vrai, combattit le duc avec un acharnement incroyable
et paya, on le sait, de sa destruction complète sous Charles le
Téméraire, son obstination héroïque à lui résister. Mais Liége n'était
pas une ville bourguignonne. Elle ne luttait pas seulement pour ses
franchises, mais pour l'indépendance séculaire de la principauté
ecclésiastique dont elle était la capitale et qui soutint ses efforts.
Plus encore que l'ennemie des privilèges urbains, elle vit dans la
maison de Bourgogne la conquérante et l'étrangère. Et il ne faut pas
oublier surtout que l'intervention du roi de France explique à la
fois son audace et la rigueur avec laquelle elle fut traitée par son
vainqueur.
Nulle part, dans leurs propres domaines, les ducs n'agirent avec
la cruauté qu'ils manifestèrent envers elle. D'ailleurs, ce n'est
qu'en Flandre, c'est-à-dire dans le pays où les villes jouissaient
des privilèges les plus étendus et avaient aussi le plus largement
empiété sur les prérogatives princières, qu'ils eurent à prendre les
armes contre les bourgeoisies. Encore, le soulèvement de Bruges, en
1436-1437, ne fut-il pas bien redoutable. Mais Gand ne craignit pas
d'affronter en face son souverain avec cette sombre énergie et cette
incroyable ténacité dont son histoire fournit tant d'exemples.
Grâce au nombre de ses «bourgeois-forains», aux paysans qu'elle enrôla
de force, aux mercenaires anglais dont elle loua les services, la
puissante commune put tenir en échec pendant plus d'un an les garnisons
chargées de la bloquer. Mais ses milices, malgré tout leur courage,
n'étaient plus capables d'affronter une bataille rangée contre une
armée régulière. Les progrès de l'art de guerre enlevaient aux soldats
improvisés des métiers toute chance de vaincre. La défaite sanglante
que leur firent éprouver à Gavere, le 23 juillet 1453, les vieilles
bandes picardes et bourguignonnes de Philippe, consacra d'une manière
éclatante l'irrémédiable impuissance du système militaire des communes.
Gand n'essaya pas, comme après Roosebeke, de continuer plus longtemps
une résistance impossible. Le 30 juillet, deux mille de ses bourgeois
vinrent en chemise s'agenouiller sur les champs devant le duc et lui
crier merci. Ils s'engagèrent à payer une amende de 350.000 ridders
d'or et, en signe de soumission, à murer une des portes de la ville
et à en tenir une autre fermée tous les jeudis. Ces humiliantes
satisfactions offertes à la majesté offensée du prince ne furent
d'ailleurs que la moindre partie du châtiment. Comme Bruges, en 1437,
Gand dut renoncer à l'indépendance quasi absolue et à l'hégémonie
territoriale dont il avait joui jusqu'alors. Tous les usages contraires
au texte de ses chartes furent abolis. Les doyens des métiers, des
bourgeois et des tisserands cessèrent de participer aux élections
magistrales; le bailli recouvra le contrôle sur l'administration
urbaine; les franchises des bourgeois forains furent amoindries;
les échevins perdirent le droit d'évoquer devant eux un procès où un
bourgeois était en cause, si celui-ci consentait à ester en justice
en dehors de la commune, enfin et surtout les petites villes et les
villages de la châtellenie furent soustraits au pouvoir des Gantois.
Ainsi, Gand était à son tour ramené au droit commun. Dépouillé de sa
seigneurie et des franchises qu'il avait si largement ajoutées à ses
privilèges légaux, il ne formait plus qu'une ville comme une autre et
se courbait au niveau de ses semblables. Du reste, le duc ne lui enleva
que ses prérogatives politiques: il ne toucha ni à son droit d'étape ni
à son autonomie locale. Il l'aida même à réparer les désastres causés
pendant la guerre en lui accordant, quelques semaines après la bataille
de Gavere, l'établissement de deux foires.
On peut considérer sa conduite en cette circonstance comme tout à fait
caractéristique de sa politique à l'égard des villes. Nulle part il ne
chercha à leur imposer brutalement le régime du bon plaisir. Il laissa
subsister dans chacune d'elles le gouvernement local qui s'y était
institué. Il respecta les libertés octroyées par ses prédécesseurs. Il
se garda bien surtout, par une intervention indiscrète et tracassière,
de mécontenter l'opinion. Il eut soin de choisir les «commissaires»
chargés de le représenter lors de la rénovation annuelle des
magistrats et de contrôler leurs comptes, parmi des nobles ou des
fonctionnaires familiarisés avec les mœurs et les usages locaux.
