sous le régime populaire était indispensable pour bien comprendre
leur organisation politique. Malgré d'innombrables différences de
détail, celle-ci se présente partout avec les mêmes caractères
généraux. En principe, elle en revient au gouvernement direct qui
avait été, à l'origine, pratiqué dans les communes naissantes. Mais
le fonctionnement en affecte une forme nouvelle, imposée par la
répartition des habitants en une foule de corporations distinctes.
Personne n'intervient dans l'administration urbaine en qualité de
simple bourgeois. Pour participer à celle-ci, il faut faire partie
d'un groupement légal. La vie politique, comme la vie économique
n'appartiennent qu'aux collectivités: elles ne sont accessibles ni
l'une ni l'autre à l'individu isolé. Le _jus civitatis_ ne sortit
ses effets que par l'inscription du citoyen dans un métier ou dans un
collège officiellement reconnu.
Dans les villes où la constitution économique est très simple, à Liége
par exemple, tous les métiers possèdent une influence égale. Mais,
la plupart du temps, la différence trop grande de leurs forces ou de
leurs intérêts a pour résultat la constitution de «membres» (_leden_)
comprenant chacun un ou plusieurs groupements professionnels. A Bruges,
au milieu du XIVe siècle, la commune renferme neuf membres: 1º la
_poorterie_, c'est-à-dire les bourgeois vivant de leurs rentes ou du
grand commerce; 2º les métiers de la draperie: tisserands, foulons,
tondeurs et teinturiers; 3º les bouchers et les poissonniers; 4º les
dix-sept _neeringen_ (groupe de dix-sept corporations secondaires); 5º
le _hamere_ (marteau) ou métiers travaillant le métal; 6º le _ledre_
(cuir) ou métiers travaillant le cuir; 7º le _naelde_ (aiguille) ou
métiers travaillant à l'aiguille; 8º les boulangers; 9º les courtiers
avec quelques autres petits métiers. Il est visible que la similitude
des professions a été prise comme principe de classement, quoique l'on
se soit vu forcé dans bien des cas, pour maintenir l'équilibre entre
les groupes, d'y faire entrer pêle-mêle des spécialités industrielles
fort hétérogènes. On retrouve un système analogue dans la plupart des
villes brabançonnes. A Bruxelles, où il apparaît sous sa forme la
plus complète, la bourgeoisie se compose du patriciat, partagé en sept
lignages, et de neuf «nations» entre lesquelles se divise l'ensemble
des métiers. Gand et Ypres, où la draperie jouit d'une prépondérance
écrasante, lui font une situation en rapport avec son importance. La
commune, dans la seconde de ces villes, présente quatre corps: 1º la
_poorterie_, à laquelle sont adjoints les bouchers, les poissonniers,
les teinturiers et les tondeurs; 2º le _weifambocht_ ou les tisserands;
3º la _vullerie_ ou les foulons, et 4º les _gemeene neeringen_ ou
communs métiers, renfermant tous les autres collèges d'artisans. Gand
nous offre un spectacle analogue. Là aussi, à côté du membre de la
_poorterie_ existent celui des tisserands, celui des foulons et celui
des petits métiers, au nombre de cinquante-neuf tout d'abord, puis plus
tard de cinquante-trois.
Cette organisation n'a d'ailleurs rien de particulier aux villes des
Pays-Bas. Elle répondait si naturellement à un régime dans lequel les
métiers disposaient du pouvoir municipal, qu'on la retrouve avec tous
ses caractères essentiels dans un grand nombre de villes d'Italie
et d'Allemagne. Nos connaissances ne nous permettent pas de savoir
s'il faut la considérer, en Flandre et en Brabant, comme une simple
adaptation au milieu urbain, ou si la loi de l'imitation se manifestant
ici, on doit y reconnaître, dans quelque mesure, l'influence de
l'étranger. Il ne pourrait être question, en tout cas, de songer à
l'Allemagne. La révolution démocratique s'est manifestée, dans ce
pays, plus tard que dans les provinces belges, et nous savons même que
Cologne, par exemple, après son soulèvement de 1396, avait adopté la
constitution de Liége. Mais il ne serait pas impossible que l'Italie,
et particulièrement Florence, eût inspiré, dans quelque mesure,
le système que nous venons de décrire. Les relations économiques
étaient trop intenses entre la Toscane et les Pays-Bas pour que les
institutions de celle-là soient restées complètement inconnues dans
ceux-ci, et il n'est donc pas téméraire de croire qu'elles peuvent,
jusqu'à un certain point, leur avoir servi de modèle.