L'intervention de ces commissaires fut d'ailleurs singulièrement
bienfaisante. Il suffit de parcourir les apostilles inscrites par eux
dans les registres communaux pour apprécier la conscience qu'ils mirent
à s'acquitter presque tous de leur mission. Grâce à eux, quantité de
dépenses inutiles furent supprimées, quantités d'abus abolis et maintes
innovations heureuses introduites dans la comptabilité urbaine.
Le gouvernement s'ingénia de plus à trouver des remèdes à la décadence
économique provoquée dans la plupart des villes de Flandre et de
Brabant par la diminution croissante de l'industrie drapière. Dans leur
intérêt, il prohibe l'importation des draps et des fils d'Angleterre.
Il seconde les efforts de Bruges dans sa lutte contre l'ensablement
du Zwin. Il pousse de toutes ses forces, au développement des foires
d'Anvers et soutient les villes hollandaises dans leur conflit avec
la Hanse, dont elles parviennent, grâce à lui, à s'approprier le
trafic. Au milieu de la crise provoquée par la nouvelle orientation du
commerce, qui se détourne de Bruges, et par la concurrence anglaise,
qui ruine la draperie urbaine, il n'a rien épargné pour venir en aide
aux communes en détresse. Mais il ne pouvait évidemment les sauver
malgré elles. L'étroitesse de vues de la politique municipale lui
dicta bien souvent des mesures que, laissé à lui-même, il n'aurait
certainement pas prises. Sollicité en sens divers par des villes
dont les intérêts sont incompatibles, il ne distingue pas toujours
nettement la voie à suivre, hésite, tâtonne et prend souvent des
décisions contradictoires. On le voit tout ensemble maintenir Bruges
en possession de ses droits d'étape et favoriser le développement
des foires d'Anvers, qui ruinent les vieux monopoles commerciaux. En
Flandre, pour satisfaire les Yprois, il restreint dans les environs de
leur ville l'exercice de la draperie rurale, qu'ailleurs il autorise
et protège. On sent, à ces fluctuations, que, sollicité tout à la fois
par les tendances du passé et celles de l'avenir, il ne peut parvenir à
prendre nettement position. Entre le nouveau capitalisme, «qui toujours
cherche liberté», et le vieux protectionnisme municipal, il tente
une conciliation impossible. Le seul but qu'il s'assigne résolument,
c'est la subordination des villes au pouvoir supérieur du prince,
c'est-à-dire de l'État.
Ses institutions centralisatrices fournirent d'ailleurs à bon nombre
de villes des ressources nouvelles et contribuèrent à les réconcilier
avec le régime qui s'imposait à elles. L'établissement d'une Université
à Louvain en 1426, celui de conseils de justice à Gand, à Bruxelles,
à Malines, et de chambres des comptes à Lille, Bruxelles et La Haye,
en fixant à demeure dans toutes ces localités un nombreux personnel
de fonctionnaires, d'avocats, d'employés subalternes de toute espèce
et en y faisant affluer les étudiants, les plaideurs ou les gens
de finance, furent pour la population locale une source permanente
d'abondants profits. Par la création de grands corps sédentaires, tels
que l'administration ecclésiastique en avait seule possédé jusqu'alors,
l'administration civile contribua à son tour à l'entretien de la vie
urbaine.
Mais, tout en l'entretenant, elle la transforme. La résidence au sein
de la bourgeoisie d'un groupe nombreux de fonctionnaires de l'État y
atténue forcément l'exclusivisme municipal. En rapports continuels
avec l'organisation générale du pays, les villes ne peuvent plus
se considérer comme autant de petits mondes à part. Elles sentent
qu'elles font partie d'un tout plus grand qu'elles et dont, au lieu
de la diriger, elles subissent l'action. Si défiante que la petite
bourgeoisie reste à son égard, elle la tolère parce qu'elle la craint
et que d'ailleurs elle en profite. Quant aux classes riches, nous
l'avons déjà dit, elles se hâtent de profiter des circonstances et de
porter désormais au service de l'État une activité qu'elles n'avaient
dépensée jusqu'alors que dans le cercle restreint de la politique
communale.
Ces changements ne se sont point accomplis, à la vérité, sans
rencontrer de résistance. Après la mort de Philippe le Bon (1467),
l'absolutisme hautain de Charles le Téméraire compromit très gravement
les résultats acquis. N'étant encore que comte de Charolais, il s'était
un jour vanté devant les Bruxellois que, «par Saint-Georges, une fois
si jamais il devenoit duc il le leur feroit bien sentir et ne feroient
point de luy comme ils avoient fait du père qui leur avoit esté trop
doux et les avoit enrichis et donné l'orgueil qu'ils avoient».
Il tint rigoureusement sa parole. Le sac de Liége fit comprendre aux
villes qu'elles avaient désormais un maître inaccessible à la clémence
et «qui aimoit mieux être haï que contemné». L'autonomie municipale,
que Philippe avait respectée, fut livrée au bon plaisir du prince. Les
traditions anciennes, les droits acquis, les privilèges fondamentaux
furent foulés aux pieds. A Gand, l'élection des échevins fut abandonnée
exclusivement aux commissaires du duc; il abolit les trois «membres» de
la bourgeoisie et voulut qu'à l'avenir tous les habitants ne formassent
plus «qu'un seul corps et communauté». En Hollande, il prétendit nommer
lui-même les magistrats municipaux. Dans son radicalisme autoritaire
et niveleur, il eut même un instant l'idée de substituer à Liége,
à la vieille coutume locale, la rigueur savante du droit romain.
Despote par caractère, il le fut davantage encore par conviction. Il
crut sincèrement que la toute-puissance du souverain était la seule
garantie de l'ordre et de cette justice implacable, mais égale pour
tous, qu'il prétendait faire régner dans ses états. Mais il en fut de
son gouvernement interne comme de sa politique extérieure. L'orgueil et
l'obstination insensée qui firent si lamentablement échouer celle-ci
causèrent également la chute de celui-là. La catastrophe du Téméraire
devant les murs de Nancy (1477) donna dans les Pays-Bas le signal d'une
réaction particulariste qui faillit ruiner l'État créé par Philippe le
Bon.
Plus le despotisme ducal avait rigoureusement justifié par le «droit
commun» ses intolérables empiétements, plus on se rejeta vers les
privilèges. Toutes les grandes communes s'empressèrent de mettre à
profit l'anéantissement de l'armée ducale et le désarroi de leur jeune
princesse[63] pour rétablir leurs franchises et remettre en vigueur
leurs anciens gouvernements. Partout les métiers coururent aux armes
et la démocratie urbaine se reconstitua telle qu'elle avait existé au
XIVe siècle. Mais son succès ne dura qu'un instant. A peine restaurée,
elle dévoila son impuissance. Le particularisme urbain déchaîna bientôt
la rivalité de tous contre tous. Les campagnes et les petites villes,
retombées sous le joug des grandes communes, se déclarèrent contre
elles. Bruges et Gand soulevèrent le mécontentement d'Anvers dont leur
protectionnisme menaçait les progrès, et qui ne tarda pas à revenir
à la cause du prince. Les villes hollandaises, qui devaient pour une
large part à la politique bourguignonne la suprématie naissante de
leur marine, abandonnèrent aussi l'opposition après un premier moment
d'effervescence. La Flandre seule ne déposa pas les armes. Plus ses
villes avaient jadis été puissantes et privilégiées, plus elles étaient
incapables de comprendre la nécessité de concilier leurs intérêts avec
ceux de l'État.
[Note 63: Charles ne laissait comme héritière que sa fille Marie de
Bourgogne, alors âgée de vingt ans.]
Mais les métiers sentaient bien que leurs forces ne pouvaient plus
suffire à leur donner la victoire. Reprenant pour leur compte la
conduite des _Leliaerts_ de 1302, ils s'adressent au roi de France. Ils
appellent Louis XI à la rescousse, comme leurs vieux ennemis avaient
jadis appelé Philippe le Bel. Le régime démocratique cherche à se
maintenir par les mêmes moyens que le régime patricien vieillissant:
par l'appui de l'étranger. Ce sont des mercenaires français qui
viennent combattre pour lui, car les milices communales se bornent à
veiller sur leurs remparts et n'osent plus affronter en rase campagne
les armées régulières.
Maladroitement dirigée par Maximilien d'Autriche, qui avait épousé
Marie de Bourgogne au mois d'août 1477, la guerre dura longtemps à
travers des péripéties sur lesquelles nous ne pouvons insister ici.