Quoi qu'il en soit, l'organisation des «membres» de la bourgeoisie
révèle clairement son but. Elle se propose d'établir, entre les divers
groupes sociaux de la commune, un équilibre stable. Sauf à Liége, où
le patriciat amoindri disparaît comme corporation distincte, elle lui
accorde partout sa part d'intervention à côté des artisans. Quant à
ceux-ci, leur rôle est mesuré suivant leur importance et la nature de
leur industrie. On a donc eu raison de voir, dans les constitutions
démocratiques du XIVe siècle, un essai fort curieux de représentation
des intérêts. Elles ne s'abandonnent pas, comme les démocraties
modernes, à la force aveugle du nombre. Elles s'efforcent, si l'on peut
ainsi dire, de doser les suffrages et d'adapter, le plus exactement
possible, l'organisation politique à l'organisation sociale. C'est
là seulement où, comme à Liége, les différences sont peu sensibles
entre les forces des groupes en présence, qu'elle leur reconnaît des
droits égaux. Partout ailleurs, en pays wallon comme en pays flamand,
le degré de l'ascendant économique d'un groupe détermine le degré de
sa participation au pouvoir. A Dinant, dont la batterie jouit d'une
importance analogue à celle qui appartient en Flandre à la draperie,
la constitution urbaine rappelle d'une manière frappante le système
en vigueur à Gand ou à Ypres. La population est scindée en trois
«membres»: les «bourgeois d'emmy la ville», les batteurs et les bons
métiers.
Si la création des «membres» accorde nécessairement aux divers métiers
une puissance politique différente, elle reconnaît en revanche à chaque
«membre» la même part d'intervention dans le gouvernement municipal.
Des précautions minutieuses sont prises pour qu'aucun groupe ne
puisse se plaindre d'être sacrifié aux autres. Les offices communaux
sont soigneusement partagés entre eux et des règles s'établissent
qui réservent tour à tour à leurs représentants un certain nombre de
sièges dans le magistrat. Mais cet équilibre, bien difficile à établir
à la satisfaction de tous, est encore plus malaisé à conserver. Chaque
catégorie de bourgeois cherche à tirer à soi le plus d'avantages
possible. La représentation des intérêts n'est qu'un moyen d'apaiser
les conflits; mais elle ne parvient pas à y mettre fin. Pendant le
XIVe siècle, nous voyons les constitutions urbaines soumises à une
fluctuation perpétuelle. On les remanie sans cesse, on ajoute ou on
supprime des «membres», on modifie le classement des métiers et l'on
n'arrive jamais à satisfaire tout le monde. L'histoire de Gand, à cet
égard, la plus vivante et la plus puissante des villes des Pays-Bas,
est particulièrement instructive.
Au lendemain de la bataille de Courtrai, le commun, exalté par son
triomphe, prétendit extirper à fond l'odieux patriciat. Comme à Liége,
les métiers seuls jouirent des droits politiques. Les ouvriers de la
draperie, qui avaient si largement contribué à l'établissement du
nouvel ordre de choses, ne manquèrent pas de s'y réserver la part du
lion. Des trois «membres» entre lesquels fut divisée la bourgeoisie,
l'un fut attribué aux tisserands, l'autre aux foulons et le troisième
comprit l'ensemble des autres métiers. La réaction oligarchique de 1319
mit fin à cette organisation. Mais, à la suite de la crise économique
provoquée en 1337 par l'interruption de l'exportation des laines
anglaises, les salariés de la grande industrie se soulevèrent et
rétablirent le régime aboli.
Il ne put se maintenir, toutefois, qu'un instant. Beaucoup plus
nombreux que les foulons, les tisserands prétendent bientôt les
soumettre à leur influence. Le 2 mai 1345, les deux partis entament une
lutte décisive, et les foulons, écrasés par leurs adversaires, cessent
de former un «membre» de la ville. Quatre ans plus tard, c'est au tour
des tisserands de connaître la défaite. Exaspérés par la domination
qu'ils font peser sur la commune, les petits métiers s'unissent aux
foulons et, le 13 janvier 1349, un nouveau combat amène un nouveau
changement de régime. Le «membre» des tisserands est supprimé et
la place laissée vide par lui est occupée par la haute bourgeoisie
(_poorterie_) qui coopère désormais à l'administration urbaine avec
les foulons et les petits métiers. Une insurrection des indomptables
tisserands, en 1359, la précipite du pouvoir et le rend à ceux-ci. Ils
en profitent aussitôt pour abattre les foulons qui, en 1360, après une
lutte terrible sur le marché du Vendredi, doivent renoncer, et cette
fois pour toujours, à la situation qu'ils avaient occupée jusque-là et
que ne justifiaient d'ailleurs ni leur nombre, ni l'importance de leur
profession.
Leur chute amena la reconstitution du «membre» de la _poorterie_. On
s'était convaincu sans doute qu'il était impossible, dans une ville
essentiellement industrielle, de priver de toute influence politique
les marchands et les patrons, sans nuire gravement à la prospérité
générale et surtout sans les animer d'une hostilité constante à l'égard
des institutions établies. Désormais, le type constitutionnel gantois
ne varia plus. Les _poorters_, les tisserands et les petits métiers
collaborèrent d'une manière permanente, avec l'échevinage, au maniement
des affaires. Toutefois, l'influence des premiers le céda de beaucoup
à celle des autres. La _collace_, ou large conseil de la ville, se
composa des cinquante-trois doyens des petits métiers, des vingt-trois
jurés des tisserands et seulement d'une dizaine de patriciens. De plus,
depuis 1368 (?) un arrangement intervint entre les trois membres,
par lequel «veu que chascun des deux membres des mestiers a sans
comparaison beaucoup plus de peuple que le membre de la bourgeoisie
et, en toutes charges survenues à la ville a soustenu la plus grant
charge[61]», dix sièges dans chacun des deux bans de l'échevinage
furent attribués aux tisserands et aux petits métiers, à raison de
cinq pour chaque partie, tandis que les bourgeois furent réduits à la
portion congrue et n'en obtinrent que six.
[Note 61: Voyez V. FRIS. _Les origines de la réforme
constitutionnelle de Gand de 1360-1369._ (Gand 1907).]
Tel demeura jusqu'à la bataille de Gavere, en 1453, le type officiel
de l'organisation municipale gantoise. Mais il s'en faut de beaucoup
qu'il ait été observé avec exactitude. En fait, il y fut presque
constamment dérogé. Non seulement le grand doyen des métiers et le
doyen des tisserands s'emparèrent d'une autorité incompatible avec le
fonctionnement normal de la représentation proportionnelle des intérêts
que l'on avait cherché à réaliser, mais les tisserands ne laissèrent
passer aucune occasion de s'imposer au reste de la bourgeoisie. La
commune fut périodiquement troublée par leurs coups de force et ce
n'est que la décadence progressive de la draperie qui, diminuant peu à
peu leur ascendant, à partir de la fin du XIVe siècle, les amena enfin
à accepter le partage du pouvoir avec les autres «membres».
La situation que nous venons d'exposer pour Gand se retrouve, quoique
sous une forme moins frappante, dans presque toutes les grandes
villes. Même en temps de calme, d'ailleurs, le fonctionnement régulier
des institutions populaires soulevait toutes sortes de différends.
Le magistrat, recruté parmi les métiers, n'a pas le pouvoir de les
contraindre à respecter ses décisions, si elles leur déplaisent. A
tout propos, il faut recourir à l'assemblée générale de la commune
et l'appeler à trancher les conflits. Mais aussitôt de nouveaux
inconvénients se présentent. Chaque «membre», votant à part, prétend
forcer les autres à se ranger à son avis. Ce n'est que dans les rares
occasions où tous se rallient spontanément à la même manière de voir
qu'une sentence a chance d'être acceptée. L'unanimité manque-t-elle,
la minorité refuse de s'incliner devant la majorité. Chacun persiste
inébranlablement dans son «recès». A chaque instant, on court aux
armes; les métiers se rassemblent sous leur bannière et s'affrontent
en ennemis. Ainsi, on se trouve trop souvent en face de l'alternative
ou de ne pas résoudre les questions pendantes ou de ne les résoudre
que par un combat sanglant. Les luttes fratricides, qui donnent un
caractère si tragique à l'histoire des grandes communes, sont un mal
inhérent à leur régime politique et dont la gravité a toujours été chez
elles en rapport direct avec le degré d'autonomie qu'elles ont attribué
à leurs «membres».