L'obstination des Gantois la prolongea jusqu'en 1492, alors même que
toutes chances de l'emporter s'étaient évanouies. L'origine étrangère
de Maximilien, l'inintelligence dont il fit preuve en affichant un
absolutisme imité de celui de Charles le Téméraire, sa rupture, après
la mort de Marie, avec une grande partie de la noblesse, l'insuffisance
enfin de ses ressources et ses nombreuses absences en Allemagne où,
dès 1486, la couronne du roi des Romains lui était échue, expliquent
suffisamment la durée d'une résistance que la France ne soutint que de
loin et sans grande énergie. En réalité, en dehors de la Flandre et,
en Flandre en dehors de Gand, les partisans de la vieille politique
municipale et de la démocratie urbaine qui la soutenait, n'étaient plus
qu'une impuissante minorité. Les Gantois eux-mêmes s'en détachaient peu
à peu. Soumis à la domination du démagogue Jean de Coppenhole, ancien
clerc des échevins parvenu au pouvoir à la faveur des troubles, ils
vivaient dans un état d'anarchie et de violence contre lequel finit par
s'insurger une partie considérable de la bourgeoisie. Le métier des
bateliers, la plus influente des corporations depuis que la décadence
de la draperie a enlevé toute influence aux tisserands, demande la
fin d'une guerre ruineuse et sans issue. Pour maintenir encore sa
prépondérance, Coppenhole fait décapiter leur doyen et leur oppose
les petits métiers, chez lesquels l'extrême particularisme industriel
entretient l'extrême particularisme municipal. Un cordonnier devient
capitaine général de la commune. Mais les bateliers se soulèvent, et, à
son tour, Coppenhole monte sur l'échafaud. Dès lors, la paix n'est plus
qu'une question de jours. Elle est conclue à Cadzant le 29 juillet 1492
et ramène Gand à l'état de choses établi dans ses murs après la paix de
Gavere.
Avec cette capitulation de la plus indomptable des villes, se clôt
dans les Pays-Bas la période des guerres municipales. L'avènement de
Philippe le Beau, en 1494, en appelant au pouvoir un prince national,
achève d'apaiser les esprits. Le conflit que depuis un siècle se
livraient l'État et les communes, le principe médiéval de l'autonomie
particulariste et le principe moderne de la centralisation monarchique,
s'achève par le triomphe de celui-ci. Mais ce triomphe n'a pas courbé
les villes sous l'absolutisme. Il leur reste assez de forces sinon pour
lutter encore contre l'État, au moins pour intervenir largement dans
ses affaires et l'obliger à tenir compte de leurs intérêts et de leur
volonté.
CHAPITRE IX
Les villes à l'époque de la Renaissance.
I. Les transformations économiques et leur influence sur le régime
urbain.--II. Les populations urbaines au XVIe siècle.--III. Le
soulèvement de Gand sous Charles-Quint.
I
LES TRANSFORMATIONS ÉCONOMIQUES ET LEUR INFLUENCE SUR LE RÉGIME URBAIN.
Les changements politiques, économiques et sociaux qui, depuis le
commencement de l'époque bourguignonne, avaient peu à peu modifié la
situation des villes, transformé leur commerce et leur industrie,
altéré la nature de leur population et tout à la fois provoqué
leur lutte contre le prince et décidé de l'issue de cette lutte,
s'accentuèrent si rapidement à partir des premières années du XVIe
siècle que, dès le règne de Philippe le Beau, les bourgeoisies se
trouvèrent, à tous égards, en face d'un état de choses complètement
différent de celui qui, depuis quatre siècles, avait déterminé
leurs intérêts, leurs tendances et leurs institutions. Au point de
vue politique tout d'abord, le souverain, grâce aux combinaisons et
aux hasards de la politique matrimoniale, a acquis une force qui
fait de lui le plus puissant potentat de l'Europe et contre laquelle
toute rébellion est impossible. Le successeur des ducs de Bourgogne
est devenu avec Charles-Quint maître de l'Espagne, du Milanais, du
royaume de Naples, des domaines de la maison d'Autriche, de l'Empire;
il aspire à la domination universelle et ses provinces patrimoniales,
administrées en son nom par des gouvernantes (Marguerite d'Autriche
puis Marie de Hongrie) obéissent à ses ordres, trop heureuses de
l'autonomie interne dont il les laisse jouir. Car très habilement il
évite d'y froisser les vieilles traditions nationales et d'y semer, par
un absolutisme cassant, un mécontentement que le roi de France, son
rival, ne manquerait pas d'exploiter contre lui. D'ailleurs, en dépit
de l'exiguïté de leur territoire, les Pays-Bas possèdent une telle
richesse que le crédit de l'empereur repose sur eux en grande partie et
qu'il importe de les ménager.