On ne peut donc s'étonner du caractère turbulent des grandes villes
sous le régime démocratique. En exaltant à l'extrême l'autonomie des
métiers, jadis courbés sous le patriciat, ce régime les a en même temps
rendus incapables d'entente et de concorde. Chacun d'eux n'a jamais pu
s'affranchir de ses intérêts de groupe. Il a apporté à les défendre
un héroïsme étonnant, mais il a été incapable de les concilier avec
les intérêts d'autrui. Les artisans ont confondu, et ils ne pouvaient
pas ne pas confondre, la liberté avec le privilège. L'esprit de corps
l'a emporté chez eux sur l'esprit politique. Et il faut reconnaître
enfin que bien rares ont été les villes où le gouvernement populaire a
tenu la balance égale entre les métiers. Presque toujours, les groupes
les plus puissants ont abusé de leur force et dicté la loi aux plus
faibles.
CHAPITRE VIII
Les démocraties urbaines et l'État.
1. Rapports des villes et des princes avant l'époque
bourguignonne.--II. Le conflit de la politique municipale et de la
politique monarchique au XVe siècle.
I
RAPPORTS DES VILLES ET DES PRINCES AVANT L'ÉPOQUE BOURGUIGNONNE.
Dans tous les pays de l'Europe occidentale, les gouvernements
municipaux du Moyen Age sont animés d'un sentiment républicain plus ou
moins prononcé. Il n'en pouvait être autrement. Car le particularisme
économique des bourgeoisies aussi bien que leur constitution
sociale les poussaient nécessairement à conquérir une autonomie
complète, à gérer leurs affaires comme elles l'entendaient, bref à
se transformer chacune en un État dans l'État. Déjà très marquées à
l'époque patricienne, ces tendances s'accusèrent davantage encore
sous les administrations démocratiques, qui continuèrent à cet égard
la tradition du régime déchu. En France et en Angleterre, le pouvoir
royal fut assez puissant pour s'opposer tout d'abord aux tentatives
urbaines, puis pour en triompher. En Italie et en Allemagne, sa
faiblesse le condamna au contraire à capituler devant elles, et une
riche floraison de villes libres s'épanouit bientôt des deux côtés des
Alpes. Quant aux Pays-Bas, ils présentent une situation intermédiaire.
Si leurs grandes communes atteignirent à une très large indépendance,
elles ne parvinrent pas, malgré tous leurs efforts, à s'arracher à
l'autorité de leurs princes. Elles ne devinrent pas des États dans
l'État; elles restèrent engagées dans les principautés territoriales
dont elles voulaient s'échapper, et, si elles en furent les membres
les plus vigoureux, si elles y conquirent la première place et une
importance prépondérante, si leur autonomie et leur liberté d'allures
contrastent énergiquement avec la subordination toujours croissante
des villes anglaises et françaises à l'égard de la couronne, elles
n'allèrent point au delà. Elles diffèrent tout à la fois des _freie
Reichstädte_ de l'Empire ou des républiques municipales de la Toscane
et des communes de France étroitement surveillées par les prévôts et
les baillis du roi.
Leur puissance et leur richesse expliquent facilement qu'elles n'aient
point partagé le sort de celles-ci. Mais comment n'ont-elles pas suffi
à leur procurer le rang de celles-là? Pourquoi Liége, par exemple,
qui était très loin de le céder pour le nombre des habitants et pour
les ressources aux cités épiscopales de l'Allemagne, n'atteignit-elle
point à cette «immédiateté» qui échut en partage à un si grand nombre
d'entre elles? Comment surtout Gand et Bruges, qui ne craignirent
point d'affronter le roi de France et réussirent à lui tenir tête au
commencement du XIVe siècle, ne purent-elles secouer la suprématie du
comte de Flandre?
Il n'est pas difficile de répondre à la question.
Une république municipale, en effet, si elle possède l'indépendance
à l'égard de son prince, ne jouit pas pour cela d'une indépendance
absolue. Elle n'échappe au pouvoir de son comte ou de son évêque qu'en
se plaçant sous le pouvoir direct du suzerain supérieur. La ville
allemande n'est libre qu'en ce sens qu'elle a remplacé l'autorité
voisine et par là très active de son seigneur, par l'autorité lointaine
et par là très faible de l'empereur. Mais au XIVe siècle, l'empereur
est devenu un étranger pour les Pays-Bas. Sa suzeraineté sur les
contrées de la rive droite de l'Escaut n'est plus qu'une suzeraineté
nominale. Ni en Hollande, ni en Brabant, ni en Hainaut, ni dans la
principauté de Liége, personne ne songe plus à faire appel à son
intervention. La conduite des villes liégeoises au plus fort de leurs
luttes avec Adolphe de la Marck le prouve d'une manière frappante. Au
lieu de citer celui-ci devant Louis de Bavière, qui ne laisserait pas
échapper l'occasion de se prononcer pour elles et, à défaut de secours
effectifs, leur octroierait au moins des diplômes qu'elles pourraient
invoquer pour justifier leur conduite, c'est au pape qu'elles adressent
des plaintes stériles. La seule autorité capable de leur fournir un
titre à opposer aux prétentions de l'évêque, elles la négligent; la
seule chance qu'elles aient de pouvoir s'élever au rang de villes
libres, elles ne songent pas à l'utiliser. C'est que manifestement, le
sentiment de leur appartenance à l'Empire a disparu et que leur vie
politique s'absorbe désormais tout entière dans les limites étroites de
la principauté.
Au lieu d'une suzeraineté nominale comme celle de l'empereur, c'est une
suzeraineté réelle et très active que le roi de France exerça sur la
Flandre. Les villes, en conflit avec Gui de Dampierre, ne manquèrent
par de la mettre à profit. Nous avons vu comment, pour s'assurer une
sauvegarde contre le comte, elles se placèrent sous la protection de
la couronne[62]. Pendant un instant, elles ne relevèrent que de la
juridiction royale et jouirent d'une situation analogue à celle des
villes libres d'Allemagne. Mais la révolution démocratique de 1302
qui renversa les patriciens _Leliaerts_ rompit aussi les liens qui
venaient de se nouer entre le Capétien et les communes, et ils ne
furent jamais rétablis dans la suite. Après la paix définitive entre
la Flandre et la France, en effet, les rois cessèrent de rechercher
l'alliance des villes. Leur politique s'efforce désormais de se
concilier le comte et, pour l'attacher à leur cause, ils lui viennent
en aide contre les insurrections municipales. C'est grâce aux armées
françaises que Louis de Nevers en 1328 et Louis de Mâle en 1380 ont pu
triompher des deux plus formidables révoltes urbaines que mentionne
l'histoire des Pays-Bas. Ainsi la faiblesse du suzerain dans le pays
de Liége, sa puissance dans le comté de Flandre aboutirent en somme
aux mêmes résultats. L'une et l'autre tournèrent en définitive au
profit des princes. L'empereur en n'agissant pas pour les villes, le
roi en agissant contre elles après les avoir soutenues un instant,
les empêchèrent d'arriver à l'indépendance politique à laquelle
elles tendaient. Malgré l'héroïsme qu'elles déployèrent, les princes
l'emportèrent finalement sur elles.
[Note 62: Voyez plus haut, p. 180.]
Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que l'exclusivisme municipal non
seulement ne permit pas aux villes d'unir leurs efforts, mais souleva
contre elles la résistance de tous les intérêts qu'il menaçait.
La noblesse et le clergé s'allièrent au prince pour résister aux
empiètements des bourgeoisies. La cause des villes n'était au fond
que la cause d'un groupe de privilégiés dont la victoire eût amené la
suprématie écrasante et eût lésé tout le monde en dehors de lui. Le
particularisme urbain vint se heurter à d'autres particularismes. Il
fut impuissant à briser le cadre de l'État territorial et bon gré mal
gré contraint de se contenter d'y remplir une place.
Mais cette place, il réussit du moins à la mettre au premier rang. Si,
d'après la hiérarchie sociale, le tiers état cède le pas au clergé et
à la noblesse, en fait, dans toutes les principautés des Pays-Bas, il
les éclipse l'une et l'autre par l'ascendant qu'il exerce. En Flandre,
en Brabant, en Hollande, dans le pays de Liége, son influence aux
«parlements» aux «journées d'État» l'emporte infiniment sur celle des
deux autres ordres. Les privilèges généraux octroyés aux divers pays
réservent aux villes une situation prépondérante. En Brabant, la charte
de Cortenberg (1312) institue un conseil de gouvernement où, à côté
de quatre chevaliers, siègent dix représentants des villes. Dans le
pays de Liége, le tribunal des XXII, organisé en 1373 pour surveiller
tous les fonctionnaires épiscopaux, comprend quatre chanoines, quatre
nobles et quatorze bourgeois. En Flandre, l'élément urbain domine
davantage encore dans la constitution du comté. Les trois grandes
villes, Gand, Bruges et Ypres s'arrogent le droit de représenter tout
le pays et, sous le nom de «trois membres de Flandre» usurpent à leur
profit, depuis le milieu du XIVe siècle, les attributions qui ailleurs
appartiennent aux États.
A vrai dire, et si étrange que cela puisse paraître à première vue,
c'est justement l'accroissement du pouvoir princier qui a amené les
villes à participer au gouvernement territorial. Du jour, en effet,
où les revenus domaniaux ne suffirent plus à subvenir aux dépenses
nécessitées par leur politique et leur administration, les princes se
virent obligés de demander à leurs sujets un supplément de ressources.
Plus riches que le clergé et la noblesse, les villes payèrent aussi
bien plus largement, mais elles exigèrent, en retour de leurs services,
des concessions qu'il fut impossible de leur refuser. Néanmoins, en
venant en aide à leurs comtes ou à leurs évêques elles fortifiaient en
somme un pouvoir incompatible avec l'autonomie municipale. Car, depuis
la fin du XIIIe siècle, les princes tendent visiblement à augmenter
sans cesse leurs prérogatives et à concentrer dans leurs mains la plus
grande somme possible d'autorité. Les légistes dont ils s'entourent,
à l'exemple de Philippe le Bel, ne conçoivent le gouvernement que
sous la forme de l'absolutisme et les amènent bientôt à calquer leur
conduite sur celle des rois de France. En Hainaut, Albert de Bavière
cherche, en 1364, à introduire la gabelle, et, sous son successeur,
le jurisconsulte Philippe de Leyde compose un manuel politique où
s'énonce sans réserves la théorie de la souveraineté absolue. En
Flandre surtout, de nouvelles institutions apparaissent par lesquelles
s'affirment la centralisation croissante de l'administration et
l'extension continuelle de la «seigneurie». De plus en plus se répand
le principe que «ce qui plaît au prince a force de loi».
Tant que les divers territoires des Pays-Bas furent indépendants
les uns des autres et possédèrent chacun sa dynastie propre,
l'absolutisme princier ne parvint pourtant à l'emporter nulle part.
Mais quand la maison de Bourgogne eut réussi à faire passer sous son
pouvoir les petits États féodaux de Flandre et de Lotharingie, la
politique monarchique put se déployer avec une vigueur décuplée par
l'accroissement des ressources dont elle disposait. Sous Philippe
le Bon (1419-1467) l'œuvre d'unification est accomplie, l'État
bourguignon est constitué et pourvu des institutions centralisatrices
indispensables à son maintien.
II
LE CONFLIT DE LA POLITIQUE MUNICIPALE ET DE LA POLITIQUE MONARCHIQUE AU
XVe SIÈCLE.
Tandis qu'en France et en Angleterre l'État moderne a rencontré dans
la haute noblesse son principal adversaire, ce sont les villes qui,
dans les Pays-Bas, ont prétendu lui barrer la route. Plus l'ancien
régime les avait favorisées, et plus aussi elles se sont acharnées à
le défendre. Il a fallu recourir à la force pour venir à bout de leur
résistance